Chapitre VI

De l'eau dans son vin…

Enfin complètement réveillée, je décide de prendre ma douche. Il est encore tôt, je ne prends donc pas la peine d'enfiler autre chose qu'un short ridicule à petits lapins et un débardeur défraîchi. Ma serviette sous le bras et de bonne humeur, je me dirige vers la construction faite de planches en bois. Je suis plus que surprise quand, en m'approchant, j'entends l'eau couler. Intriguée, je m'approche et constate que la douche est bel et bien occupée ! C'est bien ma chance ! Alors que je vais faire demi-tour, j'entends mon occupant mystère chantonner. Abasourdie, je constate que la voix et la mélodie sont étrangement semblables à ce que je me rappelle avoir entendues dans mon rêve. Je m'approche et ferme les yeux. C'est bien ça ! Entre les panneaux de bois ajourés, je tente d'apercevoir mon énigmatique chanteur. Evidemment ! Ce ne pouvait être que lui… Alors que je n'étais sensée que jeter un coup d'œil désintéressé, mon regard est attiré par la silhouette dénudée du baigneur. C'est sans fausse honte aucune que je me ravie du spectacle. Ce qu'il ne sait pas ne peut pas faire de mal. Mon Dieu, Tony avait raison… C'est un sacrément beau garçon. Ma conscience me tourne le dos complètement médusée par mon manque de maîtrise. Ma séductrice intérieure, elle, s'installe un saladier de pop-corn à la main avec l'intention de ne rien louper de la scène. Je dois dire que moi-même, j'ai le plus grand mal à détourner le regard. Je me demande ce que Laureen penserait de ça ! Et si… Non… Je repousse l'idée fort malvenue de retourner dans ma chambre récupérer mon appareil photo. Surprise d'avoir même osé y penser, je ricane bêtement. Avant de plaquer mes mains sur ma bouche, comme si je pouvais, de cette manière, stopper la progression des ondes sonores. Comme prévu, l'eau s'arrête de couler et j'entends le naturiste involontaire demander qui est là. Je tente le plus discrètement possible de m'esquiver. Si un quelconque Dieu existe, je Vous en prie, aidez-moi. Malheureusement, mes prières restent vaines. Alors que, sur la pointe des pieds, j'essaye de m'échapper tout sauf dignement, la porte bringuebalante s'ouvre et en voulant accélérer le mouvement, je chois au sol telle une cigogne épileptique. Je rougie comme une tomate bien mure et j'arrête de respirer un instant avant de constater que sa pudeur est sauve. Une serviette blanche lui ceint la taille de la plus jolie manière. Deux yeux surpris me fixent, où fixent plutôt les petits lapins roses qui m'ornent joyeusement le popotin. A quatre pattes la tête dans les fourrés, je suis aussi écarlate qu'un coquelicot sauvage au soleil levant. Je balbutie, incapable de trouver une excuse plausible à ma petite séance de voyeurisme. Il sourit, haussant les sourcils devant mes pitoyables efforts. Il s'approche, toujours goguenard et m'aide à me relever. Sa main est encore humide de sa douche et ses cheveux mouillés et en bataille lui donnent un air canaille. Je n'ose pas le regarder dans les yeux pour marmonner mes excuses improbables.

_ Je voulais prendre une douche… Je…

_ Je vois… La vue, vous a plu ?

_ La vue ? Oh, euh, oui… Le paysage est magnifique, avec ces montagnes…

_ Hm hm… Oui. Magnifique. La vue est à… Tomber.

_Oui c'est exactement ce que je me suis dit ! C'est « renversant » !

Nous nous sourions, presque complices. Je lui en veux toujours pour n'avoir rien au moment fatidique de la gifle. Mais vu comment je m'étais comportée alors, je ne vois pas quel genre de reproches je pourrais bien lui faire… Et puis pour quelle raison devrait-il prendre ma défense ? Il ne me connait pas. Je suis ridicule. Je me surprends même à penser qu'il est magnanime de ne pas m'envoyer ses avocats pour violation de sa vie privée, coups et blessures et tentative de meurtre… Incapable de le remercier autrement, je lui souris de toutes mes dents, ravie. Sans comprendre ce qu'il se passe réellement, mon sourire vacille alors que son regard s'assombri. J'ai peur d'avoir vendu la peau de l'ours avant de l'avoir tué. Va-t-il m'envoyer sur les roses ? Me sermonner ? Crier au scandale ? Alors que je me prépare au pire, il s'approche lentement, je me raidis le regard fixé à sur mes pieds dans l'attente de la sentence. Je vois sa main s'élever… Oh non, pas encore ! Crispée, je patiente comme une victime conduite à son bourreau et je sens finalement un doigt me soulever délicatement le menton. Étonnée je me laisse faire et mon nez se retrouve à moins d'un centimètre de sa bouche. Comme hypnotisée, mon regard est happé par ses lèvres charnues. Il me parle. Je n'écoute pas un traître mot de ce qu'il raconte. Il rit, pinçant gentiment mon menton entre son pouce et son index.

