Chapitre 2 : Mère et femme

Lyra se réveillait toujours aux aurores. Ses longues nuits d'étude et son goût prononcé pour le café l'avaient habituée à dormir peu et à ne pas se sentir fatiguée pendant la journée. Le lendemain qui succédait à l'arrivée de Will, la jeune femme ouvrit ses grands yeux endormis vers sept heures moins dix. Pendant quelques minutes, elle s'autorisa à ne pas bouger, afin de ne pas troubler le sommeil encore profond du jeune homme. Puis elle s'arracha à contre-coeur à la chaleur de ses bras, en prenant soin de ne pas le déranger, et suivit Pan dans la salle de bain en face de sa chambre. Son daemon lissait méticuleusement sa fourrure pendant qu'elle prenait son bain. Lyra lava ses cheveux longs à grande eau, non sans se plaindre en marmonnant qu'ils s'emmêlaient toujours quand elle les laissa pousser, provoquant le sourire moqueur de Pan, qui roula les yeux pour appuyer son sarcasme. Puis, armée d'un peigne et d'une lotion parfumée, elle lissa sa chevelure mouillée et frotta soigneusement ses mèches bouclée jusqu'à produire une mousse blanche. Pendant que le produit agissait, la jeune femme se savonnait le reste du corps, et très vite Pantalaimon ne put plus distinguer la silhouette de son humaine dans la mousse du bain.

Assis sur un tabouret près d'elle, le daemon et le corps commencèrent à bavarder. Ils parlèrent d'abord du travail qui attendait Lyra à la boutique, surtout si elle devait ajouter aux commandes déjà existantes les vêtements pour Will et ses parents. Ensuite, il fallait aussi qu'elle pense à avertir le Maître de Jordan, qui l'avait vue grandir, et à qui elle ne voulait pas cacher leur retour plus longtemps. Surtout, Lyra voulait lui présenter Will, ainsi qu'à Dame Hannah, car elle leur avait parlé de lui à plusieurs reprises, et elle voulait à tout prix qu'ils puissent se rencontrer. Pendant que Lyra rinçait ses cheveux, Pan lui demanda ce qu'il faudrait dire aux garçons aux sujet de Will et des deux autres invités ; surtout en sachant que Johnathan était le fils de Lord Asriel. S'il n'y avait eu que Corvus, Lyra n'aurait pas hésiter à lui dire toute la vérité ; mais il lui était difficile de s'imaginer dire à son frère que leur père, qui les avait tour à tour abandonné, était de retour, et dans leur maison. Mais elle ne pouvait pas tout simplement mentir et lui raconter qu'il n'était qu'une connaissance. Evidemment, tout aurait été plus simple si elle les avait conduit à Jordan, le temps de se préparer à expliquer ce genre de choses. Lyra soupira et son daemon comprit : ils devraient dire la vérité en espérant que le jeune garçon n'en serait pas trop bouleversé.

"Peut-être qu'on devrait envoyer les garçons jouer avec Grace pour la journée, proposa Pantalaimon sans enthousiasme. Tu sais, pour que ça ne leur change pas trop de leurs habitudes.

- Ouais... Mais on ne les leurrera pas très longtemps avec ça. Johnathan n'y fera peut-être pas attention, mais Corvus remarquera tout de suite si on essaie de les duper."
Lyra se leva, trempée, et sortit de son bain pour se sécher. Puis vint l'étape dangereuse de l'habillage. De retour dans sa chambre -où Will dormait toujours-, la jeune tailleuse ouvrit son armoire et regarda ses vêtements, plongée en pleine réflexion. Dans l'Oxford de Lyra, les femmes ne portaient que des robes ou des jupes, qui devaient en plus descendre sous le genou, voire au niveau de la cheville. Lyra, si elle refusait catégoriquement de porter un pantalon, trouvait tout de même que cette loi était injustifiée. Au cours de ses voyages, elle avait vu des tenues de toutes sortes, de toutes les formes et de toutes les couleurs, et elle avait retenu une chose : une robe longue est très encombrante pour marcher librement. De retour de son voyage dans l'empire Ottoman, elle avait commencé à dessiner des modèles de robes plus courtes, plus souples, qui lui offraient plus de liberté de mouvement. Les premiers temps, les gens dans la rue s'étaient retournés sur son passage, outrés ou simplement abasourdis. Puis avec le temps, d'autres femmes avaient imité Lyra, pour de multiples raisons, et personne ne s'était plus étonné de voir les chevilles des demoiselles.

