8 Le portrait de Wendy
Jane tambourina à la porte de l'orphelinat jusqu'à ce qu'une jeune femme vêtue d'une robe grise et coiffée d'une tresse sur le côté, finisse par lui ouvrir. Elle prit presque peur en voyant la fillette avec ses haillons, qui se tenait devant elle, le visage dégoulinant de pluie et le corps grelotant de froid. Elle s'empressa de la faire entrer en la sommant d'attendre ici qu'elle aille lui chercher de quoi se sécher. Mais Jane songeait qu'il lui faudrait plutôt des vêtements secs.
Elle attendit bien sagement et remarqua que son entrée avait suscité la curiosité de certains pensionnaires de l'établissement. Des petits visages l'observaient du haut des escaliers. Certain le regard emplit de fascination, d'autre plein d'interrogation. Son hôte réapparut rapidement, suivit d'une autre femme plus âgée et à l'air plus austère, avec sa robe noire et ses cheveux grisonnant retenue en un chignon lâche.
« Mon enfant, vous auriez pu attraper la mort ! s'inquiéta la plus jeune des deux, en lui mettant une serviette sur le dos.
« Puis-je savoir qui vous êtes jeune fille ? interrogea la femme aux cheveux gris.
— Je...
— Jane ? » coupa une voix qui lui était familière.
Un jeune garçon à la chevelure dorée apparut au bas des marches, vêtu du même pyjama bleu que ses confrères.
« Peter ! » s'exclama l'adolescente, ravie de le revoir.
Elle l'avait bien comprit, si son cœur l'avait menée devant l'orphelinat, c'était sûrement pour lui.
« Mais que fais-tu ici ? demanda le jeune garçon, en rejoignant le trio devant l'entrée.
— Je... Je cherchais un refuge, inventa-t-elle dans la précipitation. Ma tante m'a mise à la porte. »
Elle afficha une petite mine de chien battu pour attendrir ses hôtes et cela eut l'effet escompté.
« Ma pauvre enfant ! s'exclama la femme qui lui avait ouvert. Venez, nous allons vous préparez un peu de thé pour vous réchauffer. »
Après avoir ordonné aux enfants de retourner dans leur chambre, la vieille femme lui apprit qu'elle s'appelait Agatha et qu'elle dirigeait cet établissement depuis dix ans avec sa fille, Mary.
Jane fut conduite dans un vaste salon, richement meublé avec des tapis au sol et une grande cheminée surmonté d'un grand portrait. Cette dernière prit place sur un divan à côté du feu. La chaleur de l'âtre lui permit de redonner des couleurs à son visage blafard et le thé qu'on lui servit, réchauffa ses mains glacées.
Peter fut autorisé à rester et s'assit à ses côtés, tandis que la directrice et sa fille prirent place en face.
« Vous sentez vous mieux ? » lui demanda Mary, réellement soucieuse de son état.
L'adolescente la remercia chaudement, ravie que pour une fois, quelqu'un se soucie réellement de sa personne. Elle songeait qu'elle aurait bien aimé vivre dans un orphelinat avec d'autres enfants, plutôt qu'avec cette harpie qui la maltraitait.
« Pouvez-vous nous expliquer ce qui vous est arrivé ? interrogea ensuite Agatha, avec plus de sérieux.
— Mes parents sont morts quand j'avais quatre ou cinq ans et depuis je vis chez ma tante, mais celle-ci est... Elle ne m'aime pas beaucoup, vous comprenez. Alors qu'elle voulait me corriger sévèrement pour avoir volé de la nourriture dans le garde mangé, j'ai tenté de me défendre alors elle m'a jeté dehors.»
Cette fois Jane n'eut pas besoin de faire semblant, ni de mentir pour exprimer les mauvais traitements dont elle était victime, il suffisait de la regarder. Elle était maigre comme un clou et son visage était marqué par des années de malnutrition.
« Mon dieu, mon pauvre petit. Je n'arrive pas à croire qu'on puisse traiter des enfants de la sorte, s'exclama Mary, terriblement touchée par l'histoire de Jane.
— Je suis désolée de m'imposer ainsi, mais je n'avais nul par où aller, s'excusa-t-elle en poursuivant sa petite comédie.
— Ce n'est pas grave, répondit Agatha. Vous allez passer la nuit ici, mais j'ai bien peur que demain vous ne deviez rentrer chez vous. Si votre tante prévient les autorités nous pourrions avoir des problèmes.
