:Paradigm Lost:

La mélancolie, début: Un verre de trop

Auteur : Rain

Disclaim' : Shaman King appartient à Hiroyuki Takei. Je ne gagne rien si ce n'est sous forme de reviews et je rembourse sous la forme de gros câlins.

Soundtrack: Drag me Down (Lauren Aquilina).

Bonus Track: My Happy Ending (Avril Lavigne)

Note : On commence pas par ma préférée, je dois dire, mais j'ai réussi à m'amuser quand même. J'espère que vous aussi!

C'est la première "voie" pour certaines raisons, mais ce n'est pas "la plus probable" et la situation de fin est la plus... tirée par les cheveux (d'où le fait que ce n'est pas préférée). Mais y'a une lecture plus sinistre de cette partie capillotractée, et puis au fond, c'ma fic, c'mes règles.

Ceux qui aiment pas Marco vont pas plus l'aimer dans cette voie là, du moins pas avant son passage en POV perso dans la fin. Pour l'instant, mon bébé fait des bêtises *sort*

"Mélancolie" est à prendre au sens fort, celui de maladie du XIXème, uh.

Avertissements pour: alcoolisme et incitation, menaces de mort, corruption des petites âmes sensibles.

Je traduis désormais les lyrics utilisés en intégralité pour éviter des problèmes de copyright (merci du warning Koba! C'est sûr que ça m'embêterait de voir ma fic supprimée comme ça). MAIS ma traduction est assez lâche (au sens du vêtement, pas du comportement) parfois, donc bon, à manipuler avec précaution. Par exemple vers le milieu il y a "You are dying just to live" qui est très probablement à comprendre comme "Tu te tues juste pour vivre/pour juste survivre" MAIS "dying to do something" veut aussi dire "mourir d'envie de faire quelque chose" et j'aime ce sens dans ce chapitre aussi. Donc bon. Ah, et y a aussi "don't drag me (down)" que je traduis de façon assez large avec "ne m'entraîne pas (vers les abysses) pasque "ne me tire pas vers le bas" c'est moche.
Et pour le formatage, ouais, je vous mets des lyrics partout partout, mais moi j'aime beaucoup *sort* enfin là c'est moins nécessaire mais dans d'autres chapitres ce sera vraiment plus obligatoire et je vous prépare au format dès le début w.w

Aussi, question calendrier: j'ai pour l'instant une certaine avance (le prochain chapitre est écrit) mais je voudrais la conserver/ne pas me retrouver sans avance du tout. Donc après celui-là, il est probable que je passe à un chapitre toutes les deux semaines (sauf si j'arrive à écrire le 2a cette semaine, vu que j'ai été malade j'ai pas pu avant). Ne vous inquiétez pas, ça arrivera, bwef.


Parlons-en encore une fois
Ce n'est pas comme si nous étions morts
Est-ce quelque chose que j'ai fait?
Est-ce quelque chose que tu as dit?
Ne me laisses pas seule
Dans cette ville morte
Pendue si haut
A un fil si fin

My Happy Ending, Avril Lavigne


Alors elle fait:

Que devait-elle faire? C'en était ridicule. Quelle tarte elle pouvait faire parfois. Si elle hésitait à la simple idée d'entrer dans la chambre de son commandant, comment pourrait-elle prendre la moindre décision dans la bataille contre Hao? Allez, elle pouvait le faire, il suffisait qu'elle réfléchisse...

Parfois je me demande pourquoi je suis encore là

Jeanne se mordit la lèvre et songea qu'après un cauchemar, elle avait toujours froid et soif. Il en irait sans doute de même pour Marco, alors elle devait trouver quelque chose qui le réchaufferait tout en le désaltérant. Son idée de tisane lui revint à l'esprit. Du thé ou du café à cette heure là de la nuit serait idiot, elle voulait qu'il se rendorme. Mais une infusion... Hochant la tête la petite albinos se détourna de la porte et courut dans l'autre sens. Même au cœur de la nuit, les couloirs du navire, pour un besoin de sécurité, étaient illuminés, et elle n'eut aucun mal à grimper six à six les marches de l'escalier pour parvenir à la cuisine. Hop, une tasse d'eau dans le micro-ondes, et elle se mit au devoir de chercher quoi mettre dedans. Larky avait des infusions au réglisse et à la menthe... Parfait. Se saisissant d'un chocolat et d'une soucoupe ou mettre la tasse, elle prépara tout un plateau et repartit presque aussitôt. Avoir un plan lui faisait su bien. Une fois à l'intérieur elle le réveillerait, lui raconterait sa frayeur, le forcerait à boire un peu et le remettrait au lit...