Après de longues minutes de doute, Lyra tira de son armoire un chemisier blanc, classique, et une robe-bustier noire qu'elle enfilerait par dessus. Ensuite, elle glissa ses petits pieds dans ses bas, les ajusta correctement au niveau de la cuisse, et noua ses bottes avec des gestes vifs. Quand elle voulut quitter sa chambre, un faible grognement l'interrompit. Dans le lit, Will s'était réveillé -peut-être à cause du bruit- et cherchait à présent Lyra du regard. La jeune femme sourit et le rejoignit, avant de déposer un baiser volage sur sa joue. Le jeune homme passa ses bras autour d'elle pour la retenir, et elle s'écrasa sur lui, ce qui le fit rire.

"Bonjour, toi, murmura Lyra, amusée.

- Salut. Déjà habillée ? Quelle heure...

- Shhh, il est encore tôt. Dors. Je vais justement travailler à la boutique ; il te faut des vêtements adaptés à mon Oxford, non ?

- Tu pars déjà ? grommella Will en posant son front sur son épaule.

- Non, pas encore. Je prends de l'avance, c'est tout. Tu as faim ? Je comptais aller manger."
Will se tira maladroitement du lit, et suivit la jeune femme jusqu'à la cuisine, au rez-de-chaussée. Lyra prépara du café, et ne put s'empêcher de rappeller à Will comment, à leur première rencontre, il lui avait appris à cuisiner. Il eut un petit rire à ce souvenir, et la regarda sortir d'un panier en osier des petits pains. Elle lui expliqua que, dans un village de l'empire Ottoman, des femmes lui avaient appris à faire du pain ; elle avait retenu leurs conseils et en faisait désormais régulièrement pour grignoter à l'atelier, ou pour le goûter des enfants. Elle sortit aussi un pot de confiture et du beurre d'un placard, pour le cas où il en voudrait. Puis elle se retourna pour éteindre le feu du café. Il avait sorti deux tasses d'un vaissellier, ainsi qu'une petite bouteille de lait et du sucre, et servit le café encore chaud pendant que Lyra s'asseyait.

"Un sucre ? demanda-t-il.

- Deux. Merci, dit-elle lorsqu'il lui tendit sa tasse.

- De rien. Eh, ils sont vraiment bons, tes petits pains. Je m'attendais à ce qu'ils soient secs, puisque tu ne les as pas fait aujourd'hui, mais pas du tout...

- Dans ton monde, on fait le pain tous les jours ? s'étonna Lyra.

- Oui. Les boulangers se lèvent très tôts pour préparer du pain, qu'ils vendent pendant la journée et... J'imagine qu'ils jettent le reste le soir."
Lyra le regarda, effarée, et il sourit. Pendant qu'ils mangeaient, distraits par leur conversation, ils n'entendirent pas la porte s'ouvrir. La jeune femme eut un léger sursaut avant de se reprendre, et elle sourit en acueuillant le nouveau venu :

"Bonjour, Corvus. Bien dormi ?"
Will se retourna pour regarder le garçon, et eut une étrange impression en le regardant. Corvus tenait son nom de la forme préférée de son daemon, Persépine, qui passait le plus souvent de sa forme de corneille à celle de corbeau. Ses cheveux ondulés étaient noirs comme le jais, mais ses yeux étaient d'un beau bleu, intense et lumineux. Son visage était fin, mais il n'avait pas le même air enfantin et joyeux qu'arboraient en général les autres enfants de son âge. Quand il repéra Will, son regard se fit méfiant, et son daemon se mit à tiquer, comme effrayé. Ce que Will ne pouvait pas remarquer, d'ailleurs, c'était que la ressemblance entre lui et le garçon était frappante, et que ce même air adulte et ombrageux, il l'avait eu lui aussi, dès son plus jeune âge. Lyra, elle, pouvait le voir, et elle en eut le souffle coupé un instant.

"Corvus, je te présente Will Parry. C'est un excellent ami à moi, ne t'inquiètes pas. Viens t'assoeir. Tu n'as pas faim ?

- Will, répéta le garçon en clignant les yeux, curieux. Bonjour, M'sieur Will. Désolé de ne pas vous avoir répondu tout à l'heure, Miss Lyra. Bonjour à vous aussi.

- Ce n'est rien. Viens là, trésor. Tu veux du lait ?

