3.

Au Manoir familial, Karémyne s'était rendue dans le bureau aux murs de bois, immense, au plafond si haut placé, celui de son père, le sien, et désormais de son fils.

- Hoby, comment te sens-tu ?

- Je t'ai tellement déçu… Il faut que je parte.

- Où cela ? glapit-elle ?

- Auprès des parents de ma femme. Je crois qu'il me faut décompresser, oublier. Mais, pas avant que… ?

- Oui, Hoby ?

- Pas avant que je ne sache pour Aldie et qu'il ne soit revenu parmi nous !

- Merci, Hoby.

- Mais, ce n'était que le minimum que je puisse faire, maman ! Aucune nouvelle ?

- Rien…

La tête dans les mains, Hoby s'effondra dans son fauteuil.

- J'ai été en-dessous de tout, n'est-ce pas ?

- Tu as fait ce que tu pensais le mieux, au mieux, mon petit chéri, assura Karémyne en lui étreignant les épaules. Je t'ai enseigné tout ce que je savais, mais l'instinct c'est inné. Tu l'as, c'est indéniable, mais tu as le cœur trop pur que pour voir le mal absolu en face de toi. Je ne t'ai pas armé pour une adversaire comme Tervysse Nol.

- Je connais son dossier, d'actionnaire, de membre du Conseil, d'amie aussi à toi, mais si tu peux m'en dire plus ? C'est inutile, désormais, mais malgré tout j'aimerais comprendre comment je me suis avoir, et comment j'ai perdu SI et Aldéran.

- C'est difficile, Hoby…

- Raconte, maman, intima-t-il.


Assise sur le balcon du bureau, entre deux vasques de fleurs, Karémyne se confia alors sur son passé avec Guélyre et Tervysse No.

- Guélyre était ma meilleure amie… Nous nous étions connues au bac à sable quasi. En tout cas, sa famille était régulièrement invitée ici, et mes parents et moi à leur résidence sur pilotis du lac. Notre amitié ne s'est jamais démentie, au Pensionnat, nous occupions des chambres voisines. Beaucoup de rumeurs ont circulé sur nous, à l'époque, mais elles étaient totalement infondées. Contrairement à certaines de nos camarades du même âge, nous étions encore assez innocentes. Je te rassure, Hoby, on s'est bien rattrapées ensuite !

Hoby eut un petit rire, ce qui amusa Karémyne.

- Oui, il est un fait avéré que les enfants prennent toujours leurs parents pour des vieillards coincés et sans imagination, en oubliant que nous avons eu votre âge. Crois-moi, j'étais bien entraînée quand ton père m'est tombé dessus – au propre comme au figuré – mais ce n'était quand même rien à ce qu'il m'a fait encore découvrir.

- Il est indéniable que papa a été plutôt productif, gloussa Hoby avant de la laisser poursuivre.

- A partir de l'Université, nous nous sommes un peu perdues de vues. J'étudiais la Gestion Financière ainsi que l'Ingénierie et Guélyre étant déjà enceinte de son premier enfant, elle n'entendait pas travailler de sa vie. Elle a perdu ce bébé suite à une partie fine un peu trop agitée et là on a renoué, j'ai tenté de la réconforter. Et on s'est retrouvées complices comme si quatre années ne s'étaient pas écoulées. Guélyre s'était pratiquement installée à La Roseraie que papa venait de me faire bâtir.

Karémyne fit une légère grimace.

- Oui, maman ? pria Hoby pour l'encourager à reprendre son récit.

- Là, une autre rumeur a couru : qu'elle avait tenté d'user de ses charmes sur mon père ! Elle a toujours nié, mais au fond de moi, je pense que c'était néanmoins la vérité !

- Et, est-ce que Dankest… ? souffla son fils, estomaqué.

- Non, il ne s'est jamais rendu compte de rien. Un trait de famille chez les mâles de la famille ! D'ailleurs, même s'il avait voulu, il n'y avait pas de temps libre dans sa vie pour se faire une femme de l'âge de sa fille ! Ma mère s'est d'ailleurs rapidement arrangée pour que Guélyre rentre chez elle et fasse sa vie !

