Melian se dirigea près de l'auberge. Deux chevaux étaient entravés près de l'auge. Erma, maître des écuries, se tenait près d'eux. Un sourire éclaira son visage lorsqu'elle vit la jeune fille et le fier étalon. Melian dirigea Onyx vers l'abreuvoir et mit pied à terre tandis qu'il se désaltérait.

-Je suis heureuse de te revoir Melian. Ça fait un moment que tu es venue.

La jeune fille sourit. Erma avait toujours été très gentille avec elle. La femme la connaissait depuis qu'elle était toute petite et Melian n'en gardait que de bons souvenirs. Normalement, elle aimait bien observer Erma tandis qu'elle s'affairait, mais cette fois-ci, elle ressentit le besoin d'aller en face, à la forge. Le bruit d'un marteau frappant une enclume à intervalle régulier avait attiré son attention. Elle s'arrêta sur le seuil du bâtiment. C'était un vrai four. Elle n'était pas encore entrée qu'elle avait déjà chaud. Ses yeux s'accoutumèrent rapidement à la luminosité plus faible que celle à l'extérieur. Elle distingua Corina Steele au fond de la forge. Les cheveux sombres de la femme étaient attachés dans son dos, et seules quelques mèches tombèrent devant ses yeux lorsqu'elle se pencha sur son ouvrage. Melian se mit sur la pointe des pieds pour distinguer le travail de Corina. Elle écarquilla les yeux. C'était une dague, longue d'environ trente centimètres, à la lame aussi étincelante que les délicats motifs gravés dans le cuir de la garde noire. La lame était rendu rougeoyante par les reflets des flammes et Melian ne parvenait pas à en détacher son regard. Elle n'osait pas approcher, mais ne pouvait se résoudre à partir lorsque, sentant une présence dans son dos, elle fit volte-face.

-Je dois avouer que je suis surprise, je croyais pourtant ne pas avoir fait de bruit, dit la femme en haussant les sourcils.

-Qui êtes-vous? Je ne me souviens pas vous avoir vue à Compté-de-l'Or auparavant.

-Tu te rendras compte que peu de gens peuvent m'apercevoir si j'en ai décidé autrement, dit la femme en retenant un sourire amusé. Cette dague te plaît? Il est vrai que c'est une lame magnifique, ajouta-t-elle, une lueur approbatrice dans le regard.

-Je me rends surtout compte que vous n'avez pas répondu à ma question, rétorqua Melian.

La femme ouvrit de grands yeux étonnés, puis éclata de rire.

-Mais c'est qu'elle a du caractère, la demoiselle, dit-elle une touche de satisfaction dans la voix. Appelle-moi Keryn, ça suffira. Sais-tu te servir d'une dague?, demanda-t-elle en caressant le manche du poignard qui pendait à sa ceinture.

Ce n'est qu'à cet instant que Melian réalisa à quel genre d'individu elle avait à faire. La femme était vêtue de cuir sombre, deux poignards pendaient de chaque coté de ses hanches. Melian cru remarquer la garde d'une lame dépasser de la botte gauche de Keryn. Et puis, il y avait cette façon de se tenir. Apparemment détendue, la femme donnait l'impression de pouvoir réagir en une fraction de seconde. Elle ne possédait pas de muscles énormes. Elle dégageait plutôt une impression de finesse, de rapidité, de précision. Une précision mortelle…. «Une voleuse», se dit Melian en manquant reculer d'un pas. Elle avait à peine tressaillit, pourtant elle vit au regard scrutateur de Keryn que ce «presque» mouvement ne lui avait pas échappé. La femme pencha doucement la tête sur le côté. C'est alors que Melian réalisa que Keryn attendait une réponse de sa part.

-Euh, je n'ai jamais eu l'occasion d'en tenir une, alors je suppose que non.

Les yeux de Keryn étincelèrent.

-Je te parie que tu sais. Viens, allons derrière la forge.

Sur ce, la voleuse tourna les talons et contourna le bâtiment d'un pas souple. Melian, elle, ne bougea pas. Elle savait que cette femme était une voleuse. Elle ne la connaissait pas, et tout en elle lui hurlait de ne pas la suivre. Et pourtant… Après quelques secondes d'hésitation, elle s'élança pour la retrouver. Keryn l'attendait près de la mare, adossée à un arbre. Melian se rassura. Les maîtres des paladins, des guerriers et des chasseurs se trouvaient à une dizaine de mètres. Ils pourraient toujours intervenir si les choses tournaient mal. Elle avait toutefois conscience de son mensonge. L'apparente décontraction de Keryn dissimulait à peine sa rapidité. Personne n'aurait le temps d'intervenir si elle se retrouvait en danger. Personne.

