20.01.2015

Notes - Voici donc le deuxième chapitre de ma réécriture. Un chapitre peu conventionnel, je vous l'accorde. Mais je ne le voyais pas autrement. Soyez rassurés, les chapitres suivants auront un format beaucoup moins étrange. N'hésitez pas à me laisser votre avis, cela me ferait très plaisir, en fait, qu'il soit positif ou non. Le début de ce chapitre est directement pris du chapitre 157 du manga. Le titre du chapitre est le latin pour "ombres".

En vous souhaitant une bonne lecture.

Disclaimer : D. Gray-Man appartient à Katsura Hoshino. Aucun profit n'est fait ou attendu à travers ces textes, soyez en assurés.

Remerciements : Katsura Hoshino pour le tout, Eugène Ionesco pour le début, Paul Claudel pour la fin, les lecteurs ayant laissé des commentaires sur l'ancienne version, Montparnos pour le thé.

A écouter avec l'Aria (da Capo) de J.S. Bach (Goldberg Variations).


– Scène Première, Umbrae –

SCENE PREMIÈRE – TROIS ANS ET SIX MOIS AUPARAVANT (VRAI FAUX SECOND PROLOGUE QUI N'EN EST PAS VRAIMENT UN)

LE COMTE MILLÉNAIRE, TYKI MIKK, SHERYL KAMELOT, sa femme TRICIA, leur fille ROAD KAMELOT, une SERVANTE, un CHIEN BLANC.

Un jardin. Un escalier blanc, menant à une terrasse blanche. Au fond de la scène, une arche blanche, drapée d'un tissu blanc. L'air s'y engouffre pour dévoiler l'entrée d'une demeure blanche. Sur la terrasse, deux chaises et un fauteuil sont disposés autour d'une petite table d'extérieur blanche. Y est posé un service à thé blanc. Le soir.

(Le Comte Millénaire est assis sur le fauteuil. Sheryl Kamelot et Tyki Mikk, assis sur les deux chaises, l'entourent.)

TYKI MIKK, s'adressant à Tricia.

Quoiqu'il en soit, Tricia, très chère, ne devriez-vous pas vous retirer dans vos quartiers ? Vous avez l'air bien pâle, aujourd'hui.

SHERYL KAMELOT, posant un regard aimant sur sa femme.

Mon frère a raison, Tricia… Je m'occuperai de Road, allez-y.

TRICIA, d'une voix couverte.

Je suis désolée, chéri...

(Elle se tourne vers tout l'auditoire.)

…Bien, alors je crois que je vais prendre congé, Comte Millénaire. N'hésitez pas à prendre vos aises, vous êtes ici chez vous.

LE COMTE MILLÉNAIRE

Reposez-vous, chère Tricia.

(Tricia sort, suivie de la servante et du chien blanc. La berceuse d'une boîte à musique se fait entendre au loin.)

SHERYL KAMELOT

Puisque nous venons à en parler… Il m'a semblé voir Lulubell pleurer à chaudes larmes, ce matin. Serait-ce à cause de l'Œuf ? J'ai entendu dire que, s'il avait été endommagé, il avait été récupéré.

ROAD KAMELOT, dans les bras de son père.

Oui.

SHERYL KAMELOT

Mais vous êtes en train d'en créer un nouveau, n'est-ce pas, Comte ? Des problèmes avec le programme ?

LE COMTE MILLÉNAIRE

Rien de plus qu'un mauvais calcul. Nous nous sommes débrouillés pour recruter un nombre suffisants de Skulls, mais le plus grave aurait été de voir l'Ordre analyser l'Œuf.

(Le Comte dépose un morceau de sucre dans son thé.)

Ils pensent encore que les Akuma ne sont rien d'autre que de vulgaires machines à tuer. Ils n'ont aucune idée de ce que représente vraiment leur évolution, et j'aimerais qu'il en reste ainsi.

(Un deuxième.)

S'ils découvrent la vérité, alors le possesseur du Cœur pourrait lui aussi l'apprendre, ce qui serait très fâcheux pour nos plans.

(Un troisième.)

…Le porteur du Cœur est un petit futé, cachant sa véritable identité, attendant patiemment un signe de faiblesse de notre part.

