Renaissance
interlude : les racines du mal
- Attends moi, mi hermano !
La voix claire du jeune garçon s'éleva au milieu du brouhaha régnant sur le pont du navire qui se préparait à accoster dans le port d'une paisible bourgade japonaise. Après des milliers de miles parcourues à travers les tempêtes, les vents et les autres aléas climatiques que le Seigneur avait placé sur sa route, le navire fatigué arrivait enfin à bon port, sous les vivats de l'équipage et devant le regard indifférent des habitants du gros bourg.
- Enfin, ne t'agite pas ainsi dans tous les sens ! Fais attention aux hommes qui travaillent à notre arrivée et ne les gêne pas dans leur tâche.
Le cadet, gentiment tancé par son aîné, se mit à rire un peu bêtement et tenta de se calmer. Mais après des jours et des jours passés en mer avec la ligne d'horizon pour seul paysage, son excitation à la vue de la terre ferme était à son comble. Il apprécia le vent salé dans ses cheveux noirs emmêlés et les cris des mouettes venues les accueillir.
Oui, c'était un nouveau départ et il était très heureux d'être là avec son frère. L'avenir s'annonçait enfin radieux pour eux après tant de tragédies dans leurs si jeunes vies.
OoOoOoO
Un an s'était paisiblement écoulé au sein de la Communauté depuis leur arrivée. La vie monacale était rythmée par les prières du matin, du midi, du soir, des travaux domestiques ou dans le potager ou encore de l'étude. Contrairement à leurs aînés, les deux frères n'avaient pu encore sortir des murs d'enceinte de l'abbaye, érigés peu de temps avant leur arrivée pour garantie la sécurité des résidents.
Les plus anciens leur avait expliqué avec force détails et descriptions les attaques de soldats ou les frondes des paysans envers eux alors qu'ils tentaient de faire découvrir à ces sauvages la voie du divin, l'essence de la foi. C'était ainsi depuis quelques années, depuis que le shogun avait déclaré les chrétiens persona non grata au sein de son pays.
Le cadet avait ouvert de grands yeux verts horrifiés alors que l'aîné avait serré les poings, se retenant d'exprimer ouvertement son dégoût et sa colère. Pour leur propre sécurité et parce qu'ils ne maîtrisaient pas encore la langue compliquée des habitants de l'île, ils avaient été confiné au sein de l'abbaye.
Plus tard dans la soirée, le jeune embrassa de son regard pur le vaste paysage les entourant. Il s'était rendu dans le clocher, prêt à faire sonner les cloches pour les vêpres. L'abbaye avait été construite sur une colline et dominait la vallée verdoyante et redessinée par les rizières. C'était le printemps. Les cerisiers étaient en fleurs et l'atmosphère paisible qui régnait sous ses yeux l'emplit de grâce.
C'était si différent de son propre pays, brûlé par les rayons ardents du soleil. La croissance du vivant , des plantes aux animaux ou même aux hommes, ne se faisait qu'au prix d'un sacrifice, d'une bataille perpétuelle contre les éléments. C'était si différent ici. Tant pis pour les vieux radoteurs !
- Mi hermano ! L'appela la voix grave et chaude de son aîné. Les cloches ! Il est l'heure !Arrête de rêvasser ! Tu vas encore avoir des remontrances et des pages complètes à copier !
Le jeune sortit de sa rêverie et se mit à sonner les cloches avec tout son coeur, empli de joie et d'allégresse.
Ses aînés qui se dirigeaient vers l'église pour la dernière prière du jour levèrent les yeux et le plus anciens esquissa un sourire empreint de nostalgie.
- Frère Nazareno, votre cadet est encore plein de fougue. Il est heureux qu'il la mette au service de Dieu. Il est de l'essence de ceux qui deviennent de grands hommes de l'Eglise.
- Oui, mon père. Nos parents ont été rappelés trop tôt à Dieu, mais j'ai tenté de l'éduquer du mieux que j'ai pu, selon les dernières volontés de notre mère. Du début à la fin de sa vie, elle a été la croyante la plus dévouée à notre Seigneur.
- Alors, elle a sans doute rejoint notre Seigneur au royaume des cieux. Allons prier, mon frère, afin que toutes ces âmes errantes qui nous entourent par delà ces murs entrent bientôt également dans notre foi.
- Oui, mon père.
Les cloches s'arrêtèrent progressivement et lorsque le dernier tintement retentit il faisait quasiment nuit. Le jeune moine s'épongea le front tout en souriant. Et demain il ferait de même, tout comme le jour d'après et celui qui suivait aussi. Et cette simple pensée l'enchantait. Il regarda à nouveau le paysage. Son attention fut attirée par une silhouette menue sur la route menant à l'abbaye. Il plissa des yeux et distingua les traits juvéniles d'une petite fille. Sa chevelure flamboyait dans le soleil couchant. Elle fit un grand signe de la main avant de disparaître en courant, retournant sans doute vers les siens.
OoOoOoO
Un an encore s'était écoulé depuis ce jour où il l'avait aperçu pour la première fois au bout de la route. Depuis, il l'avait repéré tous les soirs, quelque soit le temps. Elle ne manquait jamais ce moment à part où il se sentait si bien. C'était presque devenu un rituel pour lui. D'abord s'assurer qu'elle était là, puis faire sonner les cloches à toute volée. Et toujours, elle repartait avec ce grand geste de la main.