— Je ne comptais pas abuser de votre hospitalité, dit-elle, c'est déjà très généreux à vous de m'accueillir, une nuit suffira. »
La directrice acquiesça simplement et se leva ensuite en ordonnant à sa fille de préparer une chambre pour leur invitée. Mary lui demanda de patienter ici, elle reviendrait la chercher une fois son lit prêt. Jane eut enfin le loisir de se retrouver seule avec Peter, ce qu'elle espérait depuis son arrivée.
Mais alors qu'elle s'apprêtait à lui révéler la véritable raison de sa venue ici, elle croisa le regard de la femme sur le portrait, au dessus de la cheminée, et son cœur manqua un battement.
Elle se leva en posant sa tasse sur le guéridon tout proche et observa plus attentivement ce visage qui lui était plus que familier. Il s'agissait de la photo en noir et blanc d'une jeune femme au sourire chaleureux et au regard bienveillant. Le même que celui de ses rêves.
« Jane ? l'interrogea Peter, curieux, en la rejoignant.
— Qui est cette femme ?
— C'est la fondatrice de l'orphelinat, répondit-il. Elle est morte il y a plusieurs années, je crois. Elle s'appelait Wendy Powell. »
Ce nom ainsi prononcé la frappa en plein cœur et ouvrit la porte de ses souvenirs, close depuis toutes ces années. Jane recula, une main sur la poitrine, le souffle coupé et le visage blême. Peter parvint de justesse à la retenir avant qu'elle ne se prenne les pieds dans le tapis et ne chute. Mais l'émotion fut si forte, qu'elle l'emporta dans les méandres de sa mémoire éparpillée.
Jane se tient à genou sur son lit. Elle sent la présence d'une autre personne à ses côtés. Il s'agit d'un petit garçon, mais son visage lui est flou. La porte s'ouvre, sa mère entre et les rejoint pour les border. Elle est vêtue d'une somptueuse robe de soirée, bleu pâle s'accordant à merveille avec son regard. Son parfum sucré la poursuit et apporte une joie incommensurable à la fillette. Ses cheveux sont coiffés en un chignon complexe, dont quelques petites mèches s'échappent pour encadrer son visage si harmonieux. Ses magnifiques yeux bleus couvent Jane d'un amour inconditionnel. L'amour d'une mère envers ce qu'elle a de plus précieux, ses enfants.
La fillette tourne la tête vers la personne à ses côtés et alors, son visage se dessine enfin. Des cheveux châtain qui bouclent sur sa tête, des joues rebondies, les mêmes yeux bleus que sa mère et le menton fier de son père, puis ce petit nez en trompette, caractéristique des Darling.
Jane se souvient que John et Michael ont le même et lorsqu'elle les voit tous réunis, elle s'interroge toujours. Pourquoi n'a-t-elle pas hérité de ce même gêne ? Elle ne ressemble en rien à sa mère qu'elle observe avec tant de dévotion. Ses yeux, à elle ne rappelle pas l'océan, mais plutôt la pluie, ses cheveux bruns n'ondulent pas comme ceux de son frère, mais son raide comme des baguettes et elle ne possède même pas les lèvres fines de son père, mais une petite bouche en cœur, adorable, certes, mais différente.
« Maman, reste avec nous ce soir ! supplie le petit garçon.
— J'ai promis à votre père que je l'accompagnerais, répond-elle posément, en prenant place sur son lit. Mais vous savez ce qu'il faut faire quand je ne suis pas là ?
— On allume les veilleuses ! s'exclame les deux enfants en cœur.
— Oui, parce que les veilleuses sont les yeux qu'une mère laisse derrière elle pour surveiller ses enfants quand elle n'est pas là. Alors j'aurais toujours un œil sur vous, peu importe ou je serais.
— Tu nous racontes une histoire avant de partir, alors ?
— D'accord, mais une petite, votre père m'attend.
— Raconte-nous ton aventure au Pays Imaginaire ! scande son fils.
— J'ai dis une petite histoire, Dany.
— Mais celle-ci est la meilleure ! insiste Jane.
— Alors racontes-nous comment tu as rencontré Peter, ajoute le petit garçon.
— Très bien », accepte sa mère.
Les enfants sautillent sur le leur lit et Jane vint prendre place sur celui de son frère pour être plus proche d'eux.
