Keryn surveillait son sommeil. Malgré sa résistance et ses aptitudes, elle restait tout de même une gamine. Et aucun enfant ne devrait avoir à vivre pareille épreuve… La voleuse avait appris ce qui s'était passé durant son absence. Elle avait ensuite suivit les traces de sa course et l'avait trouvée repliée sur elle-même, au beau milieu de la forêt. Keryn l'avait installée sur Ouragan, son étalon. Elle s'était ensuite hissée sur sa selle. Elle avait poussé sa monture vers l'Est. Sous le couvert de la nuit, elles atteignirent l'auberge de Compté-du-Lac, dans les Carmines. Brianna, l'aubergiste, était une de ses bonnes amies. Lorsque Keryn avait frappé à sa porte au beau milieu de la nuit, Brianna, en voyant son amie et l'enfant inconsciente dans ses bras, n'avait pas hésité une seconde à les abriter. Le lendemain, l'aubergiste s'était présentée dans leur chambre pour s'assurer de leur confort.

-Cesse donc de t'inquiéter, Keryn, avait-elle dit en voyant l'air préoccupé de son amie. Je suis sûre que cette petite est plus robuste qu'il n'y parait.

-Peut-être, mais elle ne s'est pas encore réveillée, et la nuit tombe. Ça commence à faire un bon moment.

-Tiens, c'est bien la première fois que tu fais montre d'autant d'impatience depuis que je te connais, répondit Brianna en s'asseyant sur le matelas, au pied du lit. Elle se réveillera quand elle sera prête. Tu ne m'as pas dit ce qu'elle a traversé, mais il suffit de la regarder pour voir que ça l'a ébranlée.

Keryn observa son amie à la dérobée. Brianna était une jeune femme aux longs cheveux blond-roux et des yeux bleus pétillants. Elle était douce et réservée, mais serviable et toujours prête à aider ceux qui en avait besoin.

-Tu devrais manger quelque chose, Keryn. Et penser à dormir un peu, tu as l'air aussi épuisée qu'elle.

-Merci Bri, mais je vais attendre qu'elle se réveille d'abord.

Brianna soupira.

-Es-tu sûre? Je pourrais te monter quelque chose et…

Elle abandonna la partie en voyant l'air entêté de son amie. Elle soupira.

-Fais-moi signe si tu changes d'idée, dit-elle avant de se lever et de quitter la pièce.

À cet instant Melian remua. Elle ouvrit péniblement les yeux. La jeune fille était confuse. Elle ne reconnaissait pas la chambre où elle se trouvait. Elle tourna doucement la tête et vit Keryn, assise sur une chaise près du lit. La voleuse la regardait d'un air soucieux. Elle se redressa et passa les bras autour de ses jambes repliées. Elle ne se souvenait pas des évènements qui l'avaient amenée ici. Puis soudain, tout lui revint en mémoire. Sa discussion avec Keryn. Sa…conversation avec son père. L'horreur, le sang, la fuite, la douleur, l'épuisement.

-Melian…,commença doucement Keryn en tendant une main vers la jeune fille.

-Non! Ne me touchez pas!, se hérissa Melian. Tout ça est arrivé par votre faute. Si vous ne m'aviez rien dit je n'aurais pas eu cette discussion avec mes parents. Ma vie aurait continué normalement, ajouta-t-elle en se levant.

Elle voulut sortir de la chambre, mais elle avait fait à peine trois pas que ses jambes se dérobèrent sous elle. Melian resta agenouillée sur le sol, la tête baissée, ses longs cheveux noirs masquant son visage. Keryn s'approcha de la jeune fille et, dans un rare geste de tendresse, la serra dans ses bras. Elle sentait les larmes de l'enfant le long de son cou. Elle lui murmura des mots apaisants à l'oreille et attendit qu'elle se calme. Lorsque Melian sécha ses pleurs, Keryn lui releva doucement le menton et vrilla son regard dans le sien.

-Melian, il est important que tu comprennes ceci. Ce n'est pas ma faute, et encore moins la tienne. Ce n'est la faute de personne.

La jeune fille se contenta de la regarder de ses yeux remplis de souffrance.

-Allez, descendons. Tu devrais manger quelque chose, ça te feras du bien.

Elles descendirent dans la grande salle à manger et s'installèrent à une des nombreuses tables libres. La nuit approchait, et les quelques clients de l'auberge avait déjà regagné leurs chambres. Néanmoins, Brianna arriva quelques instants plus tard avec deux bols d'un ragoût au fumet appétissant. Elle lança un sourire à Melian puis déposa les bols sur la table en bois. Elle fit un clin d'œil à la jeune fille puis s'en retourna dans la cuisine. Melian essaya de manger, puis repoussa l'idée. Elle n'avait pas faim. Elle tourna la tête vers Keryn.
-Pouvez-vous me parler de mais véritables parents? Demanda-t-elle d'une voix hésitante.

