Chapitre 3:
-J'ai l'impression que tu te sens seule...je me trompe ?
Sa phrase est murmuré dans un silence absolu. Sa voix ne tremble plus. Le fait de me côtoyer durant ces quelques semaines on eut un effet positif sur son comportement ainsi que son professionnalisme, surtout lorsqu'il se charge de taches importantes au sein de l'hôpital. Il vient chaque jours pour me voir, me redonner un bracelet que l'ont m'enlève forcément les heures suivantes.
Il me parle également, souvent. Mais je ne répond pas et me contente de hocher la tête, sourire, penser. Même parfois signer, ayant un peu appris grâce à lui. Cela ne l'empêche nullement de continuer à me poser milles questions, qui restent chaque fois sans réponse. En revanche, lui se confit, assez souvent. Il me parle de sa famille, de sa femme et de ses deux "merveilleux" enfants qu'il adore. De son travail précédent, où il a appris à signer pour les patients sourds. De son travail actif. Des gens qu'il aime. Voilà de quoi sont constituées la plupart de nos courtes conversations.
Il me regarde me baigner, mon corps flottant dans l'eau translucide. Et comme je reste muette, n'esquissant ni gestes ni paroles à son égard, il se détourne. Je le regarde partir, puis me lève et me rince une dernière fois avant de saisir une serviette en attente sur le radiateur. Il ne chauffe plus rien depuis plus d'un siècle, celui la, mais qu'importe. Je me sèche rapidement tandis que la silhouette de Sullivan réapparaît dans le coin de la pièce. Il est plus encombré qu'habituellement, il porte un énorme matelas qu'il jette sur le sol.
Il ferme la porte et me tend mon peignoir, toujours incolore, m'aidant à l'enfiler avec douceur. Sans trop m'attarder sur son matelas et son utilisation dont je n'ai pas la moindre idée, je me laisse faire. Après quoi, il commence à me sécher les cheveux et à me les tirer de sorte à me coiffer d'une longue queue de cheval. Je me regarde un instant dans le miroir fêlé et réalise à quel point le temps passé à l'Institut m'a changée. Notamment en observant les cernes sous mes yeux, causés par les nuits blanches constantes. Tantôt réveillée par les cauchemars, tantôt par la foudre
-Leena?
Je croise son regard, me regardant dans le blanc des yeux. Je lui lance un regard interrogateur, il hésite alors quelques temps, et me dit finalement.
-J'ai deux enfants, deux petits anges, qui me comblent de bonheur. J'en aurais voulu un troisième, mais ma femme ne le supporterais pas, tant ses deux précédents accouchements l'on fatiguée...,il hésite à nouveau. Leena...crois tu...pourrais tu...être cet enfant ?
Je ne te comprends plus Sullivan. Toi qui doit t'occuper de moi, toi qui doit gagner de l'argent en s'exécutant ici, toi qui veux préserver sa famille du mal. Qui ne veux que bonheur, pourquoi me voudrais-tu, moi ?! Cet enfant...cet enfant...cet...enfant ? Ses paroles sont des échos sans fin.
Il me tends ses mains, attendant. Que devrais-je faire ? Comment cette impensable possibilité pourrais t-elle devenir réelle ? Je le voudrais absolument. Mais comment pourrait-tu mon cher Sullivan ? Comment pourrais-je, alors que je suis enchaînée ici ? Je suis son regard, maintenant fixé sur l'énorme matelas, large d'un mètre, deux au plus. Un air froid me parvient. Je me retourne et observe l'imposante fenêtre, grande ouverte.
-Leena ?
L'espace d'un instant, la tête me tourne. L'image de l'homme, posté devant moi, se modifie. De longs cheveux noirs, enveloppant un corps frêle au teint blafard. "Pourquoi reviens-tu encore maman ?"
Ce sont mes pensées, mais elles agissent avec efficacité. La silhouette devient floue au niveau du cou, des poignets. Des cicatrices, semblables aux miennes apparaissent. Son corps se modifie, s'affuble d'une chemise nuit. Un paire de ciseaux flotte tout près, et d'un coup sec, coupe les longs cheveux noirs, ne lui arrivant maintenant qu'aux épaules. Je regarder son visage. Ses traits se modifient également. De petites taches brunes deviennent visibles, ça et là. Ses yeux, noirs auparavant, sont maintenant d'un bleu profond, pointé d'orangé tout autour de sa pupille. Celle ci, de moins en moins dilatée, s'applique à m'observer.
