Chapitre 4 : Du désir et de l'amour
* Je ne l'avais pas précisé avant, mais, bien sûr, les noms des auteurs du monde de Lyra sont des déformations d'auteurs de notre monde. Frank Pence correspond à Francis Ponge, auteur du Parti pris des choses ; Oliver Copper est Charles Dickens, dont les oeuvres majeures sont Oliver Twist et David Copperfield ; Marilyn Shey est une déformation de Mary Shelley, auteure de Frankenstein.
Lord Asriel et le Maître criaient au rez-de-chaussée, et Lyra remercia mentalement Lily d'avoir invité les garçons à manger chez elle. Elle ne cherchait plus vraiment à comprendre les raisons de leurs cris, mais restait alerte, pour le cas où elle devrait intervenir. La porte de son bureau était ouverte pour qu'elle soit certaine de repérer les premiers signes de lutte. Mais la jeune femme esaayait de se concentrer sur sa distraction, à savoir conseiller des livres à Will, qui s'était arrangé pour l'éloigner de la dispute entre son père biologique et son tuteur légal.
"Alors... Personnellement, j'aime beaucoup ce poète-ci, Frank Pence*, il a énormément de talent pour rendre exceptionnelles les choses que l'on prend pour acquises et pour nous en donner une image totalement différente. Oliver Copper* est très doué, lui aussi, mais je crois que tu as déjà commencé Andrew Treak, donc je ne vais pas te surcharger. Hum... Marilyn Shey* a écrit un roman très intéressant sur le développement des sciences, de l'industrie en Europe. Il faut que je le retrouve... Ah, le voilà ! Ça s'appelle Pandore ou la Nouvelle Chute. Ça parle d'une femme qui, après la mort de son mari, se met en quête de travail pour subvenir à ses besoins et, face à la critique des hommes, elle se voit obligée de se travestir pour entrer dans leur univers. Après, il lui arrive beaucoup de choses. Je pense que ça pourrait t'intéresser ; tu verrais à quoi ressemblent les avancées scientifiques et industrielles de mon monde...
- Vous n'êtes qu'un vieux gâteux ! l'interrompit la voix furieuse de Lord Asriel en contrebas."
Lyra se tourna vers les escaliers, inquiète, et voulut descendre, mais comme les cris avaient diminué d'intensité, elle resta immobile au niveau de la porte. Will soupira et lui demanda si elle voulait les rejoindre, mais elle secoua la tête.
"Le Maître ne voulait pas que je les écoute. Et, si c'est pour les voir se crier dessus et devoir me taire, je préfère encore rester ici. (Elle resta silencieuse un moment, en se rapprochant de Will.) Ça fait tout drôle, de les entendre se battre à mon sujet.
- Le Maître a l'air de t'adorer comme sa propre fille.
- J'ai grandi depuis toute petite dans son College, après tout. Il a toujours été là, même si je ne m'en rendais pas forcément compte. Je lui dois plus, à mon sens, qu'à Lord Asriel.
- Maintenant qu'il est revenu, il réclamera peut-être ta paternité, fit le jeune homme, dubitatif. Après tout, tout le monde savait, à part toi, de qui tu étais la fille. Tu étais Lyra Belacqua...
- J'étais Lyra Belacqua avant de te connaître, avant de connaître Iorek et les sorcières. Je ne le leur ai pas dit mais... Officiellement, ce n'est plus mon nom ! dit-elle en souriant face à son air surpris. Quand j'ai atteint la majorité, l'année dernière, j'ai obtenu des autorités qu'on change mon nom de famille. Après tout, on savait que le comte de Belacqua n'existait pas, et Lord Asriel ne m'a jamais publiquement reconnue, donc il y avait peu d'arguments qui m'auraient fait gardé mon nom. Ça a fait jazzé toute l'aristocratie londonnienne. Désormais, mon nom est Lyra Coram, et Silvertongue a été reconnu comme une sorte de titre honorifique au Svalbard.
- Coram, comme le Gitan ? pourquoi ?
- Il a toujours été adorable envers moi. Tu sais, il n'a jamais eu d'enfants, et il n'a même pas pu vivre son amour avec Serafina. Mais j'ai été une sorte de lien entre eux, toutes ses années. Quand j'ai pris Johnathan en charge, il a voulu m'aider et, pour cela, il nous a tous deux adoptés. D'abord, je ne voulais pas être un poids pour lui, mais il a insisté et...
- Dans le fond, il a été plus un père pour toi que Lord Asriel, compléta Will en souriant.
- Oui. Johnathan et Corvus aussi portent le titre de Silvertongue, car Iorek m'a affirmé que, s'ils étaient de ma famille, alors il les traiterait avec les mêmes égards que moi. Iorek est l'ami le plus cher que j'ai en ce monde. A part toi, ajouta-t-elle.
- L'espace d'un instant, j'ai eu un doute, ricana-t-il en l'enlaçant. Je trouve qu'il y a beaucoup trop d'hommes mûrs dans ton entourage, tu sais.
- C'est de la jalousie, ce que j'entends ?
