Il courait, contrôlant son souffle comme on le lui avait appris à faire, à la limite de la rupture… Sautant par-dessus des barbelés, glissant parfois sur le reste des ordures déversées autour du lac, écoutant le sang battre dans ses tempes, l'air sortir de sa bouche.
En dépit de la peur qui lui enserrait la poitrine, il aimait ces moments où tout soudain s'enclenche, où on ne peut plus tergiverser et hésiter, simplement rompre son corps à toute vitesse. Cavalier attentif de lui-même, détaché des muscles qui se gorgeaient d'acide, des poumons qui frappaient contre la cage de ses côtes, il n'était plus qu'un cerveau, des yeux aux aguets; chaque embûche, chaque piège de terrain ne passait inaperçu.
Sa fuite allait réussir. Malgré les minutes de léthargie qu'il avait passé entre les doigts fantomatiques de la Mort, malgré son peu de nourriture, malgré tout, elle allait réussir, parce que lui, lui, son corps obéissait, pleinement, souplement.
Sa vision s'était accrue- au départ, son instinct lui avait hurlé que c'était mauvais signe, ces couleurs accentuées et cette analyse complète des environs, que c'était la Mort qui le tenait, que l'instinct de survie s'était enfin mis en marche- et l'aidait à étudier toutes les issues possible.
Un prédateur, le plus dangereux et le plus implacable de tous, était à ses trousses. Il ne devait pas traîner s'il voulait lui échapper.
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De la poussière tiède se collait aux pieds nus de Gumi. Elle faisait de son mieux pour éviter les ordures. On ne savait jamais : des objets contondants pouvaient se dissimuler dans ces déchets visqueux.
Gumi avait compris une chose : en tant que Matryoshka, ses sens étaient accentués. Par exemple, certaines couleurs ressortissaient plus que d'autre.
Comme lorsqu'on prenait du LSD.
(Gumi avait eu l'occasion d'en prendre une fois, dans les souterrains. Terrible. Hallucinogène. Elle avait cru discuter avec un hamburger au tofu.
…
Que le souvenir était drôle quand on y repensait.)
La fille aux cheveux verts menait la marche, mais Miku était définitivement la seule à connaître leur destination. Derrière Gumi, Luka observait ses deux alliées, ne sachant à qui se fier.
La chef du gang relevait souvent la tête et semblait humer l'air, réfléchissant longuement. Gumi savait que Miku cherchait les coordonnées de localisation de leur membre disparu, grâce au Bruit, celui qui avait une diluvienne dans la tête – Gakupo – serait bientôt retrouvé. Gumi sentait une énergie nouvelle pulser dans son corps, mais elle n'arrivait pas à mettre le doigt dessus. A l'exploiter entièrement.
- Tu n'es jamais partie au Lac Libera, pas vrai ? fit la voix chevrotante de Miku.
Gumi hocha la tête, le regard sombre. Elle ne quittait pas des yeux le nuage phosphorescent qui flottait constamment au-dessus dudit Lac.
- Et y a quoi là-bas ? A part ce nuage, s'enquit Gumi en enjambant une cannette vide. Saleté, marmonna-t-elle.
- Déjà, pour tout te dire, tu dois être la plus gâtée de nous trois, dit Luka de sa voix chantante, tout en pointant du doigt le hoodie de Gumi. Rien de bien fascinant. C'est un énorme lac fluorescent, parce que les roches et les nappes phréatiques…
- …parce que ça réagit à un produit spécial pour désherber les territoires des bourges des villes, termina Miku. Le nuage, c'est rien que des précipitations qui se forment au-dessus. Comme de la vapeur. Sauf que c'est constant.
- En fait, Gumi, à l'origine, le Lac était un énorme trou creusé pour extraire les roches fluorescentes qui se trouvaient dans le sol, il y a de cela… une bonne cinq centaine d'années. Mais… Les évènements récents ont tout changé, et les travaux ont été abandonnés. Les précipitations, qui ne se forment qu'à cet endroit, ont rempli le trou… Du coup, c'est devenu un lac. Simple.
La réalisation fit son chemin lentement dans le cerveau de Gumi.
- L'eau ne croupit pas et reste saine parce que… Parce que les habitants des souterrains ont creusé leurs canaux, et donc, c'est comme…
- Le Lac est alimenté par la mer. Oui, gloussa Miku. Comme tous les lacs qui ont existé. Le Jourdain qui alimentait la Mer Morte, ou la Tamise se jetait dans la mer Manche… T'vois.
