Chapitre 3 : "Mon enfant..."

Will avait passé la majeure partie de la matinée à lire. Dans le bureau de Lyra, il avait découvert une imposante bibliothèque, dont les trois quarts des livres lui étaient inconnus. Les auteurs étaient différents, avaient des sources d'inspiration différentes de ceux qu'il connaissait, pourtant il trouvait des similitudes entre leurs styles. Là, un écrivain nommé Oliver Copper aurait été, dans son monde, classé parmi les auteurs du courant réaliste, et son personnage d'Andrew Treak lui rappelait étrangement ceux de Charles Dickens. Il trouva aussi divers traités d'auteurs français, en langue originale, et s'émerveilla de constater que Lyra n'avait pas fait que voyager ; d'après ses lectures, elle comprenait aussi le français, l'italien, de russe et avait des bases de la plupart des langues latines. Sur son bureau, il remarqua aussi de nombreuses lettres, reliées entre elles par des rubans de couleurs différentes, sur lesquelles il distingua au moins trois écritures différentes, ainsi que des idéogrammes, tels qu'il s'imaginait les caractères chinois ou japonais.

Alors qu'il se plongeait dans sa lecture, il entendit une mélodie au piano, répétée plusieurs fois par deux personnes, comme si on répétait un morceau pour s'en imprégner, le mémoriser et rendre les gestes plus fuides. Descendu dans le salon, il trouva Corvus et Johnathan, le premier debout derrière le second, devant le piano. Le garçon aux cheveux bruns aidait visiblement son ami à s'exercer sur l'agilité de ses doigts, qui devaient passer des noires aux blanches avec souplesse et vivacité. Devant la maladresse du frère de Lyra, il fut obligé de s'assoir près de lui, pour lui donner l'exemple. Les mains de Corvus couraient sur les touches sans encombre ; Will pouvait regarder la concentration et l'amour de la musique écrits sur son visage. Hypnotisé par la beauté de la mélodie, le jeune homme n'osa pas les déranger et ferma les yeux à demi, laissant la musique couler jusqu'à lui comme un ruisseau, puis le noyer dans un océan d'émotions confuses. Les notes, écume de son, éclaboussaient son visage. Chaque crescendo était une vague de plus, rythmée par une marée langoureuse et imprévisible. Dans son monde, il n'existait pas de telle symphonie : celle-là était unique, harmonieuse, émouvante et pronfondément troublante. Elle ressemblait à un chant de sirènes, comme dans les traditions de marins.

Tout simplement magnifique.

Remarquant enfin la présence silencieuse de Will, les deux enfants s'interrompirent. Le jeune homme les pria de continuer. Son oreille n'était pas très musicale, mais il avait fait suffisamment de piano dans son enfance pour se rendre compte de la difficulté du morceau. Alors, il s'approcha d'eux, et regarda la partition sur laquelle ils s'éxerçaient. Le jeune homme s'aperçut qu'il s'agissait d'une fugue, en reérant différentes successions de notes répétées à différents degrés de gravité. Originellement, ç'avait du être écrit pour un orchestre, mais les enfants s'entraînaient sur la version sur piano.

"Ce morceau est vraiment très beau... Tu es un bon pianiste, Corvus.

- Ah oui, vous trouvez ? Non, je ne suis pas si bon que ça.

- N'importe quoi ! Corvus est excellent avec tous les instruments, expliqua Johnathan, le regard brillant. Il joue aussi du violon, de la flûte traversière et de la clarinette, et il connaît tous les plus grands compositeurs de notre époque.

- Mais non, t'éxagères..., commença le garçon, mal-à-l'aise.

- Je t'assure que, d'après ce que j'ai entendu, tu es très doué. Dis-moi, de qui est ce morceau ? et comment s'appelle-t-il ?

- Hum ? C'est M'sieur Allen qui l'avait composé il y a quelques années, déclara Corvus, l'air triste. C'était un formidable musicien, lui. Il avait autant d'imagination concernant la musique que Miss Lyra en a pour la peinture. D'ailleurs, ce morceau s'appelle comme ça.

- 'Ça' ?

- Lyra, je veux dire. Ce morceau s'appelle Lyra. Apparement, la lyre est un instrument de musique antique, et un symbole d'harmonie. C'est pour ça."