Keryn prit le temps de réfléchir. Melian avait été durement éprouvée, elle n'avait pas le droit de l'ébranler encore plus. Elle ne voulait pas lui mentir, alors elle opta pour une demi-vérité.

-J'ai connu ta mère quand je n'étais encore qu'une adolescente. J'explorais alors Orneval. J'étais complètement libre et c'était une sensation formidable…Enfin, toujours est-il que j'ai entendu des bruits de combat. Je me suis approchée discrètement et j'ai vu une fille de mon âge, soit une quinzaine d'années qui était aux prises avec un de ces loups blancs que l'on peut croiser. Malgré son adresse, elle était jeune et n'avait pas encore toute l'expérience qu'elle acquerrait un jour. Elle est tombée en arrière sous la force de l'impact. Le loup lui avait sauté sur la poitrine et elle repoussait tant bien que mal les mâchoires de l'animal.

Melian ne la quittait plus des yeux. Elle buvait ses paroles et espérait que Keryn ne s'arrêterait jamais.

-Je n'ai pas réfléchi, poursuivi Keryn. J'ai pris une de mes dagues et je l'ai lancée le plus rapidement possible. Elle a atteint l'animal au flanc, qui s'est écroulé. Je me suis dirigée vers elle pour l'aider à se relever. Tu sais ce qu'elle a dit?

Melian hocha négativement la tête, curieuse et impatiente d'entendre la suite.

-Elle s'est mise debout, a épousseté ses vêtements et m'a demandé le plus tranquillement du monde si je pouvais lui donner mon or, expliqua Keryn en riant. J'ai refusé bien sûr. On s'est bagarrées quelques minutes, puis on a roulé à terre en riant. C'est là qu'elle m'a dit son prénom. Elle s'appelait Aerin.

-Aerin, murmura Melian.

Elle leva les yeux vers Keryn.

-Pouvez-vous continuer? Je veux savoir…

Il y avait tant d'insistance dans sa voix que Keryn ne pu qu'accepter.

-Nous ne nous somme plus quittées. Ni elle ni moi n'avions véritablement de famille. Nous nous plaisions à dire que le monde nous appartenait. On faisait ce qu'on voulait, quand on voulait. On s'entrainait ensemble, on a rapidement progressé sur la voie du voleur. Nous venions d'atteindre la vingtaine lorsqu'on est tombées sur une association, une guilde. Aujourd'hui, je la considère comme deuxième famille. Et il peut en être ainsi pour chaque voleur qui le désir. Un jour je suis rentrée au refuge. Je venais de terminer un contrat, je m'étais absentée une semaine environ. Lorsque je suis revenue, j'ai trouvé Aerin différente. Elle semblait agitée. Elle m'a dit qu'elle ne pouvait plus rester au refuge, qu'ils allaient venir la chercher et la punir pour son geste. Sur le coup, je n'ai pas compris de qui elle parlait, et encore moins de quel geste il s'agissait. Le lendemain elle était partie. Ça m'a sonnée. Nous avions passé plusieurs années ensemble, et voilà qu'elle disparaissait. Je n'ai jamais réussi à suivre sa trace. C'est uniquement treize ans plus tard, quand je t'ai vue, que j'ai compris. Elle était enceinte…. Je ne l'ai pas revue depuis.

Keryn ferma les yeux un instant. Lorsqu'elle les rouvrit, elle les vrilla dans ceux de Melian.

-Te dire qu'elle est encore en vie, seulement pour te redonner espoir, ce serait mentir.

-Si elle était encore en vie, elle ne m'aurait pas laissée…, murmura Melian.

-Détrompe-toi, elle avait l'air réellement inquiète le jour où elle m'a parlé. Quelles que soient ses raisons, si elle t'a abandonnée ce ne pouvait être que pour ton bien.

Melian n'ajouta plus rien. Keryn était soulagée, Melian n'avait pas insisté pour connaitre l'identité de son père. Et c'était bien ainsi.

-J'ai à faire demain. Profite de te journée pour te reposer, je te retrouverai en soirée. Je suis désolée de te laisser dans un moment pareil, mais ça ne peut attendre.

La jeune fille hocha la tête. Elles terminèrent leur repas en silence puis montèrent dans leurs chambres. Une fois dans la sienne, Melian s'allongea sur son lit en soupirant. Elle était fatiguée et pourtant le sommeil tardait à venir.

