Chapitre 12

-Je sais, ils s'enfilent.

La surprise s'installe sur son visage, et je me détourne Je peins sa chevelure brune, et je n'entends mots. Elle sort en silence et me laisse seule. J'étais tombé dans une petite famille puritaine. Ils s'imaginaient sans doute que mon esprit était aussi pur que celui d'une vierge. Ils voudraient protéger leur « progéniture » de l'esprit tordu des grandes personnes, peut être ? Mais que croyaient-ils que faisait Daniel dans sa cabane en bois ? Pour sûr qu'il ne s'amuse pas avec ces voitures téléguidées.

Je savais que je l'avais étonnée. J'avais pensé à réagir différemment mais ma vision m'en empêchais. Je les revoyaient chacun l'un collé à l'autre. Ils me dégouttaient. Faire une chose pareille dans la cuisine. Et bien sûr, ma petite phrase allait semer une discorde, commune à leur couple. Qui suis-je ? Et d'où est ce que je viens ?


J'adorais ce béret. Je n'aimais pas beaucoup les chapeaux, mais celui ci était à mon goût, pour je ne sais vraiment quelle raison. Il s'accordait à la perfection avec ma tenue d'aujourd'hui. Le jour était brillant, le soleil venait a peine troubler les nuages blancs. Le ciel était couvert mais l'absence de vent empêchait le froid constant. Je souris, pensive. Je lève mes yeux vers l'un des nombreux cumulus. Parfois, lorsque j'étais plus jeune, je m'imaginais un prince volant sur un nuage identique. Il venait me chercher et nous nous en allions et vivions heureux, dans une tour bâtie à même le ciel. C'était un peu étrange comme concept, je vous l'accorde. Mais...rien n'est plus beau que de rêver, surtout lorsque l'on est enfant. Les mauvaises pensées n'endommagent pas votre système nerveux comme elle le font à un âge plus avancé. J'aimerais rester éternellement dans un mode de pensée pareil. Ne pas évoluer. Rester une gamine, sur les deux plans. Impossible, malheureusement pour moi. Je continue de courir, sur une voie qui n'indique plus grand chose. Je me demande même ce que je recherche pour but, qui je recherche. Y a t-il quelqu'un d'ailleurs ? Sur cette route pavée de réjections et autres malheurs du temps et de la vie ? Ne pensez vous pas que la vie est injuste parfois ? Bien sûr que vous le devez. Penser qu'elle ne tient à un fil, c'est de là que provient le danger. La peur. La faiblesse. Ne soyez pas faible. Soyez vous même, seulement.

Je remarque Brenda sur son vélo rose, assortit à sa tenue, tout comme moi et mon béret. Je lui lance un sourire narquois, qu'elle fige l'espace de trois secondes. Puis elle se dirige vers une des constructions de bois. Je cesse alors de la suivre du regard, pour jeter un œil vers John. J'admire la façon dont il peut s'occuper de Max. La façon dont il la regarde n'est, en aucun cas, différente de celle dont il perçois Daniel. Ils les considèrent égaux.

J'admire cet homme. Peut être parce qu'il est mon père, c'est vrai. Mais aussi peut être parce qu'il me rappelle quelqu'un...Il n'est pas excessivement beau, musclé et même pas rasé. Tout ce qu'il veut, c'est une famille, un bonheur. C'est sans doute bien parfois, de rechercher ce dont on n'a pas idée. Qu'est ce que le bonheur, John ? Tu devrais m'apprendre, un de ces jours...

Une femme se dirige vers lui et entame la conversation. Son décolleter est plongeant, au point où son soutient gorge pourrais devenir apparent, que cela ne poserais pas problème. Je vois tout de suite ce qu'elle vise. John hésite à son offre. Elle lui propose de venir chez lui, pour lui déplacer un meuble. La façon dont il hésite m'intrigue cependant. Un meuble, c'est un meuble. Il finit par accepter, impliquant toutefois Kate dans l'histoire. Son aide pourrait être utile ?

Entre temps, Brenda redescend de son minable échafaudage, posant ses yeux sur moi, comme une harpie. Je ne manque pas de lui rendre son regard avec autant de haine que je le peu. Je la hais, je la déteste, et une petite voix en mon intérieur s'échauffe et me dit de lui faire payer l'humiliation passée. Je me lève sans bruit de la balançoire sur laquelle j'étais perchée. C'est le moment de vérité.