- Ça changerait quelque chose ?"
Elle se hissa sur la pointe des pieds pour l'embrasser et souffla un bref "non" en s'écartant, malicieuse. Il referma ses bras autour d'elle et la souleva de terre, désireux de la voir rire et oublier la discussion qui avait lieu en dessous d'eux. Comme prévu, elle s'accrocha à lui, surprise, lâcha un faible cri de frayeur, mais se mit à rire en comprenant qu'il n'allait pas la lâcher. Elle était plus petite que lui, et plus légère que la plupart des filles de son âge dans l'Oxford de Will ; dans cette tenue, elle était magnifique. Will n'avait jusque là connu que les vêtements standardisés, produits en masse par des travailleurs pauvres en Asie du Sud ; à la vue des affaires de Lyra, il avait un choc. En plus, puisqu'elle travaillait elle-même dans ce domaine, elle devait arranger ses vêtements pour qu'ils lui aillent parfaitement. Loin de porter des cols outrageusement ouverts ou ridiculement enfantins (le pire étant le col Claudine), ou bien des jupes et shorts déchirés comme les lycéennes et étudiantes que Will avait cotoyé, elle mettait un point d'honneur à couvrir tout son corps, comme l'exigeait l'opinion publique. En revanche, le décolleté de sa robe-bustier créait un contraste séduisant avec la sévérité, le côté classique de son chemisier. La jupe de sa robe n'était pas aussi longue qu'elle l'aurait du, et laissait donc les jambes, soulignées par des bas sombres, de Lyra à la vue de tous. Cette même jupe était faite d'un tissu à rayures verticales, alternant entre le noiret le gris avec une subtilité réfléchie. En bref, sans rien y connaître, Will se rendait compte qu'elle avait du travailler dur pour obtenir ce résultat élégance et sensuel.
"A quoi penses-tu ? s'enquit Lyra lorsqu'il la reposa par terre.
- J'admirais à quel point tu es belle. Mais, si je peux me permettre de critiquer une chose de cette tenue... Je trouve dommage que ce col monte si haut, murmura-t-il en l'embrassant de sa joue à son cou.
- Ah oui ? gloussa-t-elle avec un petit éclat de rire. C'est pour empêcher les garçons aux mains balladeuses et aux lèvres audacieuses de se jeter sur moi en pleine rue. J'ignore ce qu'il en est dans ton monde, mais dans le mien, on fait ça à l'intérieur.
- Pas drôle."
Il soupira, ce qui la fit sourire. Ensuite, quand Will eut enfin daigné libérer Lyra de l'étau de ses bras, ils se remirent à parler de littérature, ainsi que des recherches en médecine de l'un et des voyages de l'autre. En parlant, ils découvrirent qu'ils avaient beaucoup de choses à apprendre l'un sur l'autre, et pensèrent, avec une joie intense, qu'ils avaient toute une vie pour cela. Puis, quand les cris sous eux redoublèrent, ils s'arrachèrent à leur cocon de paix dans la tempête, et rejoignirent les parents de Lyra et son tuteur dans le salon. La jeune femme prit son air le plus ferme pour les faire taire, comme elle l'avait fait plus tôt avec Penny et Alice. Malheureusement, l'accalmie fut de courte durée. Ils reprirent leur dispute, et cette fois les deux jeunes gens durent intervenir pour les empêcher de réveiller tout le quartier. Will, plus calme et plus objectif que sa compagne, prit la parole pour les détendre :
"Ça suffit ! Vous vous êtes déjà lancés toutes les insultes de vos répertoires respectifs, vous avez déjà balancé à l'autre tout ce que vous pensiez de lui. Maintenant comportez-vous en adultes, bon sang ! Vous n'êtes pas d'accord en ce qui concerne l'éducation de Lyra, et vous ne lui avez pas demandé une seule fois ce qu'elle pensait de la chose. Alors maintenant, silence ! écoutez-la.
- Merci, Will. (Elle soupira avant de leur parler directement.) Vous êtes insupportables, l'un et l'autre. Lord Asriel, je vous prierai d'être plus reconnaissant envers le Maître qui a pris soin de moi alors qu'il aurait tout aussi bien pu me jeter dehors. Ce n'est certainement pas pour vos beaux yeux qu'il l'a fait. Et vous, Maître, soyez raisonnable, s'il-vous-plaît. Tout ceci ne rime à rien. Est-ce que j'en veux à Lord Asriel de m'avoir abandonnée ? Oui. Est-ce que je suis enchantée à l'idée de l'avoir sous mon toit ? Certainement pas. Mais il reste mon père, et malheureusement, ça, je n'y peux rien. Et puis, il n'a pas été que méchant avec moi. Il a essayé de me protéger, à sa façon... Je ne dis pas qu'il ait été doué, mais c'est l'intention qui compte.
- Mon enfant, s'il n'avait pas été là, tu aurais évité tant de souffrances...
- S'il n'avait pas été là, je ne le serais pas non plus. Je vous en prie, calmez-vous, tous les deux. Je ne tiens pas à ce que tout Oxford sache que vous êtes revenus pour vous chamailler avec mon tuteur.