«Ça devient une habitude» remarqua-t-elle, un léger sourire aux lèvres.

*****
Lorsque Melian ouvrit les yeux, elle constata qu'il faisait encore sombre à l'extérieur. Elle ressentit le besoin de clarifier ses idées. Elle exécuta ses étirements habituels puis inspira profondément. Elle ouvrit sa fenêtre, se glissa silencieusement par l'ouverture et se laissa tomber sur le sol. La jeune fille se dirigea vers le lac. Elle regarda autour d'elle et ne vit personne aux alentours. Melian retira sa tunique, son pantalon et ses bottes, qu'elle laissa sur la berge. Vêtue uniquement de ses sous-vêtements, elle plongea. La fraicheur de l'eau sur sa peau acheva de la réveiller. Elle resta un moment immergée puis elle remonta à la surface. Elle se sentait revigorée et plus forte. Sentant soudainement un regard sur sa nuque, Melian se retourna vivement et remarqua une silhouette à moitié dissimulée derrière le tronc d'un arbre près de la berge. Elle fit comme si elle n'avait rien vu et sortit de l'eau. La jeune fille ramassa ses vêtements, commença à s'éloigner et soudainement, alla se dissimuler dans l'ombre afin de prendre à revers celui qui l'avait épiée. Elle sortit le poignard que Keryn lui avait offert et se prépara à bondir, sans se soucier du fait qu'elle était à peine vêtue. Elle n'eut pas à attendre longtemps. Elle vit passer l'être qui l'avait suivie. Melian n'hésita pas et elle bondit. Ils roulèrent à terre et lorsqu'ils s'immobilisèrent, elle avait pointé sa lame sur la gorge de son adversaire. Melian avait à peine ouvert la bouche qu'une masse la percuta au niveau des côtes. Elle poussa une exclamation ou se mélangeaient la surprise et la douleur. Elle se retrouva écrasée sous le poids massif de l'animal, qui avait enserré sa gorge de sa puissante gueule.

-Sindar, laisse-la!

Melian senti l'étau autour de sa gorge se desserrer et la masse qui l'étouffait se retirer. L'inconnu lui tendit la main. Elle leva les yeux et vit avec stupéfaction que le garçon qu'elle avait agressé était un adolescent, à peine plus vieux, peut-être d'une année, seulement. C'est aussi à ce moment qu'elle remarqua qu'elle était presque nue. Elle se surprit à rougir, mais préféra penser que c'était par colère et non par timidité. Le jeune homme lui lança ses vêtements puis se retourna avec un sourire amusé. Melian les attrapa puis s'habilla en serrant les dents. Lorsqu'elle eut terminé elle s'approcha d'un pas rageur. Il l'avait entendue arriver et il se retourna pour lui faire face. Melian ne put cacher son étonnement. Puisqu'il était sortit de l'ombre et qu'il se trouvait maintenant sous la pâle lumière de la lune, elle put distinguer ses traits. Ce n'était pas un homme. C'était un elfe… Le bout de ses oreilles pointues fusait sa chevelure bleu nuit. Ses cheveux mi-longs étaient en bataille. De petites mèches pointaient dans toutes les directions et tombaient sur ses yeux, dissimulant en partie son regard violet. Melian sentit la chaleur lui monter aux joues.

-Je suis désolé de t'avoir surprise, dit-il d'une voix mélodieuse.

-Tu ne m'as pas surprise, répliqua-t-elle en redressant fièrement la tête.

-Non c'est vrai, admit-il. C'est Sindar qui t'as eue, ajouta-t-il avec un sourire moqueur.

Il fit un geste en direction du fauve au pelage gris qui s'était étendu sur un rocher près d'eux.

-Il faut lui pardonner, il est très protecteur envers moi. Il t'a cru dangereuse, continua-t-il, le regard pétillant de malice.

Melian serra les dents. S'il n'y avait pas eu ce fauve, elle lui aurait volontiers montré de quoi elle était capable. Elle se contenta de le fusiller du regard, puis de tourner brusquement les talons. Il s'empressa de la rattraper et de la retenir par le bras.

-Je suis désolé, dit-il. Je ne voulais pas te vexer, c'est un mauvais départ. Si nous recommencions du début? Je me nomme Maedhros, ou simplement Maed, si tu préfères. Et voici Sindar, que tu connais déjà.

-Je me nomme Melian, se présenta-t-elle.

L'étonnement sur le visage de son interlocuteur ne lui échappa pas.

-Melian? répéta-t-il. Je dois avouer que je suis surpris de voir une humaine porter un prénom elfique.

-Moi? s'exclama-t-elle.

