(Sortez vos mouchoirs...)


Seconde Partie: Son nom n'importe plus.


Je regarde ses larmes couler le long de son visage, tandis qu'elle caresse celui de l'homme qu'elle aimait. Ses yeux restent à moitié ouverts, du rouge lui a coulé d'un trou dans sa chemise. Il est blanc.

Je ressens les gouttes d'eau qui me caressent les joues encore plus fortement pour les souvenirs que la scène me remémore.

Il y a cinq ans, dans la huitième et dernière voiture du Belltree Express, après avoir forcé Ran à nous laisser la suivre en nous couvrant le nez et la bouche de mouchoirs mouillés, j'avais fini par me retrouver au devant de notre petit groupe. Les deux garçons tardaient un peu dans les toilettes du wagon précédent (ils avaient du mal à ne pas désintégrer le papier essuie-mains qui leur servaient de mouchoirs), et Ran s'était ralentie pour ramasser un téléphone portable à la coque blanche... Moi-même j'avais trouvé à terre un chapeau que je reconnaissais vaguement. La fenêtre du couloir étant brisée de façon à laisser sortir la majorité de la fumée, je fis le choix de ranger mon mouchoir afin de mieux ramasser le couvre-chef. Il était tombé près d'une porte entrouverte, d'où j'entendais le son de deux voix féminines...

Je restai immobile un temps afin d'écouter, les deux voix m'étant toutes aussi familière que le chapeau.

"Ne bouge pas!" Disait l'une. "J'essaie de te mettre un bandage pour arrêter le sang."

"Que..." Une toux sèche interrompit le début d'une phrase. La voix qui suivit semblait s'affaiblir. La personne avait du mal à respirer. Cela me prit un moment pour reconnaitre la voix qui m'avait semblée si forte de conviction la semaine précédente. "Que fais tu ici, de toute façon? Comment... m'as-tu reconnue?"

"Idiote..." Répondit la première voix tandis que je m'approchai doucement de l'ouverture. "N'est-ce pas toi qui m'as montrée cette petite souris que tu avais secourue de ton laboratoire? Tu ne t'es pas arrêtée aux rongeurs à ce que je vois..."

"Je..."

"Chut, ne parle pas... Ta... Ta blessure..."

Ce que je vis alors m'est resté dans la tête depuis, venant occasionnellement me réveiller en pleine nuit sous la forme de cauchemars... Je suis certaine de les voir encore longtemps.

C'était la nouvelle lycéenne de la classe de Ran, celle qui ressemblait à un garçon. Elle était agenouillée, reposant la tête d'une femme dont je n'avais fait la rencontre que la semaine précédente, et que j'avais tant souhaité revoir pour la remercier... Mais pas comme cela.

Sera Masumi avait les larmes aux yeux, tandis qu'elle caressait le visage de l'inconnue, après lui avoir mis le doigt sur les lèvres pour la faire taire. Cette dernière avait le visage pale, du sang lui coulant de la commissure des lèvres. Ses cheveux au teint auburn que j'avais tant admiré à la lumière des flammes lui faisaient une auréole d'ange, tandis qu'un cercle humide noircissait le tissu blanc que Sera tentait de lui maintenir serré autour du torse de sa seconde main. Notre angélique sauveuse était mourante. Je ne pus m'empêcher de laisser échapper un hoquet face au choc.

À la vue de ma présence, elle se raidit, ses yeux s'élargissant et son visage se blanchissant encore plus. Sera du se battre pour maintenir le bandage improvisé en place... L'invalidée fut prise d'une quinte de toux tandis qu'elle essayait de poser une simple question...

"... Pourquoi?"

"Sera!" Ran était arrivée. Je m'avançai doucement pour la laisser entrer et se mettre aux cotés de sa camarade de classe. "Que s'est-il passé?"

Se tournant vers moi, Ran prit un ton autoritaire que seul sait employer quelqu'un d'habituée à de telles situations.
"Ayumi, toi et les garçons, allez chercher mon père. Demandez aux conducteurs d'envoyer d'urgence un secouriste à la voiture huit, et si possible d'arrêter le train dés que possible." Sortant son propre appareil téléphonique, elle entra rapidement un numéro avant de toucher la touche appel. "Je vais essayer d'appeler une ambulance... Tenez bon."

