:Paradigm Lost:
L'absence, fin: La douceur de l'oubli
Auteur : Rain
Disclaim' : Shaman King appartient à Hiroyuki Takei. Je ne gagne rien si ce n'est sous forme de reviews et je rembourse sous la forme de gros câlins.
Soundtrack: Square One (Lauren Aquilina).
Bonus Track = Cruel Clocks (Jubyphonic)
Note :
Seconde fin! On est à la moitié de cette fic! (Youhou!)
Cette fin est l'une des premières que j'ai établie! Avec la quatrième, en fait - pasque si la première venait "d'ailleurs," d'une idée autonome, ces deux-là étaient au départ mes fins 1 & 2. (Béta dit: on pige rien, Rain. Je lui dis: je sais, Flo.)
Avant d'avoir décidé de la fin 3, celle-ci était d'ailleurs la plus sombre... Mais elle l'est pas tant que ça, en fait, d'où le fait qu'elle soit entre les deux qui sont vraiment glauques, la 1 & la 3 (contraste^^). C'est pas le même genre de violence, on va dire. Et j'espère que Jeanne saura vous montrer qu'elle gère à sa façon, même dans ce genre de situation (évitons le spoiler mais dans ce genre de situations, en général, la victime perd tout contrôle et devient la poupée de ceux qui l'ont 'changée'. Je voulais éviter ça et trouver une façon pour qu'elle garde son contrôle/sa capacité d'être actrice même en étant... ce que vous allez voir).
Sinon, au niveau du calendrier, point important: je suis depuis une semaine (et demie!) en vacances. Enfin, des "vacances", je vais surtout dormir, vraiment dormir, et bosser pour mon concours blanc à la rentrée, et le concours début avril. A l'heure qu'il est, je n'ai qu'un chapitre d'avance (et demie? Le suivant est brouillonné). J'ai donc changé de rythme et, selon mes progrès dans 3B, je vais poster le chapitre suivant dans deux semaines (et ne plus avoir de chapitre d'avance du tout), ou dans trois (trois jours de vacance encore + concours blanc + une semaine de cours où je pourrai taper la suite et garder mon chapitre d'avance). Je sais bien que ça va faire long (je vais essayer de poster des drabbles à la place), mais c'est la seule façon que j'ai trouvée pour ne pas me trouver à court.
Que quelqu'un regarde le PV de Jubyphonic et me dise que c'est pas Marco et Jj.
Edo signifie manger, mais aussi produire, publier et donner naissance en latin! j'aime ce mot. *ricane*
Avertissements pour: meurtre assez brutal, du feu parce qu'Hao est par là, manipulation mentale
Je n'ai plus de larmes à verser même alors que je sanglote
Alors je crie avec la voix que je croyais perdue -
S'il-te-plaît dis-moi pourquoi
Pourquoi mon temps s'est arrêté avant que je sois prête?
Je ne peux pas la comprendre
Cette étrange et déchirante douleur que je sens percer mon cœur
Hé, je me souviens de ce jour il y a longtemps tu m'avais souri
Et tu m'avais prise dans tes bras si tendrement
Même prisonnière d'un corps froid, insensible et exsangue
Je sentais tout de même la chaleur qui s'échappait de toi
Mais quand j'ai enfin compris ce qui arriva ensuite
Tu étais déjà magnétisé, comme s'il y avait une horloge dans ta tête
Alors dans ma frustration j'ai voulu faire un vœu
Pour que le monde entier s'immobilise
Cruel Clocks, Jubyphonic
Et soudain Hao fut à quelques pas d'elle.
J'essaie si fort de mettre un sourire sur mes lèvres
Alors qu'il me semble si déplacé
Elle n'eut pas bien le temps de s'en rendre compte, tout son esprit était mobilisé pour repousser à la fois les assauts contre elle et contre ceux qu'elle protégeait; quand elle tourna enfin la tête et remarqua le jeune homme tranquille à quelques pas d'elle, il était trop tard. Spirit of Fire s'était trouvé une proie, et l'une de ses mains gigantesques était en train de s'abattre sur elle. Jeanne se sentit perdre le contrôle, sa peur brouillant ses pensées et empêchant toute défense -
"SEIGNEUR MAIDEN!"
Je suis gelée par tes flammes
L'albinos s'était quasiment recroquevillée sur place, les bras devant la tête comme s'ils avaient pu la sauver. Pendant quelques instants, elle ne bougea pas, tremblant de tout son corps. Puis elle rouvrit les yeux.
