9.

Sous formes d'insectes volants – un bourdon pour suivre Aldéran et une abeille collée aux basques de Tervysse - silencieux, mimétiques, les caméras espionnes avaient voleté quinze jours durant entre les murs de La Citadelle. Ils s'étaient aussi souvent directement connectés aux caméras de surveillance interne afin d'optimiser leurs enregistrements.

Ayant une capacité mémorielle de milliers d'heures, elles avaient dès lors emmagasiné sans souci de nombreuses scènes et avaient sagement attendu que leur créateur les rappelle.

Le signal reçu, elles avaient quitté le domaine pour regagner alors une sorte d'œuf qui était posé dans un fourré de la campagne environnante. C'était Maji lui-même qui, à la nuit tombée était venu le récupérer et, en navette, l'avait apporté à Toshiro qui s'était alors attelé à tout visionné et à monter les plus les plus significatifs.

Un travail de longue haleine et qui même pour un ordinateur aussi performant que lui allait prendre encore des jours.

Les enregistrements touchaient au plus près les êtres, encore en vie, qui lui étaient les plus chers et la « cible » était un jeune humain pour lequel il avait une profonde affection. Il lui était interdit d'aller trop vite et de passer à côté d'un détail, autant dans le positif que dans le négatif, qui permettrait à la famille déchirée de comprendre l'impardonnable, aussi l'Ame de l'Arcadia fut plus minutieuse que jamais.

Le bourdon avait photographié Aldéran dans de nombreuses salles du château fort, l'avait suivi jusqu'aux écuries avant de se recoller à lui au retour.

Les journées semblaient assez répétitives, très ennuyeuses également. Aldéran prenait toujours son petit déjeuner en compagnie de la maîtresse des lieux, au bord la piscine. Même s'il n'y avait pas grands échanges, les termes semblaient amicaux. Tervysse était ensuite absente toute la journée, se partageant entre le réseau de ses banques et Skendromme Industry. Durant ce temps, Aldéran tâchait de tuer le temps, devant la télévision le plus souvent. Jorhel venait parfois le voir mais ne s'attardait pas. Tervysse revenait en fin d'après-midi et Aldéran paraissait alors se ranimer, véritablement heureux de la retrouver et les amoureux ne se quittaient plus de toute la soirée et très souvent, avant que les lumières ne s'éteignent dans les pièces principales, les regards échangés ne laissaient aucun doute quant à l'échange très intime qui allait suivre.

Avoir été invités, à rejoindre l'Arcadia, avait inquiété Ayvanère et Hoby au possible !

Si le pirate à la chevelure de neige ne demandait que eux deux, les informations ne pouvaient être que sérieuses, graves, ou alors totalement nébuleuses et que c'était à elle de les décortiquer. Mais aucune des options ne les rassurait.

Déjà, n'ayant que peu été dans l'espace, elle ne s'y sentait pas particulièrement à l'aise, mais c'était là vraiment la première qu'elle se retrouvait à bord d'un Cuirassé de guerre, pirate de surcroît ! Il en allait de même pour Hoby, même s'il voyageait plus que son compte quand il s'occupait encore des chantiers navals.

- Albator…

- Ayvanère, Hoby, venez. Toshiro a des images à vous montrer…

- Ce n'est pas bon, c'est ça ?

- Disons que nous avons les images, pas le son, et ça peut faire encore toute la différence. Pas plus que nos insectes volants, les caméras internes de La Citadelle n'ont de micro. Toshy remédiera à cela pour la prochaine opération d'espionnage.

- Et ce que les caméras ont enregistré ? Il n'y a pas d'équivoque, c'est bien ça ?

- Tu es courageuse, Ayvanère. Je n'en ai jamais douté, sinon Aldie n'aurait jamais pu t'aimer et toi le chérir en retour. Voilà pourquoi je dois te faire voir les enregistrements des insectes de Toshy. Ensuite, tu jugeras en ton âme et conscience.

- Et toi, Albator, tu as déjà vu la compil de Toshiro. Comment as-tu déjà posé ton opinion sur Aldéran ?

Le visage dur et inexpressif du capitaine de l'Arcadia impressionna Ayvanère, lui donnant à voir ce qu'aurait pu être son époux s'il avait suivi ces traces piratesques. Ce que lui, pirate aguerri pouvait être s'il ne se laissait aucune limites. Et, dans le même temps, curieusement, elle avait la certitude qu'il était de « son côté » et qu'il comprenait toute sa souffrance !

- As-tu connu ce genre d'épreuve ? s'entendit-elle questionner.

- Différemment, j'ai juste perdu toutes celles que j'aimais, avant Karémyne. Toi, ton mari est en vie. Et quoi qu'il fasse, il te reste une chance.

- Ou plutôt, quoi qu'il ait fait, rectifia Ayvanère en se retrouvant dans la salle de l'Ame de l'Arcadia, prenant place, tout comme Hoby, dans un fauteuil devant un écran.

- Qu'est-ce que je dois voir ?

Elle apprécia alors les mains de son beau-père sur ses épaules alors que Toshiro projetait à nouveau le condensé des films des deux dernières semaines

La première réflexion d'Ayvanère, après avoir tout visionné, deux fois, ne fut pas vraiment celle qu'Albator attendait !

