Le Camp des bûcherons du val d'Est était en vue. Le soleil se couchait, et Melian songeait à l'excuse qu'elle pourrait donner à ses parents. Elle vit son père sur le seuil de leur demeure. Elle lui adressa un signe de la main et continua vers l'écurie. Elle brossa Onyx puis après une dernière caresse, ferma la porte de la stalle en soupirant. Elle réfléchissait encore à son prétexte lorsqu'elle s'approcha de sa maison. Elle allait entrer lorsqu'elle entendit ses parents discuter à voix basse. Melian ralentit le pas et tendit l'oreille.

-…es-tu aveugle? Tu vois bien qu'elle agit différemment. Pourquoi aurait-elle voulu retourner à Compté-de-l'Or? Crois-tu qu'ils pourraient venir la chercher

-Je n'en sais rien Randal. Cependant je ne suis pas sûre qu'il y ait raison de s'inquiéter. Laissons-la pour ce soir, nous verrons si cette situation se poursuit.

-Si tu veux. Mais si ça continue, je ne me gênerai pas pour lui demander directement ce qui se passe. Je ne te mettrai pas en danger en la laissant attirer ces montres ici. Remettons cette conversation à plus tard. Elle ne va pas tarder.

Melian entendit ses parents s'installer dans la salle à manger, mais elle n'entra pas immédiatement. Elle se demandait de quoi ses parents pouvaient avoir si peur. Un frisson la parcourut. L'air du soir était plus frais. Elle se décida à entrer. Ses parents ne levèrent pas la tête. Melian monta en courant dans sa chambre. Les voir ainsi, agir le plus naturellement possible après leur conversation…Elle s'essuya les yeux d'un geste rageur. Elle ne comprenait pas ce qui se passait, et encore moins pourquoi cela la bouleversait autant.

«C'est vrai, il n'y a pas de quoi s'inquiéter. Randal croit seulement que je mets Katie en danger, que je risque de mettre leurs vies en danger»

En soupirant, elle se laissa tomber sur son lit où elle se recroquevilla. Lorsqu'elle bougea, ses muscles lui rappelèrent la journée éprouvante qu'elle avait eue. Keryn ne l'avait pas ménagée. Melian avait du courir, sauter, grimper, ramper. Sans compter les exercices qu'elle avait dû faire, et qu'elle répèterait encore bien des fois pour affermir ses muscles. Et puis, il y avait eu la séance d'entrainement au corps à corps. Keryn lui montrait à se servir de sa dague, mais aussi de ses poings, ses coudes, ses genoux et ses pieds.

«C'est ta première leçon mais puisque tu as déjà de bonnes bases, tu pourras progresser rapidement. Ce dont tu dois toujours te souvenir : reste toujours alerte, soit consciente du moindre déplacement de ton adversaire. Tu dois pouvoir entendre sa respiration, les battements de son cœur. Tu ne dois pas avoir de réflexes, tu dois être réflexe. Devine les attaques de ton ennemi avant même qu'il ne les porte, et tu pourras le vaincre»

Melian repensait à sa journée avec bonheur, malgré son étrange soirée. Les mots de Keryn avaient sonnés à ses oreilles comme pure poésie. Elle sentait au fond d'elle-même qu'elle était une voleuse. À son grand étonnement, cette certitude qui l'aurait horrifiée auparavant ne l'emplissait aujourd'hui que de contentement. Les voleurs n'étaient pas tous de simples brigands, coupe-jarret ou escrocs. Les vrais, les maîtres de leur art valaient immensément plus que ces êtres minables. Être voleur ne signifiait pas que détrousser les gens, contrairement à la croyance de tous. Pour l'élite, être voleur signifiait être un combattant efficace, silencieux, précis. Faire corps avec la nuit, danser parmi les ténèbres, ombre entre les ombres…Être voleur, c'était être libre, ne dépendre de personne. Soudainement, un détail la frappa. Lorsqu'elles étaient au sommet de la cathédrale, Keryn l'avait appelée par son prénom. Or, Melian était certaine de ne pas lui avoir dit… Trop fatiguée pour y penser d'avantage, Melian s'endormit, sombrant dans un sommeil réparateur.

*****
Melian s'éveilla à l'aube. Chaque muscle de son corps la faisait souffrir. Elle s'étira sur son lit et soupira de contentement.

-Ne te réjouis pas trop vite, je n'en ai pas terminé avec toi.