- Très bien, finit par accorder Lord Asriel, malgré son irritation. Je tâcherai d'ignorer que le Maître est venu expressément pour m'insulter. Soit. Mais le problème n'est pas là, comme j'essayais de le lui expliquer. Le problème, c'est Métatron. Si ce que tu nous as dit est exact, alors il se rapproche, et il est là pour te tuer. Ce n'est pas le moment pour simplement aller travailler ou pour batifoler en ville avec ton copain.
- A quel moment êtes-vous devenus si prévenant, milord ? Et si austère ? vous n'étiez pourtant pas le dernier pour aller vous amuser en ville, à une époque."
La voix mielleuse et irritée de Lyra trahissait une certaine animosité ; Pantalaimon, à ses côtés, montra les crocs à Stelmaria lorsqu'elle grogna de mécontentement. Lord Asriel devait avoir compris à quoi elle faisait référence, et son visage était blême de colère.
"Ne me parle pas sous ce ton, prévint le père.
- N'oubliez pas votre place, rétorqua la fille avant de se tourner vers le Maître. Il a raison, Maître. Un ange convaincu que ma mort protègera l'humanité, ou n'importe quoi d'autre, d'ailleurs, s'est juré de me tuer. Il est sorti de l'abîme en même temps qu'eux deux, ce qui signifie qu'il a peut-être déjà mis en place un... une stratégie pour me traquer."
Après que Lyra et ses parents aient dit tout ce qu'ils savaient au sujet de Métatron, des anges et de la guerre qui avait eu lieu jadis, le Maître resta silencieux un instant, cherchant à tout assimiler.
"S'il te cherche telle que tu as été il y a dix ans, il ne te reconnaîtra jamais, déclara-t-il. Tu n'es peut-être pas en danger...
- J'y avais aussi pensé, quand l'ange est venue me parler. Mais j'ai peur qu'on ne puisse pas les leurrer indéfiniment. Ils finiront par comprendre que moi, j'ai grandi, et à ce moment-là, il ne me restera pas beaucoup de temps avant qu'ils ne mettent la main sur moi.
- Oxford est une grande ville, tu pourras toujours t'y cacher.
- Ils savent sans doute que j'ai grandi ici, c'est le premier endroit où on me cherchera. Je ne peux pas non plus faire appel aux Gitans, aux ours en armure ou aux sorcières. Ça risquerait de plonger le monde entier dans cette guerre. Ce qui signifie que je vais devoir quitter Oxford un moment, mais pour aller où ? Certainement pas à Londres. Peut-être dans un endroit très isolé. Au moins, là-bas, si on me retrouve, je serais la seule victime.
- On trouvera un moyen d'empêcher Métatron de te tuer, la coupa Will. Ne parle pas comme si tu allais mourir de toutes façons.
- D'ailleurs, cette seconde Chute que Métatron veut empêcher, elle a déjà eu lieu, n'est-ce pas ? Alors, il renoncera peut-être de lui-même quand il verra que son oeuvre sera sans effet.
- On ne peut pas compter sur sa gentillesse ou sa compréhension, Maître, vous vous en doutez. Même s'il comprend que la tuer serait inutile, il voudra sans doute l'abattre pour la punir au nom de tous ceux qui ce sont rebellés face à lui, expliqua Lord Asriel, las."
Son regard magnétique se posa sur Lyra et Will, assis l'un près de l'autre, elle magnifique et inquiète, lui grave et fort. Malgré l'importance de la conversation, il se mit à penser qu'ils faisaient un beau couple. Physiquement, ils ne se ressemblaient pas, pas plus que psychologiquement ; ils se complétaient. Toutes les épreuves qu'ils avaient traversées ensemble les avaient rapproché au lieu de les séparer, et les dix ans de leur séparation avaient nourri la flamme de leur amour plutôt que de l'éteindre. Ils s'aimaient plus que jamais, dans le danger et la banalité des jours qui se suivaient. Will tenait la main de Lyra, la gardait sans cesse contre son coeur. Protecteur, possessif. Lyra le regardait avec espoir et tendresse. Compréhensive, attentive. Pleins d'amour. La vue de leur bonheur était si touchante, même pour Lord Asriel, qu'il ne put s'empêcher de sentir son coeur se serrer en les imaginant seuls. Lyra auraient passé ses journées à s'occuper comme elle pourrait, avec pour seul but de produire de la Poussière et de ne pas rester inoccupée. Will se serait rendu fou de la même façon, entretenant ses souvenirs et résistant au désir sourd de recréer le poignard subtil pour la rejoindre. Désormais, Métatron était une menace, et même la seule menace, qui pesaient sur leurs têtes comme une épée de Damoclès.
"Lyra, je crois savoir que tu as du travail à la boutique, n'est-ce pas ? (Elle regarda son père, un peu étonnée, et hocha la tête.) Dans ce cas, vas-y, et profites de ton temps libre pour sortir avec le garçon.
