- Ainsi font, font, les petites marionnettes euh, ainsi font, font, les jolies salopettes euh, aheheheh.
Il leva un sourcil. Sa silhouette entourée de noir se pencha plus en avant pour examiner la fille. Allongée sur un lit de camp, un pied nu sur le sol, elle tremblait de tous ses membres et agrippait son sweat à capuche comme si sa vie en dépendait, un sourire dément sur le visage et des larmes qui gelaient instantanément sur ses joues. De ses lèvres bleuies, un rire s'échappait, de même que cette chansonnette, qu'elle répétait en boucle, comme par désespoir. Ses caquètements chuintaient l'accablement.
Mû par une certaine compassion, il retira les cheveux collés par la sueur sur ses paupières du bout de ses doigts. Sans jamais l'effleurer. Où à peine.
Ses cheveux commençaient à se colorer- de quelle couleur, il ne savait pas trop, avec la pénombre. Sentant ses défenses s'affaiblir, il se retira profondément en lui-même et quitta la case de fortune, aussi vite et furtivement qu'il était arrivé.
Comme si la soudaine absence de cette ombre l'affectait, la fille convalescente et en état de délire se mit à hoqueter de peur, alors qu'un douloureux rêve se brouillait dans son âme.
Insidieusement, le pouvoir Matryoshka lui pétrifiait les os et ramenait à la surface des secrets enfouis en elle.
Grande sœur Gumi ?
Grande sœur Gumi ?
Gumi ?
Gumi ?
Gumi ?
Pourquoi tu te caches ?
Gumi ?
Tiens, ça me fait mal…
Grande sœur Gumi ?
Ahh-
!
CA FAIT MAAAAAL !
ARRÊTE !
…
…
…
AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAHHH !
…
…
…
…
MONSTRE.
Gumi se mit à hurler.
Elle se mordit la joue…
…et goûta son sang.
Aussitôt, elle se calma. Elle se rendormit, d'un sommeil sans rêves, cette fois.
Bien que ce MONSTRE la hantât.
Et ce, depuis quatre ans.
Le plafonnier éclaire la cave d'une lueur blafarde.
Une série de petits claquements secs brise le silence; Luka craque ses jointures, l'air nerveux. Son geste semble réveiller Miku à ses côtés. Le visage livide, elle expire, frotte ses paumes l'une contre l'autre, et d'un geste mal assuré, dépose ses pieds nus sur le tabouret bancal. Elle vacille légèrement; promptement, Luka la retient. Un regard échangé. Le bleu d'aigue-marine rencontre le turquoise. Puis plus rien. Vides, les orbes de Miku.
La gorge sèche, Miku murmure une promesse, faisant tressaillir Luka. Elle hoche la tête sans grande conviction, puis commence à mettre en application leur plan.
Luka passe une ceinture autour du cou de Miku et fixe l'autre extrémité à une colonne de chauffage. Ses doigts tremblent si fort qu'elle n'arrive pas à serrer le nœud; Miku la rassure en posant sa main sur son épaule.
Luka recule. Ferme les yeux. Son cœur bat à toute vitesse. Elle essuie ses mains moites sur son pantalon. Ses genoux s'entrechoquent.
Miku pose son regard turquoise sur elle. Ses prunelles sont emplies de tendresse, mais également de détermination. Elle ira jusqu'au bout de la chose. Timidement, pour ne pas brusquer Luka, elle s'approche du bord du tabouret, et déglutit. Chuchote un « salut » machinal, trop dénué de sentiments pour être vraiment sincère. Elle voudrait en cet instant serrer Luka de toute ses forces, lui dire que tout ira bien, mais elle doit accomplir sa tâche.
Luka se met à hurler et la stoppe avant qu'elle ne saute. Agitant ses bras autour d'elle, elle défait la boucle en tremblant tellement que Miku commence à s'inquiéter.
- Je peux pas… Je peux pas comme ça ! articule Luka, émue. Il…il faut qu'on trouve un autre moyen.
Luka ouvre les yeux.
Les cligne, étonnée par sa vision. Voilà une éternité qu'elle n'avait pas rêvé de leur vie de…
De leur vie d'avant Matryoshka.
Paresseusement, elle s'étire de tout son long, ses boucles incarnates coulant dans son dos avec volupté, effleurant sa peau de pêche et sa poitrine lourde.
