16.

De fait, de loin, Aldéran aperçut la fine silhouette qui n'avait rien à faire à cet endroit, et certainement pas avec l'objet qu'elle avait épaulé !

« Le tout-terrain est blindé, mais il n'est pas prévu… pour ça ! », songea Aldéran alors que le lance-roquette était braqué sur lui.

Et le projectile était parti droit sur le tout-terrain couleur de neige qui ne quittait pas la cinquième bande de circulation, dans l'incapacité de se rabattre pour quitter la ligne de mire.

Aldéran avait alors tenté le tout pour le tout et en une vieille habitude, il jaillit du véhicule en marche, une fraction de seconde avant que la roquette ne pulvérise l'habitacle.

Il avait rapidement roulé au bas de la canalisation, se meurtrissant copieusement le corps, et avait atterri au milieu d'un véritable foyer de miasmes amoncelés par des années de vie nocturne trop agitée.

Et quand il s'était réveillé, il avait découvert Tervysse Nol à son chevet, la première et unique chose à occuper son esprit totalement vide.

- Où… ? Qui… ?

- Je suis une cousine éloignée, Tervysse, et tu es chez moi. Les tiens ont eu un accident et je t'ai accueilli pour le temps de ta convalescence, voire plus.

- Merci.

C'était loin d'être la première fois qu'Aldéran faisait ce rêve, revivait cette scène, mais il ne l'avait vue revenir dans son intégralité avant de se réveiller en sursaut.

« J'étais seul… Et ce n'était pas un accident… Pourquoi cette sensation que tant de choses ne sont pas ce qu'elles paraissent ? Avant j'avais la tête vide, maintenant c'est le fouillis le plus total et je ne sais plus ce qui est réel et ce qui ne l'est pas ! ? La seule que me souffle cet instinct qui me revient, c'est que cet endroit est dangereux ! Oh oui, terriblement dangereux, mortel ! ».

Mais ce fut avec calme qu'il déposa un baiser complètement dépourvu de passion sur l'épaule de Tervysse qui dormait à côté de lui.


Un peu surpris d'avoir été rappelé sur le plancher des vaches, Albator s'était rendu au restaurant de fruits de mer, sur l'un des quais du Port de Ragel dont la section avait été transformée en zone commerciale et de détente.

- Je connais cet établissement, j'y emmenais ta mère quand je la fréquentais à nos retrouvailles entre deux de mes vols dans la mer d'étoiles. Bien que là, elle devait souvent régler la note !

- Heu. On va partager la note !

- Merci, Sky, c'est trop de bonté d'âme ! ironisa son père. Mais, inutile, il y a longtemps maintenant que je peux régaler les miens. Alors, qu'y a-t-il ? Où en sommes-nous ? Encore deux mois de passés depuis le changement des cachets de ton frère.

- Tu as suivi les enregistrements des caméras et des micros, papa ?

- Ca sent le jeu du chat et de la souris.

Skyrone se ragaillardit.

- Non, le refroidit aussitôt son pirate de père. C'est le jeu de la chatte et du souriceau en réalité. Cette Nol est affûtée comme jamais, ayant toutes les cartes entre les mains, mon fils, et ayant saccagé toute sa vie familiale. Aldéran reprend ses esprits mais il est sous une telle surveillance, ce Jorhel ne quitte jamais La Citadelle. Je crois qu'il ne sait, au jour d'aujourd'hui, absolument plus où il en est. Il est au bord de la rupture et s'il flanche, cette Nol le fera exécuter.

- C'est ce qu'a révélé le piratage de son aile médicale. Nol l'a clairement ordonné dans une conversation avec son médecin personnel. Ce qui explique qu'Aldie ne soit apparu nulle part dans un service de Soins officiel. Et c'est bien pour cela que je t'ai appelé, papa.

- Quoi, pour l'exécuter ? chuinta Albator en manquant s'étrangler avec une huître.

- Toi, tu as eu le feu vert de maman pour une intervention idiote !

- Ca fait effectivement quelques semaines qu'elle me l'a dit. Et tu constates que je suis sage !

Il but quelques gorgées de vin.

- Là, sans plus ergoter sur une option qui condamnerait ton frère plus qu'autre chose, viens-en aux faits, Sky. Qu'attends-tu de moi ?

- Je voudrais que tu ailles à La Citadelle et que tu rencontres Aldéran dans le parc.

- Pour quoi… ?

- Pas pour le descendre ni le ramener de force. Pour ces deux solutions, il est encore trop tôt. Je voudrais juste que tu lui parles, que tu voies où il en est et si possible le guider dans la bonne direction.