- Je croyais que vous jugiez l'heure trop grave pour batifoler dehors ? fit-elle remarquer, méfiante.
- J'ai changé d'avis : l'heure est trop grave pour que vous ne profitiez pas de la paisibilité de ce moment. Allez, dehors."
Les deux jeunes gens échangèrent un regard sans comprendre pourquoi il faisait ça. Mais ils obéirent avec plaisir. Lyra se leva en prenant la main de Will, et se dirigea vers la sortie. Elle embrassa le Maître, sachant qu'il repartirait sans doute avant son retour, et, avant de sortir tout à fait, elle remercia Lord Asriel en l'embrassant à son tour. Le père rougit brusquement, surpris, tandis que son daemon-léopard lâchait un grognement incrédule. Lyra avait disparu quand il s'était retourné pour lui adresser un "au revoir". Toujours aussi rapide. Le Maître avait souri, mais Mme. Coulter affichait une moue agacée, en songeant que sa fille aurait du l'embrasser elle et pas eux.
"Vous êtes surpris, n'est-ce pas ? s'enquit le vieil homme. Lyra est une brave petite. Pleine de foi, d'amour et de curiosité pour tout. On pourrait croire que les années l'ont assagie, mais pas du tout. Malgré toutes les choses terribles qui lui sont arrivées, elle ne s'est jamais laissée abattre. Je crois que ce garçon y est pour beaucoup ; elle a toujours puisé de la force dans son souvenir. J'aimerais tellement les voir vivre heureux à partir de maintenant... Pas vous ?
- ... Si, vous avez raison. C'est pour cette raison qu'il faut en finir avec Métatron et sa guerre aveugle. Il faut mettre Lyra en sécurité, quelque part où il ne pensera jamais à la chercher. Même au Japon s'il le faut !
- Je doute qu'elle accepte de laisser ses garçons ici malgré tout, vous savez. Elle les aime comme ses fils, c'est toujours dur de les séparer. Surtout le petit Corvus... Vous avez remarqué comme il ressemble à Will ? J'ai été très surpris en le remarquant. (Le vieil homme resta pensif un instant.) Qui sait ? Peut-être que le Ciel a mis ce petit au monde afin de relier ces deux jeunes gens, pour former une famille. Ou bien je suis peut-être trop rêveur. Je vais me renseigner au sujet des lieux qui pourraient servir de cachette à Lyra, et prévenir les Gitans. Ces gens-là ont des relations partout, il faut toujours les avoir de son côté. Sur ce, je vais vous laisser. Pardonnez-moi d'avoir été si grossier, milord.
- Je vous excuse, Maître. Et... merci d'avoir veillé sur elle toutes ces années."
Le Maître embrassa la main de Mme. Coulter sans parler, et sortit. Alors les parents de Lyra reprirent la conversation sous un autre angle, et le ton monta très vite. Elle reprocha à son amant de l'avoir complètement ignorée pendant la conversation, de ne pas lui avoir laissé le temps de parler. Elle ajouta même, ce qui le rendit furieux, qu'il faisait tout ça pour faire semblant d'être un bon père.
"Tu te fichais pas mal d'elle quand elle était une enfant qui avait besoin de toi, et maintenant tu te donnes bonne conscience en jouant le papa gâteau ! Tu es pitoyable, Asriel !
- Celle qui me fait pitié ici, Marisa, c'est toi. Toi qui ne t'ai jamais intéressé à elle, qui t'es servie d'elle. Tu n'as jamais été là pour elle. Tu l'as abandonnée ! Moi, j'étais là ! Je n'ai peut-être pas été le père dont elle avait besoin, mais j'étais là ! Où étais-tu alors ? Tu couchais avec ton Lord Boreal, avant de l'empoisonner ? Tu torturais des sorcières qui l'avaient protégée ? Tu prenais le contrôle des Spectres qui pouvaient devenir une menace pour elle ?
- J'étais une femme avant d'être sa mère, Asriel ! Tu attendais de moi que je mettes mes ambitions de côté pour une fillette ingrate et inculte qui m'avait éloigné du pouvoir et avait sali ma réputation ?...
- Moi, j'ai sali ta réputation et j'ai tué ton mari ! Lyra n'avait aucune culpabilité dans ta décadence ! Tu as abandonné ta fille plutôt que de chercher à l'accepter. Tu n'as même pas voulu faire croire à ton imbécile de mari qu'elle était bien de lui ! Aussitôt tu t'en es débarassée !
- Tu mens !
- Je mens ? Vraiment ? Eh bien demande-toi, Marisa, comment j'en suis venu à te haïr autant qu'à te désirer. Demande-toi comment j'ai réussi à accepter que tu oubliais ta fille en écartelant d'autres enfants, en tuant ses camarades de jeu. J'ai commis des erreurs moi aussi, j'ai été aveuglé par mes ambitions. Mais Lyra méritais de savoir que ses parents l'aimaient. Et qu'a-t-elle appris ? que son oncle était son père, et que sa mère était la folle qui l'avait enlevée de Jordan pour la traîner à Londres...
- Tu mens...!"
