La Légende de Pan

7 Black Hooker

Jane entendait des pas lourds s'agités de tous côtés, tandis que le sol tanguait sous son corps. Une vive douleur lui vrilla l'arrière du crâne où une nouvelle bosse avait poussé à côté de la première. En voulant se frotter la tête, elle se rendit compte qu'elle avait les mains ligotées. Elle parvint enfin à ouvrir les yeux et réalisa avec effrois qu'elle se trouvait sur un navire, entourée de pirates plus horrible les uns que les autres. L'un d'eux s'approcha d'elle, par chance il ne s'agissait pas de celui sur qui elle avait terminé sa course, mais un homme plus petit et un peu grassouillet, avec une paire de lunette ronde sur le bout du nez et un bonnet rouge d'où quelques mèche grisonnantes s'en échappaient.

Ce dernier afficha un large sourire en remarquant que leur prisonnière était réveillée, dévoilant une rangée de dents jaunâtre et une haleine empestant l'alcool. Jane fit la grimace lorsqu'il s'approcha encore plus près et se sentit prise de nausée.

« Alors, on a fais un ptit' som' ! » lui dit-il, plutôt amusé.

Il n'attendit pas qu'elle réponde et la força à se lever pour l'emmener dans la cabine réservée au capitaine. Une fois à l'intérieur, il lui demanda d'attendre sagement. Jane profita de cet instant pour tenter de se défaire de ses liens, en vain. La corde était trop solidement nouée. Ondine sortit de sa poche à ce moment là en surprenant la jeune fille, qui avait oublié qu'elle s'y était cachée. La fée virevolta à travers la vaste pièce poussiéreuse ou régnait un désordre monstre. Des vêtements sales gisaient ça et là, tandis qu'une vieille odeur de renfermée, mêlée à celle du rhum embaumait le lieu. La petite créature s'arrêta devant une grosse malle recouvert d'une large boîte argentée qui attira l'attention de l'adolescente.

Elle s'en approcha et ne put résister à la tentation de l'ouvrir. Ce qu'elle y trouva à l'intérieur éveilla d'autant plus sa curiosité. Une épée recouverte d'or luisait sous le regard emprunt d'admiration de Jane. Un P était élégamment gravé sur le pommeau où était également incrustée une pierre de jade.

Jane n'avait jamais vu une arme aussi magnifique, mais en y songeant, elle n'avait pas eu l'occasion d'en étudier beaucoup. L'image de celle-ci provoqua une fois de plus cet étrange vague à l'âme. Le Pays Imaginaire ne cessait de vouloir ramener à la surface des sensations oubliées dans les tréfonds de son âme. Cela la troublait grandement, car elles ne lui laissaient qu'une désagréable impression de connaître les réponses à certaines de ses questions, sans pouvoir se les remémorer. Elle avait déjà vu cette épée dans la main de Peter, mais elle ne se souvenait pas où, ni quand.

Elle ne parvenait même pas à concevoir comment elle avait pu rencontrer le gardien de ce monde. Elle commençait vraiment à croire qu'ils étaient liés d'une manière ou d'une autre.

Ces tergiversions s'arrêtèrent lorsqu'elle entendit la porte s'ouvrir. Elle eut tout juste le temps de refermer la boîte et de s'en écarter, avant que le capitaine ne pénètre dans sa cabine.

Son pas lourd résonna sur le plancher grinçant, tandis qu'il marcha vivement en direction de Jane. Cette dernière se figea, totalement pétrifiée devant cette vision qui avait alimenté certains de ses cauchemars. L'homme qui l'avait suivit dans les rues de Londres se tenait à présent devant elle, vêtu de son long manteau bleu délavé et tout rapiécé ainsi que de son chapeau aux larges bords masquant son visage d'une ombre malfaisante.

Une fois arrivée à sa hauteur, il se débarrassa de son couvre chef pour lui dévoiler son apparence. La jeune fille s'attendit à voir une monstrueuse figure balafrée et marquée par des années de piraterie, mais il n'en fut rien. Ce visage la surprit tellement qu'il la submergea faisant battre follement son cœur.

Black Hooker possédait un physique aux antipodes des affreux capitaines qui étaient décrit dans ses romans. Certes, ses traits semblaient marqué par le temps et la fatigue, cependant, il paraissait plutôt jeune et frôlait à peine la trentaine. Cependant, Jane remarqua qu'il possédait la même lueur que Lili dans le regard. Malgré sa jeunesse apparente, elle comprit que le temps avait pourtant bien usée de sa personne.