Son frère et lui même avaient pris des cours de langue. Son aîné quittait régulièrement les murs protecteurs de l'abbaye pour prêcher la bonne parole et tenter de convertir des villageois malgré la dangerosité de la manoeuvre. Il pouvait être arrêté à tout moment et compromettre le fragile équilibre qui régnait entre la Communauté et les villages qui les entouraient. Malgré tout, Nazareno était fermement décidé à faire ce pour quoi il avait traversé les mers.
Son jeune frère qui avait environ quatorze ans à présent, entendait bien les murmures désapprobateurs des frères et ceux-ci étaient parvenus jusqu'au père de la congrégation. Ce dernier avait jugé que Nazareno suivait la volonté de Dieu et qui était-il lui-même pour contrer la volonté du Tout-Puissant ?
Nazareno avait été baptisé durant l'hiver, deux mois auparavant et répondait dorénavant au nom de frère Enrique. Son cadet devrait l'être à la fin de l'année suivante curieusement à la veille de la Toussaint et de la fête des morts.
En attendant ce jour, il avait quand même réussi à arracher au vieux padre l'autorisation de se rendre au village pour troquer les légumes cultivés ou objets fabriqués au sein de la paroisse contre du riz ou des vêtements au marché du village le plus proche. Il s'y rendait ainsi deux à trois fois par semaines.
C'est au cours de l'une de ses visites qu'il la vit, la petite fille du soir. Elle était plus jeune que lui, plus petite aussi et curieusement rousse avec de grands yeux gris et un teint de porcelaine, contrastant fortement avec la plupart des habitants aux yeux et cheveux noirs du coin. Elle tenait également un minuscule stand sur le marché ; un stand avec des fleurs et des pliages en papier très populaires, des origamis. Des plus simples aux plus complexes.
Il était arrivé mécaniquement devant elle et prit entre ses doigts l'un des plus fragiles et gracieux pliages qu'il avait vu. Elle lui sourit et il lui sembla que le soleil devint plus chaud et l'air plus doux.
- Oh bonjour ! C'est une grue.
- Perdón?
Elle cligna des yeux deux fois en entendant la voix doucement chantante. Il parut se reprendre et lui adressa un sourire rapide.
- Pardon ? Une grue ?
Il semblait ne pas connaître la signification du mot et cela la fit rire.
- Oui, un oiseau ! Vous savez, l'oiseau qui vole.
Elle joignit le geste à la parole et mima le mouvement des ailes. Le regard vert s'illumina et il parut enfin comprendre de quoi elle parlait.
- Oui, je vois. Les oiseaux vus dans ciel ... soir ?
Il semblait buter sur chaque mot et chaque prononciation. Le tout dans sa langue chaude et chantante. C'était à la fois attendrissant et ... drôle. Elle éclata de rire avant de s'arrêter devant l'air gêné et un peu irrité de son vis-à-vis.
- Vous êtes habillés comme ceux du grand bâtiment de pierre qui fait tout ce bruit le soir. Mais vous avez eu un mauvais professeur. Avant c'était mon père qui vous enseignait notre langue ... Mais je crois qu'il le font eux-même maintenant.
Le jeune homme aux cheveux noirs sembla réfléchir un moment, comprenant peu à peu ce qu'elle disait et hocha la tête.
- Frère Pietro apprend à nous ... à parler ...
Elle sourit encore et darda sur lui son grand regard gris.
- C'est très mauvais ! Déclara-t-elle. Si tu veux je peux t'apprendre mieux ...
- Oh ... bien. Quand ?
- J'ai vu que tu venais à chaque marché. Nous pourrions le faire ces jours là. Je t'attendrai sur le chemin et te raccompagnerai. Ainsi nous pourrons parler sur le chemin. Sinon, je n'ai pas trop de temps, je travaille dans les champs et j'aide à la maison ...
Elle se tut car il paraissait noyé sous le flot de paroles.
- Avant et après les marchés ? Résuma-t-elle.
Le regard vert s'illumina et il hocha vigoureusement la tête.
- Bueno! ... Euh ... bien, rectifia-t-il. Merci, mademoiselle ... A tout à l'heure, alors ?
- Oui ! Euh, dis-moi, comment t'appelles-tu ?
Il parut réfléchir. Pourtant la question était simple.
- Appelle-moi Kiko. Finit-il par répondre.
En fait il souhaitait simplifier au maximum la prononciation de son nom afin qu'elle s'en souvienne. Son propre prénom n'était pas si simple et frère Francisco, son futur nom lui semblait compliqué. Kiko, un diminutif assez répandu dans son pays d'origine s'adapterait bien aux sonorités de la langue de ce pays.
Les grands yeux gris papillonnèrent un instant avant de s'agrandir et son sourire éclatant apparut à nouveau.
- Très bien Kiko ! Et moi c'est Orihime ! Tu t'en rappelleras ?
- Si ! Euh oui. Orihime ... répéta-t-il avec son accent chantant. C'est très joli ...
- Merci Kiko. Prends-la, c'est un cadeau. Fit-elle en désignant la grue en papier toujours entre ses mains.
- Gracias! ... merci.
Il prit place au marché et ainsi commença une histoire d'amitié entre les deux jeunes gens issus de deux mondes que tout opposait, fragile amitié à la veille d'une des pages les plus sombres de Karakura.
OoOoOoO
Les saisons s'écoulèrent paisiblement pour Kiko et la jeune Orihime. Comme convenu, elle lui apprenait tous les jours sa langue, de la syntaxe au vocabulaire, en passant par toutes les nuances qui pouvaient s'exprimer par les mots et même les gestes. Le jeune moine découvrit avec curiosité tous les us et coutumes de ce pays fascinant. Il découvrit aussi l'écriture même si elle ne pouvait vraiment la lui apprendre, la calligraphie étant réservée à l'aristocratie. Il découvrit aussi les légendes, les religions, les dieux et l'histoire orale du pays.