- Je veux bien, la remercia le garçon."
Will assistait à la plus étonnante des transformations : Corvus, qui l'avait d'abord regardé comme s'il allait se jeter sur lui ou le jeter dehors, s'était détendu dès que Lyra s'était adressée à lui. Un sourire était né sur son visage, plein d'affection et de respect. Il lui parlait toujours en disant "Miss", et se montrait très poli. Lyra, de son côté, lui souriait avec douceur, comme une mère, et lui expliquait que Will, ainsi que deux autres personnes, étaient arrivés à Oxford la veille au soir, et qu'elle les avait invité à rester chez elle. Visiblement, elle avait déjà du lui parler de Will, parce que le jeune garçon lâcha un "le Will ?" sourd, impressionné, après qu'elle lui ait expliqué la situation. Par la suite, il se montra très poli et très sympathique envers Will, qui commençait à l'apprécier.

"Vous allez travailler aujourd'hui, Miss Lyra ? Mais M'sieur Will va pas rester seul ici, nan ?

- Ne t'en fais pas pour ça, trésor. Je vais déjà lui donner de nouveaux vêtements, et après il sera libre de visiter notre belle ville. Si ça ne te dérange pas, tu pourras lui montrer, avec Johnathan ?

- Pas de problème. Je préviendrais Nath' quand il sera réveillé.

- Et, aussi... Corvus, il faut que je te préviennes. Les deux autres invités sont Lord Asriel et Mme. Coulter. (Le garçon ouvrit de grands yeux.) Mes parents, et le père de Johnathan. Alors, je vais le prévenir, mais j'ai peur qu'il ne soit mal-à-l'aise. Si c'est le cas, vous n'avez qu'à sortir en ville, d'accord ?

- ... Oui, Miss Lyra, je veillerai sur Nath', promis."
Lyra le remercia, puis l'envoya se laver avec fermeté. Quand il eut disparu, silhouette enjouée et vive, dans les escaliers, elle soupira, et Will prit sa main pour la soutenir. Elle lui assura d'un regard que tout allait bien ; puis elle se souvint de son travail à faire. Comme elle se mettait à réfléchir à toute vitesse, il devenait impossible de la suivre : elle demanda à Will s'il pouvait ramasser la table pendant qu'elle cherchait son mètre de couturière, et disparut avec Pan sans lui laisser le temps de répondre. Will et Kirjava échangèrent un regard amusé en la voyant partir au travail. Il commençait à ranger la table, en jetant les miettes de pain dans un sac, en mettant les tasses et les assiettes dans l'évier, quand Lord Asriel arriva dans l'encadrement de la porte. Il ne dit rien, ce qui irrita vaguement le jeune homme, qui le salua en marmonnant et décida de le laisser se débrouiller avec son petit-déjeuner.

"Où est ma fille ?

- Bonjour à vous aussi. Partie travailler, lâcha Will. Elle a parlé de mesures à prendre pour des vêtements.

- Ah. Quand rentrera-t-elle ?

- Quand elle aura fini, j'imagine ? Ça ne devrait pas être trop long. Pourquoi, qu'est-ce que vous lui voulez encore ?

- Tu n'es pas le seul à vouloir passer du temps en sa compagnie. Je suis son père...

- Ça ne vous préoccupait pas tant que ça quand elle était enfant. Ecoutez, je ne vous connais pas, c'est vrai, et je n'aime pas juger les gens au premier abord. Mais ce que je sais, c'est que Lyra a souffert à cause de vous. Et de Madame Coulter. Elle n'aurait jamais du subir la moitié de ce qui lui est arrivé, et ça lui est arrivé justement parce que ni vous ni elle n'avez pris la peine de reconnaître qu'elle était votre fille. Vous ne faisiez que calculer votre intérêt dans cette histoire.

- Espèce de...

- Vous pouvez m'insulter autant que vous voulez, vous savez que c'est vrai. Si vous tenez vraiment à Lyra, prouvez-le. Montrez-lui que vous n'êtes pas seulement le monstre qui a tué son meilleur ami."
Lord Asriel ouvrit la bouche, mais l'image de Lyra, ce jour-là, dans le pôle Nord, qui criait à son ami de courir, s'imposa à son esprit, et il se tut. Comment pouvait-il répondre alors qu'il avait fait ce que Will disait ? Lyra avait traversé tous les dangers pour venir le rejoindre, lui apporter son aide, et il l'avait trahie. Il l'avait privée de la seule personne à qui elle aurait encore pu s'accrocher dans un autre monde. Ensuite Will était arrivé dans sa vie ; mais s'ils s'étaient rendus dans le monde des morts, c'était à nouveau pour trouver Roger. Will avait raison : la vie de Lyra aurait été mille fois plus simple, si elle avait grandi parmi les Gitans, par exemple. Sans être la fille de Lord Asriel ou de Marisa Coulter. Et cette pensée le faisait se sentir terriblement coupable.