TYKI MIKK

Le porteur du Cœur, n'est-ce pas ? Êtes-vous sûr qu'il s'est déjà éveillé ?

LE COMTE MILLÉNAIRE, réajustant son monocle.

Très certainement. Il est là, dehors, en train de respirer gaiement l'air du monde. J'en suis persuadé.

(Soupir.)

C'est la raison de tous ces sacrifices, c'est la raison pour laquelle je vous ai envoyés traquer les Maréchaux. Il fallait détourner l'attention de l'Ordre.

(Deuxième soupir. Dixième morceau de sucre.)

SHERYL KAMELOT

Les Exorcistes vont commencer à douter les uns des autres, et l'Ordre fera tout pour retrouver le Cœur avant que nous n'y arrivions… Cela ne fera que compliquer les affaires de cet homme qui cherche à cacher son identité.

(Quatorzième morceau de sucre.)

TYKI MIKK

Et qu'en est-t-il des Innocences d'Allen Walker et de Lenalee Lee ?

LE COMTE MILLÉNAIRE

Je suppose qu'il faudra rester prudent. Cependant… S'il s'agit bien d'un de ces deux-là, les débusquer ne sera pas chose aisée. Le porteur veut certainement nous tromper avec un quelconque camouflage, il pourrait même créer un faux Cœur pour nous dérouter. Bien que nous ayons toujours l'avantage sur eux.

SHERYL KAMELOT

Certes, mais cette histoire de « Quatorzième » était plutôt inattendue. Je ne connais pas tous les détails de l'affaire, mais… Il doit sûrement garder du ressentiment à notre égard, n'est-ce pas ? …Et, plus grave, encore, il s'est allié avec l'Innocence !

(Deux piles de feuilles apparaissent sur la table blanche. Deux dossiers, sur lesquels, épinglées, brillent deux photographies. Sur l'une, on aperçoit des cheveux blancs. Sur l'autre, des cheveux de feu.)

ROAD KAMELOT

L'Innocence a peut-être choisi Allen en ayant connaissance de son identité, non ?

SHERYL KAMELOT, une lueur d'inquiétude dans le regard.

Road ? Serait-ce de l'affection que je perçois dans ta voix lorsque tu parles d'Allen ?

TYKI MIKK, une lueur de suspicion dans le regard.

Le Quatorzième… Je ne sais pas trop ce qu'il s'est passé à cette époque, mais que cherche-t-il à accomplir, exactement ?

(Silence.)

ROAD KAMELOT, une lueur de tristesse dans le regard.

…Il a tenté de tuer le Comte Millénaire, tu sais ?

(Silence.)

Et vraisemblablement, il cherche toujours à le faire…

LE COMTE MILLÉNAIRE

Allen Walker… Depuis ce jour où j'ai appris qu'il était le Musicien héritier du Quatorzième, je ne cesse de faire d'étranges rêves. Et je me retrouve à y repenser…

(Souvenirs. L'image d'une neige qui tombe, l'image d'un petit garçon en pleurs.)

Cette nuit-là, pour quelle raison ne l'ai-je pas tué…? Était-ce une coïncidence ? Ou alors, le destin en a-t-il voulu ainsi ? Je me réveille ensuite sans même terminer ce rêve, ne pouvant même pas obtenir de réponse à cette question.

(Silence. Plus appuyé, cette fois-ci.)

ROAD KAMELOT, intriguée.

Comte ?

LE COMTE MILLÉNAIRE, sursautant.

Oui ?

ROAD KAMELOT

Que décidez-vous ?

LE COMTE MILLÉNAIRE

Sheryl ?

SHERYL KAMELOT

Oui ?

LE COMTE MILLÉNAIRE

Tricia doit s'être assoupie, ne crois-tu pas ?

SHERYL KAMELOT

Très certainement.

LE COMTE MILLÉNAIRE

L'heure du thé vient de s'achever. Sans offense aucune, Sheryl, peut-être est-ce pour nous aussi le moment de rentrer ? Mille mercis pour l'invitation, mon cher.

SHERYL KAMELOT

Je vous en prie, Comte.

ROAD KAMELOT, bougonne.