Il y eut un très léger silence, jusqu'à ce que Miku relève la tête, triomphante.
- Je l'ai ! Droit devant !
En un éclair de turquoise et de vert pomme, et sans que Gumi puisse poser la moindre question, la chef Matryoshka l'avait empoignée et l'avait installée précairement sur son dos avant de foncer à vive allure, suivie de près par Luka.
Gumi avait compris qu'il valait mieux fermer les yeux quand elle courrait à une telle allure. Miku semblait la tenir fermement, comme si elle ne voulait pas qu'elle tombe. Gumi, de toute manière, connaissait assez son nouveau gang pour savoir que si elle tombait, Miku et Luka ne se retournerait pas pour aller la chercher; elle devrait se débrouiller. Mais ça ne voulait pas dire qu'elles faisaient de leur mieux pour la faire basculer, au contraire. Miku s'assurait du mieux qu'elle pouvait que la cannibale soit bien accrochée.
Mais quand la jeune fille aux cheveux verts sentit une douche brûlante lui frapper le visage, elle ouvrit brutalement les paupières, pour seulement mieux les refermer. De l'eau à environ quarante degrés lui fouettait les joues.
- Bordel ?! s'écria-t-elle, avant de recracher de l'eau.
Elle entendit Miku baisser la tête et rire.
- Terminus, tout le monde descend maintenant, ricana-t-elle en la faisant lourdement tomber sur le sol boueux.
Gumi se ramassa sur elle-même, le visage tordu de dégoût. Ses mains et genoux étaient couverts de substance visqueuse marron. La boue ne lui faisait pas peur, mais, le sol était jonché de déchets et d'aliments en décomposition. Le nuage fluo au dessus d'elles crachait une pluie torrentielle, chaude et apaisante, mais qui relevaient encore plus les relents écoeurants des alentours.
- Oooooh ouais, le pieeed, soupira Miku, d'une manière obscène.
Gumi tourna la tête vers elle, ses mèches de devant complètement trempées. Elle comprenait ce que Luka voulait dire par « être plus gâtée » qu'elles. Au moins elle, elle avait une capuche. Quant à la chef, elle semblait apprécier la pluie comme si valser sous l'eau chaude était une bonne partie de jambes en l'air. L'eau ruisselait sur son visage et la rendait momentanément aveugle, mais le visage, le corps de Miku décrivait son allégresse de profiter de l'eau. D'énormes volutes de buée s'échappaient de ses lèvres bleuies par son froid constant. Nul doute que la température de l'eau lui faisait du bien.
- 'spèce de tarée, marmonna Gumi en cherchant Luka des yeux.
Gumi la trouva, un peu plus loin. Elle était accroupie au bord du Lac, éclairée par la lumière verte qu'il procurait.
- Luka, qu'est-ce que tu fais ? demanda Gumi en s'approchant.
- Il est dedans.
- Bien sûr que oui, il est dedans ! s'écria Miku en riant. Où voulait tu qu'il soit ?
- Qui est dedans ?
- Pas très intelligente, la cannibale, hein ? Heh. Gakupo, bien sûr, ricana Miku.
Si Gumi se sentit mal à l'aise par l'appellation « cannibale », elle n'en montra aucun signe. C'était ce qu'elle était, après tout.
- A l'intérieur du Lac ? murmura Gumi. Impossible. On le verrait facilement…
- Dis-moi, imbécile. Tu vois la longueur du Lac ? Tu vois où il se termine ? Non. Alors. Explique-moi, rien qu'explique-moi; comment retrouver c'foutu con dans cette immensité flamboyante ? Tu as trente secondes, railla Miku.
Gumi essuya rageusement les mèches collées à son front par l'eau. Elle baissa les yeux vers le lac, cligna les paupières. L'eau s'insinuait entre ses cils et la faisait pleurer.
- On peut construire un radeau jusqu'à sa position, s'attacher avec une corde et plonger... commença-t-elle.
Silence de mort.
- Ah ouais, j'y avais pas pensé, ricana la turquoise en se frottant la nuque.
Gumi lui jeta un regard noir avant de rire.
- Très bonne idée, balbutia Luka. Gakupo est un champion en apnée - c'est le meilleur de nous tous. Il peut tenir quarante minutes et nous en avons épuisé vingt-cinq environ.
- Un quart d'heure de champ d'action, s'écria Miku en sautant sur ses pieds. On n'a pas le temps de discutailler ! Ni le temps de construire un radeau. Ceci suffira !