Il lui apprit aussi des mots de sa langue natale, l'espagnol. Puis lui décrivit son pays, la religion catholique, l'histoire de la péninsule ibérique avec les différents peuples qui avaient successivement conquis les terres arides, les coutumes et la nourriture si différente d'ici. Il lui expliquait les notes de musiques et les chants grégoriens qui s'envolaient si hauts lorsque l'orgue jouait dans l'Eglise. Enfin il lui parla de son voyage en mer pour venir jusqu'ici.
Elle écoutait avec une fascination non dissimulée toutes ces histoires et restait suspendue à ses lèvres, se moquant des commérages des villageois qui commençaient à voir d'un mauvais oeil le rapprochement amical des deux jeunes. Certains ne manquèrent pas de rapporter la nouvelle aux parents de la jeune Orihime, alors âgée de douze ans. Elle était à présent promise à un homme du village voisin. Un homme assez riche et qui n'avait pas été repoussé par les boucles rousses de la jeune fille, comme la plupart des autres.
Pour beaucoup, celle coloration inhabituelle était la marque d'une malédiction qui allait toucher sa famille, sans doute ses propres enfants également. Aucun époux ne souhaitait cela pour sa propre maisonnée. L'homme qui avait accepté avait au contraire été attiré par cette chevelure flamboyante.
Les parents se rendirent donc un jour chez le Padre de l'Eglise Dominicaine Santa Rosa de Karakura. Ils furent reçus avec courtoisie et furent assurés que le jeune Kiko n'avait aucune intention d'induire le doute dans l'esprit de la jeune fille, ni de vouloir la convertir, ni, chose absurde, d'en faire son épouse. Ils insistèrent néanmoins pour que le jeune homme soit remplacé par un autre frère sur le marché et que leurs rencontres s'espacent.
L'hiver arriva et il en fut ainsi. Les deux jeunes ne se virent plus qu'en de rares occasions. La neige tombait déjà drue lorsqu'il fut temps pour les moines de fêter la naissance du Christ. Comme partout dans le monde chrétien à cette époque de l'année, la Communauté préparait les festivités et priaient sans relâche. Les villageois regardaient le surcroit d'activité de l'abbaye avec circonspection.
Kiko et Orihime se retrouvèrent la veille de Noël par hasard dans les environs de l'abbaye. Il était parti ramasser du bois et visiblement elle faisait de même.
- Orihime ? C'est toi !
La jeune fille se retourna vivement et sourit dès qu'elle l'aperçut. Mais son sourire était moins lumineux que dans son souvenir.
- Kiko ! Je suis heureuse de te voir !
- Moi de même. Répondit-il en s'inclinant avec respect devant elle.
Elle lui sourit.
- Tu as bien retenu mes leçons j'ai l'impression. Tu te comportes comme un de mes proches.
- Gracias linda chica!
Elle inclina la tête surprise et sourit d'avantage en rosissant. Il ne comprit pas pourquoi et elle détourna rapidement la conversation.
- Qu'est ce que toute cette agitation chez vous ? C'est pour la naissance du bébé ?
- Oui, pas du bébé ... de l'enfant Jesus, le fils de Dieu.
- Ah oui, je ne me souvenais plus de son nom. Dis m'en plus sur lui ...
Ils s'assirent côte à côte sur un arbre mort et ils passèrent près d'une heure à discuter ensemble. Le jour commençait à tomber et ils surent que ce petit interlude prenait fin.
- Kiko, l'appela-t-elle enfin. Sais-tu qu'au printemps, lorsque les cerisiers seront en fleurs, je me marierai. Avec cet homme du village voisin. On dit qu'il a déjà un certain âge mais qu'il est gentil ...
- tu vas t'unir à cet homme que tu n'as jamais vu. C'est donc la même chose dans tous les pays du monde ?
Elle pencha la tête sur le côté, ne semblant pas comprendre.
- C'est pareil dans mon pays. Se borna-t-il à répondre avant de retomber dans le silence.
- Tu ne te marieras jamais toi ?
- Non. J'entre au service de Dieu l'année prochaine, à la fin de l'année.
- Les femmes ne le font pas ?
- Si. Mais dans des communautés différentes où il n'y a que des femmes. Dans notre abbaye, il n'y a que des hommes.
- Tu ne connaitras donc jamais une femme ?
- Non, je te l'ai déjà expliqué. Les relations entre les femmes et les hommes n'ont qu'un but ; enfanter de futurs fils et filles de Dieu. Le reste est péché. Nous prions pour nous écarter de ces péchés et pour tous les pêcheurs.
Elle semblait dubitative et s'approcha de lui, si près qu'il faillit tomber en arrière.
- Tu aurais pourtant fait un bon mari. Déclara-t-elle simplement en lui effleurant la joue de ses doigts froids.
Pourtant il eut soudain très chaud. Les volutes exhalées à chacun de leurs souffles se mêlaient dans l'air glacé. Il emprisonna ses doigts entre les siens et y déposa ses lèvres avant de les retourner vers elle.
- Orihime, tu ne dois pas penser cela de moi.
- Je sais. Je sais ce que tout le monde veut de moi et je m'y plierai. Mais me marier avec un parfait inconnu m'effraie. Toi je te connais si bien et tu me connais si bien aussi. Il serait logique de ...
Il posa un doigt sur ses lèvres pour l'empêcher de poursuivre et se releva.
