Chapitre 1 : Fabriquer de la Poussière

"Je sais ce que vous vous dites, Lord Asriel, dit alors Lyra. 'Pourquoi diable nous a-t-elle amené ici ?' N'est-ce pas ? Cette maison est à moi, déclara-t-elle en signalant l'une des deux maisons, celle de gauche. Celle-là appartient à un ami gitan. Vous connaissiez Tony Costa ? Non ? Le frère aîné de Billy, le grand garçon de Ma. Qu'importe, vous ne deviez pas le connaître. Quoi qu'il en soit, Tony s'est marié, il y quelques années, à une fille d'ici, Lily, qui était aussi la soeur d'un ami très proche à moi... Ils se sont installés là avec la petite Grace, et ils rénovent leur maison ; une vie tranquille, en somme. Lily et moi travaillons là, ajouta-t-elle en signalant le magasin du tailleur tout en commençant à ouvrir la porte de sa maison. Avec deux autres filles, on a ouvert ce magasin, quand j'avais... seize, dix-sept ans ? Par là. Entrez, je vous en prie.

- Tu ne vis plus à... à Jordan ? s'enquit Mme. Coulter, hésitante.

- Plus vraiment. J'y retourne, de temps à autres... Mais il était impossible d'y loger tout le monde. Ne parlez pas trop fort, les garçons doivent dormir.

- 'Tout le monde' ? répéta Will.

- Oui... Beaucoup de choses se sont produites ces dix dernières années, et... (Elle glissa un regard à ses parents, avant de revenir vers Will.) on peut dire que ma famille s'est aggrandie."
Puis elle alluma la lumière, grâce à une lampe à huile, révélant les premières pièces de sa demeure. En quittant l'entrée où elle n'avait laissé que son manteau, elle les fit pénétrer dans un beau séjour, en leur demandant s'ils désiraient du café ou quoi que ce fût. Comme ils refusèrent, elle les fit s'assoir sur les canapés -évidemment, Will s'assit près d'elle, tandis que ses parents occupaient le canapé d'en face. Là, Lord Asriel commença à la harceler de questions : en quelle année étaient-ils exactement ? que s'était-il produit depuis leur disparition ? pourquoi n'étaitt-elle pas à Jordan ? comment le garçon pouvait-il être là ? et ainsi de suite. Lyra le laissa déverser son flot d'interrogations, puis laissa un court silence avant de commencer son récit.

"Il m'est difficile de répondre à toutes vos questions, comprenez-le bien. Mais je vais vous expliquer ce que je sais, moi, des évènements de ces dix dernières années. (Elle jeta un regard vers Will, qui l'encouragea à continuer.) Je ne sais pas vraiment... à quel moment vous avez disparu. En tout cas, moi, après que... Après que Will soit parti, je suis rentrée à Oxford, avec la reine des sorcières, Serafina Pekkala. On m'a accueuillie à Jordan, tout le monde avait l'air soulagé de me voir en bonne forme. Le Maître m'a dit qu'il y avait eu des émeutes, des révolutions au sein du Magisterium, mais tout est vite rentré dans l'ordre. Le Magisterium n'est plus. Pas plus que les... 'le Conseil d'Oblation', comme vous disiez. Par la suite, j'ai intégré le pensionnat de St Sophia, pour y réapprendre à déchiffrer l'aléthiomètre avec dame Hannah. C'est là-bas que j'ai rencontré la plupart de mes amies d'aujourd'hui, et que j'ai commencé à m'intéresser aux arts et à l'enseignement. Les premiers temps, tout allait bien ; ma vie était normale et répétitive. Jusqu'à mes quatorze ans, je n'ai jamais connu de problèmes quelconques. Mais, à quatorze ans, une sorcière dont le fils était mort dans la guerre que vous, Lord Asriel, meniez a essayé de me tuer. J'ai été sauvée par l'intervention d'un cygne ; non, ce n'est pas une blague ! Cette même année, j'ai commencé à me poser des questions à votre sujet, fit-elle en regardant ses parents. Je me suis demandée quelle était exactement cette guerre que vous aviez mené, et comment vous aviez pu arriver à des moyens aussi extrêmes... Les Gitans et les Sorcières m'ont appris beaucoup de choses. Des choses que je n'oublierais jamais, et d'autres que je préfèrerais oublier..."
A ce moment-là, Lyra hésita. Pantalaimon se nicha dans son cou, comme il l'avait toujours fait, pour murmurer quelque chose à son oreille, et elle soupira avant de reprendre.

