18.
S'arrêtant devant une fenêtre de l'interminable couloir le long duquel étaient dressées des armures en métal, heaume rabattu et chacune tenant une arme différente, Jorhel suivit la course effrénée d'Aldéran qui filait au grand galop vers les bois.
Arrivant dans la véranda, il trouva son aînée sur une chaise longue, son ordinateur sur les genoux.
- Ton jouet est parti pour tout l'après-midi. C'était bien la peine de prendre congé pour le câliner !
- De toute façon, je n'aurais pas eu beaucoup de temps à lui consacrer… Je dois finaliser le rachat de cette chaîne de Grande Distribution… Enfin, le non rachat.
- Tu as échoué ? s'étonna sincèrement Jorhel en s'asseyant près d'elle. Comment est-ce possible ?
- Cela tenait littéralement de la salle d'enchères à la fin. Pourtant je m'étais arrangée pour être la seule sur le coup ! Mais durant cette dernière semaine, une association de fournisseurs est rentrée dans la partie et j'ai dû monter graduellement mon offre.
- Tu es familière de ce genre de jeu, remarqua encore Jorhel. Nous avons un programme informatique depuis toujours pour réagir aussitôt et nous refaire passer en tête ! Comment as-tu pu te laisser surprendre au dernier instant ?
- Je ne me suis pas fait piéger. J'aurais préféré !
- Là, je ne suis plus l'histoire… s'excusa son cadet.
- Pour une raison inconnue, le système informatique d'enchère automatique s'est emballé, il ne s'est pas arrêté au plafond que j'avais fixé. Ce système n'avait jamais connu la moindre faille en trente ans de service et de mises à jour ! Bref, ce matin, quand j'ai vu le montant astronomique que je devrais verser… Et bien sûr, mes rivaux s'étaient retirés, eux, bien à la dernière minute !
- Que vas-tu faire ?
- J'ai déjà mis la cellule de notaires et d'avocats sur le coup pour résilier mon offre et invalider cette opération.
- Tu ne peux pas te permettre d'ajouter cette chaîne de Distribution à ce que tu possèdes déjà ?
- Non. Et surtout, comme j'ai mis le réseau des banques en garantie, je ne peux pas envisager de devoir les liquider pour acquérir la chaîne de l'autre côté. Bref, on va vivre quarante-huit heures particulièrement intenses.
- Quand auras-tu le résultat de ces, contre, tractations, je dirais ?
- Demain en matinée, au siège de Skendromme Industry.
- Ca va aller, Tervysse. Ca a toujours été !
Tervysse avait pianoté encore un moment sur son ordinateur, avant de le poser sur la table à sa droite.
- Je vois aussi du souci dans ton regard, petit frère, qu'y a-t-il ?
- Tu ne trouves pas qu'Aldéran a changé ?
- Si : il est malade quasiment un jour sur deux !
- Oui, pourtant lui et moi vivons au même rythme, sauf pour ce qui concerne vos galipettes, et d'ordinaire c'est moi le souffrant ! Qu'a dit le médecin.
- Des germes résistants dans son système digestif. Mais le traitement ne semble effectivement guère efficace.
- Qu'attend-il pour lui faire une prise de sang ?
- Parce qu'il vomit ? Tu es un malade chronique, pas un hypocondriaque !
- Toi, tu t'es beaucoup trop relâchée depuis que tu t'es accrochée à ce rouquin, marmonna Jorhel. Je t'ai connue bien plus rigoureuse, méfiante, anticipatrice !
- Mais que veux-tu donc que fasse mon légume préféré, hormis me donner le jus de son poireau ?
- Je n'aime pas ça… Mon flair…
Tervysse éclata de rire.
- Quel flair ? Tu as le nez bouché d'un bout à l'autre de l'année !
- Tu te trouves drôle ? grinça-t-il.
