4.
Jarvyl Ouzer qui dirigeait l'AL-99 lors des absences – volontaires ou non – de son Colonel, s'était rendu à son tour sur les lieux de l'attentat.
- Colonel Jorande, fit-il en reconnaissant le Militaire du SIGiP qui était un des amis d'Aldéran. On vous a mis sur l'enquête ?
- Non, répondit Gomen Jorande. Je ne suis plus dans le service actif depuis quelques années déjà. Je suis Instructeur au Camp Militaire pour nos jeunes recrues. Je voulais juste me renseigner aussi sur les premiers résultats.
Les deux hommes se tournèrent, avec un certain déplaisir, vers un très, trop, jeune Inspecteur.
- Où en êtes-vous, Inspecteur Lhunge ?
- C'est difficile de progresser dans une enquête sans indices, avoua de fait l'inexpérimenté jeune homme que ses deux interlocuteurs impressionnaient visiblement.
- Aucun indice ? Non, c'est impossible, gronda en retour Gomen. Cet endroit n'a rien d'une scène d'investigation nickel. Et bien que, justement, il y ait une surabondance d'éléments à prendre en considération, vos recherches sont ciblées.
- Cet endroit n'a pas été choisi au hasard, reprit Aden Lhunge. Cette portion de canalisation est connue pour servir, de nuit, de lieu de rendez-vous à des clochards, des drogués et autres petits trafiquants. Il y a donc effectivement une masse ingérable d'indices. On a prélevé des échantillons de ce qui paraissaient être les traces de sang les plus récentes, ainsi que des traces de passage de véhicule. Les analyses sont en cours. C'est donc à vous que je les transmets, Lieutenant Ouzer ?
- En effet, confirma le courtaud leader de l'Unité Léviathan.
- Poursuivez avec l'identification de cette tireuse et sur son arme, ajouta le Militaire du SIGiP. Et envoyez en priorité le résultat de l'analyse de l'épave.
- A vos ordres.
Jarvyl et Gomen prirent l'escalier d'évacuation d'urgence pour rejoindre l'aire de la Voie Rapide où ils avaient laissé leurs véhicules.
- Je n'ai pas voulu décourager plus encore ce gamin, mais il est quasiment impossible de retrouver dans ce dépotoir un quelconque indice, utile, pour tirer d'éventuelles conclusions de ce qui s'est passé, fit ce dernier.
- Je ne peux que partager cet avis.
Gomen fronça les sourcils.
- Que regardez-vous sur votre tablette.
- Le Service de Communications de Skendromme Industry est en train d'annoncer que Tervysse Nol en prend officiellement la direction. La famille d'Aldie a perdu l'entreprise qui porte son nom…
- Cela fera certainement une conséquente perte de revenus annuels, bien qu je doute qu'ils le sentent vraiment passer, et d'ailleurs je suis certain d'autre part que leur priorité va à Aldie !
- Bien sûr, approuva Jarvyl. Je vous mettrai en copie de tout ce que cet Inspecteur me fera parvenir.
- Merci.
Après une solide poignée de main, les deux hommes se séparèrent.
- Tu n'aurais pas dû t'infliger ça, ma douce.
- Je le réalise à présent, murmura Karémyne alors que son regard s'était embué sous les larmes qui montaient. J'ai fait donner des Conférences de Presse, très souvent, dont l'image de ma Représentante devant l'enseigne des chantiers navals m'est plus que familière, je te prie de le croire. Mais l'entendre prononcer ces mots… Je ne pensais pas que ça pourrait arriver un jour ! Dankest, moi, et même Hoby avons tout fait pour conserver le pouvoir entre nos mains. Ambitions futiles, n'est-il pas ?
- C'était votre entreprise, reprit doucement le pirate à la chevelure de neige. Dankest est parti de rien, enfin avec le soutien financier familial, mais SI a commencé avec seulement quelques usines d'assemblage et une section de développement des appareils galactiques. Et aujourd'hui SI est la référence en matière de vaisseaux ! Je ne peux que reconnaître ce tour de force. Tu as baigné, ta vie durant dans ce monde. Tu as littéralement biberonné à SI !
Elle soupira.
