5.

Sherlock ne laisse jamais personne avoir des secrets, alors quand John lui a pris la lettre des mains, il n'a fait que le rendre plus curieux sur son contenu. Peu importe combien ce qui était écrit était horrible à lire. Bien qu'il n'aime pas forcer John à sortir de la pièce, comme il venait le faire, en ignorant tout simplement sa présence, c'était nécessaire à son plan que John parte. Oui, évidemment, Sherlock avait un plan.

Il n'était pas sûr de savoir comment interpréter le geste que John a fait avant son départ, leurs mains entrelacées, cela ne correspondait pas aux deux aspects de la personnalité de John, dont Sherlock avait été témoin aujourd'hui. C'était à la fois surprenant et plutôt magnifiquement étrange, comme geste. Il choisit de l'ignorer pour le moment, le rangea avec tous ces autres moments qui n'étaient pas particulièrement utiles, mais qu'il ne voulait pas perdre.

Après quelques minutes de contemplation, Sherlock suivit son ami silencieusement, comme il avait prévu de faire dès le début. Il savait comment se déplacer sans être entendu, et même sa récente blessure n'avait pas affecté ce talent. La silhouette de John était placée devant la fenêtre, le dos tourné à lui. Parfait. Un sourire sournois se dessina sur le visage du détective. Oh John, tu n'as pas vu ça venir. Sherlock glissa jusqu'à se retrouver à exactement une longueur de bras de John, jusqu'à ce qu'il puisse réussir à prendre le papier de la poche de son ami, mais en restant assez loin pour repousser toute attaque potentielle. C'était presque déloyal. Presque.

John avait fait preuve d'un effort courageux; il avait vite réagi, mais son esprit étant occupé par beaucoup d'autres choses, il n'avait pas été assez rapide. La main de John avait seulement pu frôler le poignet pendant que le grand homme s'éloignait rapidement de son emprise. Par conséquent, la lettre était maintenant entre les mains de son colocataire.

«Rends la moi, Sherlock.», dit-il, menaçant, tout en sachant que c'était inutile.

Sherlock grimaça.

«Viens et prends la.»

Pendant qu'il parlait, il leva élégamment son bras au dessus de sa tête, mettant la lettre hors de la portée de John, et prononçant ces mots avec une lueur si brillante dans les yeux, que John, une fois encore, s'arrêta net. Sherlock avait gagné. John n'essaya même pas de cacher sa déception. Alors, il avait choisi de se moquer de lui? John se sentit soudainement bien trop vieux et fatigué pour les jeux.

Sherlock regarda John lui tourner le dos, et pensa qu'il l'avait peut être énervé une fois de plus. Peut être pas énerver, agacé ou usé au point d'effacer le ressentiment et l'acceptation.

«Ecoute John, peu importe de quel nom tu m'insultes dans cette lettre, je ne t'en tiendrais pas rigueur. Si tu veux la reprendre ou même si tu ne voulais pas, c'est d'accord, mais je dois tout savoir.»

Il déplia le papier blanc.

«Je suis finalement plutôt curieux de ce que tu as écrit sur moi. Tu utilises toujours des épithètes plutôt colorés que j -»

Sherlock cessa de parler quand il vit que la lettre ne contenait pas ce à quoi il s'attendait. Utilisant l'expression de John quand il l'avait vu vivant comme un guide de ce qui se passait dans son esprit, il s'était attendu à un page de colère, et à un étalage d'insultes. Sherlock était assez habitué à celles-ci, mais il n'était, en revanche, pas habitué à ce qu'il lut dans les lignes fragiles de son ami solitaire.

Sherlock,

Cela fait quelque temps que je n'ai pas écrit. Ca me manque d'écrire sur nous et nos affaires; ma vie n'est rien sans ça. La vérité, c'est que ma vie n'est rien sans toi. Tu as été un enfoiré la plupart du temps, mais tu es mon ami, mon meilleur ami, et je veux que tu reviennes.

Je ne sais pas pourquoi tu as dû partir, mais je comprends que ce n'était pas ta faute. Je te connais toi et ton coeur, que tu clamais ne pas posséder, donc ta raison doit être bonne. Sherlock, tu m'as dit que c'était parce que tu étais un imposteur, mais je sais que ce n'est pas vrai. Je ne suis certainement pas aussi intelligent que toi, alors ça ne compte certainement pas, mais rien sur cette terre pourrait ne convaincre que tu es un menteur.

Je me tiens ici, écrivant cette lettre dans notre salon, en ayant l'air d'un crétin, parce que je pensais que tu pourrais revenir aujourd'hui et j'espérais que tu serais ici, à m'attendre. Je pensais qu'assez de temps avait passé, et tu me manques, énormément. Tu peux résoudre n'importe quel problème, même ta propre mort, et je comprends que je dois être patient, et attendre que tu aies fini, peu importe ce que tu fais, mais je ne sais pas combien de temps je peux rester encore ici, gelé dans le temps comme ça. Ce qu'il y a, camarade, c'est que c'est très dur d'être ici sans toi, à me dire que tu es mort.