"Me revoilà ! Je n'ai pas été trop l... Oh, Lord Asriel ? Je ne savais pas que vous étiez déjà debout..."
Lyra était de retour, un mètre et un cahier à la main. Ses yeux passaient de Will à son père avec inquiétude. Lord Asriel, quant à lui, ne pouvait s'empêcher de penser qu'elle était magnifique. Quand était-elle devenue si belle, si élancée, si gracieuse ? L'avait-elle toujours été ? Avait-il seulement daigné la regarder pour remarquer la couleur profonde de ses yeux ? Sentant la tension dans l'air, Lyra se racla la gorge et déclara qu'elle devait prendre leurs mesures, ainsi qu'à Mme. Coulter, si elle voulait les habiller correctement. Comme Will avait déjà mangé, il fut le premier à être mesuré : longueur des bras, des jambes, tour des épaules, et autres expressions étranges qu'il n'avait pas retenu. Pendant ce temps, Lord Asriel les observait, et serrait les dents en voyant Lyra sourire si sincèrement quand il lui parlait. Son daemon-léopard des neiges lui donna une pichenette de la queue pour attirer son attention, et demanda d'une voix étrangement douce :

"Quand as-tu commencé à ressentir de la jalousie pour elle ?"

L'homme ne répondit rien, agacé. Quand Lyra, après une hésitation, l'appela pour prendre ses mesures, à lui aussi, il hésita à son tour, avant de se laisser faire. Pendant qu'elle notait des nombres et des symboles sur son petit cahier, Lyra marmonnait des choses telles que "je crois que le gris serait mieux" ou "il faudra faire attention aux épaules", et, s'il ne comprenait pas à quoi elle faisait allusion, Lord Asriel l'écoutait avec attention. Quand elle eut fini, Lyra lança un "et voilàà !" joyeux, et déclara que Corvus devait s'être douché et qu'ils devraient en faire autant. Effectivement, le jeune garçon descendit l'escalier au même moment, et son regard se transforma à nouveau : selon la personne qu'il regardait, il paraissait plus ou moins tendu, plus ou moins détendu. Quand Lyra le présenta à Lord Asriel, il se calma un peu, mais pas autant qu'avec Will, par exemple, et seule Lyra comprenait pourquoi. Aux yeux de Corvus, qui adorait Lyra et avait été abandonné par sa mère, il fallait être un monstre pour abandonner ses enfants : or, Lord Asriel en avait abandonné deux -dont un qu'il ne connaissait pas encore. La jeune femme lança un regard insistant à son fils adoptif, pour l'inciter à ne pas être trop rancunier, puis elle déclara qu'elle devait se rendre dans la boutique.

"Appelez-moi quand Mme. Coulter sera réveillée. Je suis dans l'atelier si vous avez besoin de moi, dit-elle en partant."

Avant de sortir, elle embrassa Will, ébouriffa les cheveux de Corvus, et salua d'un geste de la main Lord Asriel. Puis Corvus annonça qu'il allait devoir réveiller Johnathan, sinon ils ne pourraient pas travailler leur leçon de piano. Sur ces mots, il retourna dans sa chambre en trottinant, laissant les deux hommes seuls. Ils échangèrent un regard lourd de reproches, puis Lord Asriel, chose exceptionnelle, céda. Il se laissa tomber sur le canapé du séjour. Alors Will monta à la suite de Corvus, et alla se doucher.

Resté seul, Lord Asriel passa sa main sur son front, exténué et anéanti. Stelmaria, qui détestait le voir si vulnérable, lui donna un coup de patte au genou pour l'inciter à se reprendre.

"Asriel, ça suffit. Tu dois te ressaisir. Pourquoi tu prends autant à coeur les mots de ce gamin ?

- Stelmaria... Avant, je l'aurais gifflé pour m'avoir parlé comme ça. Mais dix ans ont passé pour eux. Lyra et ce garçon ne sont plus des enfants ; je ne peux pas contraindre Lyra à m'obéir ou à me répondre alors qu'elle nous héberge...

- Mais Lyra est ta fille, Asriel. Tu en aurais le droit.

- Et alors quoi ? qu'est-ce que je pourrais lui reprocher, dis-moi ? Elle aurait toutes les raisons du monde pour me jeter dehors, pour essayer de me tuer... Moi... Je me demande pourquoi je n'ai pas fait attention à elle, à l'époque. Tu le sais toi ?

