Il aimait ce chemin. Il aimait ce chemin d'abord car à un moment, sans rien pour l'indiquer, le sol change d'un coup. On passe de la route grise de ciment, à la route rouge de brique. L'effet au pied est différent. Les voitures, de plus en plus rare, qui passant font un bruit agacé quand leurs pneus roulent sur ce sol gondolé. Mais c'est aussi la route qui l'emmène à cet endroit précis. Cet endroit spécial. Plus il s'en approche et moins il aperçoit de voitures. Les automobilistes en ont assez de cette rue pavé, et cherchent toujours une autre route.
Ça en fait donc une rue pas très fréquenté. Pourtant à l'intersection se trouve un bar qui a su garder ses habitués. Kirua prenait toujours un peu de temps avant d'y entrer, pour contempler l'enseigne. Fond noir, classique. Avec une baleine bleue-verte souriante jetée là exprès pour vous impressionner les yeux tant ses couleurs sont fortes. On la dirait prête à sortir nager sans eau par-dessus les voitures. À coté d'elle la lettre e qui fini le mot baleine qui fini le nom du bar qui s'est cru hautement original en se faisant appelé 'Bar de la baleine'.
Ça l'amuse toujours. Pour intéresser de futur clients on aurait pu choisir une plus jolie image. Dessiner une belle sirène aux cheveux longs qui aurait charmée tous les marins dans l'âme passant par là. Mais de la fine et jolie manipulatrice, ce fut la grosse au sourire sincère qui a gagnée.
Quand il ouvre la porte, l'air est chaud. Il se prend cette chaleur au visage. Plisse les yeux un instant. Une odeur forte de café rempli ses narines. C'est amer et lui pique le nez. Mais il sent du sucre aussi. Moins présent mais là quand même. Il y a du thé. Et il y a des gâteaux fais maison. Est-ce un bar, un salon de thé, ou une pâtisserie? Apparemment, tout ça à la fois. Et la mascotte de cet endroit aux murs intérieurs de bois, qui donne une sensation de renfermée réconfortante comme si rien de grave ne pouvait se produire ici, est une baleine. À ce demander s'il y a une logique à tout ça.
Derrière le comptoir se trouvait la grand-mère de Gon, que même les clients appellent Mamie. Ici elle est la mamie de tout le monde. L'endroit pourrait passer pour une sorte d'hôtel aussi. Car les habitués y sont aussi à l'aise que chez eux. Il n'y a pourtant aucune chambre de libre à l'étage. D'ailleurs, même ceux qui vivent vraiment là passent plus de temps dans le bar, après fermeture également, qu'à l'étage.
Après avoir salué la mamie collective et donné un signe de tête aux trois hommes rigolant à une table, Kirua s'étonne de ne pas voir Gon. Lui qui aide toujours, tout en parlant aux clients à qui il s'adresse comme à des amis de longue date. Mamie secoue légèrement la tête en souriant. Un sourire ni heureux ni triste. Qui ne dit rien et tout à la fois.
_ Gon est là haut avec Mito. Elle est malade.
Kirua monte à l'étage, sans y être invité, car il n'avait plus besoin d'invitation. Il était tel un VIP. Dans l'arrière salle, avant de prendre les escaliers, il dépose manteau, sac et chaussures. Laisse sa main filer tout le long de la rambarde. Il se dit qu'il n'avait encore jamais vu Mito malade. Cette femme était du genre à défier les microbes du regard et de réussir à les faire fuir.
Mito est une femme forte. Il ne pouvait pas vraiment dire qu'il la connaissait. Mais Gon parlait toujours d'elle avec beaucoup de tendresse. Alors il l'écoutait. En l'absence de parents, c'était Mito qui l'avait élevé. Elle était jeune pourtant, à cette époque. Elle l'est toujours. À peine vingt-cinq ans. Elle avait prit Gon en charge quand il avait quelque chose comme deux ou trois ans. Bien sur, elle n'était pas seule, il y avait mamie. Ce café fut créer un peu avant que Gon n'intègre le primaire. Peut être adorait-il les baleines gamin, et voilà la raison du nom et de l'enseigne. Peut être. Il n'en sait rien. En tout qu'à Mito est forte. Mito n'abandonne rien. Mito est une adulte responsable. Mito arrive à faire peur et à déstabiliser avec juste sa voix et son regard. Gon lui a raconté qu'une fois un homme avait essayé de lui voler son sac, et elle lui a couru après, a réussi à le devancer, et sans rien dire elle avait récupérer son sac. Était-ce seulement vrai, en tout cas Gon semblait y croire. Et cette légende va bien au personnage.
