10.
- Je crois qu'Ayvi a tenu le bon bout, et ce depuis le tout début, déclara Albator à la stupéfaction générale.
- De quoi ? s'étrangla Hoby.
- Elle n'a jamais vraiment douté de son mari. Et ce qu'il vient de faire est trop énorme. Abandonner sa famille, divorcer pour épouser dans la foulée cette Tervysse Nol ! Nous, parce que ça nous arrangeait de ne pas trop réfléchir, de ne pas penser à tout ce qui était arrivé en peu de temps, on a accepté cette réalité où il avait complètement pété les plombs… Faut dire que vu la pression de l'année d'avant ses vacances, ce qui est arrivé durant ces mêmes vacances, il y avait de quoi vouloir fuir tout ce qui pouvait lui rappeler ces souffrances, toutes les épreuves endurées depuis ses vingt-trois ans et sa balafre. Vingt ans de combats quasi quotidiens, ça viendrait à bout de n'importe qui, quitte à se jeter dans les pires bras venus.
- Il a livré Skendromme Industry à cette Nol ! glapit Hoby. Ce n'est pas parce que les affaires ne l'ont jamais intéressé que ça lui donnait le droit de le faire ! Et tu oublies les enregistrements, papa : Tervysse Nol ne le force nullement !
- Toshiro a les films complets mais effectivement, elle ne le soumet à aucune contrainte, reconnut le pirate à la chevelure de neige.
- Il y a forcément une explication, lâcha Karémyne.
- Nous devons l'approcher, lui parler, impérativement, glissa Eryna en reprenant à son compte l'idée que son cadet avait tellement eue à cœur.
- Entre Nol qui ne le lâche pas et son service de garde rapprochée, cela ne serait pas aisé.
- Quoi, ne me dis pas que tu ne pourrais pas y arriver, papa ? sourit sa seule fille.
- Bien sûr que si, mais il y a longtemps que ta mère m'a convaincu que mes méthodes n'étaient pas adaptées à votre quotidien… Quoique pour le film à venir je pourrais peut-être faire une exception ! Plus sérieusement, il va falloir sérieusement envisager cette option.
- De flinguer tout le monde ? ironisa Hoby. Je n'y suis pas opposé !
- Hoby ! protesta Karémyne alors que ce dernier quittait la terrasse de La Roseraie où ils s'étaient réunis.
- Laisse-le, pria son époux. Le gamin a toujours été en admiration devant ses aînés, et surtout Aldie – sauf la fois où il lui a tiré dessus – et le comportement de notre rouquin lui fait un mal infini. SI comptait beaucoup pour lui, il s'y était investi corps et âme, c'était son avenir. Il a déjà oublié qu'un mois durant nous avons enduré un calvaire dans l'ignorance du sort d'Aldéran. Maintenant, il se focalise sur ses propres souffrances et rejette tout sur Aldie, ce qu'indiquent de fait toutes ses actions en compagnie de cette Nol !
Il revint s'asseoir auprès de Karémyne, trouvant du réconfort dans sa douce blondeur.
- Quand revois-tu Nol ?
- Hoby et moi avons rendez-vous avec elle après-demain. Skyrone doit aussi passer à SI pour superviser l'évacuation des dernières caisses du Labo dont il disposait là-bas.
- Tâchez d'occuper Nol, que Sky tente de se rapprocher d'Aldéran. Les gardes ne vont quand même pas faire un esclandre dans ce qui était vos locaux ?
- Ils sont capable de tout, comme leur employeuse, grinça Karémyne, sombre. Et si tu venais ?
- Mauvaise idée. Je ne pourrais pas tenir mon calme, face à cette Nol d'abord, et sans doute face à Aldie s'il niait et résistait !
- En ce cas, attends-nous, sourit tendrement Karémyne avant d'aller auprès d'Ayvanère pour la réconforter.
