La légende de Pan

2 L'orphelinat des Garçons Perdus

Jane fit un détour par la librairie après l'école avec l'espoir de croiser le bel inconnu et lui rendre son livre par la même occasion. Mais il ne vint pas, alors elle dut se résoudre à rentrer chez elle, à contre cœur.

Sa vieille tante vivait dans un quartier résidentiel un peu à l'écart de la ville. La maison qu'elle occupait était reconnaissable entre toute, car c'était celle qui manquait le plus d'entretien. Sa peinture défraîchie et son jardin à l'abandon était d'une profonde tristesse. La jeune fille poussa le portillon qui émit un grincement strident et rentra dans la demeure. Une odeur de renfermée, mêlée à celle de la poussière, lui rappelait combien elle détestait cet endroit triste et morose.

Malgré cela, elle était parvenue à se bâtir un petit havre de paix. Bien que les murs de sa chambre soient couverts d'une horrible tapisserie à fleur jaunie par le temps, elle les avait recouverts de dessins fais par ses soins, qui lui permettaient de se plonger dans son petit monde. Elle balança son sac dans un coin, ôta ses chaussures, puis s'empara du livre de l'inconnu et se jeta à plat ventre sur son lit aux ressorts grinçant. Le visage de cet étranger était imprimé dans son esprit et son souvenir évoquait en elle toujours autant de confusion.

Elle ne comprenait pas cette sensation au creux de son estomac, mais se souvint que dans les romans qu'elle lisait, cela était décrit comme de l'amour. Seulement, Jane ne pouvait pas aimer quelqu'un dont elle ignorait tout. Ça ne lui était pas concevable. Elle n'était même pas sûre de pouvoir aimer tout court.

Non, pour elle, c'était autre chose, comme un sentiment oublié, enfouit au plus profond de son âme dont elle ne parvenait pas à se souvenir. Elle y avait pensé toute la journée, tâchant de mettre le doigt sur cette sensation en elle qui lui manquait. Seulement, ses tergiversions prirent fins lorsqu'elle entendit le bruit des talons de sa tutrice résonner dans l'escalier.

Jane devinait au son de ses pas qu'elle allait en prendre pour son grade. D'un geste vif, sa vieille tante ouvrit la porte et la fusilla de son regard d'acier. C'était une femme d'âge mûr, plutôt grande, les épaules et le visage carrés, avec des cheveux poivre et sel retenus en un chignon strict, lui conférant un air autoritaire.

« Sale petite ingrate ! rugit-elle folle de rage, le visage rougis par la colère. Tu n'es qu'une petite peste ! Tu pensais sérieusement que je n'allais pas en être informée, idiote ! »

Jane s'était figée en toisant sa tante, de ses yeux gris tacheté de mauve, avec intensité. Si elle avait horreur d'une chose, c'était bien qu'on lui crie dessus. Mais cela faisait dix ans qu'elle subissait ce cauchemar chaque jour.

L'adolescente serrait les dents, tandis que sa tutrice poursuivait l'éloge de tous les défauts dont sa nièce avait hérité. Cette dernière demeurait muette, sachant pertinemment qu'elle aggraverait son cas si elle osait riposter.

« Quand je vois que je t'ai élevé, donné un toit et que c'est ainsi que tu me remercies. Je me demande ce que j'attends pour ne pas t'envoyer dans une pension ! Tu n'es qu'une petite égoïste, mal élevée. Tu tiens bien ça de ta mère !

— C'est faux ! s'écria Jane, qui se couvrit ensuite la bouche de ses mains, consciente d'avoir commis un impair.

— Et tu oses me répondre, sale petite effrontée ! » poursuivit sa tante de plus belle, en s'approchant et en l'attrapant par les cheveux pour la forcer à se lever.

La jeune fille grimaça, mais se retint de gémir pour ne pas donner satisfaction à sa tutrice qu'elle lui faisait mal. Seulement, elle vit l'autre main de cette dernière se lever et s'abattre sur sa joue pour en laisser une marque rougeoyante. Seulement, Jane avait appris à encaisser les coups en silence.

Elle se mordait l'intérieur des joues et s'efforçait de fixer un point pour ne pas lui montrer toute la haine dans son regard qui fulminait.

« Je vais t'apprendre à tourner sept fois ta langues dans ta bouche avant de parler ! Je te préviens que si tu recommences encore une fois je n'hésiterais plus et se sera la pension ! »

Elle repoussa violemment l'adolescente qui s'effondra sur son lit et tourna les talons, puis partit en claquant la porte derrière elle. Jane s'empara de son oreiller et hurla à s'époumoner dedans pour évacuer le trop plein de colère et de haine qu'elle s'était retenue de lui balancer à la figure.

