Chapitre 15:

Kate se conduit bizarrement avec moi. Depuis que le corps de la sœur à été retrouvé la veille. Pour dire vrai, cela me préoccupe aussi, et m'oblige à me méfier. John, n'est lui, aucunement différent. Il reste toujours l'homme que j'ai connu à l'Orphelinat. Souriant, accueillant. Il est en fait, même si l'on ne se côtoie pas souvent, en raison de son travail, la personne qui me respecte le plus dans cette famille. Peut être d'ailleurs parce qu'il ne me connaît pas assez pour pouvoir m'atteindre.

Quoi qu'il en soit, j'avale une gorgé de lait que je viens de me servir,et pose le verre sur mon bureau. Le froid du liquide rentre en contact avec mes lèvres, me fait frissonner. Réveillant mes papilles gustatives, me donnant faim. Ce n'est cependant que le début de cet après midi. Je ne sais pas quoi faire de cette journée. Aucune sortie n'est prévue, Max est avec son frère, et je ne veux pas les rejoindre aujourd'hui.

Je bois, une nouvelle fois. Je me sens étrange, ces temps ci. Comme si quelque chose était entré en moi, depuis cette visite chez le psy, et y était resté caché. Sans que je m'en rende vraiment compte. Je n'entend plus cette voix effrayante et paralysante. Je n'entend plus ma mère, faignant de me contrôler. Je ne souhaite qu'une chose, c'est qu'elle disparaisse, une bonne fois pour toute, de mon existence. Que je n'ai plus à craindre mes soudaines crise de colères, et le souvenirs des cris incessant de l'Institut. Les miens, les leurs, les fous. Ceux qui déambulaient dans les couloirs, le visage livide les jambes flageolantes, à la recherche d'une âme perdue. Ceux qui hurlaient à chaque mouvements des infirmiers, qui mordaient et se débattaient sans cesse. Ceux qui n'essayaient que de paraître normaux...alors qu'ils ne l'étaient plus vraiment. Jamais été.

Je regarde mes mains tremblantes. Mes mains d'enfants, les mains que je ne réalise pas être les miennes, plus celle d'une image faussée de la réalité. Je regarde mon propre reflet dans le miroir posé en face de moi. J'aimerais me sentir libre. Libre d'être ce que je suis vraiment. Une femme, et non un enfant, chétif, impuissant. Mais, me suis-je déjà vraiment comporté comme la femme que je suis. Que je devrais être ? Depuis quand une femme est-elle une meurtrière, et depuis quand, une femme terrorise t-elle les enfants, tant son visage et ses vêtements sont recouverts de sang. Je ne mérite pas ce statut, tout autant que je ne mérite pas ma vie, celle passée et celle future. Et une larme s'écoule de ma joue, comme une partie de moi, qui tombe des nues, mais qui ne s'éteindra jamais. Le feu ne brûle que dans mon cœur, nulle part ailleurs. Tout le reste n'est que mort et inconscience de la vie. De ma propre vie. Mais que devrais-je faire ? Tout abandonner ?

Mais comment le pourrais-je ? « Ne sois pas une faible ! » Une phrase que cette voix, dans ma tête, m'a souvent répété.

-Tu as peut-être raison sur ce point...ce n'est pas ce que je suis...


John est vraiment quelqu'un de bien. Ou plutôt innocent ? Aussi innocent, que je pourrais l'être...si il savais. Repousser un rendez vous, chez le dentiste qui plus est, aurait paru insensé pour tout autre père. Chercherait-il à dissimuler la vérité ? Mais quelle vérité, il ne la connaît même pas. Tout ce qu'il voit c'est cette gamine en train de peindre, des jours durant. Silencieuse, parfois immobile, mais toujours son enfant. Celle qu'il se doit de protéger du monde.

J'ai dit la vérité. J'attends un père comme lui depuis tellement de temps, que je n'ose l'imaginer. Le manque, ce terrible manque, qui me semble disparaître en cette journée. En l'espace de quelques heure, j'ai l'impression que mon lien avec John, avec mon père, n'a jamais été aussi fort qu'à cet instant. Aussi fort, qu'avec aucun autre membre de cette famille. Même Kate, même faisait du mieux qu'elle peut, m'assimile sans arrêt à ce nouveau né mort. A ce regret qu'elle a toujours, à son propre manque, en ne se servant de moi que comme d'un comble. Un passe temps ?

Est-ce la chose que je veux être ? En aucune façon...


-Pourquoi est-tu si...différent des autres ?

Son visage affichait son étonnement, et c'était comme si quelque chose l'intriguait. Il ne supposait sans doute pas que je puisse lui poser une question pareille. J'avais juste tellement besoin de savoir.

-Pourquoi est-tu si différente des autres ?

Ce n'était pas vraiment une réponse, plutôt une nouvelle question. Une de celle que je me posais, moi même.

-Je ne sais pas...peut être parce que...

Il m'écoutais, nullement ennuyé, ni troublé. Seulement attentif à mes paroles.

-Parce que je...je ne suis semblable à personne. Parce que je me trouve à mon aise. Parce que la femme que je suis me suffit. Que la façon dont je vis ne me dérange pas. Que j'essaye d'être ce que je suis...