Ayvanère avait été chercher ses fils à la sortie de l'école, s'étant recomposée une attitude et un visage frais afin de ne pas les inquiéter outre mesure bien que l'absence prolongée de leur père commence à bien les éprouver – bien qu'elle ait inventé pour eux une autre mission sous couverture et donc sans contact possible !
- Mes chéris !
- Maman !
Alguénor, Alyénor et Albior se serrèrent contre elle et la suivirent jusqu'au Family Van où ils prirent place.
- Quand on aura fini nos devoirs, on ira tous au parc ?
- Si tu veux, Alyénor.
- On s'amusera sur les jeux d'acrobatie !
- Avec prudence, mon casse-cou d'Alguénor.
- Et on nourrira les canards et les poneys, compléta tendrement Albior.
- Bien sûr !
Relâchant légèrement sa ceinture de sécurité, ses deux frères le retenant prudemment par la taille, Albior enlaça un instant le cou de sa mère et l'embrassa avant de sagement se rasseoir.
Les yeux d'Ayvanère s'emplirent de larmes, de bonheur pour ses fils et de détresse pour leur père.
Oui, une sortie au parc leur ferait le plus grand bien !
11.
Ponctuels comme à leur habitude, Hoby et Karémyne s'étaient présentés au siège de Skendromme Industry.
Ils n'avaient désormais plus accès aux parkings intérieurs, aussi Hoby avait laissé sa berline devant l'entrée principale de l'immeuble et la suite de l'humiliation avait voulu qu'ils déclinent leur identité à une Réceptionniste gênée à mort puis prendre l'ascenseur public jusqu'au dernier étage où se trouvait le bureau directorial, celui que Dankest s'était composé avec amour, une réplique de celui du Manoir.
Ils durent à nouveau confirmer leur rendez-vous à la secrétaire qui avait toujours travaillé pour Hoby.
- Mais ne vous hâtez pas vers le bureau, Mme Nol s'y trouve, avec son mari, ajouta-t-elle avec réticence.
Hoby se précipita alors, suivi un peu plus lentement par sa mère. Et bien qu'il n'en ait théoriquement plus le droit, il poussa grand les portes, traversa l'antichambre et ouvrit grand celles du bureau.
- Aldie… Qu'as-tu, encore, fait ?
La grande pièce était sens dessus dessous, certains meubles renversés tout comme certains bibelots et autres dossiers. Mais le pire était l'état du bureau lui-même, tout ce qui avait été posé ayant été évacué sans ménagement. Aldéran et Tervysse se tenaient entre le plan de travail et le grand fauteuil, sous le portrait de Dankest qui trônait sur la fausse cheminée, finissant leur petite affaire. Face à la porte, Tervysse fit un clin d'œil.
Pendant que deux des secrétaires remettaient de l'ordre et rendaient à la pièce un aspect décent, le couple s'était tranquillement rajusté devant les deux visiteurs interdits.
Tervysse posa une main ferme et possessive sur le poignet de son époux.
- Vas m'attendre dans la limousine.
- Aldéran, comment peux-tu faire ça à Ayvi ! aboya Hoby.
- Ils ne sont plus mariés, que je sache ! rétorqua sèchement la présidente de Skendromme Industry. Allez, vas-y, chéri.
Passant devant sa mère et son frère, sans un regard, Aldéran se dirigea vers les ascenseurs, suivi de près par un des membres de la protection rapprochée de Tervysse, et par extension de la sienne.
Les portes de la cabine s'ouvrant, il se trouva face à Skyrone.
- Aldéran, attends, il faut que je…
- Ecartez-vous, Monsieur, pria le garde en le repoussant. Veuillez ne pas l'importuner.
- Aldéran, comme si tu avais jamais eu besoin de garde du corps ! Ecoute-moi, Aldie, attends-moi ! jeta-t-il en le prenant par l'épaule.
Face au regard inexpressif qui se posa sur lui, Skyrone tressaillit, et ce même sur les lèvres gonflées et rouges, les traits encore légèrement tendus par le plaisir tout juste ressenti étaient éloquents.