Kirua pouffa. Qu'était-ce que cette scène se déroulant sous ses yeux? Il venait de rentrer dans la chambre de Mito, qui était allongée dans son lit, le visage rouge et un peu luisant. Gon était près d'elle, assis sur une chaise qu'il avait placé à coté du lit. Et il lisait. À voix haute. On l'entendait buter sur certains mots dès le couloir.
Gon lisait une histoire à sa tante. Comme les adultes le font pour endormir les jeunes enfants. Kirua trouvait ça drôle mais surtout bizarre. Pas tant la situation inversée, ça allait très bien avec l'image déjà précise qu'il avait de cette famille. Non, c'était simplement de lire une histoire à quelqu'un qu'il ne comprenait pas. Apprendre et lire par soit même est bien plus efficace. L'on n'a pas à supporter les erreurs de l'autre; la vitesse ou la lenteur, les mauvaises ponctuations, la respiration qui reprend au milieu de la phrase, les trébuchages sur des mots compliqués, le sautage de ligne. Pourtant Mito ne semblait pas s'en faire. Même malade et surement fatiguée elle restait patiente. Elle souriait même. Comme si elle trouvait ça agréable.
Kirua ne comprend pas. Car personne n'a jamais lu d'histoire à Kirua. Ni sa mère, ni son père, ni aucun de ses frères ainés. Personne. Simplement parce que cela ce passe comme ça chez eux. On apprend à être autonome très vite, pour ne plus peser sur le dos des autres.
En ce moment, Kirua faisait tout l'inverse de ce qu'on lui a apprit. Il se repose sur quelqu'un. Depuis qu'il connait Gon, qu'ils sont devenu proches, qu'il a apprit son mode de vie, Kirua se laisse aller au café. Il aimerait y passer moins de temps mais. Il y a quelque chose d'envoutant dans cet endroit. Quelque chose qui donne envie de revenir sitôt qu'on est parti. Parfois même avant de vraiment partir.
Il s'en sentirait presque coupable si on ne lui assurait qu'il était tout à fait le bienvenu. Si Gon ne le saluait pas comme il le fait toujours, avec ce sourire si grand. Si même Mito prenait la peine de le saluer avec sa voix cassée et qui la força à tousser. Gon se tourna tout de suite vers elle, l'aida à se relever juste assez pour qu'elle puisse boire de l'eau. Voilà la grande différence entre les deux familles. Celle de Kirua n'était pas aussi aimante et surtout pas démonstrative. Chez Kirua si l'on a un problème on le résous seul. Ici ce n'est qu'une entraide perpétuelle. L'on vit au rythme des autres chez l'un, et l'on évite complètement tout contact chez l'autre.
Kirua était en train de se demander s'il aurait ressembler plus à Gon s'il avait grandi dans une famille comme la sienne. S'il aurait été doté, lui aussi, de ce sourire toujours franc, et de cette capacité à se faire des amis et à être entouré si facilement. Il fut sorti de ses rêveries par la voix de Mito qui congédiait Gon. Il y avait tant de choses dans le regard qu'ils se lançaient. Kirua avait l'habitude mais ça le mettait toujours mal à l'aise. Parce qu'il ne comprend pas ce qu'ils s'échangent, sans mots. On dirait le la télépathie, c'est juste trop bizarre.
Gon s'avance vers lui, le pousse sans trop forcer, et referme la porte derrière lui. Ils avancent dans le couloir, en échangeant les habituels ça va? Oui, et toi? Pour finalement arriver à la chambre de Gon. Celui-ci se jette directement sur son lit. Kirua prend la chaise du bureau, la tire jusqu'au lit, et s'y installe les jambes écartées et les bras croisés sur le dossier. Gon avait l'air ailleurs, le regard fixé sur le plafond.