Melian ouvrit les yeux et se redressa brusquement sur son matelas. Elle se figea en découvrant Keryn, adossée au cadre de la fenêtre de sa chambre, une jambe repliée devant elle, l'autre pendant à l'extérieur. Melian sortit de sa stupeur et senti la colère monter en elle.

-Pour qui vous prenez-vous? S'exclama-t-elle. Je comprends quand vous disiez que j'aurais un entrainement intensif et peu de repos, mais l'intimité des gens, vous connaissez?

-Baisse le ton, tu vas réveiller tes…parents.

-C'est tout ce que vous trouvez à dire? Je me réveille et je vois quelqu'un que je connais à peine qui est dans ma chambre, entrain de me regarder dormir! Je suis peut-être supposée être plus calme dans des circonstances pareilles?

-Je t'attends dehors, dit-elle avec un sourire en coin.

Sur ce, elle se glissa par l'ouverture et se laissa tomber. Tout cela avait été fait si rapidement que Melian eut l'impression qu'elle s'était envolée.

«Après réflexion, non. Elle aurait fait plus de bruit en s'envolant. Là je n'ai rien entendu du tout»

Elle se retourna brusquement, elle entendait du bruit dans l'escalier. Son père probablement, à en juger par la lourdeur des pas. Melian se coucha avec empressement, ferma les yeux et ramena la couverture jusqu'à son épaule et fit semblant de dormir. Elle entendit son père ouvrir la porte de sa chambre. Il resta là un instant puis referma la porte en maugréant. Lorsqu'elle n'entendit plus rien dans la maison, Melian s'assit en soupirant, puis s'habilla en baillant. Elle descendit sur la pointe des pieds et sorti de la maison. Elle eut du mal à distinguer la fine silhouette dissimulée dans l'ombre de l'écurie. Melian s'approcha de Keryn.

-Tu es une mauvaise comédienne, heureusement que tu n'en fais pas ton métier, lança Keryn en guise de salutation.

Melian se contenta de lever les yeux au ciel.

-Et je suis désolée pour ce matin. Ce n'était pas correct, t'envahir ainsi…

-Ce n'est pas grave.

-…j'aurais dû partir avant que tu ne t'en aperçoives, continua-t-elle.

Keryn ne pu retenir un sourire amusé en voyant la mine offusquée de la jeune fille.

-Allez, suis-moi, nous avons encore du travail. Nous allons revenir avec que tes parents se lèvent. Tu pourras faire tes tâches habituelles, puis tu me rejoindras, nous continueront l'entrainement et ensuite tu pourras te reposer quelques heures. Des questions? Bien, alors allons-y, termina-t-elle sans tenir compte de Melian qui s'apprêtait à parler.

La jeune fille soupira puis suivit la voleuse en tentant d'imiter sa démarche souple et silencieuse.

*****

Les journées, puis les mois s'écoulèrent ainsi. Melian avait eu treize ans et elle avait déjà perdu les rondeurs de l'enfance. Entrainement, tâches, entrainement, repas familiaux, entrainement, repos, encore et encore. Melian était épuisée, mais elle se réjouissait devant les progrès qu'elle effectuait. Sa force et son endurance s'était grandement améliorées. Son ouïe et sa vue s'étaient affutées. Son adresse au combat, son agilité, sa souplesse, la précision et la vitesse de ses coups étaient toujours croissantes. Melian pouvait se mouvoir silencieusement et dissimuler sa présence à d'éventuels observateurs sans grandes difficultés. Même Keryn, qui n'était pas du genre à faire l'éloge de quelqu'un, ne cachait pas sa satisfaction devant la progression de sa jeune élève.

Melian savoura la vue qui s'offrait à elle. Keryn et elle venaient d'escalader la falaise près du Camp de bûcherons. Elles étaient assises côte à côte. Melian profitait des quelques minutes qui lui était accordées pour reprendre son souffle. Elle jeta un coup d'œil à Keryn. La femme l'observait en silence. Elle était parfaitement détendue et n'était pas plus essoufflée que si elle avait monté un escalier. Or, ce n'était pas un escalier qu'elles venaient de gravir, mais bien une falaise d'une centaine de mètres…
Melian trouva le moment opportun pour questionner Keryn.

-Keryn?

La jeune femme vrilla son regard dans le sien, attendant que la jeune fille continue.

-Lors de notre première rencontre, vous saviez que je saurais manier le poignard. Vous avez murmuré que le contraire aurait été étonnant et lorsque nous sommes allées à Hurlevent, vous m'avez appelée par mon prénom, alors que je suis certaine de ne jamais vous l'avoir dit. J'ai besoin de savoir. Qui êtes-vous?

