19.

Comme à l'habitude depuis six mois, la limousine de la présidente de Skendromme Industry l'avait déposée dans le parking souterrain, à quelques pas des portes de son ascenseur privé.

Son sac à main sous un de ses bras, son attaché-case à son autre main, en tailleur d'un bleu ciel assorti à ses yeux, elle parvint au dernier étage.

Ses trois secrétaires s'activaient avec silence et diligence, la saluant courtoisement mais sans plus, comme tous les matins.

Mais ce qui surprit Tervysse fut la présence de Karémyne dans le salon d'attente aux grandes baies vitrées.

- Tu n'as pas rendez-vous, remarqua Tervysse en approchant de l'arche qui donnait accès au salon. Je ne suis donc pas en mesure de te recevoir. J'ai beaucoup à faire et j'attends d'importantes nouvelles qui vont requérir toute mon attention.

- L'achat de cette chaîne de Grande Distribution, fit tranquillement son ancienne amie.

- Je vois que cela s'est, comme à l'habitude, répandu comme une traînée de poudre. J'ai pourtant failli mener cette opération en toute discrétion, jusqu'à son terme.

- Je me suis laissée dire que tu avais connu quelques difficultés sur la fin, poursuivit suavement Karémyne.

- Rien de bien inhabituel. Ce n'est pas à toi, la "vétérante" que je vais rapporter les aléas de chaque opération financière, ne put s'empêcher de sourire Tervysse. Et je dois te détromper : je n'ai pas acquis cette chaîne de Grande Distribution.

- Ah, tu as pourtant bien emporté « l'enchère ». Cela devrait même se trouver à la une de notre Bulletin d'Actualité de ce midi !

- Non, aucune chance. J'ai fait annuler cette transaction, j'en attends la confirmation.

- Tu peux attendre longtemps, déclara alors froidement Karémyne. Ta requête en annulation a été invalidée il n'y a pas trente minutes. Je te rappelle les termes du contrat de reprise de la chaîne. C'était une offre irrévocable… avec hypothèque sur tes banques.

Tervysse trahit alors un franc tressaillement.

- Rien n'est irréversible. J'ai fait invoquer le plantage de mon système informatique.

- Tu pourrais arguer ton propre décès que tu devrais t'acquitter du montant dont tu as fait la promesse en remportant la partie. Tu n'as donc pas fait attention à l'avenant au contrat de reprise émis par cette association de fournisseurs ? Au gagnant l'entière et pleine obligation de s'exécuter et sans aucun recours. Tu sais, la loi 137, article 24, alinéa 36, du Code des Finances ?

- Mais, personne ne l'a jamais invoqué, trop dangereux justement en cas de flambée des prix ! protesta Tervysse.

Elle pâlit soudain.

- Comment peux-tu avoir eu autant de détails, alors que même moi… ?

Elle sursauta alors violemment.

- C'est toi !

Karémyne esquissa alors un sourire de tueuse, de victoire aussi.

- Cette association de fournisseurs me devait un service. Ils ont donc agi en leur nom, mais je soutenais financièrement leurs offres. Si tu es dans l'incapacité d'honorer ton achat, l'association remporte la partie par désistement. Et comme tes banques couvraient ton achat, elles vont permettre que ce soit moi qui le réalise au final !

- De quoi… ? s'étrangla Tervysse, qui avait pourtant parfaitement compris !

- Skendromme Industry acquiert donc cette chaîne de Grande Distribution et toi tu as perdu ton réseau de banques !

Tremblant de rage, de peur un peu aussi, Tervysse tiqua sur un nouveau propos de la septuagénaire blonde qui procédait méthodiquement à sa mort financière !

- Pourquoi mêles-tu SI à cette opération ? souffla-t-elle.

- Mais, parce qu'avec 46% des parts des chantiers navals, Hoby en redevient le président incontesté et à jamais indétrônable !

- 46% ? Il est tout à fait impossible de rassembler…

Avec un involontaire petit cri, Tervysse se précipita vers son bureau, en ouvrit grand les portes.

- Aldéran, que fiches-tu donc ici ? aboya-t-elle. Et, pour commencer, comment as-tu pu me devancer alors que tu étais encore à La Citadelle quand j'en suis partie ? Et si tu avais quitté le château fort, même subrepticement, Jorhel m'en aurait avertie… Si jamais tu as fait le moindre mal à mon petit frère… !

Elle se tourna alors vers Hoby qui continuait de sortir ses affaires personnelles d'un carton.

- Que foutez-vous, vous ? !

- Je reprends possession de mon bureau. Ma mère a dû vous dire…

- Vous ne pouvez détenir 46%…

Tervysse refit alors face à Aldéran.

- C'est toi, n'est-ce pas ?

Les prunelles bleu marine la foudroyèrent.

- Il ne fallait pas m'épouser, Tervysse. Ce fut la énième erreur et ultime erreur de ton plan cul !

Tervysse réalisa alors l'entièreté de ce que les Skendromme avaient à leur tour patiemment ourdi contre elle !

- Tu n'as pas fait ça, Aldéran, et comment l'aurais-tu pu ? Tu n'es pas censé pouvoir aligner deux idées !

- Ca fait un moment que grâce à ma famille tes fameux cachets ne me font plus aucun effet, grinça-t-il.

- Voilà bien des semaines que j'ai remplacé vos cachets, Mme Nol, par ceux produits dans mon Labo, renseigna Skyrone en se mêlant de la conversation.

- Tu étais lucide depuis tout ce temps, Aldéran…

- … mais je devais rester auprès de toi afin de laisser le temps aux miens d'être prêts.

Aldéran ricana alors franchement.