"Lord Asriel. Vous l'ignorez sans doute, mais les Sorcières m'ont appris beaucoup de choses à votre sujet. Ruta Skadi, notamment. J'imagine que vous vous en souvenez ? Non ? Dans ce cas, je vais vous éclairer : vous avez du coucher avec elle, parce qu'elle est tombée enceinte de vous. (Mme. Coulter se tourna vers Asriel, outrée, mais Lyra n'avait pas fini.) Elle avait espéré que ce serait une fille ; mais malheureusement, c'est un garçon qui est né. Et comme son père était mort, ou du moins c'est ce que l'on croyait, à qui pensez-vous qu'on a confié l'enfant ?... J'avais eu une longue conversation à Ruta Skadi, à l'époque : j'étais outrée de voir comment elle essayait de se débarasser de son fils, qui n'était pas responsable de sa propre naissance. Elle m'a confié qu'elle avait souhaité que son enfant soit comme moi, mais je préfère ne pas chercher à comprendre ce qu'elle entendait par là. Au final, c'est moi qui ait élevé Johnathan. Je l'aime comme un fils, même s'il est mon frère. C'est un enfant adorable, et très intelligent. Il vit ici. Il y a aussi Corvus, notre 'serviteur' qui doit dormir lui aussi. Lui, c'était un orphelin qui volait dans le marché pour survivre. Je l'ai recueuilli et... vous devinez la suite : il est comme mon petit garçon."
Elle s'arrêta un instant, le temps de reprendre son récit là où elle l'avait laissé. Sa voix était claire et douce quand elle poursuivit.

"Quand j'ai eu quinze ans, Farder Coram, le conseiller de Lord Faa, est mort. J'étais anéantie. Il était de loin l'une des personnes les plus gentilles et les plus généreuses que j'ai jamais connu. Serafina aussi a eu le coeur brisé en apprenant sa mort. C'était un homme formidable, et je regrette de ne pas l'avoir connu plus tôt... En mourrant, il m'a légué sa péniche, l'Étoile du Nord, pour que j'aie toujours un lien avec les Gitans. Les Costa m'ont appris à naviguer, à me repérer grâce aux étoiles, toutes ces choses que font les marins naturellement. J'ai pu voyager dans toute l'Europe grâce à cette péniche : j'ai vu l'Italie, la France, l'Espagne et la Grèce. J'ai voyagé à l'intérieur des terres, jusqu'à Prague et Saint-Pétersbourg. Le Maître m'a aussi fait voyagé en Inde et au Japon, puis dans l'Empire Ottoman et aux Etats-Unis, afin d'élargir encore mes horizons. J'ai rencontré un vieil ami de Monsieur Scoresby, au Texas, qui m'a appris à contrôler un ballon, comme lui ! Même si je n'ai pas de ballon, je sais toujours qu'en cas de besoin, je pourrais m'en sortir. Au fil de mes voyages, j'ai appris beaucoup de choses. J'ai appris à me battre, à tirer avec n'importe quelle arme à feu, à lacérer avec un sabre ou même à utiliser mon propre corps comme une arme. C'est surtout au Japon que j'ai appris ça ; j'ai cotoyé des samourais et des ninjas, qui s'opposaient à leur empereur pour la première fois depuis des générations, parce que celui-ci voulait abolir leur système millénaire. Je crois que je n'ai jamais cotoyé autant de nouvelles cultures... Enfin, ce n'est pas la question. Où en étais-je ?...

- Tu as voyagé dans le monde entier dès tes quinze ans, résuma Will en la regardant avec tendresse.

