20.

Autant les tabloïds s'en étaient donné à cœur joie lors des frasques extraconjugales d'Aldéran, autant l'annulation de son mariage et son retour chez lui n'avaient même pas eu droit à quelques lignes – la vie tranquille et le bonheur n'étant guère vendeurs.

De toute façon, Aldéran avait la vedette largement volée par le scandale Nol !

La perte de son réseau de banques avait fait l'effet d'une bombe dans le monde de la finance mais personne ne l'avait plainte, tout comme personne ne s'était ému pour Hoby quand il s'était fait déposséder des chantiers navals.

Mais si ces deux opérations avaient été de bonne guerre, banales mêmes, le désir de vengeance bien courant lui aussi, la révélation de ce qu'elle avait fait au fils roux de Karémyne en avait soulevé plus d'un d'indignation.

De courtisée, Tervysse était devenue persona non grata et l'enquête de longue haleine promettait de nombreuses et noires révélations, à commencer par ses accointances avec des bandes de détrousseurs et la tentative de meurtre sur son ex-époux peu avant son acquisition de Skendromme Industry.

La descente aux enfers ne faisait que commencer et elle ne pouvait que s'achever par l'anéantissement social et financier de l'ancienne toute-puissante banquière dont il se murmurait, en sus, qu'elle avait fait assassiner sa propre mère pour monter son empire !

Jorhel apporta un cocktail à son aînée qui, curieusement, ne trahissait aucun stress alors que la venue de la Police, la fouille de La Citadelle et son premier interrogatoire, étaient prévus pour le lendemain à la première heure.

- Que leur dirons-nous ? questionna-t-il. J'ai fait disparaître tout ce que je pouvais, mais presque tout peut malgré tout se retrouver si on y met le temps et les moyens.

- Et c'est ce que fera le SIGiP. C'est ce qu'il fait toujours quand on touche à un des siens.

Jorhel se permit un petit sourire.

- Le temps qu'ils montent un dossier sur toi, bien du temps se sera écoulé, ça nous donnera peut-être même l'opportunité de filer vers une planète neutre d'où aucune extraplanétation n'est possible ! Je suis déjà en train de préparer ce voyage.

- Je peux toujours compter sur toi. Tu es mon point d'ancrage.

- Je suis ton frère ! Comment pourrais-je jamais te laisser tomber ! ?

- Et c'est pour te remercier de tout ce que tu fais pour moi, depuis l'adolescence que je t'ai fait préparer ton menu préféré.

- Je nous ai débarrassés de notre mère qui nous empêchait de nous épanouir.

- Et moi j'ai repris sa banque à ce peu ambitieux beau-père.

Tervysse et Jorhel se sourirent franchement, complices en tout, depuis toujours.

Elle prit la main de son cadet.

- Passons à table ! fit-elle joyeusement.

Le repas s'était déroulé dans la bonne humeur, tous deux appréciant les mets raffinés qui avaient été servis, les excellents crus qui les accompagnaient. Un assortiment de desserts chocolatés, le péché mignon de Jorhel, avaient terminé le menu et les digestifs avaient été proposés au bord de la piscine ronde.

Tervysse avait demandé au personnel qu'on les laisse et elle avait rempli à nouveau le verre de son frère.

- Je peux t'assurer qu'ils ne nous aurons pas, Jorhel. Je t'en fais la promesse.

- Oui, je nous ferai partir avant qu'ils ne nous arrêtent.

- C'est exactement ça, sourit-elle. Nous partirons avant l'ultime déshonneur. Et nous ne subirons même pas celui de les voir investir ce lieu !

- Comment cela ? s'étonna Jorhel.

Tervysse posa une main douce sur la poitrine de son cadet, le forçant à se rallonger sur sa chaise.

- Détends-toi, petit frère, ça ne te fera pas mal. Je n'aurais jamais pu te faire de mal. Tu vas juste t'endormir, pour toujours.

- Pourquoi as-tu fait ça ? interrogea-t-il d'une voix faible, son corps se paralysant lentement.

- Parce que nous n'aurions jamais pu nous relever de ce que les Skendromme nous ont fait. Il ne nous reste plus rien. Et où que nous serions allés, le scandale nous aurait suivi et même une planète neutre n'aurait pas voulu de nous. Nous aurions pu nous y installer, mais jamais la population ne nous aurait acceptés. Et puis, toi et moi sommes habitués au luxe depuis notre tendre enfance. Nous n'aurions pas supporté une vie plus modeste. Je ne pouvais envisager que tu tombes malade sans que je puisse t'apporter les soins nécessaires. Les Skendromme nous ont pris jusqu'à une lueur d'espoir.

- Je crois que c'est nous qui avons commencé, chuchota Jorhel avant de fermer les yeux.

Tervysse regarda son frère cesser de respirer, lui ferma les yeux avant de lui prendre le verre des mains.

- Nous ne nous sommes jamais quittés, Jorhel, ce n'est pas aujourd'hui que ça va commencer, murmura-t-elle en le vidant d'un trait, s'allongeant contre lui, attendant que le poison fasse à son tour son effet sur elle.


- Tervysse et Jorhel Nol sont morts, fit Ayvanère en lisant l'alerte d'actualité qui s'était affichée sur son ordinateur alors qu'elle l'avait posé dans la cuisine pour suivre pas à pas une nouvelle recette de gâteau. Ils se sont suicidés.

- Et alors, qu'est-ce que tu voudrais que ça me fasse ? siffla Aldéran depuis le salon. Je ne vais certainement pas verser une larme sur leur lâcheté, et toi non plus !

- Je voulais juste que tu le saches. Ca doit te soulager ?

Aldéran se leva, s'approcha d'elle.

- J'avoue. Et ça soulagera également toute la famille. Je ne pense cependant pas que maman souhaitait la pousser à cette extrémité… Maman a dû réussir sa contre-attaque au-delà de toute espérance pour que Tervysse se sente obligée d'en arriver là…

- Perdre son empire et sa fortune étaient le pire qui puisse lui arriver, crois-en mon expérience de profileuse.

- Je l'admets sans peine. Pour le moment, tâche de bien profiler ce millefeuille au chocolat et caramel sinon les gamins demanderont à se faire adopter par d'autres parents !

Ayvanère rit doucement.

- Finis de pétrir la pâte feuilletée, moi je vais m'occuper de travailler les œufs et le sucre.

Comme à chaque fois qu'il cuisinait, Aldéran augmenta le volume de la musique. Il eut un éclatant sourire pour celle qu'il allait réépouser avant la fin de la semaine et ensemble ils continuèrent de préparer le dessert de leurs fils.