La voix de Mme. Coulter n'était plus qu'un sanglot infini, ses yeux brillaient de larmes et elle tremblait, de honte, de colère et de chagrin. Lord Asriel, lui, haletait, épuisé par ses propres cris, et était pâle de colère. Elle sut en le voyant qu'il étai sincère, qu'il regrettait réellement toutes les misères que leur fille avait subies par sa faute. Il comprit, de son côté, qu'elle aimait Lyra comme toutes les mères, mais qu'elle s'était souvenue de sa fille très tard. Elle réalisa aussi que Lyra était la raison pour laquelle Asriel s'était si longtemps refusé à elle après la naissance de leur fille ; il n'avait pas su aimer cette femme avec qui il avait voulu fonder une véritable famille. Il soupira, sachant qu'il était allé trop loin dans ses accusations. Alors il s'approcha d'elle, hésitant, et prit son visage entre ses mains pour la regarder mieux.
"Pardonne-moi. Je suis allé trop loin. Je sais que tu aimes Lyra. Tu me l'avais déjà dit, avant de tomber dans l'abîme avec moi. Je me suis emporté. Je t'en ai voulu pendant des années d'ignorer ta fille -notre fille !- et de faire comme si de rien n'était.
- Nous aurions du nous marier, et l'élever ensemble..., pleura Mme. Coulter en tombant dans ses bras.
- Je sais, Marisa... Si nous nous étions connus plus tôt, tu m'aurais épousé ? (Elle hocha la tête fermement, et il soupira.) Tout aurait été différent, dans ce cas.
- Il est trop tard, maintenant, n'est-ce pas ? Nous ne pouvons pas revenir en arrière."
Pendant quelques longues minutes, Mme. Coulter ne bougea pas, à l'exception de ses épaules secouées de sanglots répétitifs. Son amant non plus ne bougeait pas, incapable de penser à autre chose qu'à ce que ce serait produit s'ils s'étaient rencontrés avant le mariage de Marisa. Est-ce qu'ils auraient été heureux ? Est-ce que Lyra aurait été heureuse, plus disciplinée ? Auraient-ils été une véritable famille ? Marisa avait raison : il était impossible de revenir en arrière. Ils n'étaient plus que deux adultes honteux, qui avaient commis des erreurs de jeunesse dont les conséquences les poursuivaient encore maintenant. Comble de la honte : ils étaient hébergés par la fillette qu'ils avaient abandonné, qu'ils avaient détesté des années plus tôt. Asriel serra les dents en réalisant combien ils étaient ridicules, futiles, égoïstes et injustes.
"Vous faites peine à voir, milord, fit une voix de femme près d'eux."
Lord Asriel releva la tête, agacé, mais ne vit personne. Marisa aussi se redressa au son de cette voix familière et pourtant non-identifiable. Ils étaient seuls ; le Maître était rentré à Jordan, Lyra et Will dans la boutique, et les deux garçons jouaient dehors avec Grace. D'abord, les parents de Lyra crurent avoir rêvé. Ils se dirent que la même idée leur était venue en même temps, simplement. Mais comme la voix reprit son discours, ils se levèrent tout à fait, alertes aux moindres sons. Leurs daemons aussi se dressèrent, menaçants, leurs yeux perçants les coins sombres du séjour pour repérer l'intruse.
"J'imagine que vous ne vous souvenez pas de moi. Voilà qui est vexant. Mon nom est Xaphania."
Stemaria, le daemon-leópard des neiges, grogna de surprise et glissa un regard à son humain, dont les yeux ne trahissaient qu'un faible pourcentage du choc qu'il éprouvait. Quand Lyra avait dit que ses subalternes avaient été figés dans cet autre monde, il avait inclu les anges dans le lot. Et voilà que Xaphania, qui avait été jadis l'un de ses généraux et alliés de choix, se trouvait face à lui, presque invisible, comme tous les anges dans la lumière. Il avait observé, longtemps auparavant, comment ces créatures étaient visibles dans l'obscurité ou à proimité d'un feu, tandis qu'elles apparaissaient en transparence dans la lumière diurne. L'ange, enfin repérée, fit une sorte de révérence vers le couple, avec la même expression de douceur qu'elle avait montré envers Will et Lyra, quand il avait fallu leur annoncer qu'ils étaient condamnés à vivre seuls.
"C'est un plaisir de vous revoir vivant, milord. Vous également, Madame.
- Comment est-ce possible ? N'étiez-vous pas prisonnière de cet autre monde ? questionna Mme. Coulter.
- Nous autres, anges, avons des moyens de voyager qui vous sont inconnus. J'avais déjà quitté ce monde lorsqu'il a été figé, tout comme de nombreux autres anges, rebelles ou non.
- Et Métatron ? Où est-il ? demanda Asriel.
- Il a été vu pour la dernière fois dans le monde où nous menions notre guerre. Il commandait déjà à ses troupes de se préparer à la bataille. Plus important, certains de ses plus proches alliés sont déjà arrivés dans ce monde, où ils espèrent trouver votre fille. Mais Métatron ignore qu'elle a grandi, tout comme il ignorait à quoi Lyra ressemblait enfant. Pour le moment, cette ruse les trompe.