- Oui, merci ! fit-elle en lui rendant son regard. Toutes ces années, j'ai voyagé, donc, accompagnée par mon meilleur ami, Allen. Nous avons habité ensemble, un temps... Mais il est mort, il y a quelques semaines. Je t'en parlerai plus tard, d'accord ? ajouta-t-elle à l'intention de Will, qui hocha la tête. Grâce à toutes ses connaissances, j'ai commencé à écrire, à peindre et à utiliser ce que j'avais vu. Désormais, en dehors de mon travail de tailleuse, je suis aussi peintre et écrivain, et il m'arrive de participer aux réunions entre les Erudits. On m'a diplômée de St Sophia, ainsi que de Jordan à titre honoraire. C'est grâce à mes recherches, à mes écrits et à tout un tas de petits travaux que j'ai pu acheter cette maison. Je sais qu'elle a l'air assez mal entretenue ; mais en m'en occupant moi-même, j'en fais ce que je veux, et comme je veux. Je ne sais pas ce que je pourrais vous raconter d'autre. On peut dire que ces dernières années, j'ai surtout travaillé, voyagé et pris soin des enfants. Ah ! j'ai aidé à fonder un orphelinat et un refuge pour les pauvres, à Castle Street, avec l'aide d'Allen et des Colleges d'Oxford. J'y vais régulièrement pour faire cours aux enfants abandonnés, et j'ai réussi à convaincre St Michael, St Sophia et Jordan d'accorder des bourses aux meilleurs d'entre eux."
Au fur et à mesure qu'elle parlait, ses parents se troublaient. Dix ans, seulement dix ans s'étaient écoulés, et leur petite fille qui pendant longtemps n'avait fait que jouer, explorer Oxford et rendre fou les Erudits, était devenue une belle jeune femme, intelligente, généreuse, curieuse et pleine de noblesse. Au lieu d'abandonner son frère, elle l'avait élevé ; au lieu de pleurer Farder Coram, elle s'était relevée ; au lieu de s'apesentir du poids que son nom de famille avait laissé sur ses épaules, elle s'était forgée sa propre réputation. Là où sa mère n'avait trouvé comme trempelin que le mariage, l'Eglise et l'horreur, elle s'était rendue indépendante, ouverte d'esprit et populaire. Dans Oxford, elle était une véritable princesse du peuple ; dans le monde, elle était l'une des diplomates les plus appréciées. Elle n'avait pas l'ambition de conquérir le pouvoir ou de réformer l'Eglise de bout en bout, mais elle faisait un tas de petites choses qui, au final, étaient plus utiles au peuple, comme construire un orphelinat, un refuge, ou travailler comme tailleur. Lord Asriel échangea un regard avec sa maîtresse, l'air de se demander s'il s'agissait bien de leur fille, et elle ne sut que dire.

"Tu as... tu as fait toutes ces choses, en dix ans seulement ? répéta Lord Asriel, sincèrement choqué.

- Oui. Vous savez, après cette histoire de mondes parallèles, de guerres et de Poussière, je ne me sentais plus capable de simplement retourner jouer dans les rues d'Oxford avec les autres enfants. Nous sommes restés proches, mais... Je me sentais différente, et ça ne m'amusait plus comme avant. Je n'étais plus une enfant, à proprement parler, puisque Pan avait cessé de changer. Alors, plutôt que de jouer, j'ai décidé de... me rendre utile. D'apprendre des choses. D'être joyeuse même si je souffrais. De créer de la Poussière."
Will se pencha vers Lyra pour murmurer quelque chose à son oreille. Elle lui jeta un regard triste, et appuya sa tête contre son épaule. Curieusement, à ce moment précis, Mme. Coulter réalisa combien ils devaient s'aimer, et elle se demanda comment elle avait pu ne pas le remarquer, dans la grotte en Afrique, quand Lyra appelait Will au secours et que Will esayait de la tirer de ses griffes. Comment Lyra était incapable de poursuivre, étouffée par les larmes, son daemon-martre continua le récit pour elle.