Donc, si tu lis cette lettre, viens et retrouve moi, on pourra tout recommencer, je te le promets. Même si il faut que l'on reste discrets, et qu'on ne soit pas des détectives pendant quelques temps, c'est d'accord, je peux ne pas courir partout à travers les rues, si tu me reviens. Je crois en toi, Sherlock Holmes, je l'ai toujours fait, et je sais que tu es vivant.

Une des dernières choses que tu m'aies dite est que tu étais désolé, et je ne peux pas supporter l'idée que tu sois quelque part, dehors, en train d'espérer que je ne te hais pas. J'ai écrit cette lettre pour te dire que je te pardonnes. J'attends toujours que tu rentres à la maison, et j'attendrais jusqu'à ce que tu le fasses.

Ton ami fidèle pour toujours,

John Watson

«Ne dis rien s'il te plaît..», doucement, mais suffisamment fort pour que l'autre homme entende.

Sherlock fit un pas devant lui, et s'arrêta, incertain du chemin à suivre. Il trouva cela étrange mais il ne pouvait pas décrypter cette lettre. Il avait supposé pouvoir faire face à la colère, au ressentiment, à la méfiance, il pouvait gérer tout cela, mais l'émotion présente dans cette lettre n'était pas facile à définir. L'affection était quelque chose que les gens ne ressentent pas pour Sherlock Holmes. Ils le supportaient, s'émerveillaient quelque fois à son sujet, le méprisaient la plupart du temps, et à l'occasion, le convoitaient, mais quand le choix leur était donné, ils ne s'intéressaient pas le moins du monde à lui. Pourtant, il y avait ici un homme, intelligent et brave, qui l'était.

Sherlock avait toujours supposé que John restait avec lui seulement pour les frissons de la chasse, pour les affaires à résoudre, et bien qu'il devait le regretter maintenant, pour la gloire. Maintenant, il comprenait que la camaraderie de son ami, qui était restée intacte pendant son absence, n'était dûe qu'à une seule chose : John appréciait la compagnie de Sherlock.

Oui, il savait qu'ils étaient amis, et qu'ils se considéraient l'un et l'autre comme tel, mais, n'ayant aucune expérience dans ce domaine, il ne savait pas vraiment ce que cela signifiait. Pourquoi quelqu'un voudrait être près de lui, si la personne en question n'y gagnait aucun avantage? Il était malin, c'est évident, mais cela n'apporte aucune bénéfice aux gens qu'ils l'entourent, excepté qu'ils ne sont plus ignorants au bout de quelque temps, mais même sur ce point, John était différent. Il était lui même intelligent, et en plus, avait rendu Sherlock encore plus rapide, plus, brillant, et meilleur. Il s'était souvent demandé comment cela se faisait-il. Pourquoi?

C'était l'une de ces rares fois où Sherlock réalisait que quelque chose lui échappait. Il n'arrivait pas à comprendre John Watson.

Qu'est ce qui lui avait pris d'écrire cette satanée lettre? Si il avait mieux connu Sherlock, il aurait plutôt écrit quelque chose de court, de détaché, une phrase simple à la Irène Adler comme :

Si tu es vivant, contacte moi. - JW.

Il imagina la réalité alternative où il aurait agit comme cela : lui et Sherlock rigolant, prétendant que rien n'était arrivé, et gardant tout, bien enfermé. Peut être que c'était une échappatoire, peut être que ce n'était pas une solution, mais au moins, ils ne seraient pas bloqués, entourés de non-dits.

L'envie de fuir, de se retourner et de sortir de l'appartement remplissait John, il ne pouvait pas supporter de regarder l'homme derrière lui, ne serait-ce qu'une seconde. Soudainement, John réalisa à quel point Sherlock s'était rapproché de lui. Il pouvait sentir son maigre visage près de son épaule, et entendait sa calme et profonde respiration. Il n'y avait donc aucun échappatoire. Un soupir frémissant lui traversa la poitrine.

«On ne peut pas rester comme ça pour toujours, Sherlock.»

«Je ne partirais pas.»

«Alors laisse moi partir.»

«Non. Je ne bougerais pas, et toi non plus.»

«Super. Bien. On va donc juste rester ici, c'est ça?»

«John, je t'en prie.»

Il sentit les longs doigts de Sherlock lui toucher doucement le dos. Leur mains toujours entre eux. Est-ce qu'il cherchait de l'attention ou John? Sa paume glissa vers le haut jusqu'à être fermement posée sur son épaule et il sentit cette main le tenir étroitement. Il devra se tourner tôt ou tard. Pendant qu'il le faisait, Sherlock sourit.