- Il faut prévenir Lyra..., commença Mme. Coulter. Mais s'il n'y a nulle part pour la cacher, nous ne pourrons rien faire... Le Maître dit qu'il cherchera un endroit loin d'ici pour la mettre à l'abri, mais ils ont déjà de l'avance sur nous.
- Madame, pourquoi voulez-vous envoyer l'enfant loin de cette ville ? Oh, c'est vrai, comprit-elle, pour vous aussi, les dix dernières années sont un grand vide. Dans ce cas, laissez-moi vous informer de mon avis sur la question : faire fuir Lyra Silvertongue d'Oxford reviendrait à la livrer à Métatron.
- Mais il doit savoir qu'elle a vécu ici, c'est ici qu'il la cherchera en premier.
- Ayez confiance en votre fille, milord. Elle a suivi votre objectif, comme nous le lui avions demandé. Elle a commencé à bâtir la République des Cieux. Ici-même, à Oxford. Si elle s'en échappe, elle mourra. Si elle y reste, il y a bon espoir de penser qu'elle sera sauvée. Cette ville la défendra.
- Vous pensez donc qu'elle est plus en sécurité ici. Dans ce cas, Xaphania, je vous fais confiance. Si une guerre doit avoir lieu, Oxford en sera le théâtre. Mais nous aurons besoin d'une armée, face aux anges de Métatron.
- J'ai d'ores et déjà pris les devants : le roi Ogunwe, Lady Amarillys -qui a succédé à Lord Roke et Lady Oxentiel- et leurs troupes sont en chemin pour vous venir en aide. Mes anges ont également prévenu les sorcières du Nord, les Gitans, et les Panserbjorns, alliés à votre fille. Pour finir, j'ai de bonnes raisons de croire que les habitants de cette ville défendront votre fille comme s'il s'agissait de leur chef. Toutefois, puis-je me permettre de vous demander où notre armée trouvera-t-elle son quartier général ?
- Je vais moi-même me charger d'en trouver un, assez grand et assez prestigieux pour accueuillir nos hommes. Laissez-moi deux jours.
- Bien. Sur ce, je me dois de disposer pour réunir les informations de mes troupes."
Et, sans un mot d'adieu ni d'explication, Xaphania disparut, laissant seuls les parents de Lyra, désormais déterminés à affronter, et à anéantir le Régent. Avant toute chose, ils devaient trouver un lieu d'où diriger les opérations, et ne pas inquiéter Lyra. Pour cela, ils avaient besoin de l'aide du Maître. S'il ne fallait pas cacher Lyra, alors il pouvait les aider à obtenir un bâtiment à l'image de leur armée.
Les parents de Lyra quittèrent sa maison, en évitant soigneusement de lui parler de Xaphania. Dans la boutique, Lyra, ses collègues et Will parlaient avec animation avec un couple un peu plus âgé que Lyra. Lord Asriel reconnut aussi Ma Costa, la nourrice gitane de Lyra, qui se tenait près d'elle avec son daemon-chien-loup* ; il supposa que les deux hommes bruns avec elle étaient ses fils. Mais le père de Lyra ne s'attarda pas à les regarder. Pour l'heure, il avait des choses importantes à faire. S'il voulait protéger sa fille, il allait devoir l'ingnorer pendant encore quelques temps. Plus tard, peut-être, ils auraient une véritable conversation. C'était quelque chose que Lord Asriel attendait avec impatience.
A dix-huit heures, la boutique de Lyra ferma ses portes. Alice et Penny restèrent un peu dans le magasin, la première pour finir une chemise, la seconde pour s'occuper de la comptabilité. Lyra et Will sortirent donc en accordant aux jeunes femmes de grands gestes de la main. Puis la jeune couturière conduisit son compagnon dans les rues familières et dorées de soleil de sa ville. Ils découvrirent le centre-ville, son marché, ses colleges. Will repéra les différents lieux importants en les comparant à ce qu'il connaissait de son Oxford. Le jeune couple marcha ensuite jusqu'à Castle Street, pour visiter l'orphelinat Sainte-Blanche fondé par Lyra, puis jusqu'à Paradise Street, où se trouvait l'ancien appartement d'Allen, qui appartenait maintenant à Lyra et où elle peignait très souvent. Le jeune homme s'émerveilla en regardant ses toiles.
Lyra avait peint de nombreux paysages urbains d'Oxford et de Londres, mais aussi de Paris et de Rome, de Prague et de Saint-Petersbourg. Elle avait aussi fait de nombreux portraits de personnes ordinaires et extraordinaires, de gens qu'elle pouvait rencontrer dans tous les détours de sa ville. Et tout, que ce soit le coup de pinceau ou la subtilité des couleurs, paraissait maîtrisé.