- Comment une personne de ton envergure, avec ton expérience, a-t-elle pu commettre une erreur pareille ? Jamais, au grand jamais, on ne se marie sous le régime de la communauté des biens !

- Je t'aime, et je voulais tout partager avec toi.

- En ayant fait de moi une plante verte ? aboya Aldéran. Ta vision de l'amour est diamétralement opposée de la mienne ! L'amour se partage. Ce n'est pas une succession de décisions unilatérales !

Il eut néanmoins un sourire éclatant.

- Mais ça m'aura permis de me servir de tes méthodes sans l'ombre d'un scrupule. D'ailleurs, j'en aurais eu un que ce que tu as fait à Ayvanère et à nos fils auraient été les meilleurs justificatifs. En nous unissant et en mettant tous nos œufs dans le même panier, tu m'as permis d'avoir accès à toutes les parts de SI que tu détenais.

- Tu n'étais pas supposé faire quoi que ce soit, grommela Tervysse. Tu m'as trahi en me volant ces actions.

- Juste retour des choses, laissa tomber Aldéran. Dans Skendromme Industry, il y a Skendromme et dès lors, cela ne peut que revenir à ma famille ! Au fait, j'ai également introduit une demande d'annulation de mariage expresse, pour vice de forme.

Tervysse s'étrangla pour la énième fois en quelques minutes seulement !

- Quel vice de forme ?

- Je crois que quand une des deux parties n'est pas consentante, il y a vice sur la base du sacrement. Et pour une annulation de mariage, il a possibilité de recours, mais uniquement dans le chef du lésé !

- Aldéran n'étant pas encore au mieux de sa forme, c'est nous qui avons déposé plainte pour lui au nom de tout ce que tu lui as fait endurer, siffla Karémyne. Il va y avoir enquête, Tervysse, ta vie va être mise à nu, en pleine lumière, et je t'assure que tu seras mise au ban de notre monde par nous tous !

- Tu m'as tout pris ! hurla Tervysse qui perdait le peu de dignité qu'il lui restait.

- C'est toi qui as commencé. Maintenant, à ta place, je rentrerais chez moi et je m'apprêterais à être très coopérative avec les Inspecteurs qui viendront tout prochainement !

- Je vais utiliser tous les recours, Karémyne, tu peux en être certaine ! menaça-t-elle.

- Et moi j'ai fait en sorte qu'il ne t'en reste aucun. Mais vérifie par toi-même si ça te chante !

Tervysse sortit du bureau d'Hoby comme une furie, croisant dans le hall d'entrée Albator qui rejoignait sa petite famille, la bataille terminée.

Alors que les portes de l'ascenseur se refermaient sur l'ancienne présidente de Skendromme Industry,Hoby tira légèrement son aîné roux par la manche.

- Heu, Aldie. Si j'ai bonne mémoire, Ayvi et toi êtes mariés sous le régime de la communauté !

- Oui, mais cette mante-religieuse n'avait pas à le savoir, souffla Aldéran que la brève passe d'arme avec celle qui était encore sa femme avait épuisé.

Satisfaits, soulagés, se tenant la main, Albator et Karémyne avaient suivi du regard le départ piteux mais furibard de Tervysse.

- Aldéran !

Ils se retournèrent, apercevant alors Skyrone et Hoby qui soutenait leur frère qui s'était pratiquement écroulé entre leurs bras, le conduisant au divan le plus proche pour l'asseoir.

Karémyne remplit un verre d'eau et l'apporta. Skyrone le prit et y ajouta le contenu d'une pipette.

- Sky ? gronda son père.

- Un fortifiant, je me doutais qu'il serait soumis à rude épreuve et que ça le mettrait dans cet état. Ne t'inquiète pas, ça va vite le requinquer !

Il approcha le verre des lèvres blanches d'Aldéran, soutenant sa nuque moite de son autre main.

- Bois, ça va te faire du bien. Fais-moi confiance.

- Mais pourquoi tout le monde me répète ça ? chuinta Aldéran en avalant le liquide frais.


Pas trop rassuré, Aldéran avait rangé son tout-terrain couleur techno orange au parking souterrain et prit l'ascenseur qui allait le conduire au dernier étage de l'immeuble.

Il n'en menait pas large car même s'il était la première victime de tout ce qui était arrivé depuis six mois, il avait abandonné sa femme et leurs trois enfants !

L'accueil qui l'attendait l'angoissait de façon légitime et il ignorait comment les épreuves inhumaines avaient pu marquer la seule femme qu'il aime.

Les portes s'ouvrirent et il alla composer son code d'accès sur le clavier de sécurité posé près de l'entrée du duplex.

L'appartement était relativement silencieux, Alguénor, Alyénor et Albior forcément revenus de l'école et occupés à leurs devoirs et leçons à l'étage.

A des bruits caractéristiques, depuis l'entrée, il devina la présence d'Ayvanère dans la cuisine et il s'y dirigea à pas lents.

- Ayvi…

Cessant de presser fruits pour les jus de ses fils, elle releva la tête et ils s'observèrent un long moment, chacun attendant sans nul doute que l'autre prenne l'initiative d'une ébauche de dialogue !

La bouche sèche, encore éprouvé par son récent malaise, Aldéran préféra alors les actes à une parole peut-être malheureuse alors qu'Ayvanère ne l'avait pas honni et mis dehors illico bien qu'elle ait récemment compris qu'il avait plus de droits sur leur logis qu'elle !

Il s'approcha, contourna le comptoir de la cuisine ouverte et la prit dans ses bras.

Un long moment plus tard, une cavalcade annonça l'irruption de leurs trois fils et ils sautèrent sur leur père, le câlinant à l'infini, et Ayvanère n'était pas en reste !