_ Vous m'écoutez ?

_ Je… Euh… Oui…

_ Je vous disais que la place était désormais libre.

_ Pardon ? C'est ce que vous venez de dire ? Mais… Je…

_ Quoi ? Vous ne pensiez tout de même pas que j'allais vous embrasser ?

_ Non, bien sûr…

_ Vous en aviez pourtant envie, n'est-ce pas ?

_ Quoi ?!

Vexée, je recule pour m'écarter le plus rapidement possible. Quel toupet ! Comment ose-t-il ! C'est lui qui s'est approché comme un voleur ! Mon amour propre est au trente-sixième dessous, abattu comme un boxeur après un K.O. Alors que ma conscience ricane donnant raison à ses moqueries. N'ai-je pas rêvé de bien pire cette nuit ? Mais ce n'était qu'un rêve sans conséquence ! Je me refuse à accorder foi à ses accusations frivoles ! Pour qui se prend t-il ? Il a certainement l'habitude que toutes les femmes de la terre se pâment en sa présence, mais je suis loin d'être une midinette en manque d'amour ! Le visage renfrogné, je le fixe rageusement.

_ Mais pour qui vous prenez-vous ? Votre arrogance me coupe le souffle !

_ Scarlette…

Alors qu'il avance à nouveau vers moi, je m'empresse de faire un pas en arrière. Ce faisant, je me prends les pieds dans une butée de terre et bascule en arrière en battant des bras tentant de me raccrocher à tout ce qui est à ma portée. J'attrape malencontreusement un tissu éponge que j'identifie comme étant la serviette de Jun Ho et avant de me vautrée sur le sol poussiéreux, je sens deux mains me saisir la taille. Mais emportée par l'élan de ma chute combiné à mon poids, nous nous affalons, l'orgueilleux nu étendu sur moi. Ça en deviendrait presque une habitude… Suis-je maudite ? Et pourquoi reste-t-il là, sans bouger ? Ne devrait-il pas se lever ?!

_ Tu pourrais… Vous pourriez vous relever ?

_ Si tu me rendais ma serviette… Peut-être !

_ Oh, oui… Je… Pardon !

Je lui tends donc l'objet du délit, ne sachant où regarder. Je décide finalement de fermer les yeux, non sans l'avoir senti glisser le bout de tissu entre nos deux corps.

_ Tu espères encore un baiser ?

_ Quoi ?!

Piquée au vif, je me redresse d'un bond et ma tête heurte la sienne dans un bruit sourd. Je retombe aussi sec, étourdie par le choc. Je suis certainement bonne pour me voir pousser une magnifique bosse ! Utile comme camouflage, bien cachée dans les fourrés, je pourrais me faire passer pour un rhinocéros ! Il s'empresse aussitôt de poser une main fraîche sur mon front. Ses doigts délicats courent sur mon visage et la douleur disparaît quasi instantanément.

_ Ça va ?

_ Eh bien, j'ai connu plus agréable comme sensation…

Gênée, je ne le vois pas s'incliner vers moi. Je sens deux lèvres douces se poser sur mon front. Intriguée et un peu choquée, je le regarde, sceptique.

_ Ça va mieux ?

_ Euh… Je… Oui… ?

_ Ma mère embrassait toujours mes petites blessures. C'était un vrai remède miracle. Je ne suis peut-être pas aussi doué qu'elle.

_ Si ! Merci. Ça va beaucoup mieux.

Je ne sais pas pourquoi mais ses mots m'ont émue. Un peu gauche, je ne sais pas comment me comporter. Je suis presque sûre qu'il me porte un certain intérêt mais je n'ai jamais été le genre de filles populaires. Je n'avais pas le temps de sortir et encore moins avec des hommes. Je ne connais pas les jeux de l'amour et je suis loin d'être à l'aise avec les sentiments et autres grandes envolées lyriques. Je ne sais pas séduire, je ne sais pas jouer, je ne sais pas mentir ou tromper. Et cet homme qui se tient au-dessus de moi semble être un expert en la matière. Je ne connais pas les règles et je ne veux surtout pas me méprendre. Je dois certainement lui plaire un petit peu mais je ne sais pas faire dans la demi-mesure et je sais qu'il n'y aura jamais rien de plus qu'un jeu de séduction sans conséquence entre nous. Tony saurait y faire lui ! Il est passé maître dans l'art de charmer les gens tout en restant léger. Moi tout ce que je risque, c'est de m'humilier ou pire… De souffrir. Comme dirait ma sœur, je prends les choses beaucoup trop au sérieux. Je n'ai jamais appris à lâcher prise, à être frivole, sauf peut-être depuis que je suis arrivée ici. Pour moi, les sentiments sont tout sauf un jeu ! Et de toute façon je perds toujours au Monopoly ! J'ai dû froncer les sourcils car je sens sa bouche m'embrasser à cet endroit.