Elle avait agité la main vers une feuille de tôle rampante sur le sol visqueux. Luka s'en approcha, la soupesa, puis la déposa sur l'eau fluorescente.
- En espérant que ça nous tiendra nous deux... soupira Luka.
- Comment ça, "vous deux ?" grogna Gumi en posant le pied sur la tôle, attentivement.
Miku se tourna vers elle, l'expression indéfinissable.
- Ben, parce que tu plonges, patate.
- ...
- ...
- ...
- Non.
- Bwéhéhéhé, y a pas d'non qui tienne. On ne peut pas aller dans l'eau.
- Ahahaha, mais nope, j'ai horreur de l'eau, chef.
- ...
- ...
SCHBANG ! Et plouf ! La chef poussa Gumi, et Gumi atterrit... amerrit, plutôt; barbotant dans l'eau claire avec un air de pure horreur sur le visage.
Miku se pencha vers elle, en ricanant. Gumi fut tentée de lui agripper les épaules pour la faire tomber dans l'eau, mais elle pouvait lire une lueur d'avertissement dans les yeux de la chef Matryoshka.
- Tu connais Astérix et Obélix ?
- ... J'en ai lu quelques BD...
- Très bien. Parce que tu vois là-bas - Miku pointa l'horizon - tu vas nous y emmener, en nous poussant, parce qu'on a pas de... pagaies ? Pas gaies ? Hum ?
Gumi allait rétorquer "Vous n'êtes pas sérieuses !" mais l'air concentré de Luka l'en dissuada. Miku n'avait pas l'air de plaisanter.
- Allez feignasse ! pérora Miku en poussant Luka sur la tôle. Toi d'abord, et moi après.
Luka s'assit sur les genoux et agrippa les bords de la tôle comme si sa vie en dépendait. Miku, elle, s'installa plus nonchalamment, le nez en l'air pour humer les vapeurs de l'eau. Elle fit un sourire à Gumi, brossa les mèches sur ses yeux, puis s'écria :
- En avant !
Et Gumi de battre les jambes, les bras poussant le poids mort qu'étaient devenues ses supérieures.
Au bout d'un long moment éreintant, Miku ordonna à Gumi de se stopper. Elle essaya de reprendre son souffle, mais ne parvint qu'à avaler de longues gorgées d'eau polluée.
- Vous - m'le paierez, ça - chef, suffoqua-t-elle entre deux.
- Mais oui, c'est ça, on lui dira, railla Miku en se penchant au dessus de l'eau. C'est pas tout ça, mais on est pile au bon endroit. Tout ce que tu as à faire, c'est de plonger. Vu comment l'eau est claire, tu l'apercevras tranquille. De plus - elle pausa, levant la tête - il va bientôt faire nuit, et nous on pourra tirer sur la corde si tu as un problème majeur que tu n'auras pas remarqué, la tête sous la flotte.
La fille aux cheveux verts soupira.
- OK; filez-moi la corde.
Silence.
- Luka chou, où est la corde ?
- Tu ne l'avais pas prise avec toi ?
- Mais non, c'était toi qui l'av...vait...
- ...
- ...
On n'entendit plus que le doux clapotis de l'onde. Gumi prit une grande respiration.
- ... Si je comprends bien...
Elle se massa les tempes.
- On n'a pas de corde...
Puis poignarda du regard la chef.
- Et moi je suis censée plonger ?
- Bien résumé, Tortuga...
Gumi rentra la tête dans les épaules.
- ...mais qu'est-ce que j'ai fait au ciel...
Elle se tut : la verte savait très bien ce qu'elle avait fait pour mériter ça. Elle poussa un énième soupir, prit une grande goulée d'air, puis sans crier gare, s'immergea.
Nager n'était pas aisé. En s'enfuyant des souterrains, elle avait battu les jambes pour remonter vers la surface, mais là, elle retournait vers le fond avec de l'air plein les poumons. Ce qui la ramenait en arrière.
Elle plissa les yeux. La lumière était vraiment très vive, et lui donnait l'impression de plonger dans un réacteur nucléaire. Gumi ignora cette sensation et fendit les eaux le plus rapidement possible. Elle fut à court d'air - "déjà ?!" s'étonna-t-elle - et paniqua. De grosses volutes de bulles s'échappaient de sa bouche et de son nez.
Quelque chose lui agrippa la jambe.