-Keryn. Je suis une voleuse et ton maître.

-…C'est tout?

Melian soupira.

-Ma réponse ne te satisfait pas semble-t-il. Peut-être est-ce parce que tu ne poses pas la bonne question.

-Et quelle serait la bonne question?

Keryn garda le silence, comme chaque fois qu'elle estimait Melian apte à trouver seule.
Melian baissa la tête, puis la releva et après une brève hésitation, posa sa question.

-Vous me connaissiez avant même de me rencontrer?

-Non, répondit Keryn. C'est en te voyant que j'ai su qui tu étais. Tu ressembles tellement à ta mère. C'était ma meilleure amie. Elle était comme une sœur pour moi.

-Vous connaissez Katie? S'étonna Melian.

-Non, je connaissais ta mère, répondit Keryn en se levant.

-Mais alors, c'est comme si vous disiez que Katie n'est pas ma mère…Et pourquoi était? Ajouta Melian après un instant. Pourquoi ne l'est-elle plus?

-Descendons. Tu peux rentrer chez toi, nous en avons terminé pour aujourd'hui.

Melian voulut protester mais Keryn avait déjà parcouru plusieurs mètres. La jeune fille commença la descente elle aussi. Lorsqu'elle toucha le sol, Keryn n'était déjà plus là. Melian s'étonna de ce comportement. Il était difficile de prévoir les gestes de Keryn, et encore plus d'en comprendre les raisons. Elle haussa les épaules, puis se dirigea vers la maison, anxieuse à l'idée de la conversation qu'elle ne manquerait pas d'avoir avec ses parents.

La soirée débutait. Ses parents seraient tous deux attablés, le moment serait propice.
Après le repas, Melian se lança.

-Je dois vous demander quelque chose, et je voudrais une réponse franche. C'est important pour moi. Êtes-vous mes vrais parents?

Le regard qu'échangèrent Katie et Randal n'échappa pas à Melian. Son père se leva très lentement, et fit signe à Melian de le suivre. Ils se dirigèrent derrière l'écurie. Une fois sur place, Randal la saisit brutalement par le bras.

-Qui te l'a appris? Lui cria-t-il au visage. Nous savons que tu manigances quelque chose depuis des mois. Dit-le moi!

De son autre main, il avait sortit une dague et avait pointé la lame sur la gorge de Melian. D'ordinaire, la jeune fille aurait pu se libérer sans effort d'une telle prise, mais elle était trop sonnée pour réagir. Son propre père la menaçait d'une lame et elle ne comprenait pas pourquoi.

-Comment oses-tu fréquenter cette sale vermine? Que complotes-tu? Tu en veux à nos vies? Après tout ce que nous t'avons donné, tu ramènes cette racaille sur notre propre terrain!

«Il est fou» pensa Melian.

-Et puis il y a cette femme qui te tourne autour. Les gens de votre espèce ne sont que nuisance, nous n'aurions jamais dû d'accueillir! J'ai mis ma femme en danger pour une sale gamine.

Sous le coup de la colère, Melian perdit le contrôle d'elle-même. Entendre Randal rabaisser ainsi Keryn, une femme qui valait mille fois plus que lui, la rendit folle de rage. Elle donna un coup de genou dans l'estomac de Randal puis se défit aisément de sa prise. Elle commença à reculer lorsqu'il voulut soudain lui porter un coup au niveau de la taille. Dans une impulsion purement dictée par ses réflexes aiguisés, Melian pivota sur ses hanches et d'un geste précis de la main, retourna le coup contre son agresseur. Randal ouvrit la bouche, signe de stupéfaction totale. Il baissa la tête et vit la garde du poignard dépasser de sa poitrine. Melian, elle, ne bougeait plus. Elle fixait avec horreur la tache sombre qui s'épanouissait comme une fleur aux pétales sanglants sur la tunique de son père. À ce moment, Katie arriva, puis après avoir ouvert de grands yeux, appela la garde, criant que Melian avait assassiné son mari, qu'elle était dangereuse. La jeune fille sortit de sa torpeur. Elle ne comprenait pas comment cela avait pu se passer. Elle savait seulement qu'elle devait fuir. Plus rien n'importait. Sans un regard en arrière, elle s'élança dans la forêt, les larmes débordaient de ses yeux et brouillaient sa vue. Elle ne s'arrêta pas. Elle devait aller loin, très loin. Melian trébucha et ne se releva pas. Elle était trop épuisée. Elle se recroquevilla à même le sol et pleura toutes les larmes de son corps. Ensuite, elle sombra.