J'allume une cigarette de plus, j'écrase ma peur

La descente fut plus longue que la montée, avec le précieux fardeau qu'elle avait dans les mains, mais Jeanne parvint à la porte tout de même. Excitée qu'elle était d'avoir un plan, elle ne s'inquiéta pas des bruits qui provenaient désormais de la chambre, et poussa la porte ouverte du coude.

Mais alors qu'elle se retournait précautionneusement, l'albinos entendit un grognement. Elle se figea un instant, comme si rester immobile la rendrait invisible. Puis, très lentement, Jeanne fit face au lit.

Marco n'était plus endormi. Il était assis contre le mur, débraillé comme s'il sortait d'une bataille avec son oreiller, et avait les joues trop rouges par rapport à son teint. Dans sa main, il tenait une bouteille de verre orangé, dont s'échappait une odeur étrange, aigre. Jeanne ne savait pas quoi dire. A peine quoi en penser.

Il y eut un moment de silence alors qu'ils se fixaient.

Puis Marco ouvrit la bouche. Sembla oublier pourquoi, et resta encore silencieux un instant. "Ah, Meene," fit-il enfin, d'une voix pâteuse.

La tête sous l'eau pour protéger mes oreilles
De toutes ces choses que je sais mais que je refuse d'entendre

Jeanne cligna des yeux, surprise. Était-il... en train de penser au lieutenant? Ou peut-être qu'il voyait mal, sans ses lunettes... Mal à l'aise, elle répondit: "Non, Marco. C'est moi." Il ne fit que la regarder comme un poisson frit. Comment avait-il réussi à tant boire en si peu de temps? Il était visiblement très mal en point... Elle se força à sourire gentiment, à se faire caressante, assurée alors qu'elle venait poser le plateau sur sa table de nuit. Même si elle ne comprenait pas, même s'il l'inquiétait énormément tout d'un coup, elle ne devait pas l'inquiéter. Il fallait que quelqu'un prenne soin de lui... "Je me suis dit que tu aurais besoin d'une boisson chaude après ce cauchemar..."

Il cligna des yeux comme un poisson bouffi, ou plutôt comme un ivrogne en fin de nuit. Puis il accrocha le plateau du regard. "Ah, très bien," bégaya-t-il en essayant de se redresser, gardant sa bouteille bien droit contre son torse. Elle était ouverte, Jeanne remarqua avec inquiétude, il risquait de tout renverser...

Mais il ne renversa pas la bouteille. Non, en avançant son bras pour attraper la tasse, il perdit l'équilibre et renversa tout le plateau.

"Marco!" Horrifiée, l'albinos se précipita. La porcelaine gisait en vrac sur le sol, mais elle avait vu le liquide bouillant tomber sur son bras avant qu'il ne se recroqueville sur lui-même. Il devait être gravement brûlé...

Mais avant qu'elle ne puisse voir ses blessures, le blond releva la main pour la maintenir à distance. Sa peau rougie ne semblait pas le déranger; il n'avait même pas lâché sa bouteille, et Jeanne le fixa, éberlué.

"C'est pas grave, Meene," fit-il avec un sourire satisfait en montrant son trésor, "j'ai ma bouteille à moi, on va partager. Hmm? Ça te dit, non?"

Toujours sous le choc, la jeune fille le laissa lui fourrer la bouteille dans les mains. C'était lourd, plus lourd que les bouteilles de jus de fruit qu'elle avait pu manipuler avant: elle devait le tenir dans ses bras, comme une pile de livres, ou un nourrisson. Qui était cet homme en face d'elle...?

Parce que je ne peux pas être tout ce que tu veux voir
Je peux seulement être celle que je suis

Lui ne semblait pas prendre conscience de son angoisse montante, du crépitement de furyoku qui résonnait autour d'eux. Sans prendre garde à son bras rougi, il regarda autour d'elle et se rencogna dans le lit, repoussant les couvertures. Puis il releva les yeux, lui fit signe d'approcher.

"Viens dans mes bras, Meene, on va dormir un peu, il fait chaud ici, on va être bien." Il bégayait de plus en plus, se répétait, tendait les bras vers elle. Dans toute autre situation, elle aurait adoré le voir ainsi, sorti de sa coquille froide et rigide de commandant des X-Laws, mais là, pour une raison floue, elle en avait la nausée.