- Oui. Parce qu'elle était la fille de Marisa autant que la tienne ; tu n'as jamais rien su partager. Parce qu'on t'a retiré tes biens à cause d'elle. Parce qu'elle n'avait aucun moyen de savoir que tu étais son père, mais que tu voulais qu'elle te respecte comme tel. (Elle s'interrompit.) Je crois qu'il aurait fallu la reconnaître dès sa naissance. Elle aurait été Lyra Belacqua, fille de Lord Asriel et de Marisa Coulter, et alors ? elle aurait su qui elle était.

- Elle aurait eu une famille, et j'aurais pu m'occuper d'elle... (La voix de l'homme se brisa, et il s'obligea à reprendre contenance.) Le garçon dit que je dois lui prouver que je tiens à elle. Comment suis-je censé faire ça, alors qu'elle a tellement grandi ?

- Je l'ignore."

Puis Stelamria émit un faible grognement guttural, et l'homme perçut une ombre sur sa droite. Evidemment, elle devait arriver quand il était le plus en colère...

"Qu'y a-t-il, Marisa... ?"
Il se retourna, et découvrit, en lieu et place de sa maîtresse, Lyra, dont l'ombre désormais féminine l'avait confondu.

"Lyra ? Je t'ai prise pour Marisa, pardon...

- Pas grave. Vous n'êtes pas encore réveillé, ça aurait pu arriver à tout le monde, l'excusa-t-elle avec un haussement d'épaules. J'ai oublié de prendre mon carnet à croquis... Vous ne l'auriez pas vu ? il traîne toujours par là...

- Des croquis ? Non, je n'ai rien vu. Tu avais un petit carnet avec toi, tout à l'heure, mais tu l'as emporté.

- Hum... Je l'ai peut-être emmené sans m'en souvenir... ? Mince. Désolée de vous avoir dérangé. Je retourne bosser. A plus tard, Lord Asriel !"

Et Lyra repartit aussi vite qu'elle était venue, son daemon à ses côtés. Lord Asriel ferma les yeux un moment, attendant son départ pour s'accorder un soupir, quand il entendit un sifflement, suivi de :

"Ah ! Madame Coulter... Vous m'avez fait peur. Tiens, vous tombez bien, il me faut vos mesures. Bougez pas."
Au niveau des escaliers, Pantalaimon avait aperçu la forme brillante et malfaisante du singe doré qui servait de daemon à Mme. Coulter, et n'avait pas pu s'empêcher, par réflexe, de siffler, menaçant. Quelque part, Lyra n'avait jamais réussi à oublier que ce daemon avait essayé de voler son aléthiomètre, de faire du mal à Pan et de les tuer. Même en sachant qu'il était le daemon de sa mère, elle ne pouvait pas simplement l'accepter comme Stelmaria. Et puis, leur relation était différente, puisqu'elle avait considéré Asriel comme son oncle, alors que Marisa n'avait jamais été qu'une très belle femme qui lui promettait de voyager dans le Nord. Pendant que Lyra notait les mesures de la femme, son daemon surveillait d'un oeil froid le singe doré, inquiet et menaçant. Mme. Coulter sentit cette atmosphère de crainte et de méfiante qu'elle dégageait, et lâcha à l'intention de Pan :
"Tu pourrais au moins faire semblant de ne pas vouloir te jeter sur mon daemon.

- Madame Coulter, la prévint Lyra sans laisser à Pan le temps de répondre. Si vous avez quelque chose à me dire, allez-y. Mais, si Pantalaimon doit montrer de l'indifférence envers votre singe, apprenez-lui à ne pas fouiner dans mes affaires pendant que je m'occupe de vous mesurer. Vu ?"
Effectivement, le singe doré était grimpé sur une bibliothèque, sur le porte-manteau, et avait laissé traîner ses pattes noires sur la couverture des livres que Lyra lisait, et dans la veste que Lyra portait. Pris sur le fait, le singe descendit de son perchoir, et monta sur l'épaule de Mme. Coulter dès que Lyra fut assez loin. Son regard trahissait toute sa colère, toute sa curiosité perverse. Et la jeune femme se demanda s'il était prudent de laisser ce daemon maléfique traîner dans sa maison en toute liberté. Mais, se dit-elle, elle ne pouvait pas décemment enfermer sa mère dans sa chambre jusqu'à son retour. Elle n'avait pas d'autre choix que de lui faire confiance, ou de compter sur la vivacité de réaction de Corvus et Johnathan.
Avant de sortir pour de bon, Lyra jeta un regard noir au daemon-singe, et se retint de dire "tiens-toi à carreau sinon je t'enchaîne".