- Orihime, tu ... Nous ... Il ne faut pas.
Elle baissa les yeux et il fut navré de voir des larmes ciller au bord de ses paupières. Mais il n'avait pas le choix.
- Je suis désolé, Orihime. J'espère que tu seras heureuse et je prierai chaque jour pour cela.
- Merci Kiko. C'est moi qui suis désolée. Je ne sais pas ce qui m'a pris. Pardonne-moi.
Elle se releva brutalement et détala vers le village, laissant presque tout le bois ramassé devant le tronc où il avait failli succomber à ce moment. En cet instant, il douta de la force de sa foi. Il en avait toujours été si sûr, comme si cela avait été sa destinée, son chemin tout tracé. Mais en fait, avait-il choisi cette voie ? Ou l'avait-on choisi pour lui ?
Il quitta la forêt tout aussi vite qu'Orihime et alla directement dans sa cellule, se jetant à genou devant la croix accrochée au-dessus de son lit. Tremblant de tout ses membres il se signa et leva son regard émeraude vers le Christ.
- Que Dios me perdone!
Depuis ce jour, les cloches ne sonnèrent plus avec la même fougue. Depuis ce jour, le frère Enrique, qui avait été le témoin involontaire de la scène entre les deux jeunes gens, ne regarda plus tout à fait son frère de sang de la même façon ; il avait failli.
OoOoOoO
Le printemps était arrivé et avec lui la floraison des cerisiers. Le vieux Padre admirait encore une fois ce prodige renouvelé après chaque hiver, si rude fut-il. Il cueillit une branche en fleurs et huma le doux parfum des fragiles fleurs. C'est ainsi que le plus jeune membre de la communauté le trouva. Pour lui, cette floraison avait un autre sens. Elle allait sans doute se marier dans les prochains jours et pour une raison qu'il repoussait de toutes ses forces, de toute la force de sa conviction, il en souffrait.
- Viens par ici, jeune moine.
- Si Padre.
- J'ai bien senti ton désarroi durant ces dernières semaines. Sans doute, ton pays te manque-t-il et ton frère sans doute aussi.
Nazareno était effectivement souvent sur les routes, s'obstinant dans sa mission d'évangélisation. Il y croyait dur comme fer et n'était pas prêt à renoncer. Devant sa persévérance, même d'autres frères lui avaient emboîté le pas. Et il lui semblait qu'ils n'étaient plus aussi proches qu'auparavant.
- Oui Padre.
- Ne sois pas si solennel. Je vais te faire sortir un peu de ces murs. Il nous faudra des vivres et des matériaux pour réaliser des vitraux. Tu vois ceux sur le côté gauche de la sacristie ? Ils sont bons à refaire. Le travail précédent était si mauvais qu'ils n'ont pas tenus vingt ans.
- Pourquoi moi Padre ?
- Il te faut t'aérer l'esprit pour retrouver le chemin de Dieu. Peut-être le retrouveras-tu sur le chemin du port. Il te faudra environ cinq à six jours pour ce voyage. Prends des provisions, un cheval et une mule. Bientôt nous fêterons la Pâques et je souhaite que tous soient présents pour cette célébration.
- Bien Padre. Mais pourquoi pensez-vous que je dois retrouver le chemin de Dieu ?
- N'est-ce pas la vérité ?
Gêné, il ne répondit rien et le vieillard sourit.
- Tout homme, tout moine est un jour confronté à cela mon jeune frère. Cela passera et tu pourras te faire baptiser en automne, ou cela ne passera pas ... et tu devras faire un choix. Bonne journée, mon jeune ami et bon voyage.
- Merci, Padre.
Le jeune serra des poings. Il était temps que cela cesse. Il retrouverait le chemin de Dieu. Ce fut sa promesse en cet instant. Une promesse aussi fragile que les pétales rosés qui se détachèrent de la branche cueillie et s'éparpillèrent au gré du vent.
OoOoOoO
Il avait pu sentir l'odeur âcre du feu et de chairs brûlées par les flammes depuis la colline avant l'abbaye et au fur et à mesure qu'il avançait il sut que quelque chose de terrible était arrivé. Un spectacle d'une rare horreur s'étalait devant ses yeux incrédules.
Les hautes murailles et la toiture de l'Eglise étaient léchées par les flammes qui se confondait avec le ciel rougeoyant du crépuscule. Le brasier avait déjà consumé tous les baraquement fait de bois et de torchis qui abritaient les bêtes, les provisions, les outils et le bois pour chauffer leurs demeures. Les demeures elle-mêmes, pourtant érigées en pierre mais aux toits de bois et de joncs étaient déjà détruites. Il n'y avait plus rien à sauver.
Son cheval et le mulet commencèrent à renâcler devant le danger et refusèrent d'avancer plus avant. Malgré son angoisse il prit le temps de les attacher solidement à un arbre avant de s'élancer vers l'Eglise. Il fit plusieurs pas vers l'intérieur mais dût renoncer à cause de la trop forte chaleur qui y régnait. Son coeur battait à tout rompre. Il avait vu des cadavres d'animaux mais aucun des membres de la congrégation.
Au moment où il voulut remercier Dieu pour sa mansuétude, il contourna le mur d'enceinte et faillit crier devant la vision cauchemardesque s'offrant d'un coup à lui. Un immense gibet était là dans l'ancienne cour. Et là, sur toute la longueur des poutres, se balançaient des corps sans vie, sous l'effet des violentes rafales de vent qui ranimaient sans cesse les braises. Le haut des corps était encore quasiment intact, le bas n'était plus qu'une sorte de squelette osseux recouvert de lambeaux de chairs.