Elle sursauta et effectua un salto dans l'eau, ses cheveux se déployant au gré des flots. Le lac était trop éclairé pour qu'elle puisse distinguer correctement quelque chose, mais elle songea à une chaîne de métal. Les gens de la surface jetaient leurs anciennes voitures dans les lacs, d'après ce qu'on lui avait appris, et elle ne voyait pas en quoi le Lac Libera serait une exception.
Elle reprit sa course effrénée, songea à remonter à la surface pour s'oxygéner puis pour replonger. Gumi risquait de s'évanouir.
Vainement, elle continua sur quelques mètres avant de faire demi-tour. Gumi imaginait sans peine son visage se colorer d'une teinte violacée.
- Huuuh !
Gumi ressortit de l'eau à grands gestes, et prit une large goulée d'air.
CLAC !
A peine eut-elle le temps de ressentir l'oxygène se propager dans ses muscles qu'on lui asséna une gifle. Elle recula, puis cligna les yeux, aveuglés par l'eau. Sa main gantée vint tenir sa joue brûlante.
- Bordel ?! jura-t-elle.
- Esp... Espèce d'abrutie ! De conne ! IDIOTE ! s'exclama Miku en lui agrippant le collet. Tu t'es immergée sans qu'on te donne d'indications !
Elle lui donna une nouvelle gifle.
- En tant que subordonnée, tu dois écouter - CLAC ! - tes supérieurs, IMBÉCILE !
Gumi cligna des yeux, vainement. Elle ne distinguait rien sauf une vague forme turquoise.
M-mais...
Elle tremblait ?
- Miku !
La voix de Luka les appela au loin. Gumi ouvrit complètement les yeux. Miku grelottait de tout son corps, les lèvres bleuies et les yeux injectés de sang; elle avait plongé dans l'eau. Une buée épaisse s'échappait de sa bouche. Elle était passée en mode Fureur.
Gumi comprit soudainement pourquoi sa joue lui faisait plus mal qu'à l'ordinaire. Les griffes de Miku l'avaient esquintée.
- Pou - pou - pourquoi ? balbutia Gumi.
Elle demandait pourquoi Miku avait plongé.
- Ben parce que t'es une camarade, CRÉTINE ! rugit Miku. TU CROIS QUAND MÊME PAS QUE JE SUIS LE GENRE A ABANDONNER MES CANARDS SOUS PRÉTEXTE QUE MON CORPS EST FAIBLE ?!
Miku hoquetait de froid. Gumi craignait l'hypothermie... enfin, l'hypo-hypothermie, et poussa doucement Miku vers leur radeau improvisé.
- Passe-la moi, suggéra Luka.
Gumi hissa la chef à bord. Luka l'entoura de ses bras. Quelques secondes plus tard, Miku ne bougeait plus.
- Elle s'est évanouie, informa la rose. Enfin, elle reprend des forces, mais ce n'est pas une bonne chose. Il va falloir que tu te dépêches...
- Compris, fit Gumi.
- Attends, idiote. Active ta Furie d'abord !
- Et je fais ça comment ? La dernière fois, c'était parce que c'était en situation de combat.
- Tu n'as qu'à te mordre la lèvre, comme tu le fais d'habitude.
Surprise, Gumi hésita. Sa soif de sang de tout à l'heure n'était pas apaisée, et ingérer le sien risquait peut-être sa conscience... Mais c'était sa première mission -spéciale- et peu importe à quel point la situation était désespérée, il fallait qu'elle réussisse.
Elle se mordit la lèvre et les couleurs s'accentuèrent.
a/n: Houhou, j'ai du retaaaaaAaAaAaAard ! /cours pour éviter vos tomates
Merci beaucoup à Alissa, Eternal, Piks3l, miranda, Kiwi-chama et... Rosyah ! Qui m'a donné un énorme coup de fouet d'inspiration pour ce chapitre qui traînait un peu.
Le chapitre six arrivera... dès que je l'aurai terminé. Dans pas siiii longtemps. En fait, dans pas siiii longtemps, il y aura mise à jour des traductions (TiNaF, Next On, Objectif : une taille en moins) puis un chapitre d'Aqua et Le Passeur. Le calendrier de mes vacances scolaires est bien chargé.
Souhaitez-moi bonne chance pour mon Certificat de Cambridge le 18 et 19 mars !
Snif...
*Paru Café vous salue depuis le haut de son hamburger au tofu parlant (qui à cause des tumblr byakumallow et megurythms et d'osu! voit son intelligence diminuée de deux)