Marisa Coulter jura, traitant Lyra de "petite insolente", et se retourna vers Lord Asriel, qui n'avait pas jugé utile d'intervenir dans la conversation. Ses yeux lançaient des éclairs, mais il était loin d'être impressionné.

"Tu étais donc là. Ça ne t'a pas dérangé que ta fille me parle sur ce ton ?

- Notre fille, Marisa, notre fille. Ne rejette pas la faute sur moi.

- C'est toi qui l'a élevée, rétorqua Marisa.

- Elle s'est élevée toute seule. Et tu peux bien rejetter la faute de son éducation désastreuse sur moi, toi qui n'était pas là.

- Oh, tais-toi ! ne me fais pas croire que tu as été un père eemplaire. Je ne suis pas la méchante de l'histoire, Asriel, et tu le sais très bien.

- Ah oui, c'est vrai, et c'est à cause de ton charme fou que Lyra a essayé de te fuir à trois reprises.

- Je te dis de te taire !"
Mme. Coulter se jeta sur lui, imitée par le singe doré, mais il était plus grand et plus fort qu'elle, et n'éprouva aucune difficulté à l'immobiliser. Humiliée, sa maîtresse serra les dents pour s'interdir de lui demander grâce, alors que son daemon se tordait de douleur, entre les mâchoires du léopard des neiges. Mais Lord Asriel n'était pas le genre d'homme à se laisser dominer par ses sentiments ; il refusa de la libérer tant qu'elle ne le lui aurait pas demandé. Un autre que lui aurait fait pire, et lui aurait demandé de supplier, mais malgré son dégoût par l'irascibilité de Marisa, une part de lui-même l'aimait trop, et se sentait trop attiré par elle pour lui faire du mal. D'ailleurs, Stelmaria faisait de son mieux pour ne pas blesser le singe, se contentant de maintenir une certaine pression. Les deux amants se défièrents du regard, elle vaincue et rebelle, lui dominant et las. Leur duel visuel dura quelques minutes, pendant lesquelles Mme. Coulter avait serré les poings à s'en faire mal aux paumes pour résister à la douleur. Mais elle finit par céder, avec un faible "ça suffit", et il la libéra avant de l'étreindre passionnément, presque désolé de ne pas l'avoir fait plus tôt.
Mme. Coulter le laissa faire, et l'embrassa à plusieurs reprises, aveuglément, doucement, pleine de passion. La douleur la rendait belle, constata Lord Asriel, qui repensa inconsciemment à cette nuit, des années plus tôt, où ils avaient conçu Lyra. Elle y repensa elle aussi, et son esprit lui rappella aussi les mots de désespoir qu'elle avait dit à Asriel, dans sa forteresse, pendant qu'ils cherchaient un moyen de protéger les daemons de Lyra et Will.

"Nous aurions du nous marier, et élever notre fille ensemble.

- Tu dois avoir raison. A l'époque, je pensais vraiment que notre liaison serait sans concéquence. Que même avec Lyra, ça n'aurait pas d'incidence.

- Nous étions idiots. Nous avions vingt ans... Lyra est aujourd'hui un peu plus âgée que nous à l'époque, remarqua-t-elle. C'est étrange, quand on y pense."

Alors qu'elle se séparait des bras d'Asriel, deux séries de bruits de pas résonnèrent dans la cage de l'escalier, et deux enfants descendirent en trombe en riant. L'un d'eux était Corvus, avec ses cheveux noirs et ses yeux bleus, déjà habillé ; l'autre, un garçon blond aux yeux bleus, portait encore son pyjama, et frottait ses yeux endormis. Il ne se réveilla qu'en apercevant Lord Asriel et Mme. Coulter, qui le regardaient, sous le choc.

"Vous devez être les invités dont Corvus m'a parlé. Bonjour, je m'appelle Johnathan, et elle, là, c'est mon daemon, Gemyn. Content de vous rencontrer, Lord Asriel et Mme. Coulter."