Allen. Will se souvenait de ce nom. Lyra avait parlé d'un certain Allen, la veille, et elle avait dit qu'ils avaient vécu ensemble, un temps. Qu'il était mort, aussi, quelques temps avant l'arrivée de l'ange qui avait permis leur réunion. Elle en avait parlé comme de son meilleur ami, mais le jeune homme avait remarqué avec quelle vicacité elle avait écarté le sujet, en promettant de lui en parler plus tard, comme s'il y avait des choses qu'elle voulait cacher à ses parents. Sur ce point, il pouvait la comprendre ; faire le résumé de sa vie n'est pas simple, il faut faire des compromis et éviter les sujets honteux. Mais Lyra n'était pas le genre de femme à mentir pour donner une image positive d'elle. Pendant la soirée, Lord Asriel avait pensé qu'elle ne leur disait pas tout, et Will avait aussi eu cette impression. Néanmoins, le soir venu, il n'avait pas pu résister à l'amour qu'il ressentait pour elle, et, plutôt que de lui demander de lui confier ses secrets, il l'avait embrassée et enlacée. Il ne le regrettait pas, cela dit.

En grandissant, Will avait lutté pour ne pas laisser l'image de Lyra s'évanouir dans les méandres de ses souvenirs. Le fait de ne plus la voir, de ne plus l'avoir avec lui le mettait au supplice. Son chagrin après leur séparation n'était rien face à la douleur qu'il avait ressenti quand il avait senti l'image de Lyra s'effacer, petit à petit, de sa mémoire. Alors il avait entretenu le souvenirs en s'accordant plusieurs minutes le soir pour la remémorer, avec son petit sac à dos, ses cheveux parfumés et ses lèvres. Il avait rêvé d'elle, pour se réveiller chaque matin avec une douleur un peu plus sourde, quand il réalisait que son rêve n'était rien de plus qu'une illusion. Lyra n'était pas là. Il se réveillait toujours seul dans son lit, même lorsqu'il parvenait enfin à étreindre sa bien-aimée dans ses songes. Le plus horrible n'arriva que plus tard, lorsque, comme tous les adolescents de son âge, Will dut affronter la puberté. Corps qui change, voix qui mue, amour qui évolue. La pureté de son amour pour Lyra s'était dégradée à mesure qu'il se demandait à quoi elle pouvait bien ressembler maintenant ; à chaque fois, le désir de la revoir, de l'embrasser et de vivre avec elle se faisait plus douloureux, comme une flamme vorace qui refusait de s'éteindre.

Avec la certitude que Lyra avait du changer, du moins physiquement, la torture du garçon s'était encore accrue. Elle devait être belle ; Will en était certain. Et intelligente ; elle l'avait toujours été. Et douce ; comme avant. Il s'était mis à jalouser les hommes de son monde qui avaient le droit arbitraire de l'admirer, alors que lui ne pouvait que l'imaginer. Peu à peu, il s'était mis à penser que Lyra devait avoir rencontré des tas de gens, d'amis et de garçons qui lui feraient la cour. Peut-être même qu'elle en aimait un. Cette jalousie dévorante était morte soudainement lorsque Lyra était apparue devant lui dans le Jardin Botanique. Elle avait crié son nom, avait pleuré de bonheur, avait sangloté contre l'épaule de Will, laissant ses mains glisser de son dos à ses épaules, puis à son visage pour s'assurer de la puissance de son corps. Pour s'assurer de sa réalité. En murmurant son nom, soulagé, il s'était demandé comment il avait pu, ne serait-ce qu'une seconde, croire qu'elle l'avait oublié. Leur amour avait survécu à la mort, au Magisterium, aux pires douleurs ; il ne pouvait pas mourir si tôt.

"Le nom est bien choisi, commenta Will, un petit sourire aux lèvres, songeant à celle qu'il aimait plus que tout au monde.

- Dites, M'sieur Will, demanda Corvus, vous connaissez Miss Lyra depuis longtemps ?

- Dix ans. On s'est rencontrés il y a dix ans. Elle s'est jetée sur moi, j'ai cru qu'on m'attaquait, ricana-t-il.

- On ne va pas recommencer avec ça, c'est toi qui t'es jeté sur elle, fit une voix venue de la fenêtre.

- Pan ?! s'étonna Kirjava."

Le daemon-martre était bien là, sur le rebord d'une fenêtre entrouverte, visiblement amusé. Le daemon-chat bondit pour le rejoindre, et caressa son pelage du bout du museau en guise de salut.

"Qu'est-ce que tu fais là, Pan ? Lyra n'était pas au travail ? demanda Will.

- Mais si. Regarde, elle est là-bas."
En s'approchant de la fenêtre, le jeune homme suivit le regard du daemon, jusqu'à un fenêtre, au premier étage de la boutique du tailleur. Ce qu'il vit le fit sourire. Lyra était assise à la fenêtre de l'atelier, une pièce de tissu à la main. Elle cousait les boutons d'une chemise, d'après son daemon. Will remarqua qu'elle s'était positionnée de façon à ce qu'aucune de ses collègues ne remarque la disparition de son daemon, qu'elles croyaient couchés au soleil sur le rebord de la fenêtre. C'était bien pensé. La jeune couturière fit une pause dans son travail pour tourner son visage fier vers Will. Leurs regards se croisèrent, et elle sourit à sa vue. Puis, elle sembla lui parler à voix basse, mais il ne put comprendre ses mots sans l'intervention de Pan :