- Si seulement ça avait pu être une belle bataille, une de ses opérations boursières où les deux parties sont enragées… Nous n'avons pas vu venir le coup et Tervysse est sortie comme un diable de sa boîte.
- Elle n'a pas parlé des Actions Fantômes, releva Hoby. Elle ne les aurait pas en sa possession ?
Karémyne haussa les épaules, fataliste.
- Ce qui lui importe, c'est que ce soient nous qui ne puissions nous en servir ! Le reste…
- La Police va l'interroger, perquisitionner ?
- Pourquoi donc ? Qu'elle se soit emparée de SI ne signifie pas forcément qu'elle ait commandité l'assassinat d'Aldéran, protesta Karémyne dans un sursaut. On ne peut pas accuser les gens ainsi, nous sommes dans un état de droit, Hoby ! Après tout, Aldéran à une ribambelle d'ennemis qui attendent, ticket numéroté à la main, pour lui faire un mauvais sort… Emmène-moi faire un tour, Albator, je ne peux pas rester ici.
Hoby regarda ses parents qui sortaient du salon et alors seulement, il laissa les larmes couler.
5.
Jorhel Nol serra fortement sa sœur dans ses bras.
- Tu es toujours bien pâle, mon échalas, fit-elle en l'embrassant tendrement.
- Comme toujours. Je ne supporte pas le soleil aussi, tu le sais très bien !
- J'espère que tu ne me couves pas un microbe, ajouta-t-elle en lui fermant mieux son écharpe.
- Je suis toujours en train de servir d'incubateur à un virus, d'un bout à l'autre de l'année, et ce depuis mes premiers pas, plaisanta-t-il.
- Je ne trouve pas ça drôle. Chaque hiver tu me fais une pneumonie qui manque t'emporter !
- Là, nous sommes en plein été, la taquina-t-il encore. Mais j'adore quand tu prends soin de moi.
- Je suis ta grande sœur, c'est mon rôle. Tout s'est bien passé ici ?
- A part que ton invité s'ennuie à périr…
- Il est hors de question de le laisser sortir avant que je n'aie fini de le recadrer, siffla-t-elle en passant dans un salon s'asseyant tandis qu'il lui servait un thé glacé. Est-ce qu'il a assimilé l'histoire que nous lui avons servie ?
Jorhel acquiesça de la tête avant de prendre place en face d'elle.
- Un cousin éloigné, un accident d'où la perte de ses souvenirs et le fait que tu sois une parente adorable qui l'a accueilli !
- Ce n'est pas entièrement faux, remarqua Tervysse. Il y a quelque part dans notre arbre généalogique au moins deux noms de Skendromme.
- Il a fait des recherches sur l'ordinateur bridé que tu as mis à sa disposition et il a effectivement ressorti l'arbre généalogique. J'avais réussi juste à temps à y implanter son propre nom !
Elle eut un éclatant sourire et un regard tendre pour son cadet.
- Jorhel, tu as réussi là un impressionnant travail de programmation, une réalité virtuelle à grande échelle tout en la limitant dans l'espace de La Citadelle, le félicita-t-elle.
- Je n'y serais pas arrivé si Chum ne l'avait pas fait dormir deux jours complet après les premiers diagnostics pour que je puisse finir mes programmations. Mais ne te réjouis pas non plus, soeurette, le plus dur reste à venir. Il va te falloir te le mettre dans la poche !
- Dans le plumard, ce sera déjà bien, ricana Tervysse. Pour le reste, sans points de repère, dans l'ignorance complète de ce qui l'entoure, il ne pourra que se référer à moi, justement. Je vais te le mener par le bout du nez, ensuite je pourrai le promener comme un véritable toutou en laisse. Et de toute façon, les inhibiteurs de volonté et de souvenirs de Chum le rendent aussi malléable et soumis qu'une poupée. Une jolie poupée !
- Pour un plan remonté dans l'urgence, tu t'es bien débrouillée, toi aussi.
Elle éclata de rire.
- J'avoue que j'avais à peine donné l'ordre qu'on l'explose que c'est tout mon corps qui a réagi au souvenir de ce que les femelles de notre famille ressentaient pour les mâles Skendromme ! Il me le fallait, d'une manière ou d'une autre et j'ai eu cette amnésie en bonus. Il se pourrait bien que mes desseins les plus fous se réalisent sous peu !