La pension. Elle aurait pu œuvrer pour y être envoyée depuis longtemps. Seulement, elle se doutait bien que sa vieille tante ne lui ferait pas le plaisir de la faire entrer dans un endroit calme et paisible, mais plutôt dans l'institut le plus infâme qu'elle trouverait.

Elle devait encore être patiente, à sa majorité elle serait libre de partir et alors elle pourrait enfin vivre. Cependant, l'idée de grandir ne l'enchantait guère. Elle avait peur que sa vie ne soit qu'une succession de malheur. Car jusqu'ici, on ne peut pas dire que la chance lui avait vraiment sourie. Mais, on raconte souvent que la roue tourne, après tout...

Après avoir évacuée le trop plein d'émotion, Jane se sentit un peu mieux. Le livre de l'inconnu était toujours posé à ses côtés et elle s'en empara curieuse.

" Tous les enfants excepté un, grandissent."

Lisait-elle dans sa tête. Au bout de quelques lignes, elle ressentit une étrange sensation, comme un sentiment de déjà-vu ou mieux encore, comme si un souvenir enfouit au plus profond de sa conscience cherchait à s'éveiller. Mais il était trop loin et trop ancien pour parvenir à remonter à la surface, alors il ne lui laissait qu'un vague à l'âme, une étrange nostalgie qui l'a rendait triste.

L'éternel question qu'elle se posait souvent lorsqu'elle ressentait ce chagrin était pourquoi ? Pourquoi cette vie, pourquoi cette souffrance et pourquoi n'y avait-il jamais personne pour lui donner des réponses ?

Elle finit par s'endormir, épuisée par une journée chargée en émotion. Son esprit s'envola pour celui des rêves. Comme Peter Pan, elle se voyait survoler les toits de Londres pour rendre visite à cette belle jeune fille prénommée Wendy. Son visage pouvait être associé à celui d'un ange, tant sa beauté était éblouissante. Une beauté innocente, dont les yeux bleus étaient remplis de rêves et d'aventures.

C'est pour cette raison que Peter venait lui rendre visite chaque soir. Wendy racontait des histoires à ses petits frères. Des contes de pirates et de héros courageux qui se battaient vaillamment. Le jeune garçon se plaisait à les écouter, tout en admirant la conteuse qu'il trouvait tellement différente de ses garçons perdus.

Mais lorsque Jane se pausa sur le rebord de la fenêtre, le ciel se chargea d'épais nuages sombres, suivit d'éclairs aveuglant qui lui firent perdre l'équilibre. La jeune fille chuta dans le vide et tomba lourdement sur un sol dur et froid. Une pluie torrentielle se mit à tomber et elle fut rapidement trempée jusqu'aux os. Tremblante de froid, elle parvient malgré tout à se redresser en réalisant qu'elle se trouvait dans Kensington Garden aux pieds de la statue du fameux Peter Pan.

Comment ai-je pu oublier cette histoire ? Songeait-elle.

Tous les enfants la connaissaient et pourtant, elle l'avait étrangement occulté, comme tous les souvenirs de son enfance.

Des pas résonnèrent tout près et Jane se figea, mortifiée. Une vague de frissons lui parcouru le corps, tandis que la silhouette d'un homme se dessinait dans l'obscurité. Un éclair zébra le ciel, éclairant furtivement son visage. Elle ne retint que son regard bleu myosotis qui lui glaça le sang.

La peur fut si intense, qu'elle la réveilla immédiatement. Le souffle coupé, elle se redressa dans son lit, le visage couvert de sueur. Les rayons de lunes éclairaient sa chambre et les contours familiers de la pièce finirent par la rassurer. Ce n'était qu'un mauvais rêve et pourtant, le sentiment de s'être enfoncée dans un coin reculé de son subconscient l'empêchait de se rendormir paisiblement.

Jane avait regardé le ciel évolué à mesure que les heures défilaient, jusqu'à ce que les premiers rayons de soleil fassent leur apparition. Elle n'était pas parvenue à retrouver le sommeil, bien trop effrayée à l'idée de se retrouver à nouveau face à se regard tourmenté. Elle se leva lorsqu'il fut temps pour elle de se préparer pour l'école. Cette fois, elle était tellement en avance qu'elle ne risquerait pas les remontrances de sa tante qui dormait toujours.

