X-Factor

Note de l'auteur : Je me suis un peu inspirée de l'œuvre de Lewis Carroll pour les deux protagonistes féminins. J'espère qu'ils vous plairont. ^^

Remerciements : Merci à fidjet qui à pardonné mon envolée lyrique de la fin et à Gentiane94 qui m'a aidé à clarifier certains points peu clairs de la mutation.

Bonne lecture !


Chapitre 22 : De l'autre côté du miroir

La plupart du temps, il y avait une explication tout à fait rationnelle et scientifique aux mutations. Qu'elles agissent sur le physique, sur les éléments, sur d'autres personnes, que leurs causes soient évidentes ou dissimulées, elles finissaient presque toujours par pouvoir être explicitées par qui prenait le temps de les étudier. Mais dans le cas de la mutation d'Alice Shard, Charles n'arrivait même pas à entrevoir ne serait-ce qu'un début de résolution. Et devant le mystère qu'elle présentait, il n'était pas vraiment sûr d'avoir envie de savoir.

Comme à son habitude, il avait reçu l'enfant dans son bureau. Elle était entrée accompagnée de sa sœur aînée, Isabella – qui apparemment n'était pas une mutante elle-même – car leurs parents n'avaient pas pu se libérer pour la conduire à l'Institut. Âgée de neuf ans, Alice était atteinte d'une pathologie rare qui avait calcifié les articulations de ses genoux et l'empêchait de se mouvoir sans béquille. En la voyant, Charles eut un pincement au cœur en songeant aux quelques années qu'il avait passées en fauteuil roulant, avant l'intervention d'Elisabeth Dorchester, et de l'impuissance qu'il avait ressentie au quotidien en ce temps là. Le fait qu'une enfant souffre de problèmes similaires lui était insupportable.

Heureusement, Alice elle-même ne semblait pas s'en préoccuper autant, si l'on en jugeait par son sourire avenant et la rapidité à laquelle elle se déplaçait sur ses béquilles. Avec ses longs cheveux blonds à peine coiffés, ses grands yeux bleus pétillants et curieux, ses tâches de rousseur, ses fossettes et l'énergie qu'elle semblait irradier, on aurait dit un farfadet échappé d'une forêt enchantée. À l'inverse sa sœur, d'au moins dix ans son aînée, était une jeune femme au teint laiteux, aux cheveux sombres et à l'air profondément doux. Elle portait sur sa cadette un regard aimant et Charles n'aurait pas eu besoin d'être un télépathe pour percevoir le lien profond qui les unissait.

Il avait fait asseoir les deux sœurs face à lui, de l'autre côté de son bureau, et l'entretien avait commencé par des questions d'usage destinées à cerner un peu la future élève et à la mettre en confiance. Alice répondait poliment – sa bonne éducation était visible – et laissait parfois la parole à sa sœur pour les points plus techniques. Au bout de quelques minutes, le regard de Charles fut attiré par un étrange phénomène qui se produisait derrière les sœurs Shard. Sur l'étagère de l'autre côté de la pièce, un livre venait de s'envoler pour s'ouvrir tout seul à hauteur d'homme, comme si quelqu'un le feuilletait. Se yeux se posèrent de nouveau sur les jeunes filles qui le fixaient avec un air mutin, les coins de la bouche légèrement relevés.

« Laissez-moi deviner, commença le télépathe, télékinésie ?

- Pas exactement, sourit l'aînée.

- Vous devriez vous retourner professeur, continua Alice d'un ton léger. »

Haussant un sourcil perplexe, Charles fit ce qui lui était suggéré et seule son image de vieil homme respectable l'empêcha alors de se lever d'un bon sous la surprise. Faisant pivoter son siège, il s'efforça de regarder alternativement et rapidement l'enfant assise dans une chaise de l'autre côté de son bureau, ses béquilles posées à ses côtés, et la figure qui se dessinait dans le miroir auquel il faisait habituellement dos.