Sortant de la pièce d'un pas hésitant sans pour autant quitter la scène des yeux, je m'arrêtai en entendant l'arrivée dans le couloir des garçons. D'une voix tremblante, je leur relayai les propos de Ran sans pour autant les rejoindre. Ils durent comprendre immédiatement à la vue de ma déconfiture la nature sérieuse de ma demande, et ne se firent pas prier. Ils détalèrent à pleine vitesse accomplir leur mission. Moi? Hésitante, je pris une longue inspiration pour me donner courage avant de me rapprocher de nouveau. Je ne voulais pas quitter la scène sans avoir remerciée cette étrangère. Quelque chose me disait que c'était mon unique opportunité.

Sous le regard vide de l'infortuné du jour, assis sur le siège un pistolet à la main et sa chemise déchirée, j'aidai du mieux que je pus mademoiselle Sera et Ran à panser la blessure de notre inconnue. Les morceaux de chemise dont s'était appropriée Sera n'étaient pas l'idéal, mais à force de tirer et d'ajuster sous les conseils des ambulanciers, nous sommes parvenues à empêcher la tache de grandir plus... Non sans tirer nombre de plaintes de notre patiente.

Il n'y avait plus qu'à attendre les secours. Les secours au téléphone avaient raccrochés en disant qu'ils allaient faire de leur mieux pour rejoindre le train à son arrêt possible le plus proche et faisaient tout leur possible pour en contacter le propriétaire. Entre temps on n'avait qu'à se serrer les dents et attendre que Mitsuhiko et Genta accomplissent leur mission. Nous étions assises toutes trois autour de la femme allongée, à la regarder se battre pour maintenir son souffle.

C'était mon opportunité.

"Madame?" Commençai-je. "Juste pour vous dire... Je... Nous... Nous voulions tous vous remercier... De nous avoir sauvés de ce feu la semaine dernière. Les garçons, Ai et moi..."

Je la vis tourner son visage vers moi, son regard affectant tout d'abord la surprise avant de s'adoucir, des larmes se formant aux coins de ses yeux. Malgré nos soins, elle n'avait vraiment pas l'air d'aller mieux, mais elle parvint à me donner un beau sourire.

"Non... Petite Ayumi, c'est moi qui vous remercie..." Répondit-elle d'une voix tremblotante. "Toi, Ran et Masumi aussi..."

Elle leva les yeux pour les inclure. Ran lui tenait la main tandis que Sera lui tenait la tête, elles aussi avaient du mal à garder des yeux secs.

"J'étais certaine... que j'allais mourir seule." Dit-elle d'une voix triste. Elle sera ses doigts autour de ceux de Ran lorsque cette dernière lui réitéra de ne pas dire de sottises. "Merci..."

Et, en fermant les yeux de façon à laisser couler ses larmes, la femme dont je ne connaissais toujours pas le nom continua dans un souffle que nous pouvions à peine entendre...

"Pardonnez-moi... Ran... Maman... Grande sœur..."

Son dernier mot, je suis bien certaine d'avoir été la seule à l'entendre tellement elle parlait doucement, même si je ne l'ai pas compris alors...

"Pardon... Kudo..."

La suite? Je ne m'en souviens pas trop... Je me souviens avoir fondue en larmes. Lorsqu'enfin les garçons, un conducteur, le détective Mouri et un docteur sont arrivés, Ran m'avait déjà prise dans ses bras. J'ai vaguement l'impression que Conan aussi était arrivé après coup l'air paniqué, puis choqué. Le reste? Il n'y en a pas, si ce n'est une bribe de conversation entre Ran et Sera.

"Tu la connaissais? C'était quoi son nom?"

"... Nous étions camarade de classe, aux États-Unis, il y a plus de cinq ans. Je crois que son nom n'importe plus, hélas..."

Une femme sans nom, morte sans raison, dans le train du Belltree Express...