Elle en profita pour dérober une pomme et quelques gâteaux secs à la cuisine en guise de petit déjeuner. Normalement, sa tante rationnait tous les aliments et ne lui donnait que le stricte nécessaire à sa survie. Elle prétendait que les temps étaient durs et qu'il fallait se serrer la ceinture. Seulement, Jane était si maigre qu'elle avait dû faire un trou supplémentaire à celle-ci pour qu'elle puisse tenir. Heureusement que la cantine de l'école lui permettait de combler un peu ses carences.

Lorsqu'elle arriva dans l'enceinte du collège, les élèves la dévisagèrent comme s'ils la découvraient pour la première fois, surpris de la voir aussi ponctuelle. Mais Jane les ignorait, comme elle avait appris à le faire et se rendit directement devant l'entrée du bâtiment, en attendant que leur professeur les fasse entrer.

Même si pour une fois elle était à l'heure, cela ne changea guère ses habitudes de s'asseoir au fond de la classe près des fenêtres et de sortir son carnet de croquis. Elle revoyait encore ce regard inquiétant qui avait surgit dans son rêve et se mit à le dessiner. Quelque chose d'effrayant et d'intrigant la captivait dans ces yeux. Elle n'aurait su dire pourquoi ils l'attiraient, autant qu'ils lui donnaient des frissons.

Elle tourna une nouvelle page et cette fois, fit le croquis du visage du bel inconnu. Son obsession pour lui revint la submerger et mille questions émergèrent en elle.

Qui est-il ? Pourquoi l'a-t-elle croisée à la librairie ? Tous les enfants sont normalement à l'école à cette heure, songeait-elle.

Il fallait qu'elle le retrouve, c'était comme une évidence en elle. Une force qui l'attirait à lui.

Une fois les cours terminés, elle retourna devant la librairie, toujours avec l'espoir de le revoir. Seulement, après plus d'une heure à attendre, elle dut se faire une raison. Il ne reviendrait jamais.

Pourtant, il doit sûrement s'être rendu compte qu'il n'a pas emporté avec lui le bon livre, se disait-elle. Ou bien, peut-être les a-t-il volontairement échangé ?

Jane secoua la tête, il fallait qu'elle arrête de se raconter des histoires complètement farfelues. Pourquoi aurait-il fait ça ? Ça n'avait pas de sens. Elle rebroussa chemin et rentra chez elle en prenant le plus de temps possible. Le ciel était d'une monotonie qui collait avec son humeur maussade.

Elle tourna à l'angle d'une rue et sans savoir pour quelle raison, son instinct la fit regarder derrière son épaule. Un homme étrange marchait à plusieurs mètres derrière elle. Il portait un grand manteau beige avec un col remonté jusqu'au niveau du nez et un chapeau au bord large qui empêchait quiconque de voir son visage. L'adolescente pressa le pas et se retourna à nouveau en constatant que l'étranger la rattrapait.

La peur s'insinua dans tous les recoins de son être. Elle avait souvent entendu des histoires horribles dans la cour de l'école sur des fillettes enlevées et dont le corps était retrouvé des mois plus tard dans la Tamise. Elle se mit presque à courir, seulement elle ne voulait pas montrer son angoisse et continuait de regarder furtivement derrière elle le plus discrètement possible. Mais l'homme semblait toujours gagner du terrain et réduire la distance entre eux.

Elle ne savait pas comment lui échapper. Si elle courrait, elle craignait qu'il ne l'a rattrape et vu sa carrure, elle ne pourrait pas faire grand chose pour se défendre. Seulement, il fallait qu'elle agisse. La rue était déserte, elle avait tourné une seconde fois à un angle et ne savait plus dans quel quartier elle se trouvait. Elle regarda autour d'elle, pour tenter de trouver un échappatoir. C'est alors que le destin frappa. Elle vit une grande bâtisse derrière un haut portail en fer forgé avec une plaque où était inscrit « Orphelinat des Garçons Perdus ».

La chance semblait enfin lui sourire, car le portail était ouvert. Elle fonça droit vers le bâtiment et poussa la grande porte pour se retrouver dans un vaste hall silencieux. Vidée et tremblante de peur, elle s'appuya contre un mur un instant pour reprendre son souffle. Elle scruta ensuite la rue par une des fenêtres à ses côtés et constata que l'homme avait disparu.

Mais Jane songeait qu'il s'était peut-être caché, attendant qu'elle sorte pour lui sauter dessus, ou alors, elle s'était imaginée toute cette scène dans sa tête et l'homme voulait simplement rentrer chez lui.

Parfois, elle avait l'impression de devenir paranoïaque et ne savait plus distinguer le vrai du faux. Pourtant, elle était presque sûre qu'il l'a suivait, mais l'incertitude persistait toujours un peu au fond d'elle-même.

