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Lili la Tigresse
Jane pris la direction de la forêt. Elle courut à en perdre haleine, jusqu'à ce que l'air dans ses poumons finissent par lui faire mal. Elle termina finalement sa course en se prenant les pieds dans une grosse racine et s'étala de tout son long. Assommée par sa chute et prise de vertige par le manque d'oxygènes, la jeune fille crut voir danser des étoiles au dessus de sa tête. Mais finalement, elle parvint à reprendre son souffle et se tourna sur le dos pour se calmer. La végétation était tellement dense, qu'elle ne pouvait apercevoir le ciel. C'est alors qu'elle réalisa combien elle s'était éloignée du camp des Garçons Perdus et combien il faisait sombre.
Elle se redressa et observa les alentours. Un frisson glacé lui parcouru l'échine, tandis que l'impression d'avoir pénétré dans les ténèbres la fit défaillir. Elle alla s'asseoir le dos collé contre un arbre pour tenter de se rassurer, mais en vain. Elle devait se rendre à l'évidence, elle était perdue, glacée et terrifiée par cet environnement hostile.
Un craquement de branche la fit sursauter et elle porta instinctivement une main à son cœur palpitant. L'envie de pleurer se fit grande, mais Jane ne pleurait jamais. Elle ravala ses larmes et rapprocha ses genoux de sa poitrine pour tenter de se réchauffer. Pour une fois, elle avait enfilé un pyjama, seulement elle regretta de ne pas s'être endormie toute habillée, au moins le froid aurait eu plus de mal à l'atteindre.
Un nouveau bruissement de feuillage la surpris. L'adolescente se sentit étrangement épiée, mais ne bougea pas d'un pouce, paralysée par la peur insidieuse qui se répandait partout dans son corps. Puis tout se passa très vite.
Des hommes, battit comme des buffles, émergèrent des arbres et l'encerclèrent. Jane tenta de se faire toute petite, comme un animal pris au piège, mais ils étaient venus pour elle. L'un d'eux la souleva par le col, comme si elle ne pesait pas plus lourd qu'une plume et la posa sur son épaule, telle un vulgaire sac à patate. Jane aurait voulu hurler, appeler à l'aide, seulement elle savait qu'elle ne pourrait jamais leur échapper et puis elle était bien trop épuisée pour essayer.
Ils traversèrent ainsi les bois, la jeune fille sur l'épaule de cet étranger. En les observant plus attentivement, elle se rendit compte qu'ils portaient des vêtements en peaux de bêtes, tandis que leurs corps étaient recouverts de tatouages. Ils étaient armés d'un arc et d'un carquois pour certains et d'une lance pour d'autres.
Lorsqu'ils émergèrent enfin des bois, elle fut à présent certaine qu'il s'agissait des indiens. Leur campement était clairement visible par la fumée que dégageait le grand feu, autour duquel se retrouvaient tous les membres de la tribu. Jane fut contente quand on la reposa à terre et qu'elle put enfin retrouver l'usage de ses jambes. Les hommes qui l'avaient emmenés se reculèrent ensuite et se tinrent droit et silencieux.
Les autres habitants s'étaient approchés, tous curieux de découvrir la nouvelle venue. Seulement, cette dernière n'arrivait pas à déterminer si c'était une bonne chose ou non de se retrouver là. Les indiens étaient les amis de Peter, mais ils méprisaient les Garçons Perdus et tous ceux qui ne faisaient pas partie de leur clan. Un vieil homme barbu, portant une immense coiffe d'indien et toute une ribambelle de grigris autour du coup, sortit d'un tipi et marcha dans sa direction. Jane crut qu'il allait lui parler, au lieu de quoi, il prit place devant les hommes qui semblaient être les guerriers de la tribu.
Une jeune fille arriva à la suite du chef, elle ne devait pas avoir plus de seize ans et sa beauté sauvage n'était égale à nul autre. Ses longs cheveux ébène lui descendaient le long des reins, son visage ovale et ses pommettes seyantes lui conférait un air quelque peu hautain, tandis que ses yeux marron, presque noirs, fixaient Jane avec une intensité déconcertante. Cette dernière se sentait terrifiée par l'image imposante de leur chef de guerre. Elle comprenait mieux à présent pourquoi on l'avait appelé Lili la Tigresse.
« Regardez ce que nous avons là, un petit oiseau tombé du nid. »
Jane demeura silencieuse, trop impressionnée et effrayée par la prestance que dégageait l'indienne.
« Bienvenue dans la tribu des Picaninny, Jane.
— Vous savez qui je suis ? s'exclama enfin cette dernière, qui retrouva l'usage de la parole.
— En effet, mais pourrais-je savoir ce que tu fais ici ?
— Rash m'a enlevé en m'amenant contre mon gré au Pays Imaginaire.
— Rash ? s'étonna la princesse, mais pourquoi aurait-il fait une chose pareille ? »
Jane n'aimait pas le ton hautain qu'employait Lili pour s'adresser à elle et l'adolescente croisa les bras sur sa poitrine pour se donner plus de prestance. Même si elle était bien loin d'égaler la belle indienne.
« Il s'est mis dans la tête que j 'étais Wendy, répondit-elle avec agacement.