"M-Marco..."

Elle aurait voulu reculer, s'éloigner, trouver un mot qui l'aurait arrêté, mais elle en était incapable. Ses pieds étaient immobiles sur le sol métallique, elle n'arrivait pas à remuer un seul orteil. Comme devant un camion toutes sirènes hurlantes, elle ne pouvait que le regarder s'approcher, l'entourer de ses bras. Il n'y avait plus entre eux que la bouteille qu'elle serrait contre elle. L'odeur de sa transpiration et de l'alcool l'assaillit de plus belle, l'empêcha de penser. L'envie de vomir se précisa.

"Ça va aller, Meen', ça va. Tout va bien se passer," souffla-t-il à son oreille, chaud et affectueux et horriblement terrifiant. Il desserra son étreinte, et sa main descendit le long du bras de Jeanne, comme pour la saisir.

Tout d'un coup, la vie revint dans les jambes de l'albinos, comme si un barrage venait de céder. Alors que la main de Marco allait l'attraper, elle fit volte-face et courut jusqu'à la porte, les bras serrés autour de la bouteille. Elle ne s'arrêta pas, même en entendant le râle de son père et le fracas qu'il fit en tombant du lit. Tout son être s'était concentré dans sa course alors qu'elle rejoignait l'escalier, dévalait les marches jusqu'à son étage à elle, trouvait la porte et se jetait presque à l'intérieur. Ce ne fut qu'alors, quand elle eut fermé la porte de l'épaule et se fut assise devant, que l'instinct de fuite la quitta.

Et là, perdue dans le noir de la pièce et de son existence, Jeanne se mit à pleurer. Ses larmes salées roulèrent le long de ses joues, tombant parfois dans le goulot ouvert de la bouteille d'alcool qu'elle n'avait pas lâché.

Et je n'irai pas n'importe où parce que tu le veux
Cela me rappellerait trop mon idée de l'enfer
Alors je t'en prie ne m'entraîne pas dans l'abysse


Jeanne avait eu énormément de mal à s'endormir après cette rencontre. Vers les cinq heures du matin, elle avait sombré quelques minutes dans le sommeil, avant de se réveiller en sursaut au son de la cloche de réveil. Un instant, elle avait cru avoir tout rêvé, tout imaginé - mais dans ses bras la bouteille était toujours là, imposante. Son arôme lourd remplissait sa chambre, lui donnant à nouveau envie de vomir. Après quelques moments d'immobilité, elle s'était forcée à poser la bouteille contre le mur avant de se relever en s'appuyant contre la porte, et d'aller ouvrir le hublot pour aérer la pièce. Sans vraiment réfléchir, elle revint chercher la bouteille, et la posa sur sa table de nuit. Elle réfléchirait plus tard à quoi en faire, quoi en comprendre, quoi en dire.

Douche, habillage, voilà elle était dans le couloir, l'esprit rempli de neige et les pieds de plomb. Elle n'avait aucune idée de comment faire face à Marco après cela. Et même de comment faire face aux autres. Que savaient-ils, qu'avaient-ils entendu? Elle avait honte de lui, et honte d'elle de n'avoir rien vu, de n'avoir pas su le calmer. Comment pouvait-elle prétendre les guider quand elle n'avait pas réussi à le sortir de son obscurité, et qu'elle avait à peine su fuir devant...

Tu t'es perdue dans les couleurs
Elles t'ont emmenée sur le mauvais chemin

Non, elle ne devait pas y songer pour l'instant. C'était trop frais, trop présent à son esprit; y songer, chercher à se l'expliquer et à en tirer les conclusions ne ferait qu'aviver sa terreur, et l'enterrer dans des réflexions instinctives plus que réfléchies.

N'ayant pas faim, la jeune fille ignora les bruits de la cuisine pour aller sur le pont. Sa poitrine lui semblait oppressée, comme si elle était remplie d'air vicié. L'ouverture du hublot n'avait pas suffi pour changer cette impression; peut-être avait-elle besoin de voir l'océan pour se changer les idées.