Convaincue d'être morte, elle ne comprit pas le grand sourire fiévreux qui flottait au-dessus d'elle. Marco l'attrapa dans ses grands bras, la serrant contre lui et tombant presque sur elle, visiblement heureux de la voir saine et sauve - comment pouvait-elle être saine et sauve?
Je te pensais humain mais tu n'es qu'un fantôme
Puis elle sentit quelque chose couler contre son estomac. Marco était lourd au-dessus d'elle, contre elle, comme une armoire à glace qui serait en train de tomber.
Et il tomba. Jeanne eut du mal à comprendre. Le fer de son armure était maculé de sang, mais pourtant elle n'avait pas mal. Puis elle releva les yeux, vit les griffes de Spirit of Fire tout près, si près.
Un bouclier de peau et d'os
Trois fleurs rouges avaient éclos dans le dos de Marco. Elle comprit enfin, voulut se pencher, l'attraper, l'emmener - mais la main rougeoyante s'était déjà abattue sur lui, et il s'enflamma. La douleur submergea l'esprit de l'albinos. Immédiatement elle attrapa la griffe de Spirit of Fire, son pouvoir vibrant dans ses mains alors qu'elle cherchait à l'attaquer.
"Petite, regarde par ici," souffla alors une voix.
Et Jeanne obéit, et elle vit dans l'autre main de l'esprit de feu, tout près d'Hao, une ombre de Marco. Cet être de lumière était comme éteint; ses yeux étaient noirs et son corps tout abandonné sur son support.
"Ce corniaud a été très fatigant, je dois l'admettre." Chacun des mots d'Hao se détachait nettement dans les oreilles de la jeune fille, trop nettement. "Son opiniâtreté est la seule qualité que je puisse lui trouver. Cela rendra au moins son âme délicieuse..."
Jeanne se figea, son être entier suspendu comme pour forcer le temps à se suspendre aussi. Hao allait vite, terriblement vite; elle n'aurait jamais le temps de l'atteindre avant que l'âme de Marco ne soit dévorée. Et d'après le sourire vainqueur du Shaman Millénaire, il le savait bien.
Alors Jeanne prit la seule décision qui lui restait.
Elle se jeta à ses genoux.
Je promets que tu ne sentiras rien
Il n'est pas difficile de lâcher prise
Quand il n'y a rien pour se retenir
Un grand bruit tira la Vigile de son rêve, qui roula instinctivement pour se retrouver à quatre pattes. Les détails de son rêve s'effilochèrent immédiatement. De toute façon, ce n'était pas un songe important; autant l'effacer complètement pour faire face au danger.
Sa chambre était plongée dans l'obscurité. Depuis la fenêtre tombait quelques rayons de lune qui lui permirent de s'assurer que personne n'était dans sa chambre, mais elle sentait bien une signature énergétique étrangère dans le couloir.
Un bruit de pas se fit entendre. L'albinos n'hésita pas et invoqua Shamash. Sa chemise de nuit fut remplacée par une armure luisante, faite d'un métal mouvant qui suivait le moindre de ses mouvements. Bien fol était celui qui osait ainsi s'introduire dans la demeure de la Vigile de l'Ouest.
L'esprit de celle-ci tournait à pleine vitesse. Elle assimilait le grand bruit du début à l'entrée de l'intrus par la fenêtre; il ne pouvait donc pas avoir fait de mal à ses protégés. Tamao était la seule autre à dormir à cet étage; elle ne pouvait qu'espérer que son amie soit profondément assoupie.
J'ai trouvé l'espoir quand je t'ai perdu
A pas de loup, elle rejoignit le couloir. Avec un peu de chance, l'intrus pensait trouver un coffre, ou les cuisines, et la vue de l'armure de la Vigile le ferait fuir. Elle aurait aimé croire que son intrusion ici était véritablement une erreur, mais c'était impossible. Les châteaux des Vigiles, bien que distincts entre eux, se ressemblaient tous par leur démesure et leur allure imposante. Les architectes d'Hao n'avaient pas lésiné sur les moyens, ça c'était évident - mais du coup, l'inconnu devait bien savoir qu'il pénétrait dans la demeure de celle qui supervisait les territoires de l'ouest du Royaume d'Hao. Si la maison elle-même ne suffisait pas à s'en rendre compte, les armes sur les portes et les tours rappelaient à chacun qui vivait en ces lieux. Jeanne était l'Edo, l'Albine et la Vigile de l'Ouest; Hao tenait à ce que cela se sache, et cette triple emblème était immanquable. Non, l'intru (l'ennemi?) savait très bien où il se trouvait.