« Hey toi ! » fit une voix dans son dos.

Jane se retourna et demeura interdite devant son interlocuteur. Elle se pinça discrètement la main pour être certaine de ne pas rêver, seulement tout ceci semblait bien réel.

« Qui es-tu ? Qu'est-ce que tu fais ici ? »

La jeune fille essayait de reprendre ses esprits, seulement toute cette histoire la chamboulait complètement. Devant-elle, au pied de l'escalier, se tenait le bel inconnu de la librairie dont le regard aigue-marine la fixait avec intensité.

« Tu es sourde ? insista-t-il en, s'approchant d'elle. Ou bien on t'a peut-être coupé la langue.

— Je ne suis pas sourde ! », répondit-elle enfin, vexée qu'il la prenne pour une petite fille apeurée.

Un petit sourire mutin se dessina légèrement sur ses lèvres, lui conférant un charme particulier que la jeune fille ne put que remarquer.

« De qui avais-tu peur ? interrogea-t-il, curieux.

— Je n'avais pas peur, se défendit-elle. Mais un homme étrange me suivait, alors j'ai pensé qu'entrer ici me permettrait de le semer.

— Je vois », répondit-il simplement, sans vraiment la croire.

Il s'approcha un peu plus d'elle en la toisant étrangement, si bien que Jane se sentit mal à l'aise d'être ainsi épiée comme un animal.

« On ne se serait pas déjà rencontré ? » ajouta-t-il ensuite.

Une vague d'espoir envahit alors l'adolescente. Elle avait craint qu'il ne l'ait oublié. Un petit sourire étira ses lèvres charnues et elle sortit le livre de Peter Pan de son sac qu'elle lui tendit ensuite.

« Tu as échangé nos livres à la librairie, tu te souviens ?

— C'est exacte, en effet. Ça me revient à présent. Étrange coïncidence que tu te sois réfugiée ici.

— Étrange, comme tu dis, soupira-t-elle. Est-ce que je pourrais récupérer mon livre ?

— Bien sûr, attends-moi ici. »

Le jeune garçon monta à l'étage et Jane se mit à observer les lieux. Sur les murs de l'entrée étaient affichées de vieilles photos représentant des enfants. Cela ne l'étonnait guère, puisqu'elle se trouvait dans un orphelinat. Elle songeait alors que l'inconnu possédait au moins un point commun avec elle.

« Le voilà, s'exclama le beau blond en revenant vers elle et en lui tendant son livre.

— Merci. » répondit-elle, en rangeant l'ouvrage dans son sac.

Jane ne savait pas vraiment quoi ajouter. Elle n'était pas très douée pour se faire des amis. Mais pourtant ce n'était pas l'envie qui manquait à cet instant. Seulement, elle ne savait pas comment s'y prendre.

« Comment tu t'appelles ? se lança-t-il le premier, en semblant deviner son malaise.

— Moi ?

— Tu vois quelqu'un d'autre ici ?

— Non », dit-elle, en se maudissant d'être aussi stupide.

Cependant, c'était la première fois que quelqu'un s'intéressait un tant soit peu à sa personne.

« Je m'appelle Jane et toi ?

— Peter. »

Il lui tendit la main, comme pour sceller cette nouvelle rencontre. Jane la lui serra en souriant timidement. Elle trouvait ce garçon fort étrange, mais peut-être pensait-il la même chose d'elle. Cependant, il l'intriguait tout autant et remuait des émotions nouvelles en elle qu'elle ne comprenait pas.

« Tu vis seule ici ? interrogea-t-elle curieuse, en constatant tout à coup qu'un orphelinat vide n'était pas vraiment normal.

— Non, les autres sont à l'école.

— Mais pourquoi tu n'y es pas, toi ?

— Parce que je suis arrivée ici il y a peu de temps.

— Oh, je vois. » dit-elle en affichant une mine confuse.

Ce garçon a donc perdu ses parents depuis peu, se dit Jane. Pourtant, il ne semble pas très affecté par cette perte.

Mais après tout, porter un masque était facile, elle en était l'exemple parfait.

« Je vais devoir rentrer chez moi, lui annonça-t-elle consciente que si elle rentrait trop tard, sa tante n'allait pas la louper. J'ai été ravie de faire ta connaissance.

— Je l'ai été aussi. J'espère qu'on se reverra, Jane.

— Oui, sans doute. »

Elle lui adressa un dernier petit sourire, tandis que Peter la toisait de ses yeux bleus profond, qui restèrent gravés dans sa mémoire bien plus encore que la veille et qui l'accompagnèrent dans ses rêves les plus fous.

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