Parmi toutes les Matryoshka, Luka a le mérite d'en être la plus belle. Elle s'en fout. Si sa beauté lui permet de charmer les hommes, elle s'en félicite. Plusieurs fois, Miku l'avait envoyée donner son corps aux pourritures gouvernementales, et elle l'avait fait le cœur léger, car c'était pour Miku.
Miku.
Miku.
Miku.
Son cœur bat sur ce rythme. Inconsciemment, elle grave un 39 sur le sol avec son ongle, et amoureusement, elle ne l'efface ni ne le protège, se contentant de le regarder.
Avec un soupir, elle s'assoit sur sa couche, nue de la tête aux pieds. Elle se lève en silence, sentant un regard brûlant sur ses courbes.
Luka ressemble à un chat.
Miku est allongée sur le côté, ses yeux, relativement normaux puisqu'aucune trace de jaune n'entoure la pupille, sont à demi-clos à cause de la lumière. Gémit quand, sans pitié, Luka ouvre un rideau.
- Putain Luka, habille-toi au moins avant d'ouvrir les rideaux, grommelle-t-elle. Je vais croire que tu le fais exprès pour qu'on admire ta plastique.
Sourire narquois.
- De toute façon, y a pas un chat. Et si je ne me trompe pas, tu l'adores, ma plastique.
Elle n'obtient qu'un grommellement gêné et part d'un rire cristallin. Puis, l'air soucieux, elle rappelle à Miku :
- Gumi…Je dois la lever…
- La Belle au Bois Dormant, sera réveillée par le baiser du Prince Charmant ? ironise Miku.
- Dans ce cas, tu es la sorcière qui a ensorcelé le fuseau… ou la pomme ? Je ne me souviens pas.
Elle enfile des vêtements légers. Miku la regarde, les yeux rongés par la convoitise.
- Quoi ? lâche Luka, amusée. Mon corps te fait tant envie ?
- Honnêtement ? ricane Miku en croisant les bras. Je dirais ce qui me passe par la tête, j'aurais l'air d'un vieux graveleux grabataire. Mais non, j'ai surtout envie de…ça.
D'un geste, elle montre les vêtements de lin que Luka fait elle-même, légers, qui frissonnent sous la morsure du vent embrasé. Luka se mord la lèvre. Miku donnerait n'importe quoi pour échapper à cette constante glaciation qui attaque son corps nuit et jour. En tant que chef Matryoshka, elle est celle qui prend de plein fouet tous les pires symptômes. Miku hausse les épaules et enfile ses lourds vêtements avant de passer sur le deuxième mode. Toute couleur se retire alors de son visage, trois barres parallèles se tatouent sur son nez en même temps que trois ronds noirs en dessous de ses yeux; ceux-ci changent légèrement, la couleur jaune poussin entoure à nouveau ses pupilles.
En poussant les rideaux de la porte, Luka suffoqua.
Il faisait tellement brûlant dans ce désert. Miku en avait besoin, mais Luka mourrait de chaud. Sans attendre l'approbation de son boss, elle passa en mode Folie.
Gumi poussa un hurlement aigu.
- HATSUNE ! rugit-elle après coup.
- Hey, Belle au Bois Dormant n'a pas eu besoin de son baiser pour se réveiller, mais on dirait qu'elle s'est levée du mauvais pied…
- POURQUOI. EST-CE QUE. MES CHEVEUX. SONT VERTS ?!
- Hmn, arrête de brailler comme ça, tu vas réveiller les corbeaux…
Gumi, fulminant de rage, tordait entre ses doigts ses cheveux, auparavant d'un noir ébène, qui avaient pris une teinte vert fluo. Elle laissa éclater sa rage en agitant les bras autour d'elle dans un cri guttural, prononçant des mots sans aucun sens et sautilla sur ses pieds nus comme un enfant. La poussière créait un nuage autour d'eux sans jamais atteindre Miku, ou Luka, qui se trouvait un peu en retrait et suivait la scène d'un regard amusé.
- Bah, écoute, moi je trouve que ça te va mieux, ricana Miku, t'avais un peu la tête de Severus Rogue…
- LA FERME ! RAAAAAH !
Elle gesticula encore quelques moments en poussant des cris inintelligibles. S'accoudant contre un baril d'eau, Gumi tenta de reprendre ses esprits, puis observa son reflet dans l'eau. Elle aurait du mal à s'y faire.