-Tiens, lui dit-elle en tendant à la jeune fille une de ses dagues. Je suis sûre que tu pourrais t'étonner.

Melian se mordilla la lèvre un instant, mais finit par hausser les épaules en s'emparant de l'arme. Elle sera sa main autour de la garde en ressentant un étrange réconfort. Elle ferma les yeux et ralentit sa respiration. Pourquoi cette sensation lui était-elle aussi familière? Elle tenta de trouver la source de ce faible écho en elle. Tenta de… Elle ouvrit brusquement les yeux et vit le coup venir, dirigé droit vers sa poitrine. Sans réfléchir, elle para l'attaque puis visa de son pied le visage de son adversaire. Celle-ci esquiva le coup aisément, comme si elle l'avait vu venir. Keryn fit décrire à sa lame une courbe meurtrière devant elle. Melian n'évita le coup qu'en plongeant à terre. Elle roula plus loin, se remit en garde… et vit avec stupéfaction que la femme avait rangé sa lame et la regardait avec satisfaction.

-Je t'avais prévenue que tu pourrais te surprendre, dit-elle simplement. Tu avais les yeux fermés. Je maîtrise parfaitement mon art, et même si j'ai ralenti la vitesse de mes coups, ils n'en demeuraient pas moins rapides. Pourtant tu as réagi dans l'instant, en ayant même le culot de riposter en connaissant les chances que tu avais de me vaincre, continua Keryn en éclatant de rire. Enfin, regarde-toi! La lame tendue devant toi, tes appuis son efficaces, ta garde est très surprenante pour quelqu'un qui n'a jamais tenu d'arme…

Melian constata avec étonnement qu'elle était toujours en position de combat, genoux fléchis et buste légèrement incliné. Elle se redressa.

-Vous le saviez. À la seconde où vous m'avez vue, vous saviez ce qui allait se passer.

-Bien sûr. Il ne pouvait en être autrement, murmura Keryn. Enfin, bien que tes réflexes soient aiguisés, tes coups ne sont pas parfaits, ils manquent de précision et de puissance, ajouta-t-elle.

-Désolée de vous décevoir, railla Melian. Je ne suis pas une combattante, mes parents élèvent des chevaux et moi, je nettoie l'écurie. Navrée si vos attentes ne sont pas comblées, termina-t-elle en contenant sa colère.

Keryn s'esclaffa une fois de plus.

-Seigneur, quel caractère! dit-elle sans parvenir à masquer son plaisir. Je n'avais pas terminé. Lorsque tu m'as interrompue, j'allais t'annoncer que je pouvais t'aider à t'améliorer. Je peux te montrer à manier les armes, mais aussi comment faire pour que tes ennemis ne te remarquent qu'une fois à terre, comment faire corps avec les ténèbres, indétectable aux yeux des autres, ombre parmi les ombres.

-Mais pourquoi? S'étonna Melian. Pourquoi moi? Qu'est-ce qui vous fait penser que j'en ai envie? Quels ennemis?

-Et bien, en voilà des questions. Je m'y attendais. Donc un, parce que je vois le potentiel en toi, les capacités presque illimitées que tu possèdes sans le savoir. Non, laisse-moi finir, ajouta-t-elle en voyant que la jeune fille avait ouvert la bouche. Deux, je sais que tu en auras envie. Lorsqu'on est destiné à une chose, même si celle-ci nous semble inappropriée, on ne peut s'empêcher d'y prendre goût. Finalement, je vais répondre à ta dernière question par une autre question: crois-tu réellement que tu passeras ta vie avec tes parents, à élever des chevaux dans le calme et la douceur? Sache que le temps de l'innocence est toujours éphémère. Ta vie ne sera pas facile, tu devras être en mesure de te défendre.

-Et qu'est-ce qui vous fait dire ça? Comment pouvez-vous prétendre savoir ce que seras ma vie alors que vous ne me connaissez même pas?

Keryn se contenta de sourire en coin.

-Reviens ici demain si tu veux que je t'apprenne ce que je sais. Si tu ne te présente pas, j'en déduirai que tu n'es pas intéressée et je partirai.