« Cette nuit là, Mr. Darling avait enfermé Nana dehors en lui reprochant de ne pas être une bonne nurse pour ses enfants. Alors que Wendy, George et Michael dormait paisiblement, un petit garçon se pausa sur le rebord de la fenêtre.
Son ombre avait été séparé de son corps, alors que Nana avait bondi sur lui quelques jours plus tôt. La fenêtre s'était refermée alors qu'il reprenait son envol, séparant l'ombre de son propriétaire. La chienne l'avait laissé sur le rebord en songeant qu'il reviendrait la chercher. Mais Mrs Darling ne pouvait la laisser pendre ainsi, à la vue de tous comme du linge sale. Alors elle l'avait roulé en boule et rangée dans un tiroir.
Peter Pan était donc revenu pour la récupérer. Clochette, sa petite fée, pénétra la première et fouilla la pièce de fond en comble, en vain. Le garçon la rejoignit rapidement et finit par mettre la main dessus. Seulement, il pensait qu'il lui suffirait de s'approcher d'elle pour qu'ils ne fassent plus qu'un, ce qui ne fut malheureusement pas le cas. Il tenta de la recoller avec du savon, mais bien évidemment, cela ne fonctionna pas non plus. Effondré, Peter s'assit par terre et se mit à pleurer. Il ne réalisa pas qu'il venait de réveiller l'un des enfants. Celui-ci en découvrant cet inconnu au pied de son lit, l'interrogea avec courtoisie. »
Wendy regarde ses enfants tour à tour, certaine qu'ils se souviennent parfaitement ce qu'elle lui a répondu.
« Mon garçon, s'exclament-ils en cœur, pourquoi pleures-tu ? »
Leur mère sourit et reprend son récit :
« Peter cessa de pleurer et se leva pour saluer Wendy avec politesse et lui demanda ensuite son nom qu'elle prit plaisir à lui donner. « Wendy, Moira, Angela, Darling ». Elle lui demanda le sien en retour et ce qui la surprit beaucoup lorsqu'il prit la parole, c'est qu'elle put s'apercevoir qu'il avait des dents de laits. Il lui répondit donc très fièrement, Peter Pan. La fillette trouvait ce nom plutôt court, elle lui demanda ensuite où il vivait, alors Peter le lui dit ? »
« La seconde à droite, répondent les enfants, et puis tout droit jusqu'au matin !
— Wendy trouvait que c'était une drôle d'adresse et lui demanda si c'était cela qui était écrit sur ses lettres. Seulement, Peter n'en recevait aucune, alors la fillette curieuse, eut le malheur de lui parler de sa mère pour savoir si elle en recevait, mais Peter n'avait pas de mère...
— C'est trop triste, déclare Jane. Je n'aimerais pas ne pas avoir de mère.
— Mais je suis là, répond cette dernière.
— Oui et tu es la meilleure mère au monde ! s'enquit Dany, en la serrant fort de ses petits bras.
— Tu crois que Peter va venir ce soir ? demande ensuite la fillette.
— Je ne sais pas, Jane chérie. Il ne faut pas s'attendre à ce qu'il soit très ponctuel. Il n'a pas la notion du temps.
— Moi je suis sûre qu'il viendra ! ajoute-t-elle, tout sourire.
— Alors si c'est le cas, promettez-moi de ne pas partir avec lui.
— Oh ! soupira Dany, mais c'est tellement injuste !
— De toute façon, poursuit Jane, tu sais bien que Peter ne nous propose jamais de venir avec lui.
— Et c'est une très bonne décision, affirme leur mère qui se lève et recouche sa fille dans son lit. Maintenant, il est temps de dormir mes chéris. »
Elle dépose un baiser sur leur front à tous les deux, allume les deux veilleuses et les laisse au bras de Morphée. Mais dans la nuit, comme Jane l'espérait une brise au parfum de sève et de gland fait virevolter les rideaux, tandis qu'une silhouette se dessine sur le bord de la fenêtre. La fillette attendait sa venue et comme toujours il tient sa promesse.
« Peter ! » s'exclame-t-elle, les yeux luisant de bonheur.
Celui qui pénètre dans la chambre ne ressemble en rien au portrait qu'en a fait sa mère. Ce n'est plus un petit garçon aux dents de laits, mais un adolescent dont les yeux aigue-marine la toisent avec une certaine tendresse.
Alors, que pensez-vous de cette révélation ?
Si vous vous doutiez un peu, sachez qu'il y a encore tout un tas de mystères entourant Jane ! :)