La jeune fille ouvrit la bouche pour parler, mais aucun son n'en sortit. Encore une fois, elle ressentit une sensation étrangère surgir des tréfonds de son subconscient, qu'elle ne pouvait décrire. L'image de cet homme la laissait tout simplement, sans voix.

Il passa une main dans ses cheveux châtain aux reflets dorés, coiffé en arrière, à la vite. Tandis que Jane étudiait attentivement les traits de sa mâchoire anguleuse recouverte d'une barbe de plusieurs jours, pour finir par se perdre dans son regard sombre et perçant aux iris bleus teintées de gris qui se voulaient menaçantes. Mais il ne pouvait la tromper, car elle connaissait trop bien ce sentiment de tristesse profonde qu'elle lisait dans ces yeux.

Un étau se forma dans poitrine, car aussi étrange que cela puisse paraître, elle comprenait la souffrance de cet homme, ce pirate, ce barbare. C'était le reflet de la solitude.

« Bonjour, Jane. » déclara-t-il enfin, avec un petit sourire sournois.

Cette dernière demeura stoïque, tentant de se ressaisir à tout prix. Cet homme était un malfrat, un assassin, un pillard. Elle ne devait pas se laisser attendrir par son physique et l'aura qui s'en dégageait en la submergeant intérieurement, comme si elle était prisonnière des flots.

Il s'écarta et partit prendre place derrière un vieux bureau couvert de paperasse. Il invita l'adolescente à prendre place sur le siège en face et Jane s'exécuta sans broncher, consciente qu'elle était toujours captive.

« Jane, Jane, Jane, soupira-t-il en s'adossant dans son haut siège capitonné et en croisant les bras sur sa poitrine. Tu sais que tu m'as donné beaucoup de fils à retordre. Mais comme je n'abandonne jamais, je savais que je finirais par mettre la main sur toi. »

Celle-ci demeurait toujours silencieuse, mais des questions fusaient dans sa tête. Tout le monde semblait finalement bien la connaître sur l'île et ce détail commençait sérieusement à l'agacer.

« Qu'est-ce que vous me voulez ? » parvint-elle enfin à dire.

Un nouveau sourire naquit sur le visage du pirate et Jane comprit que la suite n'allait pas lui plaire.

« La même chose que tous les habitants du Pays Imaginaire, répondit-il d'une voix un peu mielleuse. Je veux que tu ramènes Pan parmi nous.

— Je pensais que ça vous arrangeait bien qu'il soit parti.

— Eh bien, détrompes-toi, Jane. J'ai un intérêt tout particulier à ce qu'il revienne.

— Lequel ?

— Tu ne crois pas que je suis assez bête pour te le dire, lui dit-il toujours avec cet air condescendant.

— Non, évidemment, mais ça ne me coûtait rien d'essayer, répondit-elle en se parlant plus à elle-même. Seulement, je risque de vous décevoir. Je ne sais toujours pas voler et c'est l'unique moyen de retrouver Peter. »

Une lueur malicieuse étincela dans les yeux du capitaine qui ne rassura pas la jeune fille.

« Si je te disais que j'avais un autre moyen pour te rendre dans l'Autre-Monde. »

L'adolescente le jaugea avec interrogation, attendant qu'il poursuive pour lui donner de plus amples informations sur la façon de quitter cet endroit. Mais ce dernier n'en fit rien alors elle ajouta

« Ah oui ? Et qu'est-ce que c'est ?

— Tu ne crois pas que je vais te le dire comme ça, sans être sûr que tu agiras dans mon intérêt.

— Très bien, soupira-t-elle, consciente qu'elle ne pourrait pas en découvre sans négociation. Que voulez-vous ?

— Que tu me livres Pan dès son retour, l'informa-t-il avec sérieux cette fois-ci.

— Vous allez lui faire du mal ?

— Pas s'il se montre conciliant, mais je pense qu'il n'aura pas vraiment le choix cette fois. Tôt ou tard, nous devons tous répondre de nos actes. »

À l'écoute de ses paroles, une pensée traversa son esprit. Mais elle la chassa immédiatement en songeant qu'elle se trompait. Elle ne pouvait pas refuser cette offre, peu importe le prix, car la priorité était de ramené le gardien. Et puis, elle n'était pas en position de force de toute manière. Elle trouverait bien un moyen de faire faut bon au capitaine ensuite. Peter ne se laisserait sûrement pas faire.