"Elle a presque fini vos vêtements. Ses collègues l'ont aidée. Toi, Lord Asriel et Mme. Coulter, entrez dans la boutique par la porte de derrière. Il y a un escalier qui monte vers l'atelier où elle vous attend. On trouvera une excuse pour que les filles ne soient pas surprises. Je dois remonter, déclara le daemon-martre ensuite, tourné vers Kirjava. elles vont finir par remarquer que je suis très discret, ça pourrait nous attirer des problèmes. A tout de suite."
Puis il blottit son petit corps roux contre celui du daemon-chat de Will, et fila aussi discrètement qu'il était venu. Pour rejoindre Lyra, il grimpa à des canalisations, longea des gouttières et bondit gracieusement au plus près d'elle, avant de venir se blottir contre son cou comme il l'avait toujours fait. Aux yeux des collègues de la jeune femme, il ne s'était jamais éloigné de plus de quelques mètres.

Will prévint les parents de Lyra, qui étaient, eux aussi, entrés dans le bureau de leur fille. Le singe doré fouinait déjà dans les papiers de Lyra, mais s'interrompit face au regard noir que lui jeta Will. Puis il préféra les attendre pour se rendre à l'atelier, certain qu'ils essaieraient de voler quelque chose s'il ne les surveillait pas. Ce fut donc précédé par le couple qu'il pénétra dans la boutique. La porte du fond ne faisait pas de bruit, contrairement à celle de devant. Ils entendaient le bruit venu du comptoir, où Alice restituait un manteau à une femme d'âge mûr. Comme Pan l'avait indiqué, il y avait un escalier sur leur droite, qui conduisait vers ce que le jeune homme appelait couramment "l'arrière-boutique". Alors qu'il commençait à monter, il entendit Alice crier à ses collègues, depuis le comptoir :

"Pause déjeuner ! Posez toutes vos aiguilles, mesdemoiselles, parce que je meurs de faim !"
Deux séries de rires lui répondirent, puis Will déboucha dans l'atelier, incertain, et un nouveau cri retentit :

"Eh ! qui vous a permis d'entrer, vous ?!

- Du calme, Penny, intervint une voix familière. Entre, Will. Vous aussi, Lord Asriel, Mme. Coulter. Ce sont mes invités, expliqua Lyra à sa collègue, qui dévisageait les nouveaux arrivants avec curiosité et méfiance. Nous avons préparé vos vêtements ce matin. Penny que voici, et Alice que voilà ont été d'une aide précieuse. Venez, je vais vous les faire essayer."
Lyra guida Will vers une cabine d'essayage, et lui tendit ses affaires, pliées et tout juste achevées, avant de donner les leurs à ses parents, en leur attribuant les deux autres cabines d'essayage. Les trois invités s'enfermèrent, laissant les couturières à leurs ragots.

"Tu les as appelé... comme je crois l'avoir entendu ? souffla Alice, légèrement troublée. Tu ne m'as jamais parlé que d'un seul Will, et...

- Je sais, Alice. Ce sont bien eux, soupira Lyra en s'éloignant un peu pour ne pas être entendue. Mes parents, et Will Parry. Celui dont je vous avais parlé.

- Attends, mais tu avais dit qu'il n'était plus à Oxford, et qu'il était presque impossible de le revoir...

- J'ai dit 'presque', répondit l'autre en haussant les épaules, gênée.

- Et tes parents, je les croyais morts !

- Je sais, moi aussi, mais... C'est très dur à expliquer. Il n'y a peut-être même aucune explication. Mais le principal, c'est qu'ils soient là. Ecoutez, je préfèrerais que vous n'en parliez à personne, pour le moment. Je dois avertir le Maître de Jordan en priorité, ainsi que les Gitans. Alors, il faut vraiment que personne ne sache...

- C'est vrai que tes parents se sont faits pas mal d'ennemis, il y a dix ans, fit remarquer Alice, amère. Préviens le Maître le plus vite possible, on tiendra notre langue.

- Je confirme. Si tu as besoin d'un coup de main pour les habiller, pas le peine de faire passer ça pour une commande. On se fera un plaisir de les habiller, ces invités !"