-Dans ce cas vous devriez faire vos bagages sans tarder, marmonna Melian.

Keryn, qui l'avait entendue, secoua la tête en souriant.

-Nous verrons bien. Garde la dague, considère la comme un cadeau. Tu en auras besoin demain.

Melian serra les dents. Cette femme était donc certaine de la revoir? Elle allait être étonnée. Elle retourna à l'auberge d'un pas rageur, puis sauta sur le dos d'Onyx. Elle partit sans se retourner, pressée, une fois n'est pas coutume, de rentrer chez elle. Toutefois, elle ne put s'empêcher de repenser à cette étrange rencontre.

Ce n'est que lorsqu'elle eut atteint le camp que Melian se rendit compte que le soleil se couchait. Elle se maudit aussitôt de ne pas l'avoir remarqué avant. Elle alla conduire Onyx à l'écurie, s'assura qu'il ne manquait de rien puis se hâta vers sa demeure, bâtie à la limite du camp. Elle entra et alla s'asseoir à la table de la salle commune. Ses parents étaient déjà entrain de manger.

-Tu rentres tard, lança Katie en continuant son repas. Je croyais Erma plus rapide. Ou alors c'est toi qui es responsable…

-C'est ma faute, je me suis attardée. Je peux monter dans ma chambre? Je n'ai pas faim.

Katie hocha sèchement la tête et Melian n'attendit pas que sa mère la questionne. Elle s'empressa de quitter la pièce. Une fois dans sa petite chambre, elle retira la dague qu'elle avait dissimulée dans sa botte. Melian examina pensivement la lame. Après un moment, elle décida de la cacher sous son matelas de paille. Elle retira ses bottes, s'allongea sur son lit et croisa ses bras sous sa tête. Elle avait les paupières lourdes, pourtant elle n'arrivait pas à dormir. Trop de questions se bousculaient en elle. Dès qu'elle fermait les yeux, les images de son combat contre Keryn surgissaient. Pourquoi la voleuse avait été persuadée que la jeune fille saurait manier le poignard? Melian avait été surprise par ses réflexes tandis que Keryn avait marmonné que le contraire aurait été étonnant. Que voulait-elle dire par là? Bien qu'elle soit épuisée, Melian ne dormit pas beaucoup et se leva avant l'aube.

*****
Lorsque Randal s'éveilla une heure plus tard, c'est à l'écurie qu'il trouva sa fille. Melian était entrain d'entretenir les selles et les filets.

-Pourquoi? demanda-t-il simplement.

-Je n'arrivais pas à dormir, alors je me suis dit que j'allais me rendre utile, répondit-elle en haussant les épaules.

-Bien. Continue alors.

Il partit en direction de l'enclos extérieur.

Tout l'avant-midi, Melian travailla avec ardeur. Elle réussit à terminer ses corvées vers midi. Elle se mordit inconsciemment la lèvre. C'est à ce moment qu'elle comprit ce qui la rendait nerveuse: elle avait peur que Keryn soit déjà partie.

-Allons, tu la connais à peine, Melian. Ne te fais pas un sang d'encre avec ça, se dit-elle à voix haute.

Celan n'apaisa toutefois pas ses craintes. Puisqu'elle avait fini ses tâches, elle prit son courage à deux mains et demanda à ses parents la permission de retourner à Compté-de-l'or. À son grand étonnement, ses parents acceptèrent, en échangeant toutefois un regard qui semblait en dire long. Melian haussa les épaules, après tout, elle avait ce qu'elle voulait: la permission de partir. Elle alla chercher Onyx à l'écurie et fila comme le vent vers l'ouest.

Arrivée à Compté-de-l'or, Melian mit pied à terre, laissa Onyx près de l'auge et allait se mettre à la recherche de Keryn lorsque celle-ci sortit de l'auberge et se dirigea elle.

-Eh bien, demoiselle, je suis heureuse de te revoir. N'attache pas ton cheval, nous ne restons pas à Compté-de-l'or. Ne t'en fais pas, ce n'est pas loin, ajouta-t-elle en voyant que Melian s'apprêtait à parler. Nous allons à Hurlevent.

-Vraiment? S'étonna Melian.

-Bien sûr, c'est un endroit parfait, répondit Keryn en sellant sa propre monture, un bel étalon à la robe grise et aux crins noirs.