"C'est la vue d'Oxford depuis ma chambre à Jordan, expliqua-t-elle en lui montrant une toile en particulier. Le soir où j'ai peint ça, il faisait tellement beau, et tout le monde avait eu l'air tellement heureux... Je savais qu'il fallait que j'immortalise ce moment ! C'était un jour de solstice d'été... D'où le nom : Midsummer.
- C'est magnifique. Ce ne serait pas Pan, là, sur le toit ? demanda-t-il.
- Hihi, oui, c'est Pan. Pendant que je peignais, il est allé poser !
- C'est que je suis très beau sur les tableaux, se moqua doucement Pan en venant se blottir contre elle."
Lyra montra ensuite les toiles qu'elle préférait : le Violoniste, un portrait de Corvus jouant du violon ; Ophélia, qui représentait la mythique héroïne de Shakespeare ; les Demoiselles du Jardin Botanique, où l'on voyait trois jeunes filles pique-niquer dans le Jardin Botanique, tout en lisant, bavardant ou profitant du soleil avec leurs daemons, qui avaient des formes d'oiseaux variées ; dans son Portrait de la Femme au Bouquet, Lyra avait représenté une mère de famille, qui tenait un petit bouquet que ses enfants lui tendaient en les couvant du regard. Au final, chaque tableau créait sa propre histoire, qui se confondait avec l'histoire commune et universelle vécue par tout un chacun. Quand Lyra eut retrouvé le croquis qu'elle n'avait pas trouvé chez elle ce matin-là, Will découvrit aussi des dizaines, des centaines e croquis d'un garçon aux cheveux sombres, aux sourcils droits et à la main bandée.
"J'ai essayé d'en faire un portrait, mais à chaque fois, je me disais que mes croquis n'étaient pas assez proches de la réalité et... Comme tu as grandi, je ne savais plus comment te représenter. Alors je n'ai fait que des croquis, en essayant d'être aussi fidèle que possible.
- Tu as eu peur de m'oublier ? demanda le jeune homme alors qu'ils sortaient de l'appartement pour gagner le fleuve Isis.
- Oui, répondit-elle simplement, les joues un peu rouges.
- Moi aussi. Hé, Lyra ? tu sais ce que j'aimerai faire, maintenant ? (Elle secoua la tête.) Qu'on aille au Jardin Botanique. Ensemble, pour de vrai. C'est tout ce que j'ai voulu pendant ces dix dernières années."
Elle leva les yeux vers lui, et il lut dans son regard un plaisir indéfinissable. Elle aussi avait du rêver, à chaque solstice d'été, de pouvoir lui parler et le voir comme s'il était vraiment là. Maintenant qu'ils étaient vers ensemble, et que c'était officiel -du moins pour les Costa et les amies de Lyra-, ils pouvaient rendre ce rêve réalité. Se tenir par la main, s'embrasser, se parler et se toucher comme tous les couples normaux était déjà une victoire. Ne pas vivre uniquement pour le bonheur des autres, mais s'aimer égoïstement, était presque agréable après une si longue séparation.
Quand ils atteingnirent le Jardin Botanique, et, plus important, leur banc adoré, Will et Lyra jettèrent un regard complice au message gravé dans la pierre dans les deux mondes : "Will + Lyra". Puis ils s'assirent, dans les bras l'un de l'autre. Puis Lyra demanda au jeune homme :
"Dis, de quoi vous avez parlé, avec Tony et Billy ? tu sais, pendant qu'on parlait des noms du bébé de Lily."
En effet, comme elle l'avait imaginé, la mère de Grace était tombée enceinte -dans le cadre du mariage cette fois- et l'avait annoncé à ses meilleures amies cet après-midi-là, provoquant l'hystérie et les exclamations de joie de Penny et Alice. Tony avait aussi annoncé la grande nouvelle à son frère Billy et à sa mère Ma, respectivement le frère de lait et la nourrice de Lyra. Puis, pendant que les femmes parlaient du futur prénom du bébé, les hommes avaient disparu dans une salle un peu à l'écart, pour parler de choses d'homme, comme l'avait si bien dit Billy. Le jeune homme soupira en repensant à l'étrange interrogatoire que les deux frères gitans l'avaient soumis.
"Euh... Honnêtement ? Ils m'ont harcelé de questions pour s'assurer que j'étais digne de leur petite soeur des terres.
- Quoi ? Non... ? Oh, c'est pas vrai ! Quand je vais leur mettre la main dessus...
- Ne t'inquiète pas, je m'en suis plutôt bien sorti.
- Qu'est-ce qu'ils t'ont demandé ?
- Par exemple, comme je t'avais rencontrée, si je ne t'avais jamais fait de mal, si je t'aimais vraiment et pourquoi...
- Oh, ils sont insupportables, ceux-là... Je suis désolée qu'ils t'aient dérangé...
- Mais non, ce n'est rien. En fait, je me suis presque amusé, en les voyant les se chamailler pour savoir qui commencerait à me questionner.
- Tant mieux, alors, ricana Lyra. Et... Est-ce que je peux savoir ce que tu leur as répondu ?