Lyra les remercia avec effusion, en les prenant dans ses bras, sans remarquer qu'elle était plus petite qu'elles. Penny et Alice faisaient partie de la petite bourgeoisie anglaise. Leurs parents s'étaient ruinés pour les envoyer étudier à Sainte Sophia, et les deux jeunes femmes avaient décidé de leur envoyer leurs économies, car la mère d'Alice était souffrante, et que le plus jeune frère de Penny allait bientôt devoir commencer ses études lui aussi. Elles avaient donc, avec Lyra et Lily, ouvert cette boutique, en mettant à contribution leur légèreté, leur enthousiasme et leurs mains habiles. En contrepartie, Lyra avait obtenu de ses connaissances à St Michael que le frère de Penny puisse étudier là-bas afin de regrouper la fratrie. La jeune femme considérait ses collègues comme d'excellentes amies, malgré leurs manières coquettes un peu excessives, et s'amusait souvent en les voyant se chamailler. Leur thème de discussion préféré était le mariage, car, si le coeur de Lyra n'avait jamais été occupé que par Will, il n'en allait pas de même pour Penny ou Alice. D'ailleurs, elles commençaient déjà à cancanner sur combien elles étaient choquées par le charme magnétique de Lord Asriel, et Lyra préféra s'éloigner en leur disant qu'il était trop vieux pour elles.

Au même moment, Will ouvrit la porte de sa cabine d'essayage, et montra le résultat de son labeur à Lyra. Penny et Alice, pour leur part, se lancèrent dans une série de compliment douteux, tels que "Mais quel beau garçon !" ou "S'il était aussi mignon quand il était petit, je comprends pourquoi elle est tomber amoureuse !". Lyra, les joues rouges et le regard noir, leur cria de toute la puissance de sa voix de se taire, ce qui les fit rire. Puis, quand un calme relatif revint, le jeune femme observa avec attention le "beau garçon", sans parvenir à calmer la chaleur de ses joues. Apparement, la taille était parfaitement, et de donnait pas l'impression qu'il était à l'étroit. Will affirma même qu'il était parfaitement libre de ses mouvements. Du côté des couleurs, Lyra avait bien choisi ; seul le pantalon était noir, tandis que la chemise était blanche, classique, et que la veste était d'un gris sombre, proche du noir, mais qui contrastait parfaitement avec la couleur des cheveux de Will. En l'observant, la jeune femme songea qu'il lui faudrait plus qu'une tenue, s'il allait vivre à Oxford à partir de maintenant -et cette idée, c'est-à-dire la présence de Will dans sa ville, la rendait secrètement folle de joie.

"Alors, qu'est-ce que tu en penses ? s'enquit Will.

- C'est plutôt à moi de te demander ça, non ? (Elle eut un petit rire en lui montrant leur reflet dans un miroir.) Regarde-toi, beau garçon.

- Tu es une grande couturière, tu le sais ? (Elle haussa les épaules, ce qui le fit sourire.) Oui, tu le sais. En plus, c'est très discret et confortable. Je n'en demandais pas plus. Je risque de refaire appel à toi souvent, murmura-t-il à son oreille de sorte à n'être entendu que d'elle.

- J'espère bien, répondit-elle tout aussi discrètement. Il faut aussi qu'on te trouve des chaussures, et... Oh oui, le principal : une pièce d'identité.

- Il va falloir qu'on rende visite à quelques connaissances, à la mairie, on dirait, déclara Pantalaimon, et Lyra acquiesça. Mais ça ne devrait pas être trop dur."
Le jeune couple s'interrompit quand Lord Asriel sortit de sa cabine, en nouant une cravate à son cou. Son costume était, contrairement à celui de Will, dans les tons beige à l'exception de sa chemise également blanche, pour s'accorder à ses cheveux plus clairs. Lyra frémit en songeant que son père n'avait vraiment pas changé depuis cette fameuse nuit où elle était arrivée dans sa prison à Svalbard. Impressionnant, majestueux et, quelque part, effrayant. Même Stelmaria, à ses côtés, avait retrouvé l'allure fastueuse de ce temps-là, ce qui fit frémir Pan, qui partageait les pensées de Lyra. Mais la jeune femme refusait de se laisser impressionner comme à l'époque : elle avait grandi depuis, elle avait compris beaucoup de choses sur ses parents. Leurs souvenirs étaient effrayants, mais elle devait, se reprendre. Pâlir ainsi devant eux était un signe de faiblesse.

"Comme je le pensais. Vous êtes très élégant, Lord Asriel.

- Oui, je le sais. (Sa fille songea très fort que la modestie ne l'étouffait pas, mais comme il se tournait vers elle, elle se força à cacher son animosité.) C'est toi qui t'en es chargé ?

- Avec l'aide de Penny et Alice, comme je vous l'ai déjà dit.

- Nous n'avons pas fait grand-chose, atténua Penny. Elle nous a juste demandé de couper le tissu pour qu'elle n'aie plus qu'à l'assembler, comme ça on n'a pas pris de retard pour nos autres commandes.

- Vous avez beaucoup de clients ? s'enquit Will.

- La plupart des étudiants du coin viennent ici, et nous fournissons des uniformes aux écoles. En ce qui concerne Monsieur et Madame Tout-Le-Monde, eh bien, oui, nous avons une belle clientèle.

- Et ce local est à vous ?