Il y eu un long silence. Kirua ne savait pas trop s'il devait dire quelque chose ou le laisser tranquille. Alors en attendant que l'autre se décide à parler, il le regardait juste. La première chose qui étonne quand on voit Gon ce sont ses cheveux. Même Kirua ne sait par quel sortilège le garçon arrive à un tel résultat. Les mèches noires sortent du crane et pointent directement vers le ciel, refusant de retomber sur le front ou ailleurs. Gon, face à cette question, répondait toujours que c'était naturel et qu'il n'y touchait pas. C'est juste un peu dur d'y croire.
_ Ça faisait longtemps que Mito n'était pas tombée malade.
_ Ah? C'est bizarre de la voir comme ça, ouais.
_ … Elle a l'air fragile, c'est un peu…
Gon ne finit pas sa phrase, se contente d'un bruitage comme pour mettre fin au sujet. Il avait tendance à faire ça, utiliser des bruitages à la place des mots, comme si c'était compréhensible. Ça peut être énervant des fois.
Kirua étire ses jambes pour rapprocher la chaise, et pousse du pied Gon. Celui-ci le regarde, l'air amusé. Au moins il n'est plus enfermé dans sa tête, même s'il ne dit pas clairement ce qui le dérange. Kirua fait une grimace, qui le fait sourire, et puis une autre, qui le fait rire cette fois. Rire qu'il étouffe de sa main, ce qui énerve son pote qui le frappe à nouveau. Et reçoit un coup de Gon en retour, parce qu'il ne va pas non plus se laisser faire sans se défendre.
Après une série de coups, comme ça, Gon fait un geste pour demander une trêve et se redresse sur son lit, pour faire face à Kirua. Il a l'air de vouloir dire quelque chose. Cherche ses mots, sourit, puis laisse apercevoir une expression contrariée. On pouvait croire qu'il était bête, Gon. Qu'il réfléchit trop lentement, et qu'il ne sera jamais bon en classe, et qu'il n'aura jamais un vrai travail plus tard. C'est peut être vrai, vu qu'à chaque fin de trimestre, au conseil de classe, on parle de son cas. Et qu'à chaque fin d'année Mito doit se battre pour lui, pour qu'il ne redouble pas.
Même Kirua avait pensé que Gon était un peu spécial, quand ils se sont rencontrés. Il est très gentil Gon, il ne juge pas les autres, c'est en grande partie pour ça qu'ils sont amis. Il aide les gens dès qu'il peut, est tellement sympathique que presque tout le monde l'adore. Mais la plus grande partie des gens ont ce zeste de pitié à son égard. Ce gamin n'ira jamais loin, qu'ils disent, abandonné par ses parents, sa tante doit avoir tellement de mal à l'élever. Et plein de conneries de ce genre.
_ J'aimerai… Être plus utile, tu vois? Mito travaille tellement, j'ai pas envie d'être un poids pour elle. Ni même pour mamie! Enfin… Mito elle refuse toujours qu'on l'aide. Mais, euh.
Kirua le regarde ne pas savoir comment arranger ses phrases pour être tout à fait clair, et il se sent tellement fier d'être son ami. Il est tellement satisfait de ne pas penser la même chose que les autres, de n'être pas resté sur sa première impression. Gon compte tellement pour lui, et il saurait même pas expliquer pourquoi.
_ Arrête de t'inquiéter, elle est juste malade. Tu devrais être rassuré qu'elle soit malade d'ailleurs, si elle l'était jamais y aurait un problème. Et je pense vraiment pas qu'aucune des deux te vois comme un poids.
Ces mots semblent le rassurer, au moins juste un peu. Gon baisse la tête d'abord, puis quand il décide la relever il adresse un grand sourire à son meilleur ami.
_ On va dehors?
_ J'te suis.
Note de l'auteur: Ça fait très longtemps depuis le chapitre 1, désolé. J'avais la moité du chapitre écrit depuis des mois, mais plus l'envie d'écrire et d'autres choses à faire. Cette histoire n'est pas abandonné pour autant et j'espère ajouter le chapitre 3 dans une plus courte attente.
Le "Bar de la Baleine" c'est en référence à "l'île de la Baleine" dans le manga. Malgré le fait que je les situe dans un autre univers, je vais essayer de faire ce genre de clin d'œil et d'amener d'autres personnages de la série dans les chapitres à venir.