« Très bien, j'accepte votre proposition. Maintenant dites-moi comment je peux rejoindre l'Autre-Monde ?

— Je vois que tu es facile à convaincre, déclara Black Hooker.

— Je ne pense pas avoir vraiment le choix », dit-elle en montrant ses liens qui lui entravaient douloureusement les poignets.

Le capitaine se leva alors et sortit un large couteau de sous son manteau. Avant que Jane ne proteste, il attrapa la corde qui lui nouait les mains et la trancha. Surprise, mais soulagée d'être enfin libérée de ses entraves, l'adolescente se frotta les poignets avant de s'intéresser à nouveau au pirate. Ce dernier se dirigea vers la boîte contenant l'épée de Peter Pan et la posa à terre, il souleva le couvercle de la malle et en sortit une petite boîte noire. Il s'approcha ensuite de sa prisonnière et l'ouvrit devant elle. Celle-ci contenait deux bagues sertie d'un gros diamant violet.

« Une fois la bague à ton doigt, elle te mènera là où tu souhaites te rendre, l'informa-t-il. La seconde sera pour Peter.

— Il y a une chose que je ne comprends pas, dit-elle, si vous avez cet objet pour vous rendre dans l'Autre-Monde, pourquoi ne pas être allée chercher Peter vous-mêmes ?

— Si c'était aussi simple, tu te doutes bien que je l'aurais fais depuis longtemps, répondit-il presque amusé. Mais il semblerait que tu sois la seule à savoir où il se trouve et à quoi il ressemble.

— Vous êtes en train de me dire que vous ne l'avez jamais vu ?

— SI. Seulement, le temps s'écoule différemment ici et il semblerait que Pan soit parti depuis si longtemps que nous avons oublié son visage. Mais une fois que tu l'auras ramené, nos mémoires se souviendront.

— Alors, il suffit que je porte ce bijou et que je souhaite me rendre quelque part, c'est ça ? demanda-t-elle pour être sûre.

— Il faut aussi appuyer sur le diamant en même temps et en effet ça marchera. Tu ne me fais pas confiance ? l'interrogea-t-il devant l'air suspicieux de la jeune fille.

— Vous êtes un pirate, lui répondit-elle. Comment pourrais-je avoir confiance en vous ?

— Parfois l'ennemi n'est pas celui que l'on croit, mais je comprends ta réticence. Seulement, il n'y a pas d'entourloupe. Je veux Peter, tu peux le ramener, c'est aussi simple que ça. »

Jane hésita un instant, soupesant le regard de Black Hooker qui la troublait. Elle se demandait bien d'où lui provenait ce surnom, car il ne correspondait en rien à l'homme qui se tenait devant elle. Sous cette appellation intimidante se cachait un homme brisé. La raison lui échappait, mais elle aurait bien aimé découvrir pourquoi. Était-ce Peter ? Voulait-il régler ses comptes avec lui ?

Si elle voulait des réponses, elle allait devoir saisir la chance qui lui était donnée. Alors elle s'empara de la bague, mais avant de l'enfiler à son doigt, le pirate la mit en garde.

« Si l'envie de briser notre accord te prends, sache que je t'ai retrouvé une fois Jane, alors il me sera aisée de le faire une seconde fois. »

L'intéressée acquiesça simplement et mit l'anneau à son doigt, puis comme indiqué, pressa le diamant sans vraiment songer à l'endroit où elle désirait se rendre. Mais le pouvoir contenue dans la pierre sembla lire en elle comme de l'eau de roche et la mena là où son cœur désirait se rendre.

Elle sentit le sol se dérober sous ses pieds et son corps être aspiré dans un tourbillon, cela dura quelques secondes à peine, avant qu'elle ne sente à nouveau ses pieds toucher le sol dur. Des trombes d'eaux s'abattaient sur la ville et Jane fut rapidement trempée jusqu'aux os. Elle mit quelques instants à se repérer et à reconnaître l'endroit où elle venait d'atterrir. Une grande demeure se dressait derrière un haut portail en fer forgé, où une plaque doré portait les inscriptions suivantes

Orphelinat des Garçons Perdus.