- A Lily, la quatrième de la bande, expliqua Lyra. Elle est en congé, actuellement, mais c'est elle qui gère principalement notre humble boutique."
Pendant qu'ils parlaient de banalités de ce genre et que Lord Asriel contemplait du coin de l'oeil la beauté de son reflet, Mme. Coulter sortit de sa cabine, le singe doré devant elle. Lyra avait raison lorsqu'elle disait qu'il y avait plus de choix pour les tenues féminines ; elle avait d'ailleurs longtemps hésité avant de choisir le modèle et le coloris de cette robe. Elle avait opté pour une coupe simple -ce qui ce comprenait, étant donné le délais qu'elle s'était imposée- et féminine qui se portait beaucoup à son époque : manches longues, col de danseuse, épaules dégagées, moulant au niveau de la taille, et qui tombait vers le genou. Quant à la couleur, elle avait hésité plus encore. Mme. Coulter évoquait à ses yeux la couleur rouge, pourtant elle n'arrivait pas à se la représenter dans une robe de sang ; lors de leur rencontre, elle avait porté une robe couleur or, mais Lyra s'était interdite à reproduire cette image ou à l'affubler d'une couleur aussi tape-à-l'oeil. Pour finir, elle s'était dit que le bleu marine la mettrait en valeur sans lui donner l'air vulgaire ni la rendre trop voyante dans les rues d'Oxford.

Mme. Coulter, ainsi vêtue, était très belle, avec sa taille de guêpe et son cou fin. Comme pour les deux hommes, Lyra avait pensé à tout pour valoriser au mieux les caractéristiques physiques de ses invités, tout en sachant que pour ses parents, elle devait garder des coupes classiques pour ne pas les surprendre avec celles qui étaient apparues dans leur absence. Même si ses parents lui paraissaient assez libertins pour s'adapter à des jupes plus courtes ou à des chemises plus ouvertes sans la moindre difficulté...

"Alors, qu'en dites-vous ? s'enquit Lyra.

- Hmm... (Mme. Coulter tournait sur elle-même, regardait son dos et ses profils dans le miroir.) Oui, c'est parfait. Il me faudrait un manteau, bien sûr, et des gants, ainsi qu'un chapeau et des chaussures adaptés. Mais il faut bien commencer par le début."
Son ton prétentieux déplut à Lyra, qui pinça les lèvres d'agacement tandis que Pan roulait les yeux. Ennuyée par l'égocentrisme de ses parents, elle prétendit devoir se rendre à Jordan au plus vite pour prévenir le Maître, et s'excusa auprès de ses collègues, qui lui assurèrent qu'elle pouvait partir et rentrer dans l'après-midi. Will se proposa de l'accompagner à Jordan, et elle le remercia d'un regard. Avant de se rendre à l'ancienne demeure de la jeune femme, celle-ci rentra chez elle pour prévenir les garçons. Mais en revenant à la boutique, elle croisa Lily, qui rentrait avec sa petite Grace du marché de High Street. Les deux jeunes femmes s'étreignirent et échangèrent quelques mots, puis Lyra s'excusa, expliquant la situation à sa voisine, qui se proposa de garder les garçons jusqu'à son retour pour lui éviter de devoir cuisiner. De plus, Grace s'entendait très bien avec ses "cousins" et supplia sa tante jusqu'à ce qu'elle accepte. Quand Lyra s'éloigna enfin pour rejoindre Will, qui l'attendait, Lily la retint un instant, tandis que Grace appelait déjà ses camarades de jeu :

"Est-ce que tu seras rentrée vers... quinze heures ?

- Oh oui, largement, je pense. Pourquoi ?

- En fait, je voulais passer vous voir à la boutique ce matin pour papoter, mais comme je n'ai pas eu le temps... Je me disais que j'allais passer après le repas, dans l'après-midi.

- Pas de problème, on sera toutes là. Hum, Lily ? je dois y aller, par contre. On bavardera plus tard, d'accord ?

- O-oui, bien sûr !"

Lyra partit en courant, avec un dernier "à plus tard", et disparut dans la rue aux côtés de Will. Les deux jeunes gens se prirent par la main pour partir, sans même s'apercevoir de leurs gestes, et se mêlèrent à la foule qui passait dans New Inn Street, laissant les collègues et les parents de Lyra dans l'atelier, en train de bavarder.

De New Inn Street à Jordan, le trajet n'était pas très long. Une fois arrivés à George Street, il leur suffisait de suivre le sens de la rue, en allant vers l'est. Will remarqua que les rues étaient aussi larges que dans son monde, mais ce qui l'étonna, ce fut l'absence quasi-totale d'automobile. Puis il se remémora comment Lyra avait failli se faire renverser en entrer dans son monde. Pendant qu'ils marchaient, la jeune femme lui signalait discrètement les rues qu'ils empruntaient en ajoutant ses connaissances sur la ville :

"Par là, c'est Giles Street, où l'on trouve le Asmolean Museum et St John's. Par là, ajouta-t-elle en signalant l'autre côté, c'est Cornmarket Street, qui conduit vers Queen Street et vers le marché d'où revenait Lily. Ah ! regarde, Will ! Ça, c'est Jordan College !