Mais pire encore, deux croix inversées étaient plantées un peu plus loin. Et sur les croix il vit les corps suppliciés du vieux Padre et de son frère Nazareno. Il était loin mais les reconnut sans trop de peine, leurs visages étant quasiment intacts alors que leurs corps étaient percés de nombreux coups de lance, de déchirures et plaies diverses. Certains de leurs membres étaient dans des positions impossibles en temps normal. Leurs noms avaient été peints sur un écriteau en bois cloué sur chacune des croix. Il fixa longtemps le visage de son frère habité par un regard fixe et vide.
Il avisa enfin les hommes qui entouraient le gibet et la main sur la bouche pour être certain de ne pas lâcher un son, le coeur au bord des lèvres et les yeux exorbités, il s'éloigna de quelques pas sans bruit avant de courir dans la forêt. Il arriva enfin à un ruisseau où il vomit plusieurs fois avant de s'écrouler à terre, l'âme et le coeur aussi vides que son estomac.
La nuit était tombée depuis un moment déjà lorsqu'il se souvint de ses montures laissées un peu plus loin. Si les hommes les trouvaient, ils finiraient par le retrouver lui aussi. Il arriva auprès d'eux et par chance, le cheval et le mulet broutaient paisiblement. Il prit quelques effets sur le mulet et les relâcha, sans aucun harnachement pouvant trahir leur appartenance à la congrégation.
Vidé, il se retira à nouveau dans la forêt et trouva une grotte pour s'abriter de la soudaine averse glacée qui tomba drue. Celle-ci se poursuivit toute la nuit. Lorsque l'aube arriva, il se rendit compte qu'il n'avait ni fermé l'oeil ni prié de toute la nuit. Il s'agenouilla et se signa mais les mots ne purent franchir ses lèvres. L'image de son frère crucifié s'imposa devant ses yeux et ses larmes commencèrent à couler, laissant deux sillons clairs sur ses joues sales. Le seul mot qui franchit alors ses lèvres fut « pourquoi ? ».
Il attendit encore une heure environ avant de se décider à repartir à l'abbaye, aussi silencieusement que possible. L'averse avait eu raison de l'incendie même si quelques fumeroles s'élevaient encore là où le feu avait été particulièrement violent. Levant les yeux vers le clocher, il vit qu'il était quasiment intact.
Il contourna le mur d'enceinte avec un mélange de prudence et d'appréhension. Les corps étaient toujours là, mais complètement calciné à présent. Les croix aussi étaient noircies mais plus sauvegardées que le gibet. Les hommes n'étaient plus là et ils n'avaient pas jugé utile de garder les lieux. Sans doute pensaient-ils que toute la communauté avait péri. Et quelque part, c'était vrai. Même s'il était un rescapé de cette sauvagerie, il était comme mort à l'intérieur.
Il s'approcha de la croix de son frère et tourna la tête, horrifié, avant d'oser à nouveau poser les yeux sur les chairs meurtries. Il vit des traces plus claires sur e qui restait des joues, comme si des larmes avaient coulé avant qu'il ne soit cloué la tête à l'envers. Il entendit un bruit de pas et battit précipitamment en retraite, vers la forêt. Les hommes revenaient, accompagnés de leurs familles. Le chef du village expliqua à la population la demande du Shogun et leur montra le résultat, l'air satisfait. Certains applaudirent avec discrétion, d'autres baissèrent humblement la tête. Tous lui donnèrent envie de vomir.
Une haine farouche s'empara de lui et il faillit bondir en avant, prêt à venger les siens. Mais contre toute attente, il réussit à reprendre le contrôle de son esprit et fit le vide en lui. Un vide salutaire et nécessaire à sa survie. Un vide qui allait bientôt s'installer durablement en lui et l'accompagner dans tous les gestes de son quotidien.
Il se retira dans la grotte et se résolut à attendre la nuit avant de retourner à l'abbaye. Il but peu et mangea encore moins. Quelques baies qui poussaient sur les arbrisseaux autour de la grotte. Et les larmes coulèrent encore, brûlantes et acides sur ses joues, silencieuses comme l'obscurité qui régnait dans la grotte.
Lorsque la nuit fut tombée, il repartit directement vers le gibet et écarquilla ses grands yeux verts. Les corps avaient été décrochés et entassés, leurs restes avaient été comme dévorés par des bêtes sauvages, surtout celui du vieux Padre alors que celui de son frère était quasiment dans le même état que la veille. Il vit aussi que les villageois avaient disposés des sceaux de protection tout autour du gibet. Mais contre quoi ?
Curieux malgré tout, il franchit l'enceinte de l'Eglise désespérément silencieuse et vide et vit les mêmes sceaux. Il en ramassa un et le déchiffra avec difficulté ; protection contre les esprits et leur retour parmi les vivants. Mais pourquoi ceux-là même qui les avaient mis à mort souhaitaient à présent se protéger ? N'avaient-ils pas créer eux-mêmes ce désastre ? Non, ils semblaient avoir peur d'autre chose. Ce qu'il sut en revanche, c'était qu'il pouvait désormais revenir dans l'Eglise car plus aucun villageois ne viendrait s'aventurer dans les environs.