Gumi fit quelques grimaces à son reflet, puis Luka s'approcha, sourire aux lèvres. Gumi retint sa respiration : enfin elle voyait la femme aux cheveux roses sous sa Folie. Ses cheveux, d'ordinaire ondulés, partaient en pics électriques. Ses mèches et sa frange terminaient en petites pointes noires. Ses sourcils, qui surmontaient ses yeux bleus, entourés d'un magenta flamboyant, semblaient être barrés comme si l'on avait gravé des traits au couteau. Son sourire avait quelque chose de plus bienveillant, même s'il s'agissait plus d'un rictus sadique qu'un véritable sourire. Trois petites croix d'argent barraient sa lèvre inférieure, assez discrètes. Gumi reporta son attention sur les pupilles de Luka- qui étaient en forme de croix. Elle réprima un frisson, et lui sourit, un peu mal à l'aise.
- Ah, Luka… Impressionnant, séduisant, même, nota-t-elle.
Luka hocha la tête, s'étira.
- Merci. Ca me fait plaisir.
Elle se tourna vers Miku; la turquoise était debout sur le frigo, dans une pose ridicule, style kung-fu. Elle ricana et envoya des baisers au loin. Gumi fronça les sourcils; ses cheveux étaient verts à cause d'elle. Elle détourna le regard, faisant semblant de s'intéresser aux grains de sable quand le visage de Miku apparut en dessous d'elle. Elle sursauta et recula de quatre mètres en un bond.
Ca sert, le base-ball.
Miku éclata de rire, puis soudain, son expression devint sérieuse, comme lorsqu'elle avait parlé du Bruit.
- Merde, merde, merde, murmura Luka, le visage livide.
- Quoi ? dit Gumi, hébétée.
- Active ton Bruit !
- C-comment je fais ?!
Paniquée, elle sentit un immense flux d'énergie la tirer vers le haut, comme si des doigts invisibles agrippaient ses tempes. Presque aussitôt, le bourdonnement du Bruit résonna dans sa tête- mais mille fois plus fort. Elle plaqua ses mains contre ses oreilles dans son affolement. Miku lui saisit le poignet doucement, l'obligeant à se calmer alors qu'elle baissait les mains. Elle sentit que le Bruit se faisait drainer par l'esprit de Miku. Rassérénée, Gumi se concentra sur le brouillard flou et les multiples voix qui constituaient le Bruit.
Une pensée revenait en boucle, se jetait contre ses parois mentales. Curieuse, elle s'attarda dessus, essaya d'effacer les autres voix qui polluaient son esprit.
'fait trop chaud le zébu court dans la savane t'as entendu la nouvelle ? y paraît que le Ministre des Sports entretient une pu- viens, on va faire du base-ball j'veux du pop-corn…
plic ploc plic ploc plic ploc plic ploc plic ploc plic ploc plic ploc plic
p
l
i
c
…
p
l
o
c
…
je coule.
Gumi sursauta. Elle regarda, incrédule, Miku et Luka, qui avaient un visage grave.
- Félicitations, dit Miku. Tu viens de dompter ton Bruit.
- Gakupo, murmura Luka d'une voix blanche.
Miku eut un rictus contrarié.
- Cet abruti de samouraï s'est fait prendre.
Elle laissa la phrase planer dans l'air, le regard fixé sur Gumi.
- Y faut qu'on aille le chercher.
- Co-comment ? Mais… Gumi n'est même pas prête ! s'exclama Luka.
- On s'en fout, trancha Miku. On est obligés d'y aller.
Elle découvrit les dents, attrapa Gumi par le poignet.
- On dirait que c'est ta première mission, et ce avant l'heure.
Gumi était complètement perdue. Elle ne parvint qu'à articuler un « quoi ? » avant de ne voir qu'un grand flou.
Elles courraient.
A une vitesse folle.
Furieuse.
Et le plus humiliant dans tout ça…
C'était qu'elle était sur le dos de Miku.
Le vent brûlant lui fouettait le visage. Miku émettait des grognements animaux lorsqu'elle accélérait. Elle aurait juré voir ses gants de cuir se déchirer pour laisser passer des griffes.
Elle avait froid aux mains. Gumi ne portait pas de gants après tout. La capuche de son sweat-shirt battait violemment contre son dos, ses cheveux volant librement avec la vitesse.
Pourquoi j'ai l'impression que ça ressemble à Twilight ?
Elle secoua la tête, au moment même ou Miku poussa un hurlement qui résonna le long du terrain vague de la décharge.