- Incroyable ! Il n'existe aucun bâtiment de ce genre dans mon monde. C'est là que tu as grandi ?

- Jusqu'à mes seize ans, oui. Plus tard, à cause de mes voyages, je n'étais que rarement à la maison. Et puis j'ai habité un temps avec Allen, vers Paradise Street. A l'ouest. (Elle s'interrompit et regarda Will intensément.) Hum... Hier, j'ai oublié de te dire qui était Allen, mais ce n'était pas volontaire, tu sais...

- Ce n'est pas grave. Tu peu m'en parler, si tu veux, mais je ne te force pas."
En réalité, il mourrait d'envie de savoir qui était ce type dont il avait tant entendu le nom ce matin-là. Mais l'ombre sur le visage de Lyra exprimait clairement que la situation n'avait pas du être très joyeuse. Toutefois, elle commença son récit, et ils s'arrêtèrent contre un mur pour parler plus aisément.

"Il s'appelait Allen Smith. C'était un nom inventé, comme tu peux te l'imaginer, mais on l'appelait tous comme ça. Je l'ai rencontré pendant mes heures d'études dans les différentes bibliothèques d'Oxford. On a sympatisé, mais au début, je le trouvais très agaçant. Il se passionnait pour les arts, c'était difficile de lui faire lever le nez de ses partitions. Mais au fil du temps, en apprenant à le connaître, j'ai fini par l'apprécier. Il est vite devenu mon meilleur ami et la personne à qui je confiais tout. C'est à lui, en premier, que j'ai réussi à parler de toi, de tout ce qui nous était arrivé. Jusque là, je n'avais jamais été capable de finir mon histoire au Maître ou à Dame Hannah, une Erudite. Nous avons voyagé ensemble, et nos liens se sont renforcés un peu plus à chaque fois. Sans que je m'en rende compte, on a commencé à nous appeler "frère" et "soeur" et à devenir une vraie famille, avec Lily et Grace. Pendant des années, tout allait à ravir. Allen était un musicien et un compositeur exceptionnel. Il a composé des symphonies, des fugues, des concerto... Même si je n'y connais pas grand-chose en musique, j'étais toujours conquise. Il s'entendait bien avec les garçons, sans doute parce qu'il était le seul "homme" de leur entourage. Quand Lily s'est mariée, nous sommes restés dans l'appartement de Paradise Street, tout en cherchant à côté de ça une maison plus grande. Ensemble, on a acheté notre maison de maintenant, même s'il allait le plus souvent dans son appartement."
Lyra marqua une pause pour sonder le regard de Will. Il demeurait calme et attentif, mais elle voyait à la légère et presque imperceptible crispation de sa mâchoire qu'il comprenait ses propos de travers. Alors elle sourit, se hissa sur la pointe des pieds pour l'embrasser et reprit :

"Nous étions les meilleurs amis du monde, mais je te promets, je te jure sur ce que tu veux qu'il n'y jamais eu rien de plus. Certains croient que oui, parce que nous étions souvent ensemble dans la rue et qu'ils ne considèrent pas que l'on puisse parler de famille si le patronyme n'est pas le même. Mais Allen n'a jamais été que mon frère ; je l'aimais énormément, mais pas dans le sens où tu le crois.

- ... Je te fais confiance, dans ce cas. Tu es plutôt convaincante.

- Ah oui ? (Elle sourit, tristement.) Tout a basculé il y a moins d'un an. Allen a toujours eu une santé fragile, mais cette fois c'était grave. Rien ne calmait sa douleur, n'apaisait sa fièvre ni ne ralentissait la dégradation de ses poumons. Il mourrait à petit feu, et personne ne pouvait rien pour lui. J'ai été pendant des semaines à son chevet en espérant qu'il allait se redresser et m'assurer que tout allait bien. Mais il n'arrivait même plus à tenir son violon, ou à rire sans tousser. C'était... horrible à voir."
Elle toussa, la gorge enrouée, nouée par le chagrin. Will serra un peu sa main, puis, posant la main sur son épaule, il l'attira contre lui, et la sentit frémir.

