8.

Trois semaines s'étaient écoulées et les manœuvres de la présidente de Skendromme Industry avaient mis à rude épreuve les nerfs des Skendromme.

Elle avait soigneusement orchestré ses sorties et elles étaient tout aussi minutieusement mises en scène, ce qui offrait une manne inespérée aux tabloïds qui s'en donnaient à cœur joie.

Il fallait dire que hormis ses égarements de jeunesse et la tempête médiatique qui avait entouré le doute jeté sur les origines de sa naissance, Aldéran ne leur avait jamais procuré de quoi remplir leurs colonnes !

Aussi là, se rattrapaient-ils avec un rouquin qui avait déserté le foyer familial pour se mettre dans les bonnes grâces de celle qui venait de se classer en tête de liste des femmes les plus puissantes, trahissant honteusement les siens au passage puisqu'il lui avait offert une majorité d'actionnariat totalement inattaquable.

En revanche, pas plus que sa nouvelle compagne, il ne laissait les journalistes s'approcher, le Service de Presse professionnel et privé de Tervysse refusait toutes les demandes d'interviews et hormis celles des photographes officiels des événements auxquels ils assistaient seuls de rares clichés volés parvenaient à être publiés.

Quant aux commentaires, ils partaient dans toutes les directions. Il y avait ceux qui vilipendaient un tel abandon de famille, ceux qui trouvaient qu'il avait bien raison de s'éclater, ceux qui estimaient scandaleux d'avoir livré plus encore l'empire familial à une requine des finances de première et puis ceux qui s'en foutaient éperdument ayant des soucis quotidiens bien plus terre à terre et préoccupants !

Quant à l'intéressé, il traversait tout cela avec une tranquille indifférence, collé à sa partenaire qui se gardait bien de le laisser s'éloigner d'elle lors de ces sorties et se hâtait ensuite de le ramener à son château fort.


Jarvyl Ouzer et Gomen Jorande s'étaient fixés rendez-vous à la terrasse d'un café, Hoby s'était joint à eux afin de faire le point, de comprendre aussi et de l'expliquer aux siens.

- Cette histoire n'a aucun sens, jeta ce dernier sitôt qu'on leur eu servi leurs rafraîchissements. Pourquoi donc ne peut-on pas aller sonner à La Citadelle, voir mon frère et le ramener à ses sentiments habituels – en lui ayant fichu une bonne trempe au passage pour toutes les angoisses par lesquelles il nous fait passer ? !

- Parce que la Constitution laisse chacun libre d'agir comme il l'entend, grommela Jarvyl.

- Et même si ça offense un certain sens moral, il n'est pas permis de nous mêler des affaires de ce même autrui ! ajouta Gomen.

- Mais il doit bien y avoir un moyen ? glapit le plus jeune des Skendromme.

Il se tourna vers l'Instructeur du SIGiP.

- Professionnellement parlant, il doit y avoir un recours ? Pour ce qui arrivé à SSX-999, cela fait partie des absences justifiées, je vais dire, comme Aldie en est plus que coutumier ! Mais là, presque deux mois qu'il déserte son poste à l'AL-99. Il n'y a pas une sanction, il ne devrait pas être convoqué pour qu'on le recadre ? Ca nous permettrait de le coincer dans une pièce et donc d'y mettre les choses au clair !

- A vous d'abord, Colonel Jorande, pria Jarvyl.

- Pour ce qui est du SIGiP, depuis l'opération Quendal Davriskol, Aldéran a été définitivement rayé du service actif, et ce même s'il ne souffre plus de ses soucis de vision. Il demeure lié au SIGiP, mais il ne relève plus directement de notre autorité, bien que tous les privilèges liés à son grade lui demeurent acquis à vie. Il est exclusivement le Colonel de l'AL-99. Jarvyl ?

- Pour ma hiérarchie, ce qui importe c'est que l'AL-99 ait quelqu'un à sa tête. En l'indisponibilité d'Aldie, la gestion m'en revient. Le cas d'Aldéran est effectivement particulier puisqu'il ne court pas vraiment après son traitement mensuel – enfin, la solde que lui verse le SIGiP, donc il semble se ficher comme d'une guigne de ne pas se présenter au Bureau. Il a été suspendu, pour le principe. Il a réceptionné l'avis recommandé et n'a pas fait usage de son droit de recours… Je crains qu'il ne se désintéresse complètement de l'AL-99 désormais.

Hoby secoua négativement la tête.

- Aldéran n'a jamais recherché que les sensations fortes, l'aspect pécuniaire lui passant largement par-dessus la tête. Mais depuis toujours, je ne l'ai jamais vu faillir à ses devoirs… Son comportement est inadmissible. Son libre arbitre, je m'assois dessus !

- Quoi, vous allez lui envoyer un commando armé pour le récupérer ? ironisa le Colonel du SIGiP.

- Et pourquoi pas ! ?

Hoby fronça les sourcils.

- Juste avant qu'Aldéran ne parte récupérer cette fichue plaquette, je lui avais dit qu'il y avait une très forte probabilité pour que celui – enfin maintenant celle – qui tentait de prendre le contrôle de SI était la même personne qui avait envoyé les tueurs à SSX-999. Il ne peut pas l'avoir oublié. Alors, que fiche-t-il dans le plumard de Nol qui a ordonné sa froide exécution il n'y a pas deux mois de cela ? !

- Elle le tiendrait par la menace ? hasarda Jarvyl.

- Aldie n'est vraiment pas du genre à se laisser faire… Cette situation n'a ni queue ni tête – enfin si, c'est sa queue qui le guide ! Il a pété les plombs, voilà tout.

- Une séquelle de l'attentat ? ajouta Gomen. Après tout, il a quand même dû faire une sacrée chute.

- Aucune trace d'une quelconque hospitalisation, ni même d'un passage par un service d'Urgences, renseigna Jarvyl. Ce fut donc bien moins douloureux que cela ne le donnait à penser.

- Il faut absolument parvenir à l'approcher, insista Hoby qui tenait dur comme fer à son idée ! C'est indispensable, pour Ayvanère et leurs fils avant tout. Il a déserté le foyer conjugal !

- Ca le regarde, malheureusement, répétèrent les deux policiers.

- L'attentisme, ça suffit, décréta Hoby en se levant. Les caméras espionnes de notre père et de son ami doivent être rappelées après ces deux semaines d'observation et nous saurons enfin ce qu'il se passe dans ces murs, de quels moyens Nol use pour le contraindre à jouer son toutou docile en public !

- Apportez-nous la preuve de ces moyens de pression, M. Skendromme, intima alors le Colonel du SIGiP. Cette preuve sera suffisante pour que nous puissions nous rendre sur place pour quelques questions, dans un premier temps. Et je vous demanderai, je vous ordonne, de ne rien mettre sur pieds pour une récupération forcée ! Vous vous mettriez dans de sales draps et votre frère à dos.

- Là, franchement, la vindicte d'Aldéran je n'en ai cure, j'en ai bien plus que lui à son égard ! Je ne suis peut-être marié que depuis un an et demi, mais il ne me viendrait jamais à l'idée de faire à mon épouse un centième de ce qu'il lui inflige en ce moment !

Jarvyl et Gomen le regardèrent s'éloigner, remonter dans son véhicule et démarrer sur les chapeaux de roues.

- La famille est plutôt remontée envers Aldie.

- Ca ne se comprend que trop. Une fois que j'ai ce sale gosse devant moi, je lui en colle quelques-unes pour faire bonne mesure !