Dans la glace, il pouvait clairement discerner son air abasourdi, Isabella les jambes croisées et les mains sur les genoux, mais également une Alice fièrement campée sur ses deux jambes près de l'étagère, le livre entre les mains et un air terriblement farceur sur le visage. Pour capter son attention, le reflet reposa alors l'ouvrage, qui produisit un son mat contre le bois du meuble et fit quelques pas dans la pièce avant de retourner s'asseoir. Devant les yeux ronds du professeur, la véritable Alice laissa échapper un rire franc et agita la main comme pour saluer son reflet.

Dans le miroir, celui-ci fit de même, comme revenu à sa fonction première, et Charles remarqua alors que contrairement à sa propre image et à celle d'Isabella, celle d'Alice ne semblait pas être inversée, puisque qu'elle avait également levé la main droite. Toujours confus, Charles essaya de comprendre comment l'enfant pouvait manipuler une représentation d'elle-même causée par des facteurs totalement extérieurs, comment celle-ci pouvait montrer le dos de l'enfant alors qu'elle faisait face au miroir et surtout comment la-dite représentation pouvait influer sur des objets existants véritablement. Peut-être était-ce un mélange entre illusion et télékinésie ? Peut-être...

« C'est étonnant n'est-ce pas ? l'interrompit la voix douce d'Isabella, le tirant de ses pensées.

- En effet, acquiesça Charles, même pour moi qui commence à avoir vu mon lot de mutation, c'est assez surprenant. Et tu peux interagir avec tout ce qui se trouve dans ce miroir ? demanda-t-il en s'adressant directement à Alice.

- C'est plus difficile avec les reflets d''êtres vivants, commença celle-ci, parce qu'ils résistent. »

Pour illustrer son propos, son reflet se leva d'un bond, enjamba la table en déplaçant au passage quelques papiers, et s'assit en tailleur en face du professeur qu'il effleura légèrement. Charles sentit sur son épaule un toucher fantomatique mais il eut beau y poser à son tour la main, il ne sentit que de l'air.

« Vous ne parviendrez pas à me toucher, dit calmement Alice, ce n'est qu'une image, je ne sais même pas comment j'arrive moi-même à entrer en contact avec d'autres objets.

- Comment perçois-tu ce...double ? s'enquit le télépathe en observant le reflet descendre du bureau pour en faire le tour.

- Je ne saurais pas l'expliquer, répondit l'enfant avec hésitation. C'est un peu comme une troisième main, je n'y fais pas vraiment attention, je lui demande de bouger et il le fait. Les contraintes ne sont pas les mêmes que dans le monde réel. Tout semble, comment dire, plus léger en quelque sorte. Comme s'il n'y avait pas d'épaisseur. Je peux y faire des choses qui me seraient impossibles ici.

- Que se passe-t-il quand tu sors du miroir ? souffla Charles, qui observait d'un air fasciné le reflet exécuter des figures de contorsion de plus en plus compliquées.

- Rien du tout, répliqua Alice d'un ton assuré, je ne peux pas sortir du cadre. En vérité, il n'y a rien au delà de la réflexion que je vois donc je ne peux pas le quitter. Vous pourriez avoir l'impression que mon reflet agit alors qu'il ne s'y trouve pas, mais je peux moi-même toujours me voir. Il faut que mon reflet existe avant que je puisse le manipuler. Désolée de vous décevoir professeur, mais je ne suis pas, à l'instar de mon homonyme, capable d'aller au delà du miroir, conclut-elle avec un sourire énigmatique.

- Et quand il y en a plusieurs ?

- Pour l'instant je n'ai essayé qu'avec une ou deux glaces, répondit la mutante en haussant les épaules, mais je suppose que c'est comme pour la coordination des mains des musiciens, ça doit être une question d'entraînement.

- Ce qui est la raison pour laquelle nous sommes ici monsieur Xavier, reprit Isabelle qui s'était faite discrète. Nous avons beaucoup entendu parler de l'Institut et nous sommes sûrs qu'Alice y serait très heureuse et pourrait y développer son plein potentiel.

- Ça ne fait aucun doute », conclut Charles en hochant la tête.