- Je vois. C'est le bon moment ?

- Oui, sinon il va s'effondrer sous toutes les sensations qui l'assaillent, il ne tiendra pas le coup.

- Pourquoi moi ?

- Tu le sais très bien.

- Oui, je sais. Quand veux-tu que j'y aille ?

- La nuit prochaine. Tu veux bien, papa ?

- Bien sûr. Il va vraiment m'écouter ?

- Je pense qu'il te reconnaîtra, qu'il verra son reflet. Encore une question ?

- On peut réclamer d'autres crustacés, j'ai encore un petit creux.

- Réussis, papa, c'est tout ce que j'attends de toi.

- C'est bien mon intention.

Ensuite, le repas se poursuivit avec des sujets plus agréables, plus légers, les deux hommes appréciant le moment de paix qui leur était offert – l'un comme l'autre en ayant connu trop peu au cours de leur existence de par l'extrême pudeur d'un pirate et son incapacité à communiquer d'amour avec de jeunes êtres.

17.

En berline au moteur étouffé, trafiqué, Maji avait amené son capitaine quasiment sous les murs du domaine de Tervysse Nol.

- Je vous attends ici, capitaine.

- Et comment je rentre ? Je n'ai plus la condition physique pour sauter ce mur !

- Talvérya est déjà de l'autre côté. Elle va vous ouvrir une des multiples poternes destinées aux jardiniers.

Albator se dirigea vers la poterne que lui renseignait la tablette qu'il tenait au creux de la main. Il poussa la grille et chercha du regard sa complice. Mais la Sylvidre n'était pas là et par réflexe, flairant un piège, il mit la main sur la crosse de son cosmogun.

- Je suis pourtant là. Je vous avais parlé de mon pouvoir spécifique de camouflage !

De fait, sortant littéralement des végétaux environnants, Talvérya se révéla, reprenant sa forme habituelle alors que jusque là elle avait été un parfait caméléon !

- Vous êtes stupéfiante, Talvérya. Et pleine de surprises.

- Comme toutes mes sœurs. Mais nous servons Aldéran, ne redoutez plus rien de nous.

- Cela aussi, je l'ai appris, fit paisiblement le pirate à la chevelure de neige.

- Merci, capitaine.

- Où est Aldéran ? Comment êtes-vous sûre qu'il sera là où vous tous envisagez de me le faire rencontrer ?

- Depuis qu'il a un maelstrom sous le crâne, Aldéran sort tous les soirs, plus d'une heure, dans ce parc, et il demeure un long moment près de la fontaine aux sirènes. C'est là que vous le trouverez, capitaine Albator.

- Je suis le père d'Aldéran, appelez-moi Albator. Je ne suis plus votre ennemi, le capitaine du Cuirassé Arcadia qui s'est opposé à votre précédente Reine.

- Bien, Albator. Maintenant, suivez-moi, je vous prie. Je vous conduis à Aldéran. Il est tellement perdu, je ne sais si vous arriverez à…

- Je ne dois pas le brusquer, ni le secouer, et encore moins le kidnapper. Je sais exactement ce que je dois faire !

Assis sur la margelle de la démesurée fontaine dont la colonne centrale représentait une sirène à la queue de poisson, au torse aux seins rebondis, la chevelure folle, mais la bouche ouverte sur des crocs menaçants, Aldéran avait laissé un long moment sa main plongée dans l'eau fraîche, avant de s'en asperger le visage.

Se relevant, et se retournant, il se trouva face à un homme à qui il ressemblait trait pour trait, les cheveux blancs, le bandeau, et les rides en moins.

- Papa ?

- Tu es sûr de te souvenir de moi ?

- Ca me semble évident. Mais nous sommes trop identiques physiquement. Et je crois que j'ai des images, de multiples situations où nous sommes en action tous les deux. C'est bien arrivé, c'est ça ?

-Oui. Tu es un Skendromme, tu es le petit-fils de Dankest Skendromme le fondateur de SI. Tu es l'un de mes enfants chéris et tu es là entre les mains d'une femme diabolique qui s'applique à tout saccager.

- J'ai commencé à le réaliser, en effet. Tu es venu me sortir de ce cauchemar ? Emmène-moi, papa, je ne comprends plus rien à ce qui m'arrive ! Sors-moi de là, je t'en prie !

- Ce n'est pas possible. Il est encore trop tôt. Nous avons prévu une vengeance collective et absolue sur celle qui t'a menti depuis le premier jour où tu t'es retrouvé avec elle. Reste ici, Aldéran, demeure la marionnette qu'elle a fait de toi, endors sa suspicion et demeure en vie jusqu'à ce que nous entrions en action, et toi aussi !