Et en effet, marcher sur le pont lui fit du bien. Il y avait une brise légère qui semblait la nettoyer de ses émotions, mieux que la douche du matin. La piscine était bâchée, comme elle l'était depuis le match des X-III, mais Jeanne s'amusa quand même à marcher sur le rebord, les bras tendus comme une équilibriste. Autrefois elle avait toujours peur de tomber, de s'humilier devant tout le monde; mais en cet instant elle avait besoin d'agir ainsi, et de réussir ce challenge enfantin. Ce qu'elle parvint à faire, avant de laisser la piscine derrière elle, et de rejoindre la proue du navire.

Un peu calmée, l'albinos posa les mains sur le rail de sécurité, ses yeux se perdant à l'horizon. Bon. Donc son Marco était malade. Elle devait trouver une solution à ce problème, et calmement, logiquement -

Impuissant je regarde ton esprit pourrir

Jeanne se figea. Elle venait de sentir un mouvement derrière elle. Ou plutôt une espèce d'explosion. Ses sens se saturèrent immédiatement devant l'ampleur du furyoku qui venait d'apparaître, et elle sut qui venait de poser le pied sur son navire.

Ses mains lâchèrent le rail et elle se retourna pour faire face. Son visage se crispa en une expression fermée, hautaine, même si elle savait bien qu'il pouvait sentir la tension de ses nerfs.

Hao Asakura ne cherchait même pas à se cacher. Il était juste derrière elle, debout et les bras croisés. Comme à son habitude il portait sa tenue indécente - non, pire que d'habitude, son poncho n'était nulle part en vue. Il ne se tenait pas tout à fait droit et lui offrait un sourire à demi esquissé, plein de sa grâce paresseuse... Une impression vague de danger vint à Jeanne, et elle l'imita, croisant les bras.

Que faisait-il ici? Il n'était pas du genre à se déplacer lui-même, et elle croyait que Yoh lui avait interdit... Il sourit un peu plus, et elle ne termina pas sa pensée. Ne rien croire, ne rien imaginer. Il était là, et elle devait comprendre pourquoi, et comment le faire partir avant que les autres ne les voient. Les autres... Elle sentait leurs signatures énergétiques dans les niveaux inférieurs, ils ne semblaient pas avoir remarqué quoi que ce soit. Bien.

Pour autant, il n'était pas imaginable qu'elle soit en train d'halluciner. Hao était bien là, solide et réel et opaque. Et il ne disait rien, semblant attendre une insulte, ou une attaque.

Elle ne lui ferait grâce ni de l'un, ni de l'autre. "Si j'avais su que vous viendriez, j'aurais préparé quelque chose," fit-elle, le menton haut, le regard fixe. Evidemment, son esprit songeait à quelque chose de coupant et de sanglant, mais son ton promettait une tasse de thé ou quelques chocolats.

Cela sembla le surprendre, et il eut un léger rire, qu'elle ne partagea pas. "Ah, mais ne t'en fais pas, petite Maiden, je ne reste pas longtemps. Je voulais juste discuter de quelque chose avec toi, puis je m'en irai."

Elle ignora sa familiarité grossière, se contenta de s'appuyer contre le rail, en attendant qu'il continue. Il ne le fit pas, comme absorbé par la contemplation de son visage. Alors, au bout d'un moment, elle n'y tint plus. "C'est-à-dire? Je n'ai pas toute la journée."

Il s'agissait de mots ordinaires, de mots de tous les jours, et cela le fit rire de plus belle. Il fit un pas vers elle, et elle ne recula pas.

Tu crois que ça vaut le coup de tremper tes pieds dans les flammes?

"Tu as bien raison, nous sommes tous deux des gens très pressés. J'irai donc droit au but, petite Maiden, puisque tu me le demandes." Une pause, il sourit jusqu'à ce qu'elle voit ses dents de requin, et elle sentit l'impression de danger revenir. "Demain, vous allez raccompagner une certaine tapisserie et un certain gnome chez Yoh," fit-il d'un ton nonchalant.

Jeanne fronça un sourcil. De... quoi parlait-il? Un gnome et une tapisserie... On eût dit une liste de matériel du parfait décorateur psychopathe. Il avait le don de la rendre confuse, cachant son vrai message et sa vraie idée sous tout un fatras de blagues et de moqueries. C'était sûrement fait exprès, pour l'énerver, pour la perdre; elle n'avait pas besoin de regarder deux fois son rictus moqueur pour le savoir. Si elle était différente - si elle savait en face de lui être la sainte qui avait tué les Niles, ce serait peut-être différent. Sûrement différent. L'Iron Maiden n'avait pas peur de lui, elle n'avait peur de personne. Elle était juste, et posée, et calme, et froide - et elle verrait au travers de ses blagues idiotes et ne lui permettrait même pas de s'inviter ainsi.