"Il y a quelques semaines, alors que nous étions au Jardin Botanique, pour le solstice d'été, un ange est apparu. Une ange, plus précisément. Elle nous a parlé d'une catastrophe à venir, qui allait bouleverser l'équilibre des mondes. Et elle vient de se produire.

- Co... Quoi ?

- Cette catastrophe dont l'ange a parlé, c'est celle qui a détruit l'abîme dans lequel vous étiez plongé, expliqua Pan, l'air mal-à-l'aise. Comment dire ?... L'abîme a disparu, et vous a donc relâché avant de s'évaporer. Mais le problème, c'est quen disparaissant, il a rétabli le cours du temps normal dans un monde précis. Lord Asriel, vous vous souvenez de votre forteresse, dans l'autre monde ? Là où il y avait des anges, des Gallivespiens, et toutes sortes de créatures et de technologies ? Eh bien, l'abîme avait arrêté le temps dans cette dimension, puisque tous ceu qui y vivaient n'étaient pas originaires de ce monde. C'était en quelque sorte pour les empêcher de s'entre-tuer avant de dépérir quand les fenêtres seraient fermées. Quand l'abîme a disparu, ce monde s'est remis en marche. Et, le problème, c'est que vos anciens soldats se sont alliés aux anges de Métatron. Et comme le temps n'a pas bougé pour eux...

- Ils pensent toujours qu'il faut tuer Lyra pour empêcher une nouvelle Chute, conclut Will."
Lyra, dans ses bras, trembla à ces mots. Il resserra son étreinte et lui murmura des paroles apaisantes, promettant de ne laisser personne lui faire le moindre mal. Puis le jeune homme leva les yeux vers les parents de Lyra. Un amour sans borne, une détermination sans faille brillaient dans son regard. L'ange lui avait permis de quitter son monde pour protéger sa bien-aimée dans celui-ci. Il aurait affronté Métatron lui-même, s'il avait pu, pour en finir. Mais sa place était auprès de Lyra, pour la rassurer. Elle qui pleurait si rarement en était enfant, sanglotait en silence. Lord Asriel songea soudainement qu'elle avait du voir et subir des choses dont elle ne leur avait pas parler, parce que malgré la force qui émanait d'elle, elle tremblait, et paraissait incertaine.

Will lut dans ses yeux qu'il s'apprêtait à poser une question, alors il déclara qu'il était temps de dormir ; ils parleraient demain, ce serait mieux. Puis Lyra se leva avec un effort visible, et approuva sa proposition. Avec un sourire faux, elle ajouta qu'elle devrait leur faire de nouveaux vêtements, pour se fondre dans le décors. Puis elle leur demanda de la suivre jusqu'à leurs chambres. Ils montèrent un étage, et Lyra leur signala, à voix basse, où dormaient les enfants, où se trouvait son bureau, et où ils pourraient dormir. Puis elle et Will disparurent, avec un faible "bonne nuit", dansune autre chambre. Mme. Coulter ne s'étonna même pas de penser qu'ils partageraient une chambre. En fait, elle était presque plus surprise de constater que cela signifiait qu'elle allait dormir avec Asriel, pour la première fois depuis ce qui lui paraissait être une éternité. Son amant lui glissa un regard indéchiffrables, et elle sut qu'il avait pensé la même chose qu'elle. Alors ils entrèrent dans leur chambre, se déshabillèrent et, couchés l'un dans l'autre, ne purent s'empêcher de parler de Lyra et de Will, de tous les évènements qui s'étaient produits en si peu de temps.

Dans une chambre voisine, Lyra et Will étaient enlacés sous le voile du lit à baldaquin de la jeune femme. Ses larmes avaient séché, sa voix ne tremblait plus. Elle était inquiète, mais le regard de Will posé sur elle lui faisait oublier toutes ses craintes. Ils s'embrassaient, encore et encore, découvrant ces corps jadis si familiers et désormais inconnus avec ferveur. Will embrassait son cou, ses épaules et sa clavicule tandis qu'elle respirait son odeur et se familiarisait avec le contact de sa peau brûlante. Leurs daemons, à côté d'eux, se caressaient, se retrouvaient sous la même forme qu'ils s'étaient quittés, et s'embrassaient comme s'ils ne pouvaient plus se séparer. Très vite, les deux jeunes amoureux se couchèrent, toujours étroitement enlacés, en s'embrassant à l'aveugle. Will s'était défait de sa chemise, et Lyra de ses bottes et bas. Les mains fermes de Will dessinaient des arabesques sensuelles sur le dos de la jeune femme, qui suivait la ligne invisible de son cou, caressant ses lèvres, frôlant sa pomme d'Adam, glissant lentement jusqu'à son torse.