Comte, j'attends toujours ma réponse…

LE COMTE MILLÉNAIRE

Road chérie, si tu devais choisir la pièce d'échec qui te représenterait le mieux, laquelle serait-ce ?

ROAD KAMELOT

Vous posez d'étranges questions, parfois, Comte… Et bien, je dirais le Cavalier.

LE COMTE MILLÉNAIRE

Et pourquoi cela ?

ROAD KAMELOT

Le Cavalier est la seule pièce qui ne soit pas bloquée par d'autres. Elle peut, comme une ombre, les traverser pour mieux les poignarder dans le dos.

LE COMTE MILLÉNAIRE

Tu admettras qu'il s'agit d'une capacité très similaire à celle de notre Tyki d'amour.

TYKI MIKK

Comte, s'il vous plaît, ne…

LE COMTE MILLÉNAIRE, imperturbable.

Cependant, Road chérie, j'admets de même que ton choix est pertinent. Tu en déduis également qu'il s'agit d'une position très utile que celle du Cavalier, et de fait, leur propriétaire serait très… embêté, s'il venait à les perdre.

ROAD KAMELOT

Non seulement pour l'Ordre, mais également pour le Quatorzième. Il ne nous reste alors plus qu'à supprimer les Cavaliers.

LE COMTE MILLÉNAIRE

Tu es une petite fille très intelligente, Road. Qui serait, pour toi, chez le joueur adverse, un Cavalier ?

ROAD KAMELOT

Je ne sais pas… Allen, et un autre des Exorcistes, probablement.

LE COMTE MILLÉNAIRE

Si l'on ne peut s'en prendre directement au Quatorzième, nous pouvons néanmoins arracher les mauvaises herbes qui prennent racine sur ce mauvais terreau de traître. Allen Walker est actuellement hors de notre portée. Ce qui nous laisse avec notre autre convive.

(Un doigt sentencieux tombe pile sur l'une des photographies. Celle à l'homme aux cheveux de feu.)

Notre autre convive, si habile pour ses simagrées de factures et ses fuites incessantes. Son lien avec le Quatorzième ne laisse plus de place au doute, et ses fâcheux agissements m'ont plus qu'importuné lors de nos petites péripéties avec l'Arche. Il est temps de se séparer ce qui est désormais devenu lassant, de couper ce qui est excessivement indésirable, et ce, définitivement.

(Road Camelot se penche vers la photographie. Elle s'esclaffe doucement.)

Partons, maintenant. Nous sommes attendus.

Une grande porte noire apparaît dans le jardin. Les protagonistes la traversent un par un. Tyki, d'abord. Puis Road, suivie de près par Sheryl. Le Comte Millénaire ferme la marche d'un petit pas réjoui, sa longue silhouette longiligne frissonnante d'excitation. Et peut-être de colère, aussi. L'homme aux cheveux de feu est un sacré 'pain in the ass', après tout.

(Entracte.)

Un long couloir. Plongé dans le noir. Les quatre comparses, en ligne, s'avancent. A leur passage, des bougies s'enflamment, projetant leurs ombres sur les murs. Elles dansent, ces ombres, dansent, dansent, encore et encore, trémoussant leur peau noire au rythme du chant caquetant de ces croquemitaines d'Akuma tapis dans les plomberies.

En parlant d'ombres. N'oubliez pas chez qui vous vous rendez. Le Clan de Noé est à l'affût du jour où chacun de ses enfants sera (re)venu au monde, et pour le moment, savoir que certains de ses bébés sont perdus dans leur sommeil le fout un peu à cran.

Un long couloir. Plongé dans le noir. Les quatre comparses, en ligne, s'avancent toujours. Le bruit de leurs pas claque sur le carrelage. Le Comte a pris légèrement la tête. Hiérarchie oblige.

L'un des quatre comparses, clope au bec, rabat une de ses mèches bouclées derrière l'oreille.

« Comte, au sujet de l'histoire de toute à l'heure… Comment comptez-vous vous y prendre ? Je vous rappelle que les Jasdavid, bien que parfois limités, n'ont même pas réussi à apercevoir ne serait-ce qu'un centimètre de la chaussure de ce type. »

« Ne te mine pas avec cela, Tyki d'amour, j'y ai pleinement réfléchi en tenant compte de votre incompétence. Qui sait, nous aurons peut-être le plaisir de déguster un œuf en sa compagnie avant de le tuer… avec l'aide du Quatorzième. »

Le Comte est décidément joueur, aujourd'hui.