— Décidément ce gamin n'a rien dans le cerveau, déclara Lili en haussant un sourcil avec un air suffisant.
— Alors tu n'es pas de son avis, soupira la jeune fille, soulagée. Mais attendez voir, vous ne m'avez pas dis comment vous connaissiez mon nom ?
— Il est certain que tu n'es pas Wendy, quant au pourquoi je te connais... Peter et moi étions très proche, je sais donc beaucoup de chose.
— Seulement, je ne vois pas ce que cela a avoir avec moi ! insista la jeune fille, qui sentait bien que son interlocutrice tentait de noyer le poisson.
« Et Rash t'a laissé partir seule dans la forêt ou tu essayais juste de t'enfuir ?
— J'avais besoin d'être seule, répondit Jane énervée par la façon dont la princesse s'adressait à elle, comme s'il s'agissait d'une pauvre petite fille.
— Mais il ne t'a pas mis en garde contre les pirates. Tu as eu de la chance que mes hommes te trouvent avant eux, je n'aurais pas donné cher de ta peau dans le cas contraire.
— Bien, je suppose que je vous dois une fière chandelle, lança-t-elle avec ironie.
— Un merci suffira », lui répondit Lili du tac au tac.
Jane n'aimait pas cette fille. Pour qui se prenait-elle en la traitant comme une moins que rien. Elle avait beau être dotée d'une beauté renversante, ça ne suffisait pas à l'attendrir. De toute manière, Lili ne pouvait être affectueuse, elle dégageait un caractère fort et indomptable qui la rendait froide. Mais après tout, c'était une guerrière plus qu'une princesse.
« Tu vas passer la nuit ici, il serait imprudent de te ramener auprès des Garçons Perdus en pleine nuit. »
L'adolescente acquiesça en n'opposant aucune résistance. Elle ne voulait pas remettre un pied dans cette forêt inquiétante. Les indiens partagèrent leur repas avec elle autour du feu. Personne ne lui adressa la parole, mais tous l'observaient en ne manquant pas de faire plusieurs commentaires à son égard. Jane ne pouvait pas comprendre leur langue maternelle, mais elle ne voulait même pas savoir ce qui se disait à son sujet. De toute manière, elle avait l'habitude qu'on se moque d'elle et qu'on chuchote sur son passage. Il lui était facile de les ignorer.
Le repas terminé, Lili l'invita dans son tipi. Ce qui étonna grandement Jane qui pensait qu'elle la méprisait. Elle lui montra un petit tas de paille au sol avec une couverture en peau de bison posée dessus. La jeune fille s'assit dessus, mais ne se mit pas directement au lit. Elle avait besoin de réfléchir à toute cette histoire. Seulement, rien n'avait de sens à ses yeux. Elle se sentie plus seule que jamais. Pourtant, c'était une solitaire dans l'âme, alors pourquoi se sentait-elle si mal ?
Elle voulait rentrer chez elle, mais les paroles de Rash raisonnaient encore en elle. Personne ne l'attendait là-bas et c'était là la raison de son mal être. A qui pourrait-elle bien manquer ?
« Est-ce que Rash t'a dis comment il t'avait trouvé ? » interrogea Lili en prenant place sur son lit de camp, face à son invitée.
Jane releva la tête en prenant conscience que sa Majesté s'adressait enfin à elle sans la prendre de haut.
« Il m'a dit que les fées l'avaient guidé à moi. »
Lili fronça les sourcils, signe qu'elle réfléchissait et l'attente d'une réponse fut interminable pour l'adolescente.
« Et qu'elle en était la raison ?
— Il veut que je retrouve Peter Pan, seulement je n'ai aucune idée de l'endroit où il se trouve.
— Mmmh, en effet je ne vois pas comment tu pourrais le retrouver, répondit l'indienne en retrouvant son air suffisant. Écoute, il faut absolument que tu rentres chez toi, Jane. Le Pays Imaginaire n'est pas un lieu sûr.
— Ça, je le voudrais bien, mais Rash refuse de m'aider et je ne sais pas voler.
— Alors tu vas devoir apprendre ! Tu ne peux pas rester ici. Reposes-toi maintenant, demain une dure journée t'attends. »
Sur ces mots, Lili s'allongea sur son lit, laissant Jane seule face à ses interrogations. Elle sentait que la princesse des Picanniny ne voulait pas lui dire ce qu'elle savait. Si elle était si proche de Peter, c'est qu'elle devait connaître la raison pour laquelle les pirates la cherchaient.
Elle sentit son cœur se comprimer dans sa poitrine. Elle ignorait si le Pays Imaginaire était responsable de cela, mais ce sentiment de vide qu'elle ressentait parfois, semblait bien plus présent ici qu'à l'accoutumé. La blessure qu'elle avait toujours tenté d'enfouir en elle, semblait s'être rouverte profondément. Pourtant, elle avait traversé les épreuves que la vie lui avait mise en travers avec bien plus de courage qu'aujourd'hui. Elle ne comprenait pas ce mal qui la rongeait autant et pourquoi avait-elle si peur de rester ici ?
Alors que pensez-vous de Lili ? Je me la suis toujours imaginé impétueuse et féroce. Une vraie guerrière !