"Ça va... Peu de temps avait le solstice d'été, son état a encore empiré. Je sentais qu'il allait mourir, et il n'y avait rien que je puisse faire pour l'aider. Ça me rendait folle ! Un jour, il... Il a commencé à me raconter une histoire, mais je ne savais pas trop s'il délirait ou... Il m'a raconté qu'il était tombé amoureux, il y a longtemps, d'une fille qu'il avait suivi dans un autre monde. Mais la fille l'avait laissé tomber pour un autre, et il s'était retrouvé prisonnier. Incapable de rentrer chez lui. Il m'a raconté qu'au fil du temps il s'était forgé un personnage pour ne pas détonner parmi les gens de ce monde, et qu'il avait rencontré une nouvelle fille, qui elle avait renoncé à son amour pour vivre dans son monde, sans toutefois oublier son amoureux. Et cette fille lui avait raconté que, lorsqu'on quittait son monde pour un autre, une sorte de compte-à-rebours se lançait, et ne laissait que dix ans à vivre. Quand il a compris ça, il a commencé à profiter de la vie et du temps qui lui restait..."
Un faible sanglot l'interrompit, et sans la main de Will, elle se serait laissée tomber par terre.

"Je lui ai dit ça... Il a vécu des années en se sachant condamné par ma faute...

- Lyra, murmura Will en la prenant par les épaules. Tu ne pouvais pas savoir qu'il était dans ce cas. S'il ne t'a rien dit, c'était sûrement pour ne pas te faire souffrir.

- Mais j'étais son amie... J'étais sa soeur, il aurait pu me le dire ! répliqua-t-elle avec amertume. J'ai passé des mois à espérer qu'il se remttrait alors qu'il savait que sa maladie ne ferait qu'empirer et il ne m'a rien dit... Je me suis sentie tellement impuissante alors que j'aurais pu faire quelque chose...

- Non, il n'y avait rien que qui que ce soit ait pu faire. Peut-être que l'ange qui m'a conduit ici et m'a relié à ce monde aurait pu, mais ce n'était peut-être pas ce qu'il fallait. Je t'avoue que je ne comprends pas pourquoi ils n'ont pas essayé de le sauver, s'ils en avaient le pouvoir. Mais toi, Lyra, tu ne pouvais rien faire. Mis à part lui donner encore un peu de ton temps et de ta bonne humeur.

- Il a..., commença-t-elle avant de déglutir, mal-à-l'aise. Il a dit que j'avais rendu ces dix ans suffisamment beaux pour qu'il puisse les raconter aux harpies. (Elle sourit à cette pensée.) A l'heure qu'il est, il doit être auprès de son daemon, et de Roger. De M. Scoresby et de ton père, et de ta mère. Ils doivent être heureux...

- Je suis sûr qu'ils sont partis en paix, tous autant qu'ils sont. Mary les rejoindra bientôt, elle aussi, songea-t-il à voix haute, l'air triste. Et un jour, nous aussi, nous irons dans le monde des morts. Mais il nous reste beaucoup à vivre.

- Will, est-ce que... tu crois vraiment qu'on puisse faire quelque chose face à Métatron ? Je sais que c'est un ange, et que nous avons l'avantage d'avoir un corps, mais il me déteste vraiment et... S'il menaçait de tuer d'autres personnes pour me faire céder ? S'il commençait par causer la zizanie autour de nous ? Est-ce que je vaux la peine qu'on se batte pour moi, franchement..."
Will ne lui laissa pas le temps de finir sa phrase, car ses lèvres étaient venues se coller à celles de Lyra, la réduisant au silence. Elle rougit un instant en songeant qu'ils étaient dans la rue, avant de se dire qu'il n'y avait rien de si terrible. Si quelqu'un était choqué, qu'il aille au diable, parce qu'elle n'était certainement pas disposée à repousser Will pour faire plaisir à l'opinion générale. Ses mains prenaient la taille de Lyra pour la tenir au près de lui, à mesure qu'il l'embrassait de toute sa passion. Elle gémit faiblement en sentant sa langue caresser ses lèvres, et céda face à son insistance, permettant à leurs bouches de se retrouver.

Les mains de Lyra se faufilèrent sous le manteau ouvert du jeune homme, qui pouvait les sentir découvrir son dos avec une curiosité prudente. Il savait que ses joues devaient être rouges de gêne, mais en cet instant, il était trop absorbé par son amour et son désir pour se préoccuper de ce qu'on penserait dans son monde. Qu'importe. Il explorait sa bouche et respirait son souffle avec adoration, écrasant son corps contre le sien. Puis il leur fallut de l'oxygène, et, à contre-coeur, ils durent s'écarter. Le souffle de la jeune femme était irrégulier et rapide, à l'instar de son coeur battant, et, comme il l'avait cru, ses joues étaient colorées d'émotion. Le regard confus qu'elle leva vers Will le fit sourire, et il se pencha à nouveau vers elle. Elle ferma les yeux, et, avant de l'embrasser doucement, il glissa dans un murmure :

"Ne t'avise plus jamais de dire ça."
En réalité, Lyra se sentait trop perdue pour comprendre à quoi il faisait référence, mais elle ne lui refusa pas ce nouveau baiser pour autant. Celui-là fut plus bref, plus délicat, et résonnait sur ses lèvres comme la promesse de mille autres baisers. Puis, le jeune couple reprit son chemin en direction de Jordan College, sans remarquer les regards complices qu'échangeaient les passants qui avaient reconnu Lyra, et ceux, outrés, que leur jetaient ceux qui ne la connaissaient pas.