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Les mois passèrent avec une lenteur extrême pour le jeune moine occupé à réaliser ce qu'il avait promis au vieux Padre avant son départ. La rénovation du vitrail de la Sacristie. Il l'avait quasiment fini et les couleurs simples et pures reprenaient le massacre qu'il avait vu quelques mois plus tôt. Il ne manquait que sa signature. C'est au moment d'apposer son nom qu'il réalisa quelque chose. Aujourd'hui il aurait dû être baptisé et prendre le nom de frère Francisco. C'était la veille de la Toussaint, l'avant-veille de la fête des morts.
Sa main resta suspendue alors que dans son coeur naissait une immense colère. Les sentiments enfouis depuis cette nuit d'horreur ressurgirent comme un torrent qui tombait d'une haute montagne. Le vide en lui s'emplit d'un coup d'une haine féroce. Il se releva avec lenteur et hurla comme une bête, son premier cri depuis cette nuit-là. Son regard se vida et il se saisit d'une croix retrouvée miraculeusement intacte, protégée dans un épais coffre.
- Je vous renie, Dieu, vous qui n'êtes intervenu alors que tous ces malheureux ont péri ! Comment avez-vous pu accepter cela sans les secourir ? Pourquoi croire en vous alors que tout s'est fini dans les flammes comme dans les enfers ? Je les hais, tous ces méprisables villageois qui ont martyrisé cette communauté que j'aimais tant ! Tous ! Je les hais tous ! Ils vont tous mourir ! M'entendez-vous Dieu ! Ils vont tous mourir comme je suis mort ce jour là !
Sans qu'il ne sut vraiment comment, comme dans un état second, il était arrivé devant le village situé sur la colline en face de l'abbaye, armé d'un long katana, jadis offert par le chef du village au vieux Padre. Il dégaina le sabre et enfonça d'un coup de pied la porte de la première maison. Il tua sans pitié tous ses habitants, déjà plongés dans le sommeil et enflamma la fragile demeure avec le brasero présent en son centre.
Continuant à abjurer sa foi d'une voix rauque dans sa langue natale, il passa de maison en maison, le sang des habitants noircissant sa lame, ses larmes acides sillonnant ses joues blêmes, sa tenue claire de moine salie par la poussière et le sang versé. Il ne s'étonnait même pas du peu de résistance des habitants qui alertés par les flammes et les cris le prenait pour un mononoke, un esprit vengeur des moines et se laissaient quasiment massacrer sans réagir. Le village entier ne fut bientôt plus qu'une vaste étendue rougeoyante duquel la silhouette du moine se détachait comme une ombre fantomatique.
Il était arrivé à la dernière maison, vidée de ses habitants et y mit le feu comme à toutes les autres. Son regard vide se détourna du brasier et tomba sur une fragile silhouette repliée sur elle-même à quelques mètres de là. Son bras comme mu d'une volonté propre s'éleva pour la transpercer lorsque quelque chose en lui cria. Le sabre menaçant haut dans le ciel s'immobilisa alors que la tête échevelée se leva vers lui. Des cheveux d'un roux flamboyant s'échappèrent du capuchon de son manteau et un regard gris le transperça.
- pourquoi ? Demanda-t-elle la voix chevrotante, entrecoupée de larmes. Pourquoi Kiko ?
Le regard vert reprit vie et dévisagea le visage aux traits doux et familiers avant de regarder les corps et le brasier les entourant. Il prit conscience de l'horreur qu'il venait de provoquer. Le sabre trembla dans sa main.
- C'est moi qui ait fait cela ? Souffla-t-il comme s'il venait de se réveiller d'un long cauchemar.
Elle hocha la tête en silence et des larmes coulèrent sur ses joues. Le bras s'abaissait lentement et le sabre, toujours dans sa main, ne la menaçait plus à son grand soulagement. Elle osa à nouveau le regarder et le vit tel qu'elle l'avait toujours connu, quoique infiniment plus triste et seul que dans son souvenir, mais plus animé de cette folie meurtrière, encore présente quelques minutes plus tôt.
- Ils ont tué tous les membres de ma communauté, même mon frère. Murmura-t-il plus pour lui-même que pour elle. Mais comment ai-je pu répondre à leur violence par la même violence ? C'est indigne de ma part.
Elle se releva doucement et lui fit face. Il la dévisagea de longues minutes, son souffle reprenant progressivement un rythme régulier.
- Tu as l'air si triste avec ces sillons de larmes. Je comprends ton chagrin. Ce n'est pas la première communauté qui est victime de ce genre d'exaction dans les environs.
Il ne répondit rien, toujours en proie à ses tourments intérieurs, réalisant enfin la portée de ses actes. Elle ne bougea pas d'un pouce, son visage empreint d'une douce gravité. Il la fixa à nouveau de ses yeux verts.
- As-tu peur de moi ?
Elle cligna des yeux et secoua la tête tout en levant ses grands yeux gris vers lui. Un regard où il ne lut ni crainte, ni peur, seulement une grande pureté d'âme et une totale confiance en lui.
- Non. Je n'ai pas peur de toi, Kiko.
- Tu as pourtant sous les yeux ce dont ce je suis capable, le pire ...
- j'ai aussi vu le meilleur depuis que nous nous connaissons.
Il médita un instant ses paroles et regarda le ciel froid constellé d'étoiles.
- je ne m'appelle pas Kiko. Kiko est un diminutif de Francisco, le nom de baptême que j'aurai du prendre aujourd'hui même. Mais à présent, tout ça n'a plus d'importance. Je sais ce qu'il me reste à faire. Avant cela, tu dois partir ...
- Viens avec moi ...
Il esquissa un pâle sourire.
- Il est trop tard, Orihime. Je suis heureux de t'avoir connue ...
