Chapitre 5

Il m'avait dit qu'il m'aimait, que j'étais tout ce qu'il avait espéré. Que la vie sans moi aurait eu un goût de vide. De quelque chose manquant. Qu'il espérait que je ressente des sentiments à l'identique. Je voyais qu'il tenait à moi. Malgré sa femme et ses enfants, je comprenais que sa vie n'était pas aussi heureuse qu'il l'aurait espéré. Mais à chaque fois que je le voyais, le rencontrais, nos deux visages s'illuminaient, et nous nous plongions dans de profondes conversations dont je ne pouvait rien cacher. Il était le seul, l'unique, à qui je pouvais exprimer mes sentiments. J'avais donc choisi cette nuit, particulièrement, parce qu'elle était celle de son anniversaire. Sa femme dormait, comme toujours, sans prêter attention à l'heure fatidique où l'horloge annoncerait minuit. Ses enfants faisait de même, exténués par leur journée. J'étais donc seule, avec lui. Un tête à tête des plus commun.

-Qu'est ce que tu fait là ? Tu devrais dormir, ma chérie, il est tard. M'avait-il rétorqué.

-Mais tu es tout seul ici. Personne ne s'occupe de toi, alors que l'on devraient fêter la journée qui s'annonce. C'est tout de même ton anniversaire. Tu devrais partager ça avec quelqu'un, non ?! Lui avais-je répondu.

-Crois tu vraiment que j'ai, ne serais-ce que la moindre envie, de fêter ma quarantaine. Peu importe que personne ne soit là, tant mieux d'ailleurs, car je ne voudrais rien souhaiter. Les rides s'imprègnent de plus en plus sur mon visage, mes muscles ne sont plus tout aussi jeunes qu'avant et ma vision se trouble un peu plus de jour en jour.

Il me faisait définitivement de la peine. Et au fond de lui, je me doutais qu'il m'enviait, certainement. Moi, atteinte de cette maladie, qui ne provoquait pas la vieillesse. Ma phrase suivante s'imposa directement dans mon esprit.

-Ne te croit pas vieux au point de ne plus être toi. Ne pense pas que je soit troublé par ton apparence, plus que je ne le suis par la mienne. Ne te réduit pas à penser, parce que tu prend une année de plus, que tu devient mauvais. Tu es un homme incroyable, dont la femme ne se préoccupe pas assez de lui et dont les enfants, pourtant charmants, sont totalement insensibles à tout les efforts que tu fais pour eux, à toutes ses journées que tu leur consacre. Je vis avec vous depuis quelques mois maintenant, et j'ai l'impression qu'il y a que moi qui s'occupe réellement de ce que tu ressens. En tant qu'ami, en tant qu'amant et en tant que père.

Un long silence s'était installé après ma longue tirade. Je voyais son visage emplit d'un intense tristesse, qui ne semblait pouvoir s'effacer. Je ne supportais pas de le voir comme ça.

-Je pense vraiment, et malheureusement que tu es la seule. Merci d'être là, chérie. Tu es vraiment une des seules sur qui je peux compter...

Je ne l'écoutais qu'à peine, le fixant en continu. Je ne voulais pas détacher mon regard du sien. Je m'imaginais le perdre, ne plus avoir ce contact qui me rendais heureuse et complète chaque jours. Je ne pouvais pas garder une idée comme celle ci, constamment dans ma tête. J'en tremblais, rien qu'en y pensant. Je fixais ses prunelles brunes, je ne comptais pas les lâcher. Il commençait à trouver cette intensité étrange, je le voyait peu à peu s'éloigner de moi. La seule chose que je retint de son regard fut pourtant une sensation à l'identique de la mienne. Désespéré. « Ne m'abandonne pas... »

Je suis là, mon cher Sullivan. Et tant que tu le sera aussi, jamais je ne te laisserais. Je voyais ces lèvres entrouvertes, mais n'arrivant à prononcer aucun mot. Il était perdu, ne pouvait rien formuler. Il est de ces situations, où l'on pense toujours que notre choix est le meilleur, n'est ce pas ? Pourtant si j'avais choisi de le laisser planté comme un mort-vivant, jusqu'à distinguer le jour, peut être le déroulement de cette même journée aurait changée, du tout au tout.