Jordan College était un bâtiment imposant, austère et fastueux. Il en émanait une aura de savoir infini, de respect et de lourd passé. Will écouta d'une oreille distraite comment Lyra lui racontait l'histoire de sa maison, de l'organisation qui y régnait, et se vantait d'avoir pu grandir dans un tel institut. Elle lui parla aussi des domestiques, avec qui elle s'entendait toujours très bien : Cousins, le Portier, qui la salua avec un grand sourire ; Mrs. Longsdale, la gouvernante, qui lui jeta un regard attendri ; le Chef des cuisiniers, qu'ils croisèrent au détour d'un couloir, et qui lança un "Tiens, la petite Miss !"... Cousins leur avait annoncé que le Maître devait encore être dans le Réfectoire avec les Erudits. Lyra et Will attendirent donc calmement dans le bureau qu'il revienne, en laissant aux domestiques, notamment Mr. Cawson, le soin de lui annoncer leur venue. Et ils n'eurent pas à attendre longtemps, car la porte s'ouvrit quelques minutes plus tard, laissant apparaître un vieil homme vêtu de noir, tout comme son daemon-corbeau. Lyra, en le voyant, se précicpita à sa rencontre pour l'aider à marcher. Derrière lui, le Bibliothécaire serra la main de Lyra à son tour, plein d'affection, et elle lui sourit avec amitié.

"Mon enfant, c'est un plaisir de te voir. Tu deviens de plus en belle chaque jour, constata le Maître. Que nous vaut cette visite ? Et qui est ce jeune homme qui t'accompagne ? Avons-nous déjà été présenté ?

- Si tel était le cas, Maître, vous vous en souviendriez. Votre mémoire n'est pas si mauvaise. (Il sourit en s'asseyant à son bureau.) Je vous présente Will Parry, et son daemon, Kirjava.

- Will Parry ? Comme... Non, ce n'est pas...

- Si, Maître, vous avez compris. Will n'est pas originaire de notre monde, mais il... Comment dire ? il va vivre ici, à partir de maintenant.

- Mais ne disais-tu pas qu'il ne vivrait que dix ans, dans ce cas ? et comment... ?

- C'est difficile à expliquer, et moi-même j'ai du mal à le croire. Mais Will est bien là et il ne sera pas affecté par son changement de monde.

- Eh bien, ça, pour une nouvelle ! lâcha le Bibliothécaire. C'est épatant !

- C'est exact ! Je suis enchanté de faire ta connaissance, Will Parry. Lyra nous a énormément parler de toi.

- Ah oui ? (Il coula un regard à Lyra, qui répondit avec un air "qu'est-ce que tu croyais ?".) C'est un honneur de vous rencontrer. Lyra m'a aussi beaucoup parlé de Jordan, et du respect qu'elle a pour vous.

- Ah, elle n'a commencé à se montrer respectueuse qu'après son retour des terres de Svalbard ! Auparavant...

- Bon, assez parlé de ma petite personne ! Will n'est pas le seul... euh... invité que j'abrite. (Face à l'air étonné du Maître, elle acheva sa phrase.) Lord Asriel et Mme. Coulter sont de retour, et ils sont chez moi. J'ai pensé qu'il fallait vous prévenir.

- Chez toi ?"
Le visage du Maître, d'ordinaire si lumineux et si sympathique, se mua en un masque de tragédie, l'air horrifié. Puis la colère se peignit sur son profil, et il se leva pour sortir, suivi par les deux jeunes gens et par le Bibliothécaire.

"Ils osent arriver comme ça à l'improviste et te déranger dans ton foyer ! Alors qu'ils t'ont fait tant de mal ! Je vais avoir une sacrée conversation avec eux, moi ! Ils ne resteront pas dans ta maison pour longtemps !

- Euh, Maître, vous n'éxagérez pas un peu ?"
Il fulminait de rage, son daemon battant des ailes rageusement au dessus de lui. Les trois autres le regardaient, sous le choc. Will et Lyra quittèrent Jordan avec lui, rentrant chez elle, tandis que le Bibliothécaire se chargeait de prévenir Lord Faa et les Gitans grâce à son serviteur personnel. Dans la rue, le vieil homme traçait son chemin sans se préoccuper des autres passants, et marchait incroyablement vite pour son âge, ce qui en d'autres circonstances aurait fait rire Lyra. Pour le moment, elle et Will étaient tout simplement trop abasourdis pour réagir, alors ils le suivaient d'un pas rapide, légèrement inquiets pour la suite.