Il ricane encore.

« Viens. Il est temps de rejoindre les autres. »

Encore une porte. En bois, celle-là. Un bois sombre, par-ci doré, par-là pas. Un bois ordinaire.

Les quatre comparses traversent la porte.

« Bonsoir à vous, mes chéris ! »

Arrivée en trombe. Le Comte a changé d'apparence, tiens.

« Que pensez-vous de plus d'Akuma ? Non, déjà vu. Une partie de poker ? Ce serait mauvais pour ma tension. Un atelier démembrement ? Je viens de nettoyer mes habits. Rien de tout cela, mes chéris ! Ce soir, il est temps que je vous montre le fil rouge de mon roman, l'avant-première de mon chef d'œuvre, les pensées derrière le génie du scénariste ! Approchez, approchez, Tyki, Sheryl, Road… Venez rejoindre autour de cette table vos camarades, Lulubell, Jasdero, David… Sauf bien sûr Skin, pauvre petit. Bref, mes sucres d'orge, je suis d'humeur volage, ces temps-ci. Allons embrasser un ami de longue date, allons organiser une fête en son honneur, ne le lui laissons que son âme immortelle pour seul consolation ! Pour ce cher Cross Marian, Ouverture, maestro ! »

Une immense pièce, aux murs chargés de tableaux. Le plafond, orné de bougies. Le carrelage, en damier. Des rangées de sièges de velours rouges tournés dans le même sens. Les sièges sont vides, mais le tumulte d'un public impatient remplit pourtant la salle. Devant, à environ un mètre de hauteur du sol, une scène au rideau fermé.

Le rideau s'ouvre.

Au centre de cette scène plongée dans les ombres, devant un autre rideau baissé, une table. Une grande table en bois noir, entourée de treize fauteuils, certains occupés par des silhouettes aux visages dissimulés par les ténèbres, d'autres vides.

Lumière se fait. Tamisée, lugubre. Les ombres se multiplient dans les recoins.

Une des silhouettes se lève de son fauteuil.

Apparaît sur le proscenium devant le rideau baissé L'ANNONCEUR. (C'est aussi le metteur en scène. Et Monsieur LE COMTE MILLÉNAIRE. Et Adam.) C'est un grassouillet gaillard tout sourire et qui a emprunté aux plus Excentriques ce feutre démesuré, ce parapluie sous son bras et ce manteau qu'il n'arrive que péniblement à boutonner. Il essaie de parler, mais à chaque fois qu'il ouvre la bouche, et pendant que le public invisible se livre à un énorme tumulte préparatoire, il est interrompu par ses comédiens présents sur scène. L'absence d'un coup de poing de la Colère, le vibrato du rire enfantin un peu niais du Rêve, le trille strident des glapissements du Lien, la réflexion narquoise du Désir, le rot involontaire du Plaisir. Peu à peu, tout se tasse, le silence se fait. On n'entend plus que le pied de L'ANNONCEUR qui fait patiemment poum poum poum, pareil au doigt résigné du Lien battant la table en cadence pendant qu'il subit les reproches de Monsieur LE COMTE. Au-dessous, roulement pianissimo de tambour, avec des forte de temps en temps (on entend facilement l'âme d'un Akuma se débattre quand on a l'oreille entraînée), jusqu'à ce que le public ait fait à peu près silence.

L'ANNONCEUR, un papier à la main, tapant fortement sur le sol avec la pointe de son parapluie, annonce :

KYRIE ELEISON

OU

QUAND IL NE FAIT PAS BON VIVRE

TRAGÉDIE ÉLÉGIAQUE EN MAINTES SCÈNES

(Le tintamarre d'une fanfare mécanique résonne. Un peu de baroque, de jazz, de rock'n'roll avant l'heure, baby. Les Akuma sont contents. Le premier rideau se ferme. On entend des coulisses la voix empâtée du grassouillet metteur en scène.)

(Un rire.)