Quand, enfin, ils furent habitués à ses apparences nouvelles, ils commencèrent à parler, avec force murmures et chuchotements.

"Tu m'as tellement manqué, commença Lyra.

- Moi aussi. Toutes ces années ont été un supplice sans toi. Mais maintenant, je te promets que je ne t'abandonnerai plus jamais.

- Oui... Nous serons ensemble, comme avant... J'aurais tellement voulu te revoir plus tôt. Chaque année, le jour du solstice d'été, je me mettais à pleurer dans le Jardin Botanique, sur notre banc. J'imaginais que tu étais là, tout près de moi, et pourtant, je ne pouvais pas te parler, ni t'entendre.

- Je sais. Il m'arrivait la même chose. Sur tous mes livres, tous mes cahiers, j'écrivais ton nom. Personne ne savait qui tu étais, mais pour moi, c'était devenu un rituel. C'était presque comme si tu étais plus près de moi..."
Il respira l'odeur de ses cheveux défaits et l'embrassa sur le front.

"Je t'aime, ma Lyra.

- Moi aussi, Will. De tout mon coeur.

- Tu es devenue magnifique, tu le sais ? Quand tu es arrivée, au Jardin Botanique, j'ai cru rêver... Tu es aussi belle que les anges, Lyra. Et toutes ces choses que tu as faites, ces dernières années... C'est incroyable.

- Et toi, qu'est-ce que tu as fait ? Tu ne me l'as pas encore dit.

- Tu sais, mon monde est très différent du tien. Disons que tout est plus règlementé. Alors, j'ai suivi la même vie que beaucoup d'autres de mon âge. Après notre séparation, je suis allé chez Mary, qui n'habitait pas très loin. On a préparé un mensonge à dire aux autorités, parce que j'étais certain que ma mère devait avoir fait une crise et qu'on avait remarqué mon absence. Pour cacher ma main toujours blessée, j'ai commencé à mettre des gants en cuir, prétextant que j'avais une brûlure. Après quelques problèmes avec la police, Mary a été autorisée à vivre avec ma mère et moi, à titre d'aide à domicile. Ma mère allait mieux depuis qu'elle n'était plus seule à la maison avec moi. Je lui ai parlé de toi, en me disant qu'elle ne comprendrait peut-être pas qui tu étais. J'avais besoin de lui parler de toi. Je crois qu'elle a commencé à comprendre que j'avais voyagé ; que j'avais vécut des expériences uniques et étranges ; que j'étais tombé amoureux. (En parlant, il avait caressé la joue de Lyra, qui lui souriait tendrement.) Par la suite, je suis retourné à l'école. Au collège, en fait. Là-bas, personne ne me connaissait, alors j'ai décidé que je pouvais être qui je voulais : j'ai commencé à m'intéresser aux cours, à montrer de l'intérêt pour les sciences. J'ai même commencé à pratiquer différents arts martiaux, pour défouler toute la colère que je ressentais à l'époque quand je pensais à notre séparation. Je me suis fait quelques amis, des types qui participaient aux mêmes cours que moi ou que je croisais sur le chemin du collège. Avec le temps, on a commencé à se retrouver tous les matins, et à devenir vraiment amis. Le week-end, j'allais parfois chez eux pour étudier, et pendant les vacances, quand je restais à Oxford et eux non, j'allais au musée. J'ai aidé Mary sur ses recherches sur les plantes des mulefas, et le plus souvent, c'est à elle que je parlais de mes souvenirs. J'ai parlé de mon père à ma mère, mais elle n'a pas du comprendre... Mary et moi sommes devenus assez proches avec le temps, et je crois qu'on peut dire que j'étais heureux. Le jour du solstice d'été, par contre, je devenais complètement morose. J'étais fou de joie à l'idée de te retrouver, mais comme physiquement, tu n'étais pas là... Parfois je rêvais de toi. Je te revoyais avec ton aléthiomètre, avec tes grands yeux, avec ton sourire... Je repensais à toutes les fois où tu avais été près de moi, et je regrettais de me pas t'avoir dit que je t'aimais plus tôt."
Il s'interrompit, avec un soupir. Lyra s'étira pour poser ses lèvres sur les siennes. Ses mains entourèrent le cou du jeune homme, et il s'abandonna à ce nouveau baiser, qu'il aurait voulu faire durer jusqu'à la fin des temps. Quand ils durent se détacher pour respirer, Will reprit son récit et jouant avec les mèches dorées de Lyra.