En parlant, il avait tendu la main vers eux, une toute petite main d'enfant, et qui pourtant serra les leurs avec fermeté et assurance. Il ressemblait à s'y méprendre à Lyra, quand elle était petite : mêmes yeux effrontés, même sang-froid insolent, et même douceur. Son daemon avait même la forme d'une hermine blanche, comme Pan à une époque. Pendant que les deux adultes dévisageaient les enfants de Lyra, ceux-ci se rendirent, toujours aussi bruyants, dans la cuisine pour le petit-déjeuner de Johnathan. Lord Asriel était maintenant blême, et pensait sans relâche à cette nuit avec Ruta Skadi qui n'aurait jamais du avoir lieu. Mme. Coulter, de son côté, était bouleversée par la ressemblance entre les enfants et Lyra. Car, si Lyra avait remarqué combien Will et Corvus se ressemblaient, elle n'avait pas réalisé que le garçon avait les yeux de la même couleur qu'elle, et que Johnathan était tout son portrait. Si l'écart d'âge n'avait pas été si mince, on aurait pu penser sans aucun doute que Lyra était bel et bien la mère des deux petits.

Dnas l'atelier à l'étage de la boutique de tailleur, Lyra s'était déjà mise au travail. Elle voulait profité du laps de temps qui séparait son arrivée de celle de ses collègues pour commencer les vêtements de ses invités, et commença sans réfléchir par ceux de Will. Sous ses yeux se trouvaient les patrons de différents modèles de costumes. Elle ne cherchait pas quelque chose de précis, mais feuilletait le livre en quête de ce qui pourrait plaire au jeune homme. Avec ses cheveux sombres, il fallait éviter de l'habiller tout en noir, pour éviter l'effet "corbeau" ; et vu sa taille et sa carrure, elle ne pouvait pas l'habiller comme un petit collégien. Il lui fallait quelque chose d'adapté, mais la question était de trouver la perle rare, dans les coloris adéquats, et de ne pas mettre Will mal-à-l'aise en lui faisant porter un costume trop habillé.

"Plutôt que du noir, qu'est-ce que tu penses du gris foncé, Pan ? Le marron ne lui irait pas, je crois. Ce serait trop fade... Et puis, on ne peut pas luui faire porter un costume de gala, ce serait trop... Trop. Ah... C'est tellement plus simple d'habiller les femmes, on a plus de choix.

- Ne te désespère pas. Le gris foncé pourrait convenir, regarde. Mais il faut doser les nuances, dans ce cas. Là, cette teinte pourrait être bien."
Il leur fallut plusieurs minutes de bavardage pour arriver à s'entendre, l'un jugeant telle coupe trop étroite, l'autre assurant que celle-là ne convenait qu'aux enfants. Puis la jeune femme s'arma de ciseaux, trouva le tissu tant recherché et commença son oeuvre. Couper, plier, coudre. Vérifier les mesures. Recommencer sur différentes pièces de tissu, plus ou moins épais, indéfiniement. Pour certains, ce travail était répétitif, et agaçant. Mais pour Lyra, c'était agréable, et ça l'aidait à se détendre. Quand elle s'occupait et qu'elle travaillait, qu'elle voyait le résultat de son labeur, elle se sentait utile, et le temps passait plus vite. Elle finissait déjà la veste de Will quand, au rez-de-chaussée, la porte s'ouvrit avec un tintement léger. D'abord, elle préféra ne pas appeler la nouvelle arrivante avant d'ètre sûre de savoir de qui venait d'entrer ; alors Pantalaimon, agile, se faufila jusqu'à une mézanine qui donnait sur le rez-de-chaussée, afin de l'identifier. Puis il rentra auprès de son humaine, qui lança :

"Bonjour, Alice ! Tu vas bien ?

- Lyra ?! Déjà là ? Je croyais que tu ne venais pas avant neuf heures ?

- J'ai quelques commandes en plus à remplir, il fallait que je me mette au travail pour les rendre au plus vite. Et puis, avec Lily qui est en congé..."
Alice arriva dans l'atelier, son daemon-hirondelle perché sur l'épaule. Elle se dirigea vers son amie, et l'embrassa sur la joue avant de poser sa propre veste sur sa chaise. Puis elle regarda le travail de Lyra, et les notes qu'elle avait prises.

"Trois commandes ? De la part de qui ?

- Oh, de vieilles connaissances récemment arrivées à Oxford, mentit-elle. Qu'est-ce que tu penses de cette veste, jusque là ?

- Bien, bien... La couleur est magnifique, et elle s'accorde parfaitement bien avec toutes les formes de chemises et de vestons. Tu as besoin d'aide ?

- Je pense pouvoir me débrouiller pour la suite. Tu pourrais finir la robe de Miss Bellay ?

- Uh-huh. (Il y eut un long silence.) Comment tu t'en sors ?

- Ça avance.

- Je ne parlais pas de la veste. Je voulais dire... Tu sais, après la mort d'Allen..."
Lyra lâcha involontairement son aiguille, et dut se pencher en jurant pour la récupérer. Alice se tourna vers elle, quittant la robe des yeux, alertée par le bruit.