«Ne te moque pas de moi. Ne me prends pas en pitié.»

«Je ne le fais. Je ne me moque pas de toi. Comme toujours, tu vois, mais tu n'observes pas.»

John regarda en arrière. Qu'est ce qu'il allait faire?

«En me voyant lire ta lettre, tu as déduit, en utilisant des vieux faits comme aide, que je trouverais ça drôle, et éventuellement un peu offensant envers ma nature de psychopathe, correct?»

John acquiesça à contre coeur. Sherlock le haïssait peut être maintenant. John l'avait laissé tomber, mais certainement pas autant qu'il le pensait. Sherlock devait être oh tellement déçu. Il ne pouvait pas le supporter.

«Puis, je t'ai souri et tu as pensé que je t'ai trouvé, quoi, ridicule?»

«Oui. Oui, en plein dans la cible, encore une fois, bien joué.»

«Non, John. Non. Tu as faux. Je ne peux pas te blâmer puisque je n'étais pas sûr moi même de comment réagir au départ. John... Je... Je ne suis pas très bon pour m'exprimer... De cette manière. C'est juste, qu'en lisant cette lettre j'ai réalisé que je me mentais, je ne sais pas pourquoi je me suis caché de la réalité, ça... Bien... Peu importe, ce que je veux dire c'est que, c'est terrible, tu m'as manqué aussi et tu dois le savoir.»

John n'arrivait pas à comprendre comment ils avaient pu se méprendre l'un et l'autre à ce point. John ne haïssait pas Sherlock, et c'était réciproque. Cette révélation était trop énorme pour que John puisse l'avaler. Il avait manqué à Sherlock Holmes, le génie, le sociopathe, le détective qui travaille seul, l'homme sans coeur! C'était impossible. Il rencontra les yeux de l'homme qui le fixait et découvrit qu'ils étaient étrangement sauvages et à la recherche de réconfort. Tout comme son colocataire, il était terrifié d'admettre ce qu'il ressentait, et le simple fait qu'il ressentait cela.

Les deux hommes se fixèrent brièvement, et soudain, John se rapprocha de son ami, il ne sait pas pourquoi il a fait cela, il se sentit contraint de le faire. De longs et minces bras s'entourèrent autour de ses épaules, et il sentit ses propres membres faire de même, se glissant lentement autour de la fine taille du grand homme. Ils restèrent dans cette étrange, nouvelle étreinte avec la joue de John fermement appuyé contre l'épaule de Sherlock. Ils pourraient être embarrassés, se sentir stupides, mais ce n'était pas le cas. Ils se sentaient bien. Il y eut un moment de totale et mutuelle satisfaction, puis Sherlock parla à nouveau.

«Je dois te remercier, John.»

«Pourquoi?»

«Pour être si infiniment stupide.»

«Oh. Et bien, de rien, c'est facile pour moi, tu sais.» chuchota sarcastiquement John à son ami.

Il entendit un petit rire derrière lui pendant que Sherlock le repoussait et le regarda de haut, toujours entouré par ses bras.

«Je voulais te remercier d'être assez stupide pour garder foi en moi, même quand toutes les preuves sont réunies pour démontrer que j'étais un fraudeur. Je pense que c'est mieux que rien.»

«Ce n'était pas de la stupidité, c'était de la croyance. Je crois en toi.»

«Je préférerais que tu ne le fasses pas. Non, c'est faux. Ce serait plus simple si tu ne le faisais pas, mais je suis heureux que tu le fasses. Tu dois savoir que ta foi, ton amitié étaient les raisons que Moriarty utilisait pour avoir de l'influence sur moi. Si je n'avais personne, il n'aurait pas d'emprise sur moi, ma propre mortalité ne m'importe pas tant que ça, mais avec toi dans ma vie, j'ai quelqu'un sur qui m'appuyer. Tu peux dire que tu étais presque la raison de ma mort.

En entendant ces mots prononcés si librement, John ne put s'empêcher de repenser aux moments de l'année passée où il avait envisagé ce moment sans pouvoir, toutefois, se reposer dessus. Ce n'était que des brèves pensées qui disparaissaient dès que John décidait de les supprimer, mais qui étaient là malgré tout.

«Je pourrais dire la même chose pour toi.»

Les yeux de Sherlock reflétèrent brièvement de la tristesse lorsque les mots de John brisèrent le pont-levis de son esprit et firent un impact dans un endroit bien plus profond. Sherlock parla solennellement et presque sévèrement, en laissant ses mains retomber.

«Il y a de meilleures raisons pour lesquelles mourir.»

«Oh, non, je n'en suis pas sûr.»

