4.

John était à deux doigts d'éclater lorsque Sherlock s'évanouit. Automatiquement, il attrapa les épaules fines de l'autre homme pendant qu'il s'affaissait et le coucha maladroitement sur le lit.

John était perplexe, Sherlock n'était pas le genre d'homme à simuler un malaise pour échapper aux questions difficiles. Il passa en mode docteur et rechercha des blessures sur le corps de son patient, et il découvrit une coupure dans la jambe droite du pantalon de son ami, et en dessous, un bandage recouvert de sang. Vu la quantité de sang s'étant infiltré sur le tissu noir du pantalon, John déduit que la blessure devait être assez sérieuse.

«Seigneur dieu, Sherlock.» se dit-il à lui même.

Toute sa méfiance à l'égard de Sherlock disparut. Bon dieu, il a vraiment tout foutu en l'air. Sherlock était blessé, c'était pour cela qu'il était endormi, et tout ce que John pouvait faire, c'était d'accuser son ami d'être insensible. Il n'avait pas la moindre idée de ce que Sherlock avait traversé durant l'année passée, les obstacles qu'il avait dû franchir, pour revenir vers John.

Il fixa l'homme couché sur le lit, et se sentit coupable. Ses membres frêles, ses paupières sombres, les pommettes encore plus saillantes qu'auparavant, John avait ici toutes les preuves que Sherlock se souciait de lui. Il a traversé tellement de souffrances, uniquement dans le but de pouvoir revenir ici.

John pensait qu'il s'était enfui loin de lui alors que Sherlock ne faisait que rechercher son chemin jusqu'à lui.

John devait regarder la blessure de plus près, et il n'avait pas le temps de se demander si Sherlock serait d'accord avec cela. Il avait peur que ce se soit infecté, il devait donc agir le plus rapidement possible. Les bandages devaient être enlevés.

«Je suis content que personne ne voit ça. Les gens n'arrêteraient pas de parler.»

Il rit à sa propre blague pendant qu'il commençait à ôter le pantalon noir que portait son compagnon. Le descendant jusqu'aux genoux de Sherlock, et en enlevant les bandages abîmés, John put inspecter la blessure de plus près. Elle était récente, donc pas infectée, dieu merci, et ce n'était pas si profond, il n'y aurait besoin que de quelques points de sutures pour que cela guérisse bien. Non, cette blessure n'était pas si grave, pour quelqu'un qui était censé être mort.

John savait qu'il ne pouvait pas emmener Sherlock à l'hôpital, il déduit donc qu'il devrait le faire lui-même. Il alla chercher le kit de premier secours qu'il avait acheté dans le but de les soigner, lui et son ami, des éraflures qu'ils pourraient se faire pendant leurs aventures et il rebanda la jambe de Sherlock pour arrêter le sang de couler. John savait ce qu'il avait à faire. Il y avait un risque, mais cela faisait parti du quotidien de Sherlock. Il s'agenouilla et parla à l'oreille de son ami

«Je serais bientôt de retour. Ne bouges pas.» Il commença à se relever pour partir, mais avant, il dit doucement, «Je suis désolé pour ce que j'ai dit, Sherlock.»

C'était un essai pathétique, il le savait, mais il le refera mieux plus tard. John attrapa sa veste, quitta le bâtiment, héla un taxi, et demanda au chauffeur de le conduire à son vieux cabinet médical.

Sherlock se réveillait et se rendormait sans cesse. Il eut l'étrange impression de sentir son pantalon glisser sur ses jambes et entendit les excuses de John, mais après cela, plus rien. Ses rêves étaient plein de couleurs vives, mais comme d'habitude, aucune scène précise, et quand il se réveilla, il découvrit le soleil en train de se lever.

Alors qu'il commençait à émerger, la douleur cuisante se refit sentir dans sa cuisse, il regarda vers le bas et vit une ligne de sang salir des bandages propres. John s'était occupé de lui, comme dans ses rêves les plus improbables, Sherlock se sentit soudainement en sécurité, enfin il le supposait, c'était une émotion qu'il n'avait jamais vraiment ressentie auparavant.

Il y eut un mouvement derrière la porte, et Sherlock se sentit soulagé en comprenant que son ami ne l'avait pas abandonné. Il entendit un cliquetis de tasses sur le bois, signe que John allait venir faire une visite à son patient.