Vermouth se tenait à la porte d'une des cabines abandonnées de la voiture numéro sept en écoutant de façon avide les propos des personnes y passant. Les grenades à fumée avaient étés découvertes, un conducteur prenant le soin d'ouvrir les fenêtres du couloir pour évacuer la fumée tandis qu'un autre tentait de les mettre dans un endroit de façon à ne pas enfumer plus le train. Les grenades allaient évacuer de la fumée encore pour cinq bonnes minutes.

Aucun signe de Bourbon... Et il ne répondait plus au téléphone. C'était mauvais. Par contre, il semblait avoir réussi dans sa mission: elle pouvait entendre parler d'une deuxième victime, une femme aux cheveux clairs. C'était intriguant, mais tant qu'elle ne pouvait pas voir le cadavre sans se mettre en avant, elle ne pouvait pas en être certaine. Elle avait encore l'option de faire exploser l'arrière du train, au risque de se mettre en danger, mais elle ne voulait pas le faire tant que certaines personnes n'étaient pas au devant.

Elle venait de voir le petit Conan, sa Silver Bullet, courir dans le mauvais sens. D'un soupir, elle ajusta son masque avant sortir de la cabine pour le suivre. Elle n'en eu pas l'occasion.

"Oh, mais c'est que ce style de maquillage m'est familier." Elle ressenti dans le bas de son dos la présence d'un barillet métallique. "Et si nous en discutions?"

Sentant qu'on la redirigeait vers la cabine dont elle venait de sortir, elle en profita pour jeter un regard meurtrier à celui qui osait l'intercepter ainsi. Elle leva légèrement les mains en signe de soumission tout en mémorisant l'apparence du jeune homme qui referma la porte derrière eux.

Il était visiblement jeune, en jean et t-shirt noir, avec une casquette lui cachant le haut du visage. A l'arrière elle pouvait apercevoir quelques pics de cheveux noirs peu entretenus. Dans sa main, il tenait un pistolet bien étrange: au métal clair, crosse customisé et bien large canon. Le sourire moqueur qu'il lui montrait lui semblait étrangement familier... Ou avait-elle vu un tel sourire, déjà?

"Pour avoir un masque aussi convaincant, tu as du apprendre directement du meilleur, à moins que ce ne soit un de ses élèves qui te l'ait mis? Un déguisement digne du grand magicien Kuroba Toichi, je n'ai rien à y redire."

Ah. Oui, c'était ca. Ce jeune homme avait le même sourire que Kuroba Toichi. Pourtant elle était certaine que ce dernier était mort depuis plusieurs années déjà. Vermouth n'était donc pas la seule à avoir reçu une deuxième jeunesse?

Voyant qu'elle s'obstinait dans le silence, le jeune homme fit disparaitre en un tour de main son arme, tel un prestidigitateur accompli. Il n'avait plus son sourire tandis qu'il l'observa. Après un court silence, il fit de nouveau entendre sa voix.

"Je me disais bien que quelque chose clochait sur ce train. Ce faux incendie, cette atmosphère étrange parmi les passagers..." Il sortit de sa poche un objet qu'elle reconnu d'un regard coléreux. "Ces bombes."

C'était l'une de celles que Vodka avait plantée d'avance dans le train, sur l'ordre prévisible de Gin. L'une des bombes plantées prés des roues de chaque voiture, et dont elle avait caché un grand nombre dans l'entrepôt au fond du train. Elle fronça des sourcils, essayant de comprendre où voulait en venir le jeune homme.

"Je n'ai pas pour habitude de me fier seulement à mon intuition mais... Quelque chose me dit que vous en savez long sur ces bombes... Et je vais faire en sorte qu'elles n'explosent pas."

C'était tout ce qu'il lui fallait savoir. D'un geste fluide, Vermouth sorti son revolver pour le pointer sur le jeune inconnu, seulement ce dernier l'avait devancée. Une explosion de fumée de couleur rosâtre le dissimulait déjà. Il ne fallu pas longtemps à Vermouth pour réaliser la nature du gaz qui venait de l'entourer, sa main s'affaiblissant tandis que ses paupières s'alourdissaient. Elle tenta de tirer, un coup, deux, mais les balles n'allèrent nulle part. Elle s'évanouit devant la vision d'un homme tout de blanc vêtu, au chapeau haut de forme et au monocle si reconnaissable.