Mais il semblait qu'en face de lui, elle n'était plus cette personne. Ou alors c'était à cause de ce qui s'était passé, avec Yoh, avec Ren, Rackist, et surtout Marco la nuit d'avant. Si même lui n'y croyait pas - si même lui aurait préféré une femme morte - que pouvait-elle faire...?

Ce fut donc avec une certaine amertume qu'elle répéta: "Une tapisserie...?"

Affable, il acquiesça, venant s'accouder à la barrière de sécurité. Trop près. Jeanne se tendit un peu plus alors qu'il s'expliquait: "Oui, la gaufrette qui suit Anna à la trace, ta petite copine, quoi." Son sourire devint un peu plus mordant. Il était visiblement très amusé par ses appellations mystérieuses et moqueuses. Amusé qu'elle ne les comprenne pas mais comprenne bien leur utilité. Amusé de la voir si médiocrement intelligente, tellement en-dessous de son niveau.

"C'est toi qui le dis, pas moi," déclara-t-il en levant des mains très propres, comme pour se décharger de la responsabilité de la pensée. "Bref. Donc je disais, demain vous allez ramener la fille et l'humain chez Yoh après une de ces mignonnes réunions que vous croyez secrètes. Ne cherches pas à nier, petite Maiden, ce n'est pas important, pas important du tout. Vous allez y aller dans la petite voiture de ton petit blondinet, en prenant la seule route sur l'île qui ralie le Village et l'auberge de Yoh..."

... Le fait qu'il connaisse leurs plans avec une telle précision l'effrayait, elle ne savait pourquoi mais elle se sentait comme la veille, fichée dans le sol comme un lapin devant un camion. Et le nom qu'il utilisait, Maiden, petite en plus, ça sonnait si respectueux dans la bouche de Lyserg, et si ridicule dans la sienne, comme pour tout le reste il mettait ses ongles dans la plaie vive...

"... Tu connais bien cette route, petite Maiden? C'est très joli, très net, on croirait que ça mène à un cimetière militaire. Je suis sûr que ton cher Chris serait d'accord avec moi, s'il était encore en vie. Il y a tout un passage dans la forêt entre la plage et le Village, et une jolie prairie au milieu, je dis une prairie mais c'est à peine une clairière, un petit cours d'eau, c'est vraiment un lieu magnifique et tout à fait approprié. Et là, quelqu'un va vous attendre..."

... Il parlait trop, beaucoup trop, il l'inondait de paroles et elle n'arrivait pas à trouver de moyen de l'arrêter. C'était comme une boîte à musique qui déversait sa mélodie, sans pouvoir être stoppée avant la fin, une fin que Jeanne devinait horrible, terrifiante...

"... Et ce quelqu'un va t'éliminer, petite Maiden."

Fin de la mélodie. Le court silence qui suivit cette fin de phrase permit aux oreilles de Jeanne de se remplir d'un bourdonnement assourdissant. Il était toujours aussi nonchalant et princier, comme s'il parlait du temps qu'ils pouvaient attendre le lendemain.

La bouche de l'albinos se fit très sèche soudain, et elle ne put rien répondre, ni pour nier ni pour supplier. Elle se contentait de le fixer, sans comprendre. Cela ne sembla pas trop le chagriner. Il devait avoir l'habitude, elle pensa distraitement - son cerveau semblait fonctionner en marge de sa conscience, songeant aux choses les plus idiotes et inutiles pendant qu'elle restait immobile - que les gens aient peur de lui. Il devait avoir l'habitude de condamner des gens à mort.

Allez, allez, elle devait le gifler, ou rire au moins, lui prouver qu'il avait tord de la sous-estimer -

Pour s'assurer qu'elle avait bien compris, il explicita: "Tu te laisseras tuer sans faire d'histoire. J'aurais préféré ne rien t'en dire, tu comprends bien pourquoi, mais... je me suis dit que tu étais raisonnable et je préférerais éviter de mauvaises surprises."

Jeanne n'avait toujours rien à répondre. La jeune fille avait l'impression d'être tombée dans un bassin d'eau glacée: ses membres ne lui répondaient plus, et elle tremblait. C'était donc ça, la terreur? Petit blanc.