OK, ça fait loup-garou. Bon sang…
Soudain, Miku s'arrêta brusquement, soulevant un nuage de poussière. Gumi toussota, la poussière lui piquant les yeux et la gorge. Elle cligna les paupières. Hoqueta.
Les bidonvilles ?!
- Ouaip, fit nonchalamment Miku, une main sur la hanche. Maintenant, fais gaffe à tes fesses. On est en zone ennemie, ça va pas être de la tarte cette fois, ajouta-t-elle en plissant les lèvres.
Elle piétina le sol de ses pieds, et resta silencieuse. Gumi en profita pour regarder le paysage autour d'elle; le soleil était masqué par quelques nuages, et déversait sa lumière sale à travers cet écran sur les bidonvilles, donnant une teinte sépia à l'endroit. Les abris précaires s'étendaient à perte de vue- entre tôles, plastiques, voitures empilées les unes sur les autres et autres, des enfants couraient, pieds nus et en T-shirt; les bidonvilles fourmillaient d'animation.
Tandis que son regard vagabondait sur le triste panorama devant elle, Gumi se mit à réfléchir plus posément aux pensées confuses qui avaient cabriolé dans sa tête pendant « le trajet ».
Ce « Gakupo » devait posément être un Matryoshka. Ou une personne importante. Et pourquoi diable ce plic-ploc constant gouttait dans un coin de son Bruit ? C'était très irritant. De plus, les réactions de ses désormais camarades la laissait perplexe. Luka semblait sur le point de s'évanouir. Miku avait l'air pessimiste, un sentiment qu'elle n'aurait jamais cru que la chef puisse ressentir, dingue comme elle était.
Le soleil terminait rapidement sa course. Bientôt, le ciel prit une teinte obscure et veloutée, marquée ça et là par quelques trous dans les nuages qui laissaient entrapercevoir les petits éclats d'étoile. Gumi examina les petites taches blanches avec fascination. Elle savait qu'au-delà de leur atmosphère saturée de mauvaises particules, le ciel était encore plus noir que les plus profondes galeries de ses souterrains. Et là, les étoiles n'étaient pas des taches, mais des boules de feu et de gaz mystiques et anciennes. Elle l'avait lu dans un vieux manuel de l'école, qui datait d'avant la catastrophe nucléaire qui avait emprisonné un milliard d'humains sous terre.
Miku, qui s'était accroupie et était restée dans cette position pendant un long moment, ses couettes balayant le sol, s'était relevée d'un bond. Un très angoissant sourire étirait ses fines lèvres.
- Il est à quatre kilomètres au sud. Soit, vers le Lac Libera.
Luka roula les yeux.
- Super, cet abruti a trouvé le moyen de s'immerger. Ca va être trop marrant de fouiller les profondeurs du lac !
Gumi suivait l'échange, médusée, sans vraiment comprendre. Miku haussa les épaules.
- Le lac est phosphorescent, Luka.
- Je sais, on voit le panache de fumée vert fluo chaque soir, merci, commenta sèchement Luka.
- Ben voilà, quand on ira nager, on pourra tout voir puisque le fond est éclairé.
- Nager ? Excuse-moi de te le dire, Miku, mais tu te transformeras en glaçon au moment même où tu toucheras l'eau.
Elle se tut, puis ajouta :
- Et moi aussi.
Miku sourit encore plus. Elle se mit à rire doucement.
- Voilà pourquoi c'est la Belle au Bois Dormant qui ira.
Gumi se figea sur place.
Ses yeux se levèrent, hésitant, vers le nuage colossal fluorescent qui lévitait au-dessus du lac.
Et tout d'un coup, Gumi se mit à haïr cet endroit qui l'avait aidée à s'échapper des souterrains.
A/N : Voici la partie un du chapitre trois :D La part de mystère qui entoure les personnages principaux se lève morceaux par morceaux. Je vais distiller des indices pour que vous puissiez faire des conclusions héhé. Laissez-moi vos hypothèses :)
Je précise, il n'y a pas de pairings dans cette histoire, ou alors ils ne seront pas le point principal. Miku et Luka ne sont en aucun cas dans unerelation. Vous verrez cependant que quelque chose de très fort les relie, comme avec toutes les Matryohska.
Un énorme merci à tous ceux qui ont lu et laissé des commentaires ! Et vous savez, les visiteurs fantômes, la petite boîte en dessous, elle sert, hm ? Elle me rend très heureuse quand utilisée et booste mon travail. Même un petit "j'aime ton histoire" me ferait plaisir.
*Paru Café