_ Je paierais pour lire tes pensées. Tu t'apprêtes peut-être à me gifler pour mon arrogance ?

_ Non, je… Vous ne devriez pas jouer à ce jeu-là avec moi. Je ne suis pas capable de distinguer le vrai du faux… Je ne suis pas de ce genre de filles qui savent s'amuser. Vous devez avoir l'habitude d'avoir des parterres filles énamourées à vos pieds mais je…

_ Commence par me tutoyer… Et je me demande pourquoi tu as cette abominable image de moi ?

_ Non… Je n'ai pas dit que vous… Tu étais quelqu'un de mauvais. C'est juste que tu es séduisant, riche et célèbre et donc…

_ Tu me trouves séduisant ?

_ Eh bien, je… La question n'est pas là. C'est ce que les autres pensent, je suppose… Pourrais-tu te relever ?

_ Pourquoi le devrais-je ?

_ Pour que je puisse me mettre debout ! Il y a une pierre qui m'écorche les fesses ! Lève-toi !

_ Je peux arranger ça !

Sans me laisser le temps de protester, je sens deux mains se glisser sous mon derrière et tâter le sol à la recherche de l'intruse.

_ Mais qu'est-ce tu fais ?!

_ La voilà ! La vilaine.

Il s'empresse de jeter au loin ladite vilaine et se réinstalle plus confortablement contre moi.

_ Tu écoutes ce que je te dis ? Pousse-toi de là !

_ Je t'écoute. Mais je ne suis pas convaincu que tes mots soient en accord avec tes envies.

_ Ta suffisance finira par t'étouffer ! Tu ne manques vraiment pas d'air ! Tu es l'homme le plus agaçant, imbu de sa personne et diablement hautain que je n'ai jamais v…

Sa bouche chaude vient stopper ma tirade exaspérée. Ses lèvres emprisonnent les miennes dans un balai sensuel. Il me torture, me mordille, me lèche. Je le goûte, je le sens. Ses mains maintiennent mon visage. Je suis à sa merci, en son pouvoir. Il est doux mais ferme. Exigeant et tendre. Possessif et caressant. Ma séductrice intérieure exulte, aux anges. Elle a les yeux brillants de passion et s'étend lascivement, attendant la suite. Rien à voir avec ma conscience qui se met à prier pour le salut de mon âme de pécheresse. Je les envoie au Diable m'oubliant dans les bras de Son Incarnation terrestre. Mes mains se posent sur ses cotes et je sens ses muscles jouer sous mes doigts. C'est certainement le moment le plus érotique que je n'ai jamais vécu. Je suis à moitié vêtue, il est quasi nu et nous sommes allongés à même la terre sous le soleil caressant d'un matin éthiopien. Cette scène restera à jamais gravée dans ma mémoire. Sa bouche quitte la mienne presque à regret et j'ouvre les yeux lentement. Son regard brûlant fixe le mien et je sens mon cœur virevolter comme un oiseau effrayé. Il est magnifique. Sauvage. Son torse, ses cheveux, son air farouche et le paysage magnifique en fond rendent cette vision incroyable. Son doigt glisse de ma tempe à ma mâchoire et je frissonne malgré la température déjà élevée. Alors qu'il allait parler, des cris raisonnent au loin. Nous sursautons, comme pris en faute, avant de réaliser que les cris persistent et s'élèvent de plus en plus nombreux.

Pas vraiment remise de mes émotions mais enfin seule, j'ôte les trace de poussières de mes vêtements. Après s'être relevé, JunHo s'était excusé et avait filé passer des vêtements. Quant à moi, c'est au pas de course que je rentre mettre un jean. Je cours ensuite vers la source des cris. Ils proviennent du bas du village. Je me dirige vers les plantations, là où se regroupe une masse d'habitants survoltée. Ils ont l'air furieux et en m'approchant, je comprends pourquoi. La majorité des plants sont saccagés. C'est une véritable catastrophe pour ce village souffrant déjà de maigres récoltes dues à la sécheresse. Le teff, le blé et le maïs sont réduits à l'état de poussière. Et pire, les graines de café, source de revenus principale du village, sont désormais invendables.