- Je me demande vraiment comment il a atterri chez elle…

- Très facilement, s'ils ont monté ensemble l'attentat, à la fraction de seconde près, et qu'un véhicule l'attendait dans cette fameuse canalisation le long de l'autoroute ! siffla Hoby. C'était vachement bien vu de disparaître de l'angle des caméras de la Voie Rapide !

Il martela la tablette de métal à côté de lui.

- Moi qui espérais apporter des preuves – séquestration, sévices ou autres venues de gorilles pour le menacer, voire que cette folle s'en prenne physiquement à lui – c'est le désastre !

- Leur relation physique est effectivement sans équivoque ! grimaça Ayvanère. Elle est totalement consentie et il est évident qu'elle est épanouie ! Tout cela a dû commencer sous mes yeux et je ne me suis rendue compte de rien ! Ma confiance en lui était absolue !

Albator et Hoby la regardaient, désolés, ne sachant que dire.

- Et c'est bien parce que j'ai en lui une confiance aveugle que ce montage tient du mauvais film, ça sonne faux, il y a quelque chose qui cloche, j'en jurerais. C'est trop calme, cela ne ressemble absolument pas à Aldéran.

- Hum, il a quand même culbuté Nol a plus d'une reprise avant d'arriver à sa chambre, aboya Hoby.

- Ses seuls moments de passion. Je peux vous assurer qu'entre nous c'était permanent !

- Ayvi, ce film n'est absolument pas trafiqué, glissa Toshiro.

- Tervysse ne le contraint à rien, insista Hoby. Elle n'use d'aucun moyen externe. Elle boit et mange la même chose que lui.

- C'est quoi les médicaments qu'il prend ? reprit Ayvanère.

- J'ai fait un agrandissement de l'étiquette du flacon. Ce sont des vitamines.

- Je veux rentrer chez moi ! chuinta-t-elle. Je veux retrouver mes fils !

- Je vous ramène tous les deux, soupira Albator.


Tervysse avait posé un signataire devant son pensionnaire à demeure.

- Comme tu t'installes ici, j'ai de nombreux documents à te faire signer.

- Mais ces papiers sont à moitié blancs…

- Oui, la plupart des dossiers chez sont mon notaire. Je veux juste gagner du temps en leur envoyant ta page validée, qu'ils n'auront qu'à ajouter pour faire authentifier les divers actes.

- C'est toujours comme ça que cela se passe ? insista Aldéran que les papiers presque vierges, avec juste la mention « pour accord » et son nom en dessous, mettaient mal à l'aise pour une raison qui lui était par ailleurs parfaitement inconnue.

- Oui. Mets la date et signe.

Il s'exécuta docilement.


Ayvanère devint blême devant les documents qu'un huissier avait apportés au duplex.

- C'est une injonction du juge, avait expliqué ce dernier, avec un absolu détachement. Votre époux a introduit une requête en extrême urgence. Il exige le divorce, de façon unilatérale, à ses torts exclusifs, pour désertion du foyer conjugal. Dans cette procédure, il n'y a ni médiation, ni recours car l'une des deux parties a pris une décision irrévocable. Veuillez signez, Mme Thyvask.

- Tu ne peux pas faire ça ! se révolta Skyrone qui était venue s'enquérir de ses nouvelles et l'assurer de son soutien. Vos trois gamins !

- C'est justement à eux que je pense… Et c'est pour quoi je signe ces papiers, pour lesquels on ne me laisse de toute façon pas le choix. Libre, Aldéran retrouvera peut-être un peu ses esprits, et moi, je pourrai essayer de le raisonner… Je te le jure, Sky, je le récupérerai !

- Maintenant que c'est terminé, non, tu n'as plus aucune chance, Ayvi.

- Aldéran m'a appris à croire à tout le contraire ! Nous sommes mercredi, j'ai des dossiers à clôturer et à rendre, vendredi soir, j'irai à La Citadelle !

Et le feu dans les prunelles vert émeraude impressionna Skyrone, mais la voix de la raison le gagna à nouveau, bien qu'il ne l'exprime plus.

« Je sais que ton, ex, mari est coutumier des miracles, mais là, je ne vois vraiment pas comment on va pouvoir le sortir de là et te le ramener. ».


Une bonne avait ouvert à Ayvanère qui s'était présentée peu avant aux grilles du domaine et avait arrêté sa voiture au bas du perron.

- Oui, Madame ?

- Je souhaiterais voir Madame Nol et avec sa permission son hôte Aldéran.

- Ma maîtresse n'est pas à la demeure.

- Je peux l'attendre, assura Ayvanère. J'ai tout mon temps.

- Vous risqueriez de patienter longtemps, elle est partie pour tout le week-end.

- En ce cas, avez-vous des coordonnées où je peux la joindre, s'il vous plaît ?

- C'est impossible.

- J'insiste.

- Je ne peux pas, Madame. Ma maîtresse a demandé qu'on ne la dérange pas durant son voyage de noces !

- Quel mariage ? souffla Ayvanère.

- Ma maîtresse a épousé M. Skendromme ce matin, lors d'une cérémonie privée ici même.