Un pianiste engagé pour la soirée ajoutant sa musique aux éclairages d'ambiance qui avaient baigné la terrasse pour le temps du dîner, Tervysse depuis la banquette-balançoire observait Aldéran qui s'était assis sur la large rambarde, dos à une vasque de fleurs.
« Tu te fais vraiment des films, Johrel. Il est exactement comme tous les jours, mon rouquin préféré. C'est juste qu'au fil des mois il a trouvé ses marques et il se déplace à sa guise en prenant ses propres initiatives au sein du domaine. De toute façon, comment veux-tu qu'il puisse réfléchir plus loin que le bout de son nez ? Tu es le premier à savoir que j'ai pris mes précautions pour que ça ne soit pas le cas ! ».
Déposant son verre, elle s'approcha d'Aldéran, lui entoura la taille de ses bras.
- J'espère que ce soir tu ne vas pas te défiler ? Je n'ai pas l'intention de renoncer à chaque fois à la félicité que tu me fais atteindre.
Forçant son corps à ne pas réagir, Aldéran songea qu'une fois arrivé à la chambre dévolue à leurs ébats, il risquait fort de rendre le repas avalé et de devoir soigneusement se rincer la bouche avant de lui accorder une étreinte qui la satisferait mais dans laquelle il ne ressentirait rien pour cette partenaire non désirée.
Tervysse ramena le drap sur elle, s'y enroula.
- Et regagne ta chambre, je ne veux avoir que mes souvenirs au réveil et certainement pas mon partenaire à mes côtés – même si tu es particulier et que je t'apprécie assez.
Aldéran obéit, ce qui d'ailleurs l'arrangeait parfaitement et il se retira lentement.
Dans le couloir, il fit mine de finir de se rajuster, ce qui lui permit de repérer le bourdon robotisé de Toshiro qui patientait tranquillement sur une applique lumineuse. Se sachant dans l'angle mort de la caméra de surveillance interne du couloir, il lui fit signe de le suivre.
Une fois à sa chambre, il se dirigea vers la salle de bain et réitéra son signe, sachant par expérience que depuis l'Arcadia, Toshiro enregistrait mais préservait son intimité, qu'elle soit contrainte ou réelle.
Aldéran rédigea quelques mots sur la page arrachée au bloc note disposé avec d'autre petit matériel sur son secrétaire et le plaça devant les yeux électroniques du bourdon.
A présent, il pouvait se coucher, et il se glissa dans son lit après avoir bu le thé au citron que l'on avait posé près de son lit.
Le lendemain, dans la voiture qui les emmenait au domaine de Tervysse Nol, Albator se retourna sur le siège passager.
- Une idée de pourquoi c'est vous qu'Aldéran veut voir cette nuit ?
- Pas la moindre, fit Karémyne.
- Mais, c'est bon signe s'il a demandé le contact et qu'il souhaite nous parler ? hasarda Hoby.
- Tout dépendra de ce qu'il aura à vous dire, grommela Albator. Cette Nol l'a encore mis à l'épreuve ces dernières semaines, j'espère qu'il peut tenir un moment de plus.
- Demain, je dépouille Tervysse, siffla rageusement Karémyne. Cela lui portera un sacré choc. C'est vrai qu'elle voudra sans doute s'en consoler avec Aldie… Ce rendez-vous tombe bien, je pourrai le prévenir.
- Je veux vous accompagner.
- Non, Albator. Notre fils a bien spécifié Hoby et moi. Cette Talvérya nous ouvrira la poterne comme elle l'a fait pour toi. Attends-nous ici, ajouta-t-elle comme Maji arrêtait le véhicule dans un chemin discret. Viens, Hoby !
Suivant sa mère, Hoby ne se sentit guère rassuré dans les fourrés du domaine.
Mais il oublia tout cela quand en dépit de l'obscurité, il aperçut son aîné près de la fontaine aux sirènes.
- Aldéran ! soufflèrent-ils tous les deux.
Et ce dernier serra contre lui sa mère et son cadet, son cœur s'emplissant de bonheurs qui n'étaient plus oubliés.