"Quand j'ai passé mon certificat de fin d'études, je me suis lancé dans la médecine. Mon rêve était de me rendre utile aux gens en les soignant. Comme tu m'as soigné. Et j'étais plutôt doué : avec le poignard subtil, j'avais appris à détecter les choses et à les comprendre sans vraiment les chercher ; de ce fait, mes études de médecine résidaient surtout dans l'apprentissage de... comment dire ? Il fallait que je saches expliquer les maladies, et pas seulement que je détecte les symptômes, tu vois ? Mais les études de médecine sont très longues, dans mon monde. Alors je m'intéressais aussi à la biologie et à l'histoire. J'ai découvert des oeuvres que je n'aurais jamais lu avant de te connaître. J'ignore si elles existent dans ton monde, mais si c'est le cas, alors je pense que tu dois les connaître. Les mots sur le papier avaient le pouvoir de me calmer ; j'allais toujours en cours de sciences avec un livre de Byron ou de Blake. Apprendre des choses me rendait heureux, et curieux ; plus j'apprendais, plus je voulais découvrir. Grâce à des reportages, j'ai découvert des régions du monde que je n'aurais jamais pu voir en vrai ; c'était ma façon de voyager. Mais, à dire vrai... Ces dernières années, je perdais toute volonté de me battre.

- Mais pourquoi ?

- Un jour, quand j'avais vingt ans, ma mère est morte. AVC. On a rien pu faire. Quand l'ambulance est arrivée, c'était déjà trop tard. (Même si Lyra ne comprenait pas les mots "AVC" ou "ambulance", elle se sentait malheureuse pour lui, qui avait toujours tant aimé sa mère.) Et après, Mary est tombée malade. Un cancer du pancréas. Insoignable. C'était horriblement frustrant de la voir dépérir en étant médecin, de ne rien pouvoir faire pour l'aider. Quand je l'ai quittée, pour venir ici, elle était en phase terminale. Elle mourra bientôt, mais elle ne voulait pas que je la voies dans cet état. Alors, quand je lui ai parlé de cet ange qui m'a proposé de te rejoindre ici, elle m'a encouragé à le faire. Elle savait que rien ne me reliait vraiment à mon monde, à par elle et ma mère. Elle savait que je t'aimais toujours, que je t'aimerais toujours, et elle voulait que je viennes ici pour vivre heureux ici.

- Mary était... est une personne incroyable. J'aimerais tellement faire quelque chose pour elle...

- Tu peu, peut-être. Dans mon sac, il y a quelque chose qu'elle voulait t'offrir. Attends, je vais te le donner. (Il se saisit de son sac à dos, dans lequel il avait glissé quelques livres et cahiers, ainsi que deux sacs de papier colorés.) Voilà. Ça, c'est un cadeau de la part de Mary. Et ça, c'est de ma part.

- Oh, Will ! il ne fallait pas ! Je suis déjà folle de joie parce que tu es là, il ne fallait pas...