Elles se hissèrent sur leurs montures et partirent vers l'ouest, croisant quelques fois des gardes, galopant jusqu'à ce qu'elles atteignent les grandes portes d'Hurlevent. Lorsqu'elles les eurent franchies, Melian ouvrit de grands yeux. Keryn, qui l'observait à la dérobée, nota sa réaction.

-Tu n'es jamais venue? Lui demanda-t-elle.

-Une ou deux fois, mais c'était y il a longtemps, je ne me rappelle pas très bien.

Keryn se contenta d'hocher la tête. Les deux cavalières se dirigèrent vers la vieille ville, pour y laisser leurs chevaux.

-Je t'ai proposé de t'enseigner mon art. Tu as accepté et maintenant saches que ce ne sera pas facile. Pour devenir maitre de son corps et de son esprit il faut travailler dur. Et lorsque tu auras mal, que tes muscles seront en feu, que ta gorge sera brûlante et que tu voudras arrêter, tu devras travailler encore plus fort. Ne pas renoncer à la première difficulté, ni même aux suivantes, à dire vrai. Tu as compris?

-Oui, j'en ai été consciente à l'instant où je vous ai vu ce matin. Mais sachez que ça ne m'effraie pas, je suis prête à faire ce qu'il faudra.

-Belle détermination. Puisque tu affirmes être prête, nous pouvons commencer à l'instant.

Tout en marchant, elles s'étaient dirigées vers la place de la cathédrale.

-Voici donc ta première tâche. Il faut que je t'évalue. Grimpe.

Melian leva les yeux vers le sommet de la cathédrale. Son sommet se trouvait à bonne distance du sol. Elle avala de travers, puis se rasséréna. Lors de ses escapades en forêt, elle avait appris à grimper et à se mouvoir dans les arbres avec agilité.

«Si elle croit me coincer, elle va être surprise» pensa Melian.

Elle monta les escaliers qui menaient à l'entrer de la cathédrale puis pris son élan et sauta. La façade présentait de nombreux interstices entre les pierres qui la composaient. Melian n'eut aucun mal à atteindre le premier toit. Elle regarda derrière son épaule et constata que Keryn était déjà montée, elle aussi. Melian n'avait même pas entendu le bruit de son ascension. Une lueur admiratrice alluma son regard. En réponse, Keryn fit un geste de la tête en direction de la flèche de la cathédrale. Melian prit une grande inspiration, puis s'élança, décidée à ne pas montrer la moindre trace d'hésitation. Elle ne connaissait Keryn que depuis peu, mais elle ressentait le besoin de la rendre fière. De lui montrer de quoi elle était capable… Soudainement, son pied dérapa. Elle avait relâché son attention et voilà que cette erreur pouvait lui coûter la vie. Elle tenta de se rattraper, mais ses mains ne rencontrèrent aucune prise. Elle se sentit basculer dans le vide, puis s'immobiliser brusquement.

-Je croyais t'avoir demandé de monter, et non de descendre, dit Keryn en lui faisant un clin d'œil.

Melian constata à cet instant que Keryn l'avait empêchée de tomber en la rattrapant puis en la plaquant contre la paroi.

-Comment avez-vous fait? S'étonna Melian. J'étais en train de tomber, comment avez-vous pu être si rapide, sans perdre vos appuis? Comment…

-Plus tard, la coupa Keryn. Tu as une tâche à terminer, et je ne crois pas que ce soit l'endroit idéal pour discuter.

Sur ce, la jeune femme repris sa montée. Melian s'empressa de la suivre. Elle voyait bien que malgré ses mouvements rapides et ses efforts, Keryn ralentissait de beaucoup son rythme pour rester à sa propre hauteur. Une pointe d'envie surgit en elle. Keryn sourit en coin, comme si elle avait perçu ce désir. Pourtant fière de son endurance, Melian n'en fut pas moins soulagée lorsqu'elles eurent atteint le sommet. C'est à ce moment que la jeune fille réalisa la vue incroyable qu'elle avait sur Hurlevent.

-Je te pose la question clairement, histoire de rendre les choses officielles, commença Keryn. Melian, acceptes-tu de recevoir mon enseignement? T'engages-tu à donner le meilleur de toi-même, et plus encore, afin que je puisse guider tes pas sur la voie des voleurs? Continua Keryn en rivant son regard dans celui opalescent de la jeune fille.

Sans hésiter, Melian lui donna sa réponse. Elle n'avait pas besoin d'y réfléchir, elle savait.

-J'accepte.