En fait, ce n'est pas elle qui me fixe. C'est juste moi-même. Un miroir. Moi. Leena Klammer. Soudain, une craquelure apparaît. Sur mon front, scindant ma tête en deux. Puis une nouvelle, dans mon cou. Et encore une autre, et une autre. Mon corps se casse par morceaux. Je suis un désert. Sec, manquant d'eau. Je remarque des nuages au loin, mais poussés par le vent, dans une direction contraire. Je les regarde s'éloigner, mon visage se décomposant, peu à peu. Tombant en poussière.
J'essaye de retrouver mes esprits. Je secoue la tête, et me retourne vers le miroir, lui réel. Je suis cependant la même que dans mon esprit. Seule et en manque. Besoin important, sans quoi, la fêlure pourrait me briser. Je vois Sullivan, posant un vif regard sur le reflet. Sa voix résonne à nouveau. Posant cette même question. Je le fixe, de mon regard vide et sans émotions, mais n'arrive à trouver traces de méchancetés. Un rapide sourire se forme sur mon visage. J'inspire un bol d'air. Profondément, avec une lenteur extrême.
-Je te suis.
Il écarquille les yeux, interloqué. Peut-être pensait-il que j'étais muette finalement ? Je le voit vite essayer de se remettre. Il se lève et empoigne le matelas qu'il fait difficilement passer par la fenêtre. Je suis sa descente des yeux, quelques mètres plus bas, jusqu'à ce qu'il s'écrase entre les volutes de neige. Il déverrouille la porte, vérifie que le couloir est bien silencieux et sans vie, et ouvre celle ci, sans moindre bruit. Je frissonne légèrement tandis qu'il m'accompagne près de la fenêtre. Je déglutis, fixant l'important vide me séparant du sol, m'accroche et enjambe le bord me séparant du vide. J'inspire, l'air qui rentre dans mes poumons me glace. J'inspire à nouveau. Je ne suis pas faible.
Je lâche ma prise et me laisse dégringoler dans le vide. J'entends un bruit, comme du verre brisé. Des voix résonnent dans les couloirs, ils accourent, viennent voir ce qu'il se passe. J'ai le souffle coupé par la chute. Étendue, telle une morte, sur ce matelas. Celui ci, quoi que très large, ne l'est pas assez pour retenir après une chute de 4 mètres.
-Elle est partie par là ! S'exclame Sullivan
Je tends l'oreille et entend les bruits de pas qui s'éloignent alors, seul le souffle du vent persiste à mes oreilles. Plusieurs secondes passent, durant lesquelles je refuse bouger. Je ne sais pas quoi faire, où me diriger. Ma respiration est lente, je récupère sans grand entrain. Sullivan passe sa tête par la fenêtre. Je vois son cou serré par un bandage, lui même taché de rouge. Qu'as-tu fait ?
Il essaye de m'appeler, mais mes sens étourdis ne comprennent plus ses paroles. Il me jette un objet, que je vois tomber dans ma direction. Je place mes mains de sorte a me protéger la tête, et regarde le porte clé qui vient d'arriver à destination. J'observe sa constitution. Trois clés, mais une attire particulièrement mon attention. Un sigle me renseigne sur sa provenance. Une voiture. Je regarde à nouveau Sullivan qui me fait un geste. "Va t'en, cherche la!" Voilà ce que je traduis.
Je me relève avec difficulté, cherchant l'air, encore et toujours. Je me met à vagabonder dans la neige. Je n'ai pas à craindre qu'ils me retrouvent à cause de mes empruntes, étant donné que la neige tombe assez rapidement pour toutes les recouvrir en un clin d'œil. Je ne suis vêtue que de ce simple peignoir, et tandis que les flocons blancs pleuvent à n'en plus pouvoir, je cherche toujours. Sans arrêt. Durant de longues minutes. Le brouillard neigeux s'épaissit, tellement que je n'arrive plus à distinguer le bâtiment dont j'étais prisonnière. J'ai froid. J'ai faim. Je ne croise que du néant. Je m'oblige cependant à marcher, à continuer. Car c'est ma seule possibilité. Je n'ai aucune idée de l'heure, ni aucune idée d'où je me trouve. Me suis-je peut être trop éloignée ?