Elle aurait préféré qu'il ne lui en dise rien, au fond, annonça la seule partie de son cerveau qui fonctionnait. Elle aurait préféré tout ignorer jusqu'à ce que cet assassin sans visage lui vole sa vie. Ne pas savoir lui semblait une fin plus douce et -

"Tu vas te laisser tuer sans faire d'histoire," répéta Hao avec une violence nouvelle. Cette fois-ci il voulait une réponse.

Perdue, Jeanne ouvrit la bouche, mais cela ne fit qu'empirer les choses. C'était comme si de l'eau venait de s'engouffrer dans sa gorge, remplissant ses poumons et son cerveau. Elle devait tenir tête, le repousser d'un rire méprisant, l'attaquer, quelque chose - mais devant ses yeux l'image du Marco saoul dansait, l'empêchait de réfléchir. Elle en fut réduite à bégayer faiblement: "J-je... ne peux pas. Des gens... des gens comptent sur moi. Vous le savez bien. M-même si... je voulais, je..."

Ne sais-tu pas que le Diable gagne toujours ses paris?

- C'est bon," la coupa-t-il avec un ennui évident. "Si cela peut t'aider à accepter la chose, je suis prêt à t'offrir quelque chose en retour, pour, hm, faire passer la pillule comme tu dirais?"

Elle ne répondit pas. Il parlait Français. Elle n'avait pas le loisir de s'en inquiéter; il s'agissait plus simplement d'une observation de plus, flottant devant ses yeux pour l'empêcher de réfléchir alors qu'il continuait: "Tes chers X sont loin d'être une menace. Ils sont comme des moustiques... non, moins que ça encore. Ils sont énervants, mais pas dangereux. Tu comprends? Je les ramènerai à la vie, et ils pourront passer une existence normale dans mon monde. Si tu es bien sage."

Elle comprenait très bien, trop bien même. Il finit par s'approcher encore, s'arrêtant juste devant elle, la poussant presque dans la barrière. "Toute petite," ricana-il, le visage barré d'un sourire diabolique alors qu'il se penchait. "Tu seras bien sage?"

Arrête les lignes et mets-toi dans la file c'est tout ce qui te reste.

Elle cligna des yeux, les genoux tremblants. "J-je serai... sage," fit-elle enfin dans un filet de voix, comme hypnotisée. Satisfait, le brun lui posa un baiser sur la joue. "Bien," entendit-elle encore.

Puis elle tomba à genoux. Il avait disparu.

Tu te tues pour survivre
Tu te tues pour survivre
Tu te tues pour survivre


Tu meurs d'envie de vivre

Cette fois-ci, il n'y avait pas d'échappatoire. La journée passa comme dans un rêve, une ultime représentation. Jeanne tint bien son rôle, récita ses lignes avec toute l'ardeur qu'elle put y mettre. Marco semblait avoir totalement oublié les aventures de la veille; elle ne les mentionna pas plus. A quoi bon? Il était saoul, et son bras ne devait pas être tellement abîmé vu qu'il portait son éternelle chemise blanche. Elle ne chercha pas d'opportunités de le soigner. Elle ne cherchait plus grand chose.

Le dinner fut très vivant. Pensive, Jeanne regarda Marco annoncer le menu, s'énerver quand Porf se moqua de la prononciation d'un des plats, lui promettre qu'il n'aurait pas de dessert pendant deux semaines. La menace était immense, et Porf passa le repas à s'excuser et à implorer le commandant, qu'un regard de Jeanne fit céder avec un sourire clément.

Et tu seras tout ce qu'ils veulent voir

Jeanne regarda avec les autres alors que John dévorait son plat de pâtes et se resservait quatre fois. Ils étaient à l'eau en semaine, mais Marco leur avait laissé prendre un apéritif, et ça se voyait dans les mines réjouies, les blagues un peu plus gaies que d'habitude.

Une fois repus, les X-II débarrassèrent la table pour installer une table de poker, en prenant comme mises des cupcakes que Marco avait fait en trop. Marco les obligea à en donner deux à Jeanne, qu'elle partagea avec Lyserg, n'ayant pas très faim. Mordant lentement dans sa pâtisserie, elle les regarda s'observer, s'insulter comme des charretiers, se voler des gâteaux.

Tu seras toujours ce qu'ils veulent désormais

Toute cette exubérance... cette soif de vivre qu'ils avaient! Des grands gosses, voilà ce qu'ils étaient. Qu'était-elle en face de toute cette vie, de toute cette joie qui s'étalait devant elle?