Mon visage se rapprochais lentement du sien tandis je le regardais. Mes yeux constamment dirigé sur ses pupilles. Il ne tremblait pas, il ne disait rien, il était comme mort, en réalité. Et j'avais cette impression, d'être la seule à pouvoir le remmener. Mes lèvres se posaient sur les siennes et avec ferveur, je lui échangeais un premier baiser. Je continuais à le reluquer, souriante et heureuse, pendant qu'il me considérait, étonné. Il passa la main sur sa bouche, croyant sûrement à une fantaisie sortit de son esprit

-Leena...je...je...

Il se leva alors précipitamment du canapé dans lequel il était profondément lové. Son attitude m'intriguait. Il avait l'air de me considérer autrement. Je ne comprenais pas. Comme si d'un coup, par ce seul baiser, il me voyait d'une autre manière. Il m'avais toisé étrangement. Que se passait-il dans sa tête maintenant ? Je me dirigeais vers la cuisine, où je le pris en train de boire un verre de whisky.

-Qui a-t-il ? Lui demandais-je alors.

Il me lança un regard. Mais pas uns de ces gentils et agréables regards qu'il avait l'habitude de donner, un regard plein de reproche teinté toujours d'une touche de tristesse.

-Ce...ce n'était pas ce que je voulais. Écoute Leena, j'aime ma femme, je ne pourrais jamais la tromper. Et j'aime mes enfants, tout autant que toi je t'aime. Je te considère égale à eux, mais pas plus. Tu comprends ?

Il ne me laissais le temps de répondre, chose que je pouvais d'ailleurs pas faire dans l'immédiat. Il se dirigeait déjà vers la porte, retraversant la salle de séjour et empruntant les escaliers. J'entendais le cliquetis d'une serrure puis enfin l'eau couler. Il prenait un bain, à coup sûr.

Je montais les marches à mon tour et entrouvrais la porte. Il était déjà torse nu, vérifiant la température de l'eau. Entendant le grincement, il se retourna sèchement et me dévisagea.

-Sort d'ici ! Me lançais-t-il.

Il n'en était pas question, je n'allais pas le laisser. Je restais cependant incrédule face à l'expression de son visage. Il ne se comportait jamais ainsi avec moi. Il semblait tellement froid, tellement distant. Que croyait-il que j'étais à présent, que pensait-il de moi. De nous. A vrai dire, je ne le savais plus vraiment. Au fond de ses yeux, je ne voyait que de la colère.

-Il n'y a rien que je puisse dire, que je puisse faire, pour te blesser. Ce que je veux seulement c'est ton bonheur. C'est le sourire que je voit chaque jours. C'est la joie que je ressent lorsque tu me prend dans tes bras. Je me fiche de ce que les autres en pensent, je me fiche de ce que je suis. Ce qui m'importe seulement c'est toi. C'est nous. Je veux être là pour t'aider à ne pas tomber, pour que tout aille bien, pour que ta vie ne soit rien d'autre que bien être constant.

-Mais tout ce que tu me promet ne te concerne en aucune façon. Il est plus le rôle de ma femme que de mon enfant. Et tu le sais bien. Je te connais suffisamment pour savoir ce que tu pense Leena. Cela n'arrivera pas, ça n'arrivera jamais, tu m'entends ?! S'emporta t-il alors, ses joues rougissant sous la colère.

-Oui, exactement tu sais parfaitement ce que je veux. Que c'est toi que je veux. Toi, ton amour, non pas celui destiné à tes enfants,mais celui destiné à ta femme. Parce que je sais qu'elle ne te mérite pas. Qu'elle n'est pas digne d'être ce qu'elle est. Parce que tu t'es toujours occupée d'elle sans qu'elle te remercie. Moi je le pourrais. Te souviens-tu toutes ces journées à l'hôpital ? Toutes ses journées où tu m'assistais dans cette salle de bain. Te souviens tu le nombre de fois où tu m'a vue nue mais que tu ne m'a pas touché ?

Je posais mes yeux sur son corps, souriant à la vue de celui-ci. Il n'était pas parfait, mais peu m'importais car je l'aimais. Je me mis sur la pointe des pieds, le fixant sans relâche, dirige ma main vers la cicatrice qu'avait laissé le bout de miroir. Je sentais sa respiration s'accroître.

-Tu ne peux pas me dire que ton envie n'était pas telle que la mienne à ce moment précis lui lançais-je finalement, tandis qu'au même moment, mes lèvres se posaient doucement sur la plaie.

Son regard passa de l'étonnement au dégoût en une minute. Il trembla un instant, puis en instant il me projeta violemment contre la porte. Ma tête tourna une seconde, je l'entendais hurler.