Le repas s'est mal passé. Même très mal. Pour moi mais également Daniel. Ses parents doivent le prendre pour un sale gosse, au final, tout ce qu'il est. Un sale gosse, imbécile, idiot, intéressent. Asile d'attardés. Apprends la signification et la réalité d'un endroit pareil, et tu pourra en dire ce qu'il en est. Il a quitté la table sans demander son reste, après m'avoir balancé quelques insultes au préalable. Il ne m'intimide pas, j'en ais vu de plus coriace. Pensez vous, un gamin de quoi, 9 ans ?

Un danger pour moi ? Sa m'étonnerais beaucoup.

Mais je crains plus pour Kate et John. Eux sont plus compréhensifs envers moi, mais tout de même pas assez. Je savent qu'il ne croient pas à l'histoire que je leur ai raconté. Qui y croirait ? Quelle blague. Quoi qu'il en soit, je suis immunisé contre les punitions pour le moment. A la vue de mon statut de « petite fille orpheline et triste », ils m'autorisent une seconde chance. Mais elle sera sans doute une dernière. J'entends Kate et John à travers les murs de ma chambre. Leur conversations ressemblent à toutes conversations de couple. Mais la tension est bien palpable parmi eux. Je ne sais pas encore d'où elle provient, mais je suis bien décidé à le savoir.

Et si la sœur Abigail savait ? Si elle avait découvert toute la vérité ? L'incendie ? La mort des Sullivans ? Les circonstances étaient impossibles à déterminer. Mais je craignais pour ma vie. Ma vie future et ma vie passée. Cela ne devait s'échapper d'aucune bouche, le sujet ne devait pas se propager. Aussi, Kate et John, mais surtout Kate, seraient en proie à des doutes. Et la faible confiance que je n'avais, jusqu'à là, que très peu maintenue, s'en ira aussi rapidement que le vent souffle en cette saison.

-J'ai dit non !

Kate reprends sont téléphone et me tends un sac en plastique. Elle me commande d'aller chercher des pommes, prends son air niais comme lorsqu'elle parle à Max parfois. Qu'elle me dise aussi ce que sont des pommes, juste au cas où je l'ignorerai. Je suis tellement bête. Je soupire et l'agrippe, Max me suivant jusqu'à l'étalage. Le langage des signes n'a presque plus de secret pour moi. Je suis libre de dire à la petite fille tout ce que je souhaite, même certaines choses dont ses parents n'auraient pas compris le sens. Je saisis une pomme, rouge, mais mon esprit est autre part. La pomme écarlate à la main, le teint blanc que mon visage affiche. Bonjour Blanche-Neige. Il ne manquerait plus que les flocons tombent encore. Mais à travers les vitres, je ne vois que du brouillard persistant à rester, malgré les bourrasques de vents qui secouent les arbres. L'image de l'Institut revient de plus en plus à moi, ces temps ci. Le jour où je me suis enfuie. Les jours où mes crises se déclenchaient, sans autre raison que la douleur. Le mal être. La peur et la colère. La peur se contrôle, mais pas la colère. Pas dans mon cas. Je me rappelle toutes les sensations. Le tissu étouffant sur ma peau ensanglantée. Les cicatrices d'où coulait le liquide chaud et vital. Les aiguilles piquant mes veines chaque jours. Les examens répétés et les infections. La pluie touchant mon visage lorsque je passais la tête à travers la fenêtre de ma salle de bain. La foudre m'éblouissant chaque soirs. Il y avait un jour, que jamais je ne me déciderais à oublier.