Elle serra les poings et ses longs ongles manucurés et vernis de couleur vive lui rentrèrent légèrement dans la peau.
- Il faudra juste une organisation extrêmement serrée afin que je puisse l'exhiber sans permettre aux siens de parvenir à l'approcher, à lui parler, rugit-elle. Ils doivent voir, comprendre, mais surtout ne pas interférer ! Je vais leur broyer le cœur, à tous, enfin j'espère car ceux de cette engeance familiale a une sacrée tendance à se mutuellement une confiance entière et aveugle !
Elle se leva.
- Je vais en salle de sports ensuite je rendrai visite à mon invité !
Tervysse s'était invitée à dîner dans l'appartement de celui qui devait la considérer comme sa bienfaitrice.
Elle s'était réjouie de le voir apprécier le menu qu'elle avait composé et s'était contentée de lui raconter les grandes lignes de sa journée.
- Donc, tu es une femme très importante, conclut-il au moment du dessert.
- Je crois qu'on peut dire que je pourrais tenir la dragée haute à plusieurs chefs d'état si je faisais chantage sur la livraison de mes vaisseaux.
- Et ces Skendromme que tu as évincés, ils risquent de te faire des misères ?
- Ils n'en ont plus le pouvoir. D'ailleurs, je ne me suis débarrassée que d'un seul d'entre eux. Karémyne est et restera mon amie, j'irai m'excuser pour le coup vache que je lui ai fait, les affaires sont les affaires mais après on se serre la main.
- Si cette femme dirigeait SI avant toi, je doute qu'elle digère ce qui s'est passé !
- Les affaires, je te le répète, Aldéran, je n'ai fait que saisir ma chance !
Elle croisa les jambes.
- Sais-tu pourquoi je t'ai ouvert les portes de La Citadelle ?
- Parce qu'en dépit de tes affaires tu as bon cœur, et que j'étais dans la merde ?
- Ca, d'une part.
- Et d'autre part ?
- J'ai envie de toi.
- Quoi, juste comme ça ?
- Je t'ai croisé un jour, il y a longtemps, mentit-elle. Je n'ai jamais oublié, j'attendais le bon moment.
- Moi, je pense que tu me croiras si je te dis que je ne m'en souviens pas, grinça Aldéran. Je n'ai pas l'impression que je sois du genre à faire une telle impression.
- On voit bien que tu n'as aucune idée de l'effet que tu fais aux filles, rétorqua Tervysse, sincère cette fois. Tu as l'air tout doux, tout calme, racé jusqu'au bout des ongles, mais le feu qui couve est la plus intense des promesses, ajouta-t-elle en se levant. Il est temps que je rafraîchisse certains souvenirs dans ta mémoire.
La mine pas trop rassurée, Aldéran s'était aussi mis debout, reculant à mesure qu'elle avançait, jusqu'au moment où le mur l'arrêta.
Tervysse n'avait pourtant rien de menaçant, c'était juste l'éclat de ses prunelles bleu glace qui était impressionnant, un peu hypnotique aussi, et tentant.
Elle s'était soigneusement préparée avant de le rejoindre, le corps massé pour le détendre, la peau imprégnée d'huiles essentielles. Il y avait jusqu'au parfum et au rouge à lèvres qu'elle portait qui était étudié pour troubler tous les sens de son partenaire.
Peut-être un peu trop musclée et séchée par le sport, Tervysse savait parfaitement jouer de ce que la nature lui avait donné et qu'elle avait sculpté avec soins. De fait, elle perçut clairement qu'Aldéran était moins sur la défensive et que d'instinct il avait retrouvé comment se servir magistralement de sa langue !
Ayant pris les choses en main, dans tous les sens du terme, elle l'avait repoussé dans la chambre, les vêtements tombant au sol les uns après les autres.
Le chevauchant sur le lit, elle songea qu'elle avait réussi au-delà de toutes espérances. Le sentait néanmoins réticent, presque lui échapper sous la déferlante des sensations qu'elle avait déclenchées, elle l'immobilisa sous elle avec une force insoupçonnée vu sa fine silhouette, avant de souder à lui en une étreinte qu'elle n'entendait pas relâcher.