- De quoi me parles-tu donc ? Je ne suis pas fait pour l'action, je suis bien ici. Enfin, j'étais bien ici, rectifia-t-il.

- Ne songe pas à retourner sérieusement dans le giron de celle qui a fait de toi un amant dans le seul but de nous faire du mal à tous. La paix, la tranquillité d'esprit, ne caractérisent pas notre famille et certainement pas le mâle Alpha, c'est à dire toi. Crois-moi, Aldéran, ce qui est à venir est entre tes mains. Nous, nous avons fait l'impossible dans cette partie, pour te rendre tes esprits, ta personnalité, à toi de la gagner entièrement en nous faisant confiance.

- Tervysse avait aussi dit qu'elle était mon repère, de lui faire confiance…

- Je ne vais pas exiger de toi que tu renonces à tout ce que tu as bâti ces derniers mois. Mais je pense que ton ancienne mémoire t'est revenue en partie. A toi de séparer le vrai du faux et à prendre ton parti. Ecoute juste ton cœur et songe à la femme que tu as laissée derrière toi, à vos trois gamins. Je ne te demande que cela. Pas nous, ta famille. Juste la tienne de famille !

- J'ai une famille ? Je ne me souviens pas encore de tout… Le souvenir, le rêve, le plus persistant est celui d'une femme à la chevelure et au mont de vénus multicolore ! Tu la connais ?

- Pour la chevelure, je sais. Pour le détail intime, je ne suis pas au courant ! Cette femme est Ayvanère, ton épouse, la seule.

- Mais, et Tervysse… ?

- Compliqué.

Talvérya se rapprocha, rompant le dialogue entre le père et le fils.

- Il faut repartir, capitaine Albator. Les patrouilleurs avec les chiens ne vont plus tarder à être en vue lors de leur ronde !

- Et moi ? se plaignit Aldéran, plus désemparé que jamais alors qu'il s'éloignait.

Faisant demi-tour, Albator revint vers son fils.

- Aie confiance en tes instincts, en ce que te dicte ton cœur et non tes sens. Le jour venu, nous ne serons pas loin. Sois prudent et demeure en vie.

- Oui, papa. Reviens vite.

- Promis. Et je tiens toujours mes serments !


En guêpière, plutôt magnifique pour sa cinquantaine resplendissante, Tervysse avait servi de second dessert et elle ne s'était pas privée de faire comprendre à son mari qu'elle réclamait qu'il remplisse son devoir conjugal.

- Elle te plaît ? Je l'ai choisie avec soin, ainsi que les jarretières, les escarpins à talons.

- Tu es désirable au possible, murmura Aldéran alors qu'elle s'était jetée contre lui et qu'il sentait toutes ses formes, qu'il percevait le désir en feu de ses entrailles… et que cela le gagnait, que son corps, par habitude, réagissait.

- Juste désirable ? Moi, j'attends plus de toi, je veux quelque chose de bien plus physique !

- Je ne suis pas en forme…

- Je sais, tu as gerbé le dîner sitôt celui-ci avalé. Tu as l'estomac vraiment bien retourné ces derniers temps. Mais, cette promenade au parc ne t'a-t-elle pas aidé à te sentir mieux ? Moi, j'ai très envie !

- Je ne me sens vraiment pas bien… insista-t-il.

- C'est vrai que tu as une mine décomposée. Bien, vas te coucher, je vais t'envoyer mon médecin.

- Inutile, je suis juste fatigué. Tu vas me harceler ?

- Non. J'ai trop appris à t'aimer. Et je ne veux plus te forcer, cela fait un moment. D'où les termes de notre contrat de mariage… Mais, n'y pense plus, va dormir.

- Cela vaudra mieux…

Tout en parcourant les couloirs du château fort, l'esprit d'Aldéran s'était soudain figé sur une seule information, une seule indication.

« Il faut que je connaisse les termes de mon mariage ! ».

De retour à sa chambre, tout juste changé pour la nouvelle nuit caniculaire qui s'annonçait, il soupira, serrant entre les doigts une clé UBO à tête de mort lui donnant accès aux plus profonds secrets des ordinateurs de Tervysse Nol.

Il n'avait plus qu'à attendre que Tervysse et Jorhel s'endorment les premier.

« Alors, ce sera à toi de jouer, Toshiro, ouvre-moi les portes, rends mon déplacement invisible et amène-moi à l'ordinateur que Tervysse laisse toujours au salon rose. Extrais m'en mon contrat de mariage… ».