John fixa les yeux clairs et féroces qui lui faisaient face et espéra qu'il avait compris que si il y avait une chose dans ce monde pour laquelle on pouvait mourir, c'était lui, Sherlock.

Sherlock commençait à en avoir marre de cette discussion bien trop sérieuse; il voulait recommencer à parler avec John comme ils le faisaient auparavant. Les taquineries, pouvoir montrer son esprit rapide et ingénieux. Il adorait ça, s'en délectait et n'attendait que ça, la fausse expression d'énervement de John quand Sherlock dépassait la ligne.

Il vit John le fixer et il sentit une vague de chaleur le submerger, les picotements des sentiments parcourir son corps, clignoter autour de son coeur. Son coeur. Quelle drôle chose. Il en a probablement un, après tout.

Un sourire vacillant se dessina sur le visage de Sherlock. Il avait comme but de refaire sourire John. Il marqua une pause et puis, parla.

«Maintenant John, j'ai quelque chose de pressant à te demander, quelque chose qui doit m'être expliqué et confirmé.»

Il observa le regard de confusion apparaître sur le visage de son colocataire.

«J'ai remarqué que, plus tôt, pendant que j'étais complétement inconscient, un événement très important et légèrement inquiétant s'est produit, et je dois donc maintenant demander si c'est bien arrivé.»

Il marqua une pause et regarda son ami attentivement avant de parler de nouveau.

«John Watson, as-tu enlevé mon pantalon?»

John rougit furieusement. Sherlock tenta de se contenir, mais il ressentait à l'intérieur cette sensation de vertige qui accompagne habituellement ses rires.

«Par ailleurs, est-ce qu'on vient juste d'échanger un «calin»?»

«La ferme...»

John avait maintenant détourné son regard. Sherlock adorait ça. C'était de la cruauté inoffensive et, plus important, une façon de rendre les choses moins compliquées. Rire de ses émotions semblait être la seule manière de faire face.

«Oh, et pour finir, juste pour être sûr, est-ce que je viens bien de recevoir ma toute première lettre d'amour?»

«Oh mon dieu...»

Sherlock capta le regard de John, et ne put empêcher le sourire qui se propageait sur son visage.

«Imagine le scandale que cela aurait fait, si Lestrade était entré pendant que l'on s'enlaçait, alors que je ne porte pas de pantalon.»

John ne put s'empêcher de sourire en s'imaginant la scène. Pas seulement parce que l'image était magnifique, mais aussi parce que Sherlock avait dit ouvertement qu'il l'avait enlaçé. Cela lui faisait chaud au coeur et le réconfortait et cela aurait toujours dû être ainsi. Ses larges yeux rencontrèrent ceux de son ami et Sherlock semblait acquiescer intérieurement, comme pour dire «Je vois que tu avais besoin de sourire de nouveau.»

«Je t'ai cherché pendant tout ce temps. Je tiens à ce que tu le saches.»

«Je le sais.»

«Bien.» Sherlock se parlait plus à lui même qu'autre chose. «Bien.»

«Et donc maintenant? Qu'est ce qui se passe?»

«Bien que je ne sois pas contre la nudité, je pense à aller mettre un pantalon propre. Tu devrais faire ce que tu veux, mais je propose que tu fasses du thé.»

John approuva. C'était une idée parfaite. Il allait leur faire du thé à tous les deux. Du thé pour deux à nouveau. Peut être même sortir des gâteaux, si il y en avait. Les gâteaux étaient propices aux célébrations, mais il n'y avait pas eu grand chose à célébrer dernièrement, mais c'était le cas aujourd'hui, alors John sortirait pour en acheter, et Sherlock les mangerait. Il ne pouvait pas regarder le corps squelettique de son ami un instant de plus.

Sherlock sortit de sa chambre, totalement rhabillé, et le fixa intensément comme pour demander pourquoi la bouilloire n'était pas sur le feu. John ne put s'empêcher de rouler des yeux.

Tout n'était pas soudainement revenu en ordre. Il savait que des moments de l'année passée reviendraient le consumer, mais il avait depuis longtemps appris à vivre dans le présent, et il vivra dans celui ci, heureux à jamais. Il ne savait pas ce qui se passerait ensuite, mais c'était justement ce qui était excitant. Avec Sherlock autour de lui, tout était possible, et il comprenait mieux que n'importe quoi que, peu importe combien de temps leur association vivra, c'était le seul et unique endroit où John doit se trouver.

Holmes et son Watson, ou bien était-ce John et son Sherlock, il n'en était pas sûr; les lignes bavaient certainement, les confondant tous deux. Ensemble, pas pour toujours, mais indéfiniment. John pouvait vivre avec cela. Il vivrait avec cela, avec son ami, jusqu'à ce qu'il ne vive plus du tout.

The... EEEEEEEEEEND!