- Eh bien, en ce qui concerne notre rencontre et si je t'ai fait du mal, tu connais déjà les réponses. Quant à si je t'aime vraiment... (Il l'embrassa passionnément, en caressant ses cheveux.) Tu devrais le savoir. Je t'aime, je t'aime de tout mon coeur, de toute mon âme et pour toujours. Tu veux savoir pourquoi, tu veux savoir ce que j'aime chez toi ?"
Elle hocha la tête, pendant qu'il l'embrassa encore, Leurs lèvres restaient tellement proches que le souffle de Will frôlait la peau de Lyra, et elle sentait son coeur battre sous ce regard intense et chaleureux.
"Tu es obstinée, têtue et parfois même insupportable. Quand tu veux quelque chose, tu ne lâches rien. Tu n'es pas le genre de fille à fuir face au danger et à se cacher derrière un homme pour te protéger. Tu es intelligente, et curieuse, et tu as cette joie de vivre tellement innocente qu'elle rayonne autour de toi. Tu te souviens quand tu as goûté le Coca-Cola, à Ci'gazze ? Tu avais l'air à la fois méfiante et curieuse d'essayer. Pour toi, chaque petit détail est une expérience de plus. Et puis, tu te montres aussi douce envers les enfants qu'envers les adultes. Je vois bien que tu aimes ce monde, et tous les autres, malgré toutes les horreurs que tu as vu. Et puis, pour finir, j'ai été assez longtemps à tes côtés dans les pires moments pour me rendre compte que tu es tenace, résistance, que tu es une battante. Tu sais quoi, Lyra ? tu es la personne la plus incroyable que j'ai jamais connu. Je t'aime et je te respecte plus que tout au monde.
- Moi aussi, Will. Je t'aime plus que tout au monde. Plus que tous les mondes. Au début, je te trouvais trop sérieux, trop grave. J'étais habituée à l'extravagance et pas à la discrétion. Mais au fond, tu étais responsable et déterminé. Quand tu savais qu'une cause était juste, tu n'étais pas inactif. Tu as protégé ta mère, et moi aussi. Tu ne m'en as jamais voulu pour avoir perdu tes deux doigts en récupérant mon aléthiomètre. Tu étais un guerrier et un stratège, et en même temps un pacifiste. Oh, Will... Je t'aime, et je veux rester à tes côtés à partir de maintenant... Je ne veux pas me cacher à la campagne pour fuir Métatron. C'est ici, chez moi. C'est ici que j'ai essayé de bâtir la République des Cieux.
- Je sais, murmura Will en lui souriant. Nous pouvons rester ici, Lyra ; peu importe où nous serons, il nous trouvera sans doute, et nous nous battrons. Et moi, je te protègerai, mon amour..."
Lyra rougit en entendant ses deux derniers mots avant de l'embrasser avec passion. Il l'attira contre lui et l'écrasa contre son coeur, pendant qu'elle nouait ses bras autour de son cou pour se rapprocher encore de lui. Il mordilla sa lèvre inférieure, et, quand elle soupira de plaisir, il se faufila dans sa bouche fine et chaude, qui avait un goût sucré comme lors de leur premier baiser. Leurs langues se rencontrèrent, se touchèrent, et luttèrent pour dominer l'autre. Les mains de Will commencèrent à explorer le corps de Lyra, sa taille fine, la courbe de ses hanches, la fragilité de son cou, de ses épaules tremblantes. Sans savoir comment, ils finirent tous les deux renversés sur le banc en pierre. Le jeune homme déboutonna alors les premiers boutons du chemisier de la jeune femme pour libérer son cou et pouvoir l'embrasser. Elle le laissa faire, malgré ses joues rouges et son coeur battant, et gémit faiblement lorsque sa langue glissa sur sa peau nue. Il ne put réprimer un sourire en l'entendant.
"Est-ce que tu veux toujours qu'on aille à l'intérieur pour continuer ?"
Elle se mordit la lèvre pour réprimer un nouveau gémissement, et il croisa son regard. Il savait qu'elle ne voulait pas s'arrêter ; mais elle craignait d'être surprise par un passant, par un promeneur, qui jetterait sur eux un regard coupable pour s'aimer trop. Car tel était leur faute : trop s'aimer. Will le comprenait. Alors, après un dernier baiser, plus timide, il se redressa et aida sa compagne à attacher ses boutons, car ses doigts d'ordinaire si habiles tremblaient d'émotions. Puis il la prit par la main, et ils rentrèrent à la maison, où personne ne pourrait leur interdire quoi que ce soit. En cet instant, Will pensa qu'il aurait tué tous les anges, tous les Spectres, tous les monstres de tous les mondes pour pouvoir profiter d'un moment d'intimité avec elle. Mais après tout, s'ils avaient attendu dix ans, ils pouvaient attendre quelques heures de plus. Le temps est une variable précieuse et imprévisible, c'est pourquoi il fallait en profiter au maximum et ne pas le laisser filer inutilement. Dans le monde du porteur du poignard subtil, Lewis Caroll avait fait dire à sa Reine de Coeur "il faut courir très vite pour rester au même endroit", ce qui résumait assez bien leur situation.