-Non Leena ! Il n'est pas question qu'il se passe quoi que que ce soit entre nous. Tu es ma fille, tu m'entends. Tu es ma fille et rien d'autre. Ni femme, ni maîtresse. Jamais !

-Tu ne sais pas ce que tu dit ! Je lui répondis alors.

Je me levais précipitamment, m'accrochais à son cou avec vigueur. Je ne voulais pas le lâcher, mais lui se débattait, me repoussait chaque fois avec force. Je revenais toujours. Je ne prêtais plus attention à ses paroles, ponctuées d'exclamations. Il me rejetais à chaque fois, et plus il faisait cela, plus je sentais mes sentiments s'amplifier. Et lorsqu'il compris, à bout de souffle, que je ne laisserais jamais tomber, il fit une chose. Improbable mais bien réelle.

Il me gifla. Vous pensez à une gifle gentillette, alors que celle qu'il me donna ressemblait plus à coup de poing. Une trace de violence qu'il avait toujours dissimulé. Mais quand comprendrais t-il enfin que nous étions plus proches qu'il ne l'imaginais.

-Tu deviens folle Leena ! Me dit-il alors, comme lisant dans mes pensées.

-Et si tu me rejette, c'est que tu es un fou...

Sa bouche était grand ouverte, il semblait plongé dans une transe. Je me préparais à me relever, mais avant que j'ai le temps du moindre mouvement, il me saisit au cou. Ses mains me serraient, m'étranglaient. L'air se faisait faible, absent. Je serrais les dents, mes cicatrices me déchiraient. J'étendais ma main sur le lavabo, à la recherche d'un quelconque objet pour le frapper. Pour l'obliger à arrêter. Je suffoquais, lorsque je sentis une lame de rasoir sous mes doigt. Je la pris, et avec les dernières forces qu'il me restais, frappa directement sa poitrine à nue. Il lâcha un cri, et continua à me serrer, de plus en plus fort. Je plantais la lame, encore et encore. Sa prise se relâcha, l'espace d'un instant, je le poussais alors et il s'effondrait dans l'eau encore tiède, éclaboussant la pièce.

Je regardais sa poitrine d'où s'écoulait le sang. Je m'approchais de lui. Plus de mouvement perceptible, sa poitrine ne se soulevait plus. Je le secouais vivement, mais n'obtenais aucune réponse. Je répétais mon action. Une fois, une deuxième, une troisième. Rien. Je sentais des larmes ruisseler sur mes joues. Je ne cherchais même plus à les retenir, elle sont juste trop justifiées. La lame de rasoir était encore présente dans ma main, imprégnée par son sang. Elle glissa sans peine, rebondit sur sol trempé. J'apportais mes mains à propre bouche, cachant mes sanglot, ma vision d'horreur, soudainement revenue à la vie. Qu'avais-je fait ?

-Réveille toi ! Tu n'a pas le droit de me laisser tomber !

Je ne pouvais pas l'accepter. Mais qu'aurais-je put bien faire d'autre. Je regardais sans cesse son visage sans expression autre que cette peur, cet étonnement et cette rage. Il était tout le contraire de celui que je connaissais. Et non pas malgré moi, je reculais à pas de loup, sans pour autant cesser de le regarder. Je fermais la porte sans bruit, me dirigeais dans ma chambre et attrapais des vêtements chauds, les robes que je possédais, les jetant sans retenue dans l'énorme valise qu'il m'avait rapporté, déjà remplie de quelques babioles. Je descendais les escaliers au pas de course, attrapais mes papiers d'adoption, encore posés sur le bar à l'entrée. Me dirigeais vers le garage, saisissant un bidon d'essence et le vidais sur le plancher du premier étage. Je voyais le liquide coulant sur le bois, et tout en pleurant, je pensais à ma perte.

Et maintenant que suis-je ? Que fais-je ? Je suis Leena Klammer. Je regarde maintenant les hautes flammèches s'élever dans le ciel noir. La maison bientôt complètement consumée, dont il n'en ressortira que braises et ossements. Mes yeux ne pleurent plus, je n'ai plus de larmes a pleurer. Je n'ai plus à rien à pleurer. Plus personne à manquer. Une sirène retentit au loin, un appel sûrement à dut avertir de l'incident. Je n'ai plus qu'une solution envisageable. M'enfuir. Mais où ? Je fouille mes papiers, à la va vite, et découvre une nouvelle phase de ma vie, disons la, peu commune. Mon cher Sullivan, aurais-tu voulu finalement m'abandonner dans un orphelinat ? St-Mariana, foyer pour filles. C'est bien cela, non ?