Mes pieds se traînent avec lenteur. Cela fait quelques temps déjà que je ne les sens plus. Tout comme mes mains. Foutue neige !
Je me laisse tomber, à genoux, ma peau nue entrant en contact avec la neige. Glaciale. Aussi glissante que du verglas. Je me rend compte que l'apparition de verglas est très peu fréquente dans un parc. Je regarde droit devant moi, mais ne voit toujours rien. Je soupire, une buée blanche sortant de mes lèvres, me réchauffe à peine. Je me repère au verglas et suit la route,avançant à quatre pattes, cherchant sans arrêt une ombre noire, couleur métal. De longues minutes passent encore, je marque un arrêt, fixe mes main, rougies par le froid et la neige. Je grelotte, essais de me réchauffer par n'importe quel moyens. Tous inefficaces. J'entends des cris au loin, des bruits de pas. Nombreux. Les gens s'affolent, me cherchent. Je doit me presser.
Je m'applique à reprendre mon chemin, lorsque ma tête se cogne. Je lève les yeux et entrevois une portière. Finalement. Je me relève, titubant. Insensible. Et entreprends d'enfoncer la clé, d'ouvrir. Mes doigts glissent sur la carrosserie. Je réitère mon opération, mais quelque chose bloque. J'identifie la serrure et voit que ma clé est incompatible. Je ne peux retenir un juron de rage. Je distingue d'autre ombres. Plusieurs dizaines. Je me dirige vers elles, chacune des voitures, essaye, teste, mais ma clé ne marche pour aucune d'elles. Il m'en reste une dernière. Mais je suis à bout de forces. Je ne peux plus bouger. Je m'effondre sur sa camionnette. Je ne sens plus aucun de mes membres, raisons duent au froid mais, de plus, à ma chute pour m'échapper. Mes membres sont morts. Et je ne vais pas tarder à en faire autant. La neige tombe, me recouvre, fusionne avec mon habit de fortune, forme une couche, une couverture neigeuse. La brume est partout maintenant, le silence est plus que jamais présent. Il étouffe tout. Même mes gémissements. Je suis gelée, frigorifiée. Je ne distingue plus la lumière du soleil. Ma vision se trouble, se fond avec le brouillard. Je l'attend. Parce qu'il me l'a promis.
Des bras me soulèvent. Avec douceur, chaleur. Une main se pose sur mon visage, le caresse affectueusement. J'entends un son, une ouverture. On me pose sur le siège passager, me retire mon peignoir trempée et me recouvre d'une couverture. Il me prend entres ses bras, me câline, me murmure des choses à l'oreille. Je reste inconsciente. Mais je ressens tout. Je voit tout. Je m'accroche à son cou, sentant son cœur battre, en rythme identique au mien, comme un dernier espoir. C'est ce qu'il est. Mes yeux clignent faiblement, et sa voix résonne dans ma tête. Le son s'entrechoque, me pousse à rester consciente. Mes bras retombent, mes mains en sang. Je suis exténuée, mais je ne lâcherais pas. Mes paupières s'entrouvrent et je le vois, lui. Mon regard s'attarde sur le liquide écarlate, suintant de son cou, à travers les bandages.
-Désolé, j'ai dut trouver une excuse. En l'occurrence, m'attaquer semblait en être une bonne. Ne t'inquiète pas je vais bien. Je vais m'occuper de toi princesse. Arriverais-tu à me reparler ? Comment te sens tu ? Est ce que tu peux bouger ?
« Des questions, des questions, encore des questions. S'il te plaît tais toi donc. » Mon index se déplace et se pose, avec lenteur, sur ses lèvres entrouvertes. Il sourit un instant, lève son propre index, et répète mon action. Toujours sur sa propre personne.
Il replace la mèche noire qui barre mon visage, sans un bruit. Passe ses doigts dans mes cheveux, et me les caresse, doucement. Me rassure. Me calme. Je me décide alors, enfin.
-Merci.