Les épaules de la jeune fille s'affaissèrent légèrement. Elle avait compris où il venait en venir et même si elle l'avait voulu de toutes ses forces, elle n'aurait pu changer son destin. C'était ainsi. Un vent froid, à peine réchauffé par les incendies qui les entouraient la fit frissonner, comme pour annoncer la venue de la mort elle-même. Elle lui tourna le dos et avança de quelques pas avant de pivoter une dernière fois sur elle-même pour le voir.
- Quel est ton vrai nom ?
Le regard vert la fixa sans ciller.
- Ulquiorra. Lança-t-il avec l'intonation chantante qu'elle aimait tant. Ulquiorra était mon nom. Adieu, jeune Orihime. Souffla-t-il.
Elle le dévisagea encore un instant avant de partir en courant, des larmes pleins les yeux. Partir loin de ce lieu qui l'avait vu naître et qui venait de mourir. Elle espérait seulement le revoir un jour. Elle se souvint de ce qu'il lui avait dit. Les âmes pures ressuscitaient dans sa religion. Peut-être était-ce possible ? Peut-être se retrouveraient-ils ?
Le jeune moine, comme vidé de tous sentiments, de tous ressentiments, de toute son essence même regarda une dernière fois les étoiles et le croissant de lune au firmament. L'astre nocturne était si blanc au milieu de tout ce rouge, de toute cette obscurité. Si immaculé, si pur, si froid qu'il aurait voulu lui ressembler.
Il leva son bras et retourna l'arme vers lui, la plantant dans sa gorge, créant un trou duquel jaillit un flot de sang vermillon. Il s'affaissa au sol, sur le dos, contemplant une dernière fois le firmament. Déjà il ne sentait plus rien. L'obscurité, le néant, le vide absolu s'emparèrent de lui. Il ne possédait rien donc ne perdait rien en quittant ce monde. Même sa foi avait disparu. Ses paupières restèrent ouvertes et son regard sans vie se fixa sur l'astre blanc.
OoOoOoO
Il n'y avait plus âme qui vivait dans les environs des ruines encore fumantes du village. Un Senkaimon s'ouvrit et plusieurs papillons noirs des enfers précédèrent des Shinigamis qui posèrent le pied sur l'herbe calcinée. Un vénérable vieillard appuyé sur sa canne ouvrait la marche devant une dizaine de jeunes soldats.
Un jeune homme aux longs cheveux blancs retenus en catogan les attendait, ses deux Zanpakutos reliés dans chaque main, déjà couverts de sang de hollows.
- Merci Capitaine de me prêter main forte. Il y a tant et tant d'âmes à enterrer que déjà plusieurs hollows sont arrivés sur les lieux. J'ai réussi à les tenir à distance.
- C'est un véritable massacre ! S'exclama un des soldats.
- Oui. C'est le second de la région en moins d'un an. Je suis arrivé trop tard pour sauver les âmes du premier. Je ne veux pas qu'une telle chose se reproduise !
Le vieillard ouvrit un oeil devant le ton révolté de son ancien disciple, pourtant certainement le shinigami le plus calme de tous ceux à qui il avait enseigné.
- Commencez les enterrements des âmes. Ordonna-t-il aux jeunes soldats. Lieutenant Jushiro Ukitake, pourquoi tant de colère en toi ?
- Ces massacres sont trop courants depuis toutes ces années mais ici, c'est différent. C'est une seule lame qui les a tous traversé. Celle de cet homme. Il y a des femmes et des enfants. Pas un seul n'a réchappé à sa folie meurtrière.
Il désigna un jeune garçon à terre, la gorge transpercée de part en part par son sabre, le regard émeraude fixé sur le ciel.
- Il me paraît bien jeune pour avoir ôté de sa main tant de vies.
- C'est lui ! Toutes les autres âmes sont restées ici et pas la sienne. Regardez par vous-mêmes Capitaine !
Jushiro Ukitake lui désigna la colline en face avec l'Eglise à son sommet. L'âme du jeune homme s'était matérialisée là-bas, seule, isolée de toutes les autres âmes.
- Bien. Laissons les autres procéder ici et allons voir cette âme de plus près.
Le Capitaine et le lieutenant se rendirent d'un shunpo sur la colline et observèrent l'âme qui les fixait d'un regard vide. Pas un son ne franchissait ses lèvres closes. Il portait encore la chaîne qui le reliait d'une façon tenue à ce monde à la base de son cou, là où il avait planté son sabre.
- Il n'éprouve aucun regret, aucune peur face à nous. S'irrita Ukitake toujours les armes à la main.
Le Capitaine releva un de ses épais sourcils devant la véhémence inhabituelle de son lieutenant et observa l'âme.
- Que veux-tu faire de lui, Jushiro Ukitake ?
- Le laisser pourrir ici ! Il se transformera en Hollow et je le tuerai. Les portes de l'Enfer s'ouvriront et l'engloutiront.
- Que de ressentiments en toi. N'as-tu pas toujours prôné le temps de la réflexion devant des cas semblables ?
- J'avoue que je n'y avais jamais été confronté auparavant et j'ignorais à quoi cela pouvait ressembler réellement. La théorie est si pâle comparée à la fureur de la réalité.
Le Capitaine ne répondit rien et se contenta de scruter l'âme toujours immobile face à eux. Jushiro Ukitake baissa ses armes et serra son poing sans même s'en rendre compte. La sauvagerie de cet acte le mettait hors de lui et il était incapable de contrôler sa rage. Pourtant s'il voulait agir de façon respectable et devenir un jour capitaine, il devait se reprendre. Mais quelque chose dans l'attitude de cette âme avivait son animosité à son encontre.