-Oui toi. Tu ne peux tout de même pas être une elfe, dit-il en replaçant une mèche des longs cheveux noirs de Melian derrière son oreille.

-Bien sûr que non, répondit rapidement Melian pour masquer le trouble que lui avait causé le contact de ses doigts effleurant sa joue. Mes parents étaient sans aucun doute des humains.

-Étaient? répéta-t-il doucement.

-Oui. Ils sont probablement morts. Enfin, je ne les ai jamais connus. Je ne sais rien de mon père, et je n'ai que le prénom de ma mère. Elle se nommait Aerin.

La stupéfaction était encore une fois visible sur le visage de l'adolescent.

-Aerin était ta mère? s'exclama-t-il.

Voyant l'incompréhension sur le visage de Melian, il crut bon de l'éclairer.

-Aerin faisait partie d'une famille très ancienne et très importante dans l'histoire de mon peuple. Je dois avouer que je suis surpris car c'était un clan très… protecteur envers sa puissance et sa pureté. Ils n'auraient jamais accepté qu'une de leurs filles conçoive un enfant avec un membre d'une autre race.

-Es-tu entrain de dire que je suis ne suis qu'une erreur, rien de plus? siffla-t-elle entre ses dents.

-Bien sûr que non! s'empressa-t-il de répondre.

Ce n'est qu'à ce moment que le sens des paroles de Maedhros se fraya un chemin jusqu'à son esprit. Sa tête lui tournait et elle sentit qu'il l'aidait à s'asseoir.

-Demi-elfe, murmura-t-elle en tentant de s'imprégner du sens de ces mots.

Non seulement elle avait appris qu'elle était adoptée, mais elle était également une demi-elfe…

-En es-tu sûr?, lui demanda-t-elle.

-Je me sens presque idiot de ne pas l'avoir remarqué avant, répondit-il en s'asseyant à ses côtés. Tes traits sont si délicats et tes yeux… Ils sont si lumineux.

Sans réfléchir à son geste, Melian posa la tête sur l'épaule du jeune elfe en soupirant.

-Tu disais que Melian est un prénom elfique. Tu pourrais le traduire pour moi s'il te plait? Demanda-t-elle en levant les yeux vers son visage.

-Oui, bien sûr. Il signifie «épée noire».

-Il me va bien alors, murmura Melian.

-C'est vrai, répondit-il. Mais j'aurais aussi bien vu Elenwë.

-Traduction s'il te plait?

-Hum... Couronnée d'étoiles, répondit-il après un moment d'hésitation. J'ai pensé que… Enfin, tu dégages tant d'assurance, mais tu peux avoir l'air fragile en même temps. Et puis, tu es si lumineuse, tu porterais bien ce prénom digne d'une reine, termina-t-il en rougissant légèrement.

Melian perçut son embarras et choisi de ne pas le mettre d'avantage mal à l'aise.

-Tous les prénoms elfiques ont-ils une signification? demanda-t-elle.

-La grande majorité oui, même si certains n'en ont pas.

-Aerin? le questionna-t-elle.

-Étoile-reine, répondit-il en tournant son regard vers elle. Et avant que tu ne me le demande, mon nom signifie «œil vif».

-Et Sindar? demanda-t-elle encore

En entendant son nom, le fauve avait dressé la tête, mais voyant que personne n'avait besoin de son aide, il se rallongea en baillant.

-Manteau gris, dit-il en regardant le félin.

-Ça lui va bien, dit Melian. Tu es son maître depuis longtemps?

Maedhros baissa la tête. Melian ayant levé les yeux vers lui, son visage n'était qu'à quelques centimètres du sien. Il ne la connaissait que depuis quelques minutes, mais il n'en éprouva aucune gêne.

-Je ne suis pas son maître, rectifia-t-il en ne quittant pas son regard. Il est aussi proche qu'un frère pour moi, et peut-être plus ajouta-t-il après un instant de réflexion.

Melian ne répondit pas. Elle reposa sa tête contre son épaule et ferma les yeux. C'était pratiquement un inconnu, mais elle se sentait bien près de lui. Elle s'endormit contre lui. Maedhros en fut un peu surpris, mais il ne chercha pas à se dégager. Il ne pouvait pas la repousser, elle lui semblait si fragile, même s'il savait bien que c'était une impression complètement fausse. Il passa un bras autour de ses épaules et posa sa joue contre le sommet de sa tête.

-Quoi, qu'est-ce que tu regardes? demanda-t-il en baillant à Sindar, en voyant le félin les regarder avec une lueur amusée dans les yeux.

Maedhros soupira, ferma les yeux à son tour et s'enfonça dans le sommeil.