"Je vais bien, Alice... Il me manque toujours, mais... Ça ne sert à rien de me torturer avec ça. Il a été malade pendant des mois, des années presque. Je savais qu'il finirait par...

- C'était quelqu'un de bien. Lily a du se sentir horriblement mal en apprenant sa mort.

- Je pense aussi... Lily aussi est une fille bien. Je suis contente que Tony prenne soin d'elle.

- C'est vrai, j'avoue que ça me soulage. Elle est passée par de mauvais moments, c'est bien qu'un garçon aussi gentil l'aie épousée. Tu crois qu'ils vont avoir un enfant ?

- A ton avis, pourquoi Lily ne vient-elle pas travailler ? Ce n'est pas le deuil d'Allen qui l'empêche de tenir ses ciseaux, elle m'a dit il y a une semaine qu'elle se sentait malade et qu'elle devait appeler un médecin. Et depuis, elle est en congé.

- Elle est enceinte ?!

- Shh ! Ce n'est pas sûr, mais avoue que ce serait possible. Elle et Tony sont mariés depuis déjà trois ans, après tout. Ce serait bien pour Grace d'avoir un frère ou une soeur."
Lyra repensa à la jeune fille, qui était un peu plus âgé que Johnathan, et sourit. Lily n'avait jamais eu une vie facile. Sa famille vivait dans une lointaine campagne du Pays de Galles, mais elle avait quitté ses parents pour travailler en ville. Au début, elle était pleine d'espoirs et de bonne volonté. Elle travaillait chez une famille riche et respectée, tout allait bien. Mais un soir, alors qu'elle se croyait seule dans leur maison, le fils de la famille était arrivé et... Même si Lily n'avait jamais décrit précisément ce qu'il lui avait fait, les résultats étaient là : Lily avait eu des bleus partout sur le corps, et était tombée enceinte de la petite Grace. Pour étouffer l'affaire de viol, la famille chez qui elle travaillait l'avait renvoyée avec une somme confortable, espérant la faire rentrer dans sa campagne perdue. Mais la jeune femme savait trop bien que ses parents la tueraient plutôt que de l'acueuillir avec un enfant issu d'un viol ; alors elle était restée à Oxford. Pendant cette même période, elle avait rencontré Allen, de trois ans son cadet, qui l'avait hébergée et l'avait aidée à ne pas sombrer dans la dépression. Il était vite devenu un frère pour elle, qui admirait sa bonté d'âme et sa générosité. Il lui avait prouvé que tous les hommes n'étaient pas que des monstres.

Lily avait mis au monde Grace, une magnifique petite fille aux cheveux châtains-roux et aux yeux gris, qui faisait le bonheur de sa mère et de son oncle. Quand Lyra avait rencontré Allen, la petite avait commencé à l'appeler "tante", puisque son "oncle" l'appelait sa "soeur". Ils avaient formé une famille à partir de débris : trois enfants seuls et abandonnés s'étaient trouvés pour devenir des frères et des soeurs. Par extension, Lyra avait présenté Lily et Allen aux Costa, sans savoir que Tony et la jeune mère tomberaient amoureux et finiraient par se marier. Ils formaient un beau couple, et Tony se montrait adorable envers Grace, même s'il n'était pas son père biologique. Dans le fond, une famille, ce n'est pas seulement un rassemblement de personnes qui partagent le même sang ; ce sont des personnes qui s'aiment au point de se supporter tous les jours.

Lyra ralentit ses gestes, un peu émue à force de penser à Allen, qu'elle revoyait couché sur son lit, toussant et fiévreux. Elle aurait tant voulu qu'il soit encore là. Elle avait toujours pu lui parler de tout ; et elle aurait voulu lui présenter Will et ses parents biologiques, pour savoir ce qu'il penserait d'eux. "Tu me manques, Allen." Ce qui lui fit penser, ensuite, qu'elle n'avait toujours pas epliquer à Will qui était Allen à ses yeux. Elle devrait le faire avant qu'il ne se méprenne sur leur relation. Aux yeux de Lyra, c'était simple, il était son frère et meilleur ami ; mais dans son monde où les jeunes filles ne sont pas censées passer leurs journée avec les jeunes garçons, beaucoup avaient cru qu'ils étaient plus que ça.

Un nouveau tintement tira Lyra de ses pensées profondes. Laissant Alice sur sa robe, elle descendit et salua une jeune femme qui attendait devant le comptoir.

"Bonjour ! Que puis-je faire pour vous ?"