De loin, Tervysse comprit qu'elle ne pouvait permette que la situation ne dure seulement quelques secondes de plus. Elle saisit son sac à main.
- Désolée, un rendez-vous que j'avais oublié, fit-elle en se précipitant vers l'ascenseur. Tous en bas, siffla-t-elle, nous rentrons immédiatement ! L'ascenseur privé, et au trot !
Son équipe de sécurité entourant Aldéran et Tervysse, ils firent barrage aux trois Skendromme.
Skyrone rentra précipitamment dans l'ascenseur et poussa sur le bouton du parking souterrain où un emplacement était réservé pour celui, ou celle, qui dirigeait les chantiers navals.
- Vite, Madame, pria un des gardes en la faisant monter un peu plus brusquement qu'à l'ordinaire à l'arrière de la limousine garée dans l'angle mort des deux caméras de surveillance du parking souterrain.
- Aldéran ! jeta-t-elle alors que l'autre garde l'amenait hâtivement au véhicule.
- Mais enfin, qui sont-ils ? Que me veulent-ils, se récria Aldéran en se retournant et en s'arrêtant.
- Venez, intima le garde en l'empoignant à nouveau par le bras pour le faire brutalement rentrer dans la limousine qui démarra aussitôt. Le véhicule des gardes suivit quelques secondes plus tard.
Skyrone ne put que voir le petit cortège s'éloigner et disparaître sur la rampe en colimaçon.
Sur le plateau de l'AL-99, Jarvyl et plusieurs policiers sursautèrent à la vue de Skyrone et de son père, mais sans doute pas autant que Talvérya la Sylvidre de l'Unité Anaconda.
- Messieurs… fit Jarvyl en se levant. Que puis-je pour vous ?
- Vous devez nous faire rentrer dans le château fort de Tervysse Nol, déclara froidement Albator.
- Rien que ça ? Pourquoi croyez-vous que cet endroit s'appelle « la citadelle » ? ! Et puis, c'est un délit ! Puis-je au moins vous demander pourquoi ?
- Parce que la drogue est certainement le meilleur moyen dont dispose Tervysse pour contrôler Aldéran, jeta alors Skyrone. J'ai enfin pu voir mon frère de près, son regard. Il agissait, réagissait, mais il n'avait en réalité aucune conscience de ce qu'il faisait. Et j'ai également la certitude qu'il n'a reconnu ni sa mère, ni moi, ni son autre frère. La réponse est à La Citadelle et c'est donc là que je dois rentrer, au plus tôt, de nuit !
- Vous ne savez même pas ce que vous cherchez… Et puis, sans vouloir vous vexer, Pr Skendromme, vous avez eu beau vous impliquer plus d'une fois pour venir en aide à Aldéran, vous n'avez ni l'entraînement ni la condition physique pour une intrusion de ce genre !
- Et vous, oui ? grogna Skyrone en considérant le trapu et lourd Jarvyl qui avait une tête de moins que lui.
- Moi, j'irai ! fit une voix féminine.
Albator et Skyrone se tournèrent vers Talvérya qui s'était levée.
- Pourquoi vous proposez-vous ? marmonna le pirate à la chevelure de neige qui avait été l'ennemi mortel de son peuple !
- Vous n'avez pas oublié que les Sylvidres disposent de quelques pouvoirs personnels, variant de l'une à l'autre. En revanche, aucune de nous ne dégage de la chaleur, j'échapperai donc aux détecteurs thermiques. Mon pouvoir de caméléon fera le reste. J'ai juste besoin des plans complets du système de sécurité.
- Toshiro vous les fournira, fit Albator, radouci.
- Que dois-je chercher ?
- Dans un premier temps, contentez-vous de prélever un échantillon de sang à Aldéran, indiqua Skyrone. L'analyse sera révélatrice et ça aidera enfin à y voir plus clair.
- Il va se réveiller !
- Non, l'aiguille est indolore.
- J'irai la nuit prochaine, promit Talvérya.
- Merci, déclara sincèrement Albator.