Hoby alla à une petite table, saisit la carafe d'eau additionnée de glaçons et de rondelles de citron, remplit deux verres.

- Merci, Hoby.

- Mais Guélyre est demeurée une de tes meilleurs amies ?

- Oui. Ce qu'elle faisait de son cul ne regardait qu'elle ! Peu après, on va dire que tout est rentré dans l'ordre. Elle s'est mariée, a mis Tervysse puis Jorhel au monde. C'étaient deux adorables enfants, j'adorais m'occuper d'eux et je ne rêvais que d'avoir les miens.

- Et papa t'est tombé dessus !

De la tête, sa mère approuva, sourire soudain narquois aux lèvres.

- Je crois que lui aussi, Guélyre aurait aimé se le faire, gloussa-t-elle. Mais vu que déjà moi je n'arrivais pour ainsi dire pas à le coincer entre deux portes et à la retenir bien longtemps, elle a dû renoncer.

Hoby s'assombrit.

- On dirait que les femelles Nol n'ont guère eu de chance avec les mâles de notre famille !

- On peut dire ça. Mais cela ne nous a pas empêchée, Guélyre et moi de demeurer proches, de nous voir régulièrement, en revanche nos enfants ne se sont pour ainsi dire jamais côtoyés. Ils avaient leurs Nounous, leurs vies. Jorhel a toujours été fragile et donc il était très couvé. Quant à Tervysse, jouer à la banquière l'amusait beaucoup, dès lors cela faisait peu de points communs avec les deux terreurs qu'étaient tes aînés, trois terreurs avec Eryna qui était un véritable garçon manqué. Oui, toutes les situations changent, évoluent ! Tervysse a racheté une banque, puis une autre, et ainsi de suite. Ses connaissances, ses relations, ont été précieuses au sein de SI et elle a financé plus d'un de nos projets.

- Une femme somme toute assez redoutable, commenta Hoby.

- Une grande soif de pouvoir derrière son attitude sage, froide même, et ses tailleurs sur mesure couverts de breloques bien brillantes, conclut amèrement Karémyne.

- Avec son réseau de sociétés et forcément d'hommes de paille, il a dû finalement lui être facile de réunir 21% des parts, ajouta Hoby.

- Comme j'ai souvent fait moi-même, tout comme mon père, quand nous voulions atteindre un objectif. Nous nous sommes peu arrêtés à des principes. Mais nous n'avons jamais volé son entreprise à un rival, ce fut toujours à la loyale, enfin dans la mesure du possible – il y a d'inévitables accrocs à la probité…

Elle soupira.

- Si on s'en tient à la stricte opération stratégique et financière, Tervysse l'a joué de façon magistrale, il faut le reconnaître ! Mais…

- Oui, maman ?

- Dans la certitude où elle n'aurait pas dévoilé son jeu sans avoir ses arrières assurés…

- Les Actions Fantômes ?

- Oui.

- Quelle que soit la manière, elle a su que nous ne pouvions nous en servir à temps lors de ce Conseil d'Administration. J'espère ne pas avoir à envisager le pire.

- Elle aurait été jusque là ? s'alarma Hoby.

- Comme je viens de te le dire : il faut parfois user de tous les moyens pour obtenir ce que tu désires. Toi, mon petit, tu n'auras pas eu le temps d'apprendre cette leçon. Envie de savoir d'autres choses ? Je crois t'avoir tout dit.

- Merci, maman, fit-il en l'étreignant.


- Quand est-ce qu'il revient, papa ? questionna Albior.

- Il a dû s'absenter, pour une durée indéterminée, fit Ayvanère en embrassant les joues du garçonnet, faisant glisser son doigt sur la balafre de sa joue. Il reviendra quand il le pourra. Ca pourrait être long.

- Je suis très patient !

- C'est très bien, mon petit amour.

Albior eut une moue malicieuse.

- Pourquoi « petit » ?

- Mon grand amour !