- Que comptes-tu faire ? C'est toi qui est responsable de cette zone sur Terre. Les autres feront comme tu le demandes.
- Et vous Capitaine ?
- Je ne pourrais qu'approuver ton choix. Ne t'ai-je pas enseigné de suivre toujours ta propre conception de la justice et de mettre ta force au service de cette justice ? Quelle sera ta juste décision à son sujet ?
Ukitake observa encore une fois cette âme. Sa justice ? Il lui tourna le dos et regarda au loin les dizaines d'enterrement d'âme auxquelles procédaient ses soldats. Sa colère flamboya à nouveau. Il rengaina son zanpakuto et se retourna pour invoquer un sort de kido.
- Bakudo 63, Sajosabaku.
Des chaînes s'enroulèrent autour du corps et des membres de l'âme, lui empêchant tout mouvement de fuite. Les chaines prirent appui sur les arbres aux alentours et se resserrèrent d'avantage.
- Ainsi, tu as établi ta sentence.
- Oui, Capitaine. Je ne vois aucune repentance dans ses yeux vides malgré les sillons de larmes présents sur son visage.
Le Capitaine ouvrit les yeux et fixa Ukitake, ce qui le mit mal à l'aise.
- Tu as raison, Lieutenant. Ils n'expriment rien, ni repentance ni culpabilité.
Le malaise d'Ukitake grandit mais il ne modifia pas sa décision.
- Le sort l'immobilisera assez longtemps pour que son âme se transforme en Hollow. Vu son absence de réaction, il doit être assez faible. Je ne reviendrai plus ici. Il finira dévoré par les siens avant que sa transformation ne soit achevée. Ainsi il sera absorbé par le néant que je lis dans son regard.
- Tel est ton choix aujourd'hui, Jushiro Ukitake. Le regretteras-tu demain ? Partons à présent aider les soldats à finir les enterrements.
Les deux shinigamis disparurent de la vue d'Ulquiorra enchaîné à ces arbres par le sort de kido. Ils auraient du le transpercer de suite et abréger cette agonie. Au lieu de cela ils l'avaient condamné à n'être ni en vie, ni totalement mort. Il fit le vide en lui. Un vide semblable à celui qui l'entourait seul sur cette colline. Le néant ... salvateur et bienfaiteur.
OoOoOoO
Ukitake ouvrit les yeux, sentant malgré lui le regard perçant du vice-capitaine de la neuvième division sur lui. La petite troupe venait de mettre le pied dans le Hueco Mundo et aussitôt des soldats étaient partis en éclaireurs aux alentours. Les autres et les gradés attendaient patiemment leur retour qui ne devrait plus tarder.
- Vous êtes de retour chez vous. Nota sobrement Ukitake.
- Pas plus qu'ailleurs, je ne suis ici chez moi.
- En êtes-vous si sûr, Ulquiorra ?
L'ex-Arrancar pencha légèrement la tête vers lui, l'air interrogateur.
- Je dois vous dire quelque chose d'important. Commença Ukitake l'air très sérieux.
- C'est inutile.
- Pourquoi ? L'interrogea Ukitake très surpris.
- Parce que je sais déjà que vous voulez me parler de ce jour là.
- Vous saviez.
Ce n'était même pas une question. Juste une constatation. En fait, il s'en serait douté. Ulquiorra Schiffer était connu pour toujours avoir un coup d'avance face aux autres.
- Je n'attends ni excuse ni justification de votre part pour votre décision. Vous n'aurez ni excuses ni regrets de ma part pour ce qui s'est passé.
- Je m'en doutais. Fit Ukitake en esquissant un léger sourire. J'ai néanmoins une question. Qu'est-ce qui vous a arrêté ?
- Qu'est-ce qui vous fait dire que je me suis arrêté ?
Ukitake lâcha un soupir ce qui attira l'attention d'Hisugaya et Ichigo qui jusqu'alors ne suivaient pas la conversation.
- J'ai beaucoup réfléchi à ma décision et aux évènements de cette nuit. Et j'en suis venu à la conclusion que vous vous étiez donné la mort parce qu'elle s'imposait à vous. Vous aviez fait le tour de votre vie et n'attendiez plus rien de celle-ci. Pourtant si vous aviez été seul à ce moment, vous l'auriez fait près de l'Eglise, là où votre âme s'est rendue d'elle même. J'en ai finalement déduit que vous aviez été interrompu par quelque chose ... ou quelqu'un.
Ce fut au tour d'Ulquiorra d'esquisser un très léger sourire. Il vit les soldats revenir mais se tourna vers Ukitake.
- Vous avez raison. Il y avait bien quelqu'un. C'était elle. Déjà ... Il est l'heure.
La silhouette fluette d'Ulquiorra s'élança au-devant des soldats pour obtenir les informations qu'il leur avait demandé, Hitsugaya, Renji et Ichigo à sa suite. Ukitake les regarda un instant sous l'oeil intelligent de Shinji qui lui adressa un grand sourire.
- Le pendule revient toujours en arrière pour mieux repartir vers l'avant ... le vieux ne vous a pas enseigné çà ?
Il s'éloigna d'Ukitake en riant et rejoignit les autres.
- C'est si vrai. Murmura Ukitake. Prions pour qu'il ne s'arrête pour aucun de nous ces prochaines heures.
merci encore pour votre soutien.
Je vous offre ce chapitre pour cette fin d'année, en espérant pouvoir publier régulièrement
Joyeux Noel à tous et avec deux jours d'avance bonne année pour 2013 !