Il jeta un dernier regard au reflet d'Alice, qui tournait sur lui-même en riant aux éclats sans un bruit, avant de se retourner définitivement vers les deux sœurs. Inscrire un nouvel élève était une affaire sérieuse qui n'admettait pas de distraction.

o0o

Comme l'avait prédit Isabella, Alice ne tarda pas à se faire une place au manoir. Pour la première fois de sa vie, personne n'était gêné en la voyant ou ne la regardait avec pitié parce qu'elle avait du mal à marcher. Si l'habit ne faisait parfois pas le moine ailleurs, ici tous savaient que se fier à l'apparence d'un mutant pour juger de ce qu'il était à l'intérieur ou de ce dont il était capable était un très mauvais calcul. Ainsi, Alice ne tarda pas à se faire des amis qui comprirent rapidement que ce qu'elle perdait en mobilité, elle le compensait dix fois en optimisme et en curiosité. La sienne semblait sans limite et chaque occasion était pour elle bonne pour apprendre quelque chose de nouveau. Et le temps qu'elle ne passait pas à explorer le monde, elle le passait à s'explorer elle-même, tâchant de connaître sa mutation dans les moindres détails.

Au fil des mois et des années, elle apprit à exploiter toutes les surfaces qui s'offraient à elle. Elle se fit géante, naine, multiple. Après avoir évolué dans les miroirs comme s'ils étaient de véritables mondes en trois dimensions, elle revint à ce qu'ils étaient réellement, à savoir de simples images unidimensionnelles. Et dans les miroirs convexes, appelés aussi miroirs œil de sorcière, elle réussit en se mettant au premier plan à saisir dans une seule main une armoire qui se trouvait derrière elle et dont le reflet était réduit à la taille d'un timbre. Et on put alors voir la véritable armoire s'élever réellement dans les airs sous le regard inquiet de son propriétaire.

Par la suite, Alice s'évertua surtout à pouvoir maîtriser simultanément le plus de reflets possibles. Dans ce but, elle passa de plus en plus de temps dans une des salles du rez-de-chaussée qui avait en son temps servi de salle de danse et qui conservait encore toutes ses glaces. Elle commença par considérer que chaque reflet était l'émanation d'un même « membre fantôme » et elle fit accomplir le même mouvement à deux, trois, cinq, dix d'entre eux. D'abord simples, les mouvements se firent de plus en plus recherchés. Comme elle l'avait imaginé des années plus tôt lors de son entretien, elle travailla comme une musicienne qui jouerait d'une main, puis de l'autre, battrait la mesure et les temps de ses deux pieds avant de chanter pour s'accompagner.

Et quand elle eut face à elle une armée d'images prête à obéir à ses ordres, elle entreprit de donner à chacun une âme. Petit à petit, telle une marionnettiste virtuose, elle apprit à manier ses reflets avec précision et doigté, presque avec élégance. Elle qui aurait tant voulu être danseuse, qui avait vu plus de représentations chorégraphiées à l'opéra que de films au cinéma, mais qui par un coup du sort était clouée au sol, se retrouva à seize ans avec le plus étrange et le plus fascinant des corps de ballet.

Choisissant de se renommer Coppélia, selon la tradition de l'Institut, comme la poupée qui prenait mystérieusement vie dans le ballet éponyme, elle entreprit de monter en musique de véritables scénettes. Parfois, elle conviait les autres habitants du manoir à venir la voir, en veillant à les mettre hors de portée des miroirs. Elle éteignait alors la lumière, s'asseyait au centre de la pièce en s'entourant de quelques bougies et elle lançait la musique. Un à un, ses reflets se mettaient en mouvement, comme animés d'une vie propre. Dans un silence uniquement troublé par les notes qui s'échappaient de l'enceinte, Coppélia semblait se démultiplier à l'infini, tournant, virevoltant, s'envolant, à demi-réelle, presque palpable.

Et alors Alice, la jeune fille toujours souriante qui semblait ne rien apprécier autant qu'une bonne bière en bonne compagnie et qui arborait ses béquilles comme d'autres des talons aiguilles, alors Alice avait l'impression de renaître. Elle ne l'avouerait sans doute jamais, mais c'était dans ces moments là, dans ces moments de grâce, quand elle fermait les yeux et qu'elle pouvait percevoir tous ces cœurs qui battaient à l'unisson du sien, qu'elle se sentait la plus vivante.


J'espère que ça vous a plu et à demain pour l'OS le plus absurde que j'ai jamais écrit de toute ma vie.