Elle ne pouvait pas le voir, ni l'entendre, mais une fois le gaz dissipé, il retira son masque à gaz pour sortir un téléphone portable. D'une voix fort différente de celle qu'il venait d'utiliser, il se présenta comme étant le propriétaire du train à l'interlocuteur lui ayant répondu, avant d'aboyer des ordres.

Le train devait être arrêté à la prochaine station et évacué d'urgence. Il allait appeler des renforts pour les y rencontrer.

Kaitou Kid ne le savait pas alors, mais il s'était fait un nouvel ennemi mortel à la mémoire grande et au bras long...

Sherry était morte. Le Kid la remplacerait dans la liste noire de l'organisation.


Cela me prend quelques minutes de sanglots brisés avant que je ne parvienne à me calmer. Les larmes me coulent encore des yeux, mais je peux me lever, je peux me concentrer sur ce qu'il nous faut faire.

Ran, elle, semble figée. Je me rapproche. Je remarque qu'elle continue de regarder Shinichi d'un regard vide, la trace des larmes qu'elle a versées scintillant le long de ses joues. Elle n'arrive plus à pleurer tellement sa tristesse est grande...

Il est clair pour moi l'identité de la personne qui git à ses pieds, plus clair qu'il ne l'a jamais été...

Ci-git Shinichi Kudo, détective à la carrière lycéenne impeccable, avant qu'il ne disparaisse de la scène. Ci-git l'homme qui, dans la poche arrière de son pantalon, possède une paire de lunettes si distinctives que je ne peux m'empêcher de laisser de nouveaux couler plusieurs larmes bien chaudes.

Ci-git Conan Edogawa... Celui même qui était entré sous mes yeux dans une galerie vide avec l'apparence d'un jeune garçon de douze printemps, pour y finir dans la peau d'un homme vieux de vingt-deux.

Je ne comprends pas le comment, ni le pourquoi. Ma confusion se focalise sur la cause de son décès, le coupable d'un crime aux preuves évidentes, mais au mobile incompréhensible. Je regarde vers le mur, vers le cadavre d'une autre personne étant entrée dans le bâtiment avec un visage qui n'était pas le sien... Une personne que j'avais vu suivre Conan à l'intérieur, sans pour autant me poser de questions... Avant que je n'entende le coup de feu, grelot funèbre annonçant sa fin.

Une américaine, je pense, de façon détaché. Une américaine au profil connu, bien qu'elle ne soit pas apparue dans beaucoup de films récemment. Elle n'est plus aussi jolie qu'elle l'était au grand écran: une blessure bien laide lui fait office de tempe, ses longs cheveux châtains clairs sont tâchées de sang noir. Ce dernier recouvre aussi de façon magistrale le mur derrière elle, le coin d'une peinture, ainsi que le masque en latex à ses cotés. Elle tient encore dans sa main l'arme du crime, un Beretta, revolver automatique faisant souvent l'objet de trafic illégal entre la Russie et le Japon.

Son costume de policier chargé de surveiller l'une des venues soupçonnées d'être ciblée par Kid dans les dix prochaines heures me rappelle mes devoirs de collégienne à la réputation de fin limier. Je sors mon téléphone portable des poches de mon blouson marqué DB pour appeler les autorités.

Tandis que l'inspecteur Maigret et le détective Takagi nous interrogent sur ce que nous faisions dans le coin, comment on a su qu'il s'était passé quelque chose et nos théories sur la présence, je n'ai qu'une notion qui m'occupe la tête... Ce n'était que par chance que j'étais avec Ran dans le café opposé, à moitié pour voir si je pouvais voir le Kid visiter les lieux en incognito, a moitié pour demander à Ran des conseils en amour qui me sont maintenant d'aucune utilité, et d'autant plus embarrassants. Si seulement...

Mais qu'aurai-je pu faire, de toute façon? Que s'était-il donc passé entre ces quatre murs tandis que je sirotai, ignorante, un café glacé?


A suivre...