- Shh, vas-y, ouvre."
Lyra obéit, et déchira, hésitante, le papier du cadeau de Mary. Pantalaimon, perché sur son épaule, se pencha en avant pour essayer de repérer la surprise, et s'exclama avec étonnement quand Lyra fit sortir du sachet une figurine en marbre :

"C'est une martre !

- C'est toi, Pan ! Mary se souvenait de ta forme définitive, expliqua Will avec un sourire, alors elle n'a pas su résister en trouvant cette figurine. Elle disait toujours que c'était 'comme une petite part de Lyra', avec nous.

- Oh, Mary... Merci de tout coeur, c'est magnifique..., chuchota Lyra, éblouie.

- Tiens, et ça, c'est de ma part. Ferme les yeux, je veux que tu devines."
Lyra s'éxécuta, mais Pan dut attendre que Kirjava lui fasse une remarque pour fermer les yeux. Alors Will prit la main de Lyra, et sortit du sachet un bracelet en argent, orné de charms divers et variés, qu'il avait toujours rêvé de lui offrir. Lyra, en sentant le poids du métal sur son poignet, frémit, surprise, et demanda :

"C'est un bracelet ?

- Oui. Tu peux ouvrir les yeux."
La bouche de Lyra forma un rond net lorsqu'elle découvrit le bijou à son poignet. Dans son monde, les bracelets n'étaient pas comme cela ; on ne pouvait pas les personnaliser, ni même y ajouter des perles. Celui de Will était différent de tout ce qu'elle connaissait : il n'était pas aussi lourd qu'elle l'avait cru, et brillait d'une lueur argentée dans l'ombre du baldaquin. De petites perles, que Will appelait "charms" s'alignaient, avec des motifs différents. Par exemple, l'un des charms représentait un soleil ; un autre portait l'inscription "aletheia" (vérité, en grec) ; un autre ressemblait à une fée ; un autre à un masque de carnaval vénitien, et ainsi de suite. Lyra était encore plus éblouie qu'elle ne l'avait été par le cadeau de Mary. Elle jeta ses bras autour du cou de Will avec un murmure joyeux. Le jeune homme l'attira contre lui en riant, et lui demanda si ça lui plaisait.

"Si ça me plaît ? Will, c'est le plus beau bracelet que j'ai jamais vu ! Oh, merci, c'est vraiment magnifique. Je ne savais pas que l'on pouvait faire de si belles choses...

- Dans mon monde, ils sont assez courants. Tu vois, on peut choisir tous les charms que l'on veut, et les aligner comme ça nous chante. Chaque bracelet est en quelque sorte unique. Moi, je l'ai ai choisi parce qu'ils me faisaient penser à toi. Là, le masque de carnaval, parce que tu savais mentir et leurrer tout le monde, même ce roi des ours. La fée, parce qu'elle me rappelait la façon dont tu te concentrais en lisant l'aléthiomètre. J'ai fait graver "aletheia", sur celui-là, justement en pensant à ça.

- Et le soleil ?

- Ça, c'est tout simplement parce que, pour moi, tu es aussi rayonnante que le soleil, murmura-t-il."
Lyra rougit et le remercia encore, pendant qu'il la serrait dans ses bras et l'allongeait près de lui. Il lui annonça aussi qu'il avait gardé certains livres et cahiers de Mary, sur les recherches qu'ils avaient mené dans leur monde. Lyra se promit de les lire au plus vite, et se serait déjà relevée pour commencer sa lecture si Will ne l'avait pas retenue. En regardant sa montre, il d´couvrit que l'heure était déjà bien avancée, et qu'il valait peut-être mieux que Lyra se repose un peu. Après tout, elle s'était levée tôt, récemment, dans l'attente nerveuse du retour de Will. Après une protestation, Lyra accepta de se coucher ; d'abord, elle enfila sa robe de chambre, qui ne lui tenait pas vraiment chaud, mais qui permettait de sentir la chaleur de Will d'encore plus près. Avant de s'endormir, il embrassa sa bien-aimée avec tendresse, et elle lui souhaita bonne nuit en baîllant. Il sourit, et, resserrant son étreinte, céda à son tour au sommeil.