Mes yeux restait perdus, perdus dans une réflexion idiote et improbable. Vivre heureux et avoir beaucoup d'enfants ? Un frémissement parcouru mon dos alors que j'étais couché, ma camisole me retenant. Je ne pouvais que fixer le plafond blanc. Je ne savais ce qu'était le bonheur. Un sentiment ? Une émotion ? Mais qu'est ce qu'il signifiait, au juste ? Personne ne m'en avait jamais rien appris. Personne n'avait daigner m'en donner. Du bonheur. Je réalise que c'est par ce manque que j'ai peut-être donné la mort. Par l'insatisfaction. Personne ne me comblait, personne ne le voulait. J'étais seule. Quand aux enfants..mes chances sont aussi faibles que de l'eau dans mon désert d'agonie. Aussi dissipé que les souvenirs de moi et ma mère ensemble. Jamais. Rien. Le néant absolu et total. J'étais une ignorante. Et j'agissais comme si je voulais être repoussé. J'avais réussi au final. On me voyait folle, une meurtrière, une petite peste incontrôlable. Ce n'est pas ce que je voulais. Bonheur. C'était un mot qui me restait interdit, parce qu'il était mon souhait le plus cher. Seulement, les gens peuvent être plus égoïstes que prévu. Et la vie plus difficile à conserver dans un environnement hostile. Mon esprit s'embrouille, et je me retrouve à penser à ma mère. Cette femme dont tout est la faute. Elle aurait dut me tuer. Elle m'aurait épargné de cette façon, face à tout mes problèmes.

Je sens un liquide parcourir ma joue et se fondre, se mélanger avec le sang séché à la base de mon cou. Je serre les dents, me déteste. Pour ce que je suis. Les larmes descendent de mes yeux, certaines atteignent mes lèvres et je sens l'eau salée se sécher, peu à peu, lentement. La colère s'accroisse, à mesure que mes larmes disparaissent. Je me lève d'un coup sec, tente de me lever. Les sangles me retiennent fermement, et j'attends ma colonne craquer. Je gémit et avant que ma vision ne se brouille à travers la peine et les blessures, j'ai le temps d'apercevoir plusieurs médecins et infirmiers à mon chevet. Un murmure sort de ma bouche, sans le vouloir.

-Qu'est ce que l'amour ? Dites le moi...


La voiture crisse sur la neige, nous passons sur le pont. Je jette un regard sur l'eau glacée, revoyant la scène où je jetais ma valise, emportant à elle seule tout mes souvenirs. Max me signe des paroles, mais je ne répond pas. Il me faut trouver quelque chose pour détourner Kate de ses impressions. Elle veut jouer à la détective ? Alors les indices vont pleuvoir. Peut-être que lui faire comprendre ce que je veux serait la meilleure des solutions. Cependant, mes pensées restent impossibles à décrire et mon avenir semble aussi noir et profond qu'un abyme. Quelle solution pourrais-je choisir ? Quelle vision ? La mienne ? Et comment pourrais-je, alors que je n'est pas la moindre idée de ce que je veux vraiment ?


Je ne prends pas la peine de les aider. Je pense que l'un des rares moments que je pourrais partager avec Kate, ne se résumera qu'à cette fichu leçon de piano. Les filles rangent les courses, et moi, je me pose sur la tabouret, devant la masse noire. Mes doigts se posent sur les touches. Un frisson, c'est ce que je ressens lorsqu'ils rentrent en contact avec l'ivoire. Lorsque Sullivan posait sa main sur la mienne, c'était ainsi que je le ressentais. Je frissonnais, et nous commencions à jouer. Parfois chacun notre tour, ou bien lui et moi. Ensemble. Heureux. Sa partition préféré était la plus complexe que j'ai jamais essayé de jouer. J'essayais souvent, je l'avais apprise par cœur, mais jamais je ne la finissais sans fausse notes. Comme si quelque choses me liais à en faire.

« Les Saisons » de Tchaikovsky. C'était son nom. En silence, et sans réfléchir, la mélodie se reformait au bout de mes doigts. Je jouais. Je la voulais parfaite. Les notes s'enchaînaient, mais je ne marquait aucun arrêt. J'étais loin d'être une virtuose. Mais je ne faisait plus de fausses notes. Comme une magie, l'esprit de Sullivan me soufflais à l'oreille. Tout ce qu'il avait éprouvé, tout ce qu'il avait aimé. Et il me rappelait toutes ces après midi, où l'on ne cessait de jouer. En finissant la partition qui s'était formé dans mon esprit, je ne fit que fixer les touches blanches et noires, me remémorant mon passé. En silence. Jusqu'à ce qu'elle le trouble.