Les minutes filaient sans qu'elle ne les voie. Vers neuf heures, Jeanne s'excusa et les laissa à leur jeu. Lyserg, qui n'était pas invité à y participer ("N'allez pas corrompre le petit," avait grondé Marco avant de partir leur préparer plus de café), s'était levé pour la suivre, et ils avaient fait le chemin côte à côte, en silence.

Il ne s'agissait pas d'un silence très calme. Jeanne sentait bien la nervosité de son subalterne, et ne se sentait pas l'énergie de le rassurer. Si elle montrait ses mains, pour l'instant cachées dans les plis de sa robe, il les verrait trembler...

Ils atteignirent la chambre de Jeanne ainsi, sans avoir échangé un mot.

"Bonne nuit, Seigneur Maiden," fit Lyserg en s'agenouillant. La façon dont il faisait ce geste toucha Jeanne au cœur. Il y avait une sincérité, une innocence... Elle lui prit la tête, se pencha vers lui. Il semblait surpris, elle ne se laissa pas dérouter. Un instant, elle étudia son visage, cette rondeur enfantine, ces grands yeux surpris, cette beauté fragile... Il avait besoin qu'elle soit forte.

Et tu iras partout où ils t'emmèneront

"Tu m'es... très précieux, Lyserg, tu le sais? Meene avait raison de dire que ta gentillesse faisait ta force. Quoi qu'il arrive... ne changes pas." Le relâchant, elle se redressa, pénétra dans sa chambre et se prépara à fermer la porte, mais Lyserg l'arrêta d'un geste.

"S-seigneur Maiden? Je ne comprends... pas vraiment," demanda-t-il. Il était beau, comme ça, à demi redressé, tout tendu vers elle, prêt à se précipiter si elle admettait une faiblesse, ou une peur. Si gentil...

Meene avait toujours été clairvoyante, trop peut-être. Jeanne sourit. "Ce n'est pas grave. Bonne nuit, Lyserg."

Et elle ferma la porte de sa chambre.

Enfin seule, l'albinos laissa échapper un long soupir. Ses épaules s'affaissèrent quelque peu, et elle alla tomber sur son lit. Roulant sur le dos, elle fixa le plafond. Les couleurs du soir dansaient encore devant ses yeux. Le sourire de Lyserg. Les cris des garçons. L'innocence factice de Marco. Tout ce monde... Elle roula encore, regardant sa chambre.

Sur sa table de nuit se tenait la bouteille qu'elle avait confisquée à Marco, à demi remplie encore. Il n'avait pas eu le temps de boire beaucoup avant qu'elle ne pénètre dans la pièce...

Parce que tu es très douée pour suivre le mouvement

Hésitante encore, la jeune fille se redressa, les yeux sur la bouteille. Elle était d'une jolie couleur ambrée. L'étiquette portait des marques qu'elle ne comprenait pas, un nombre en degrés (la température à laquelle il fallait garder la bouteille? Mais 32°, quand même, voilà qui était beaucoup...), une carte brouillonne... Un monde étranger, qu'elle ne comprenait pas, et ne maîtrisait pas plus. Tellement au-dessus d'elle.

L'image d'Hao et de sa sombre promesse lui revint à l'esprit. Sa vie à elle contre celle de tous les siens... C'était inespéré, et à ce stade là du tournoi elle ne pouvait pas l'ignorer. Elle était responsable de tous ces grands gamins, après tout. Au fond d'elle... pourrait-elle se pardonner si Lyserg ne se levait pas le lendemain avec son sourire déterminé aux lèvres, si John ne pouvait pas perdre tous ses dollars au poker, si Marco ne pouvait pas revoir Meene?

Alors ne m'entraîne pas vers les abysses je t'en prie

Alors ne m'entraîne pas vers les abysses je t'en prie

Les yeux dans le vague, comme étrangère à elle-même, l'albinos tendit la main vers la bouteille.

S'il-te-plaît ne m'entraîne pas vers les abysses

S'il-te-plaît ne m'entraîne pas vers les abysses


Ça fait du bien de savoir que tu étais là
Merci d'avoir fait semblant de t'inquiéter
Et de m'avoir fait croire que j'étais la seule et l'unique
Ça fait du bien de savoir que nous étions les maîtres du monde
Merci de me regarder pendant ma chute -
Autant pour moi et ma fin heureuse

My Happy Ending, Avril Lavigne