Il passa sa main dans mes cheveux bruns, remettant en place quelques boucles noires qui flottait au vent. Un sourire figeait ses lèvres. Je le regardais, cet homme que j'aimais infiniment. Parce que, grâce à sa seule volonté, j'étais libre.

-Reste comme tu es.


Ce jour là...c'était une belle journée, pendant l'été. Je portais une jupe simple, sans collants, avec la brise qui caressait gentiment mes mollets. Je n'était plus prise dans ma prison en toile, plus attaché avec ces sangles en fer, plus retenue, comme l'on retient un otage. Libre. C'était le mot que je n'avait pas connu jusque là. Comme le bonheur. Et je vivais, je sentais, ces deux émotions diffuser dans mon corps une énergie bienfaitrice. Ce n'était même plus du bonheur. C'était plus intense que cela. Plus intense que n'importe quoi, plus qu'un simple sentiment. C'était une boule qui me nouait le ventre lorsque je le voyais, c'était l'air qui me manquait lorsque je lui parlais, c'était les battements saccadés de mon cœur lorsqu'il me prenait dans ses bras. C'était..mon père. Et j'avais été sa fille.


Cette cheminée était vraiment énorme. Et la quantité de bois qu'il possédait l'était encore plus. Le feu lançait de hautes flammes, qui flambaient, sans arrêt. J'étais accroupie près de celui ci, revenant du froid et de la neige, revenue, elle aussi. Nous étions en décembre. Je revois encore les flocons tomber, de part la baie vitrée. Les sapins blancs, et les oiseaux tout de même chantants.

Mes mains était glacées, rougies par le froid. Mais mon état n'était pas comparable à celui lors de mon évasion. J'étais presque nue, je n'avais qu'un peignoir pour me couvrir, et rien d'autre. Je disposais de tout ici, mais on ne peux s'immuniser éternellement contre le froid.

J'avais rejoins la maison, l'air chaud me manquait. Une délicieuse odeur flottait dans l'air et je savais que Sullivan n'y était pas pour rien. Il me tendis une tasse, et tandis que j'en respirais la senteur et en buvais une gorgée, il s'assit à mes côtes. Je rougissais sans le vouloir, à cause du feu, mais aussi par sa présence. Je ne pouvais rien y faire. Je buvais, à nouveau, essayant de me concentrer davantage sur la boisson que je tenais que sur l'homme qui était maintenant tout près.

-Il est bon au moins ? Me lança t-il.

Je souris et acquiesça, portant une nouvelle fois le liquide à mes lèvres. Chocolat chaud, avec un soupçon de sucre. Gourmandise. Mais ça réchauffe, au moins.

-Tu te souviens...lorsque que tu es arrivée ici ?

Je le regardais maintenant, sans bruits, son visage tourné vers l'extérieur. Aucun sentiment n'était perceptible, autre que de l'indifférence. Était-il fier de ce qu'il avait fait ? Ou ne l'était-il pas, au contraire ?

Lorsqu'il posa enfin sa main sur la mienne, je compris qu'il n'éprouvais pas de regrets. Qu'il m'encourageait à devenir quelqu'un. Quelqu'un d'autre que la personne qu'il avait connu à l'Institut et qu'il avait assisté plus d'une fois. Je posais son chocolat, près du feu qui crépitait, toujours. Puis j'entourais sa taille de mes bras, fins, un semblant ridicule face à sa corpulence. Et sans que je le veuille, quelques larmes se mirent à couler de par mes yeux. Sans que je le veuille, j'étais redevenu la fragile créature qu'il avait rencontré et aidé, des mois auparavant. Lorsque ces propres bras m'entourèrent, cette chaleur réapparue. Une chaleur indicatrice, mais plus que ça. Chaleur du bonheur. De nos bras entrelacés, nous formions un lien. Indestructible, incassable. Et alors, seulement, je savais quoi lui répondre.

-Bien sûr...je ne pourrais l'oublier.

Je touchais la cicatrice sur son cou, légèrement semblable à la mienne à ce même emplacement. Un lien, c'était cela. Et peut-être plus. Je l'avais espéré.


Espérer ne suffit pas. Le fait d'espérer ne provient que son âme, de son soi-même intérieur qui pousse à imaginer, fantasmer. Délirer. Ce n'était qu'un simple délire, pour la folle que je suis. Alors, quoi dois-je faire ? Si je ne fait qu'espérer, que pourrais-je recevoir en retour ? L'amour de Kate, improbable. Mais suis-je vraiment celle qui crois que je suis.

Je dois la faire disparaître. Jessica. C'était comme si son fantôme hantait encore cette maison. Comme si elle était le seul obstacle entre moi et mon bonheur. Comme si Kate ne voyait, finalement, qu'elle à ma place. S'imaginait que j'étais cette petite fille morte.

Le manque, je connais cela. Mais une personne ne peut être remplacé par une autre, au point de partager son amour en deux. Suis-je égoïste ? Je ne le pense pas, seulement...je refuse d'être ce qu'elle voudrait que je soit. Je refuse d'être faible.