«Bonjour, Sherlock. Comment va ta jambe?» dit-il en posant une tasse près de son colocataire. Il avait l'air penaud mais vraiment inquiet.

Sherlock sourit, «Une agonie.»

John sourit en retour, «Bienvenue dans le monde des vivants.»

Sherlock observa à nouveau le visage de John et ne trouva cette fois, que trois émotions. La fatigue, la culpabilité et le soulagement. Bien, il pouvait aisément vivre avec celles là. Il toussa, plus pour créer un effet, que par réelle nécessité et dit ce qu'il pensait devoir dire.

«Je suis désolé, John.»

«Pas besoin, camarade. J'ai été un idiot. J'étais fatigué. Chaque mot. Est-ce que tu as, hum... lu ma lettre?»

Sherlock regarda sa main, et vit le papier blanc cassé froissé entre ses doigts. Il secoua la tête.

«Ne le fais pas alors. Y'a plus besoin maintenant.» dit John.

Il enleva la lettre des longs doigts qui la tenait, et la fourra dans sa poche.

«Bon, maintenant, voilà le mauvais passage. Ta coupure doit être recousue et bien que je me sois arrangé pour entrer par effraction dans le cabinet de chirurgie la nuit dernière, et y voler tout ce que j'avais besoin, on s'occupe en général des blessures mineures, celles pour lesquelles on a pas besoin d'utiliser un anesthésiant. Du coup, il n'y avait pas d'anesthésiant à voler. Donc ça risque de faire un peu mal.»

Sherlock acquiesça, «Bien, je grimacerais mais supporterait. Fais juste ça proprement, John.»

John approuva avec un sourire. «Je ferais de mon mieux. J'ai trouvé des médicaments assez forts contre la douleur et, évidemment, préparé du thé.»

Sherlock prit les comprimés de la main de John, et les avala à sec. Il sirota son breuvage, et, à son grand déplaisir, se sentit mieux. Le thé n'avait aucune vertue médicale, cela ne devrait donc avoir aucun effet sur lui, mais la sensation de confort que cela lui procurait était indéniable et Sherlock lui en était malgré tout, vraiment reconnaissant.

«Tu es bien plus courageux que la majorité de mes patients. Je vais aller chercher le kit maintenant. Mets toi... hum... autant à l'aise que tu le peux.»

John regarda difficilement les jambes nues de Sherlock. Il était docteur et donc avait vu des centaines de jambes et même parfois, des endroits bien plus intimes, mais vu que ces jambes appartenait à Sherlock, la situation était différente. Ce ne devrait pas l'être, et pourtant, cela l'était, et John ne pouvait s'empêcher de se demander pourquoi. Il sortit précipitamment de la pièce avant de passer pour un imbécile, laissant Sherlock sourire, seul, de l'inconfort de son ami.

Sherlock grogna contre la douleur que lui causait sa blessure. D'abord, il tenta de se distraire en s'évadant dans son palais mental et en se remémorant des informations qui lui étaient, pour le moment, totalement inutiles. Par exemple, il tenta de se rappeler toutes les baies empoisonnées qu'il avait déjà rencontrées. Leur couleur, leur taille, l'endroit où on pouvait les trouver, dans quelles affaires il les avait vues, de quelle manière elles causent une mort douloureuse, mais ce sentier ne faisait que le ramener à sentir sa propre agonie, il arrêta donc d'essayer de se distraire et à la place, il décida d'observer John travailler.

Véritablement surpris, Sherlock réalisa que les doigts si durs de John étaient aussi doux et agiles, pendant que ce dernier fermait chaque suture. John était tellement concentré sur sa tâche, qu'il ne remarqua pas le regard brillant de Sherlock, l'observer en détail.

L'opération finie, le poids sur le lit se déplaça, puisque John bougea de façon à se retrouver assis à l'opposé de lui, les jambes en avant, parallèles aux siennes. Silence. Sherlock savait que la tête de John devait être remplie de questions, la plus dure à poser étant «Pourquoi?», mais John ne dit rien. Sherlock voudrait lui répondre, tandis que John voudrait et devrait connaître la vérité, mais pour l'instant, il préférait être égoiste et juste se réjouir d'être chez lui.

Il y avait tellement de choses que John voulait dire. Il était malade de tout enfermer à l'intérieur de lui; il sentait qu'il pourrait éclater à cause de toutes ses émotions. Il voulait dire à Sherlock à quel point il avait été perdu sans lui, comment le monde arrivait à supporter alors que lui en était incapable, que visiter sa tombe lui ôtait progressivement la vie, mais il n'avait pas le talent nécessaire pour formuler toutes ses idées correctement, alors il laissa le silence remplir la pièce.

John pouvait sentir le regard de Sherlock sur lui, le scanner, et bien qu'il savait qu'il ne devait jamais essayer de comprendre le fonctionnement de ce grand cerveau, il ne pouvait s'empêcher de se demander ce que voyait ces deux grands yeux clairs. Qui était-il pour Sherlock? Il était son ami, il l'avait déjà appelé comme cela, mais John ignorait ce que cela signifiait exactement pour lui. Si il pouvait juste avoir un aperçu, un fragment de ce que pensait cet homme, alors peut être, mais vraiment peut être, le soldat pourrait s'ouvrir, et enfin lui dire ce qu'il ressent. Il ne pouvait pas le faire maintenant, ce n'était pas le bon moment. Il flottait dans la pièce un certain malaise. C'était l'une des choses qu'ils n'abordaient jamais.

Il était fatigué d'être assis ainsi, à fixer ses genoux, alors il osa regarder devant lui et croisa ces iris d'un bleu vif. Ils le renvoyèrent à ce moment qui était tellement ancré dans sa mémoire, qu'il pouvait presque sentir la brûlure que cela avait laissé.

Son corps palpitait de la terreur qui l'avait poussé à s'agenouiller et à s'écrouler sur le trottoir aux côtés de ces mêmes yeux, croyant que le propriétaire de ces derniers était parti pour toujours. Il se souvint de l'envie qui l'avait alors submergé, de tenir ce corps chancelant, de lui crier d'être en vie, il voulait serrer ce stupide, merveilleux homme dans ses bras, mais c'était bien trop tard, et la foule le tirait vers elle, l'arrachant des bras de son ami. Il ne pouvait même pas le toucher, et lui dire au revoir.

C'était leur manière de communication, les mains. Ces doigts élégants s'étaient entrelacés avec les siens, et l'avaient entraînés dans une course-poursuite, ils se reposèrent sur son épaule, brièvement, et attrapèrent son visage, l'amenant assez près pour qu'il puisse regarder son compagnon dans les yeux. Ce contact si intime, leurs vaines tentatives de se montrer qu'ils signifient quelque chose l'un pour l'autre, le vide entre ces deux hommes se refermant peu à peu lorsqu'ils prononcent, doucement, «je t'apprécies.»

Déjà, en regardant Sherlock assis en face de lui, il pensa avoir imaginer tout cela. Peut-être que Sherlock avait juste vu ses mains comme un élément nécessaire pour poursuivre son chemin, pour faire courir John plus vite, et pour attirer son attention. John n'était plus sûr. C'est pour cela que John avait écrit cette lettre, aussi maladroite qu'elle soit, parce que tracer ces mots lui faisait sentir que, finalement, il utilisait ses propres mains pour dire ce qu'il avait à dire. Il avait besoin de savoir où ils en étaient.

Cependant, après avoir eu un temps de réflexion, il avait récupéré la lettre. Il était terrifié que Sherlock se moque de lui, se moque de ses tentatives d'être sentimental et les remarques blessantes de Sherlock avaient une manière bien particulière de démasquer les plus grandes insécurités de John et de les ridiculiser. Sa peur de perdre ce qu'ils partageaient, la tranquillité qu'ils avaient retrouvé, qu'elle soit uniquement de façade ou non, le saisit et le rendit lâche. Tout ce qu'il voulait dire retourna dans la bouteille de laquelle ses pensées s'étaient échappées, et cette dernière fut fermement scellée.

La chambre était désormais remplie d'un lourd silence, et, sans le briser, John quitta la pièce. Juste avant de sortir, il s'arrêta à côté de la silhouette assise sur le lit, et glissa délicatement sa main dans celle de son ami, paume contre paume, et la pressa tendrement. Sa main traduisait ce qu'il n'avait jamais pu dire.