Était-ce Ren? La pensée figea Jeanne dans l'embrasure de la porte. Si c'était lui, elle devait vraiment être sur ses gardes. Il était puissant, connaissait l'organisation de la maison, et avait une raison pour venir. Dans ce cas-là, Tamao était en danger. Serrant les poings, Jeanne s'avança d'un pas décidé. "Il y a quelqu'un?"
Le bruit de pas se figea. D'un claquement de doigts, la Vigile fit la lumière dans le couloir - et se trouva surprise.
Il ne s'agissait pas de Ren, non. Devant elle se tenait un homme grand qu'elle ne connaissait pas. Il avait les yeux d'un bleu comme délavé, absent, cachés presque par une toison blonde emmêlée. Sa tenue était assez typique des habitants de son territoire, trop typique peut-être, comme s'il cherchait à se fondre dans la masse.
Il semblait aussi surpris qu'elle. L'albinos vit son regard hésiter sur l'armure brillante et résolument blanche, se raccrocher à ses cheveux longs, comme s'il cherchait à la reconnaître sans bien en être capable. Puis il murmura son nom, ses yeux s'allumèrent se précipita vers elle, la serrant contre lui. "Jeanne! Merci, Dieu, merci... J'ai eu tellement peur, tu ne peux pas savoir, je te croyais perdue," murmura-t-il encore en posant sa tête contre le crâne de la jeune femme, la berçant presque. Puis il la relâcha, ses mains s'agrippant aux épaules couvertes de métal pour la regarder mieux. "Tout va bien? Tu as l'air bien nourrie, tu as grandi, mais je veux tout entendre de toi." Puis il s'arrêta enfin de parler, la fixant avec une espérance folle. Ses yeux brillaient d'un feu électrique, fascinant.
J'ai oublié qui tu es mais je
Jeanne, bien que très rapide, n'avait pas su réagir à cette avalanche d'affection. Cet intrus venu dans la nuit froide était si chaud, si familier avec elle - elle aurait voulu le connaître rien que pour être la vraie cible de cet amour évident. Mais il devait se tromper. C'était encore une fois très étrange - tous connaissaient le visage de la Gardienne - mais il n'y avait pas d'autre possibilité. Elle ne connaissait pas cet homme. Enfin libérée de ce charme étrange, elle parvint à articuler: "Q-qui êtes-vous?"
Le grand blond en face d'elle se figea. Et la Vigile regretta presque d'avoir brisé l'enchantement, car tout en lui sembla s'écrouler. Son sourire s'éteignit, ses yeux reprirent leur teinte délavée, et il lâcha ses épaules. Elle frissonna sans comprendre, recula d'un pas. Il leva une main, tenta de la retenir: "Je..." Mais il s'arrêta, comme incapable de continuer. Un moment, il la fixa, comme en attendant une explication; puis sa bouche se hérissa d'un rictus mauvais.
"Alors c'est ça qu'il t'a fait. C'est pour ça que tu n'as pas cherché à nous retrouver." Il crachait presque maintenant, visiblement agité. Jeanne aurait peut-être dû s'inquiéter, mais avec Shamash et ses pouvoirs elle n'était pas en danger. Et la lumière qu'il avait dégagé en l'approchant... Elle chercha à comprendre: "Qui, il? Je ne vous connais pas."
Cela sembla le blesser, et il prolongea son silence un moment. Elle sentit qu'il cherchait ses mots, peu sûr de ce qu'il devait dire, de comment faire comprendre son identité qu'elle aurait dû, visiblement, connaître par cœur. Enfin, comme vaincu:
"Je suis Marco."
Phrase simple, et pourtant très mystérieuse. Jeanne sentait qu'il ne savait pas le dire autrement, qu'elle aurait dû tout comprendre de ce simple nom, comme une clef qui ouvrirait un coffre. Mais le nom avait beau résonner en elle, seul le vide lui répondait, et elle leva des yeux tristes vers lui.
"Je ne connais pas de Marco."
Je me souviens que c'est une bonne chose
Il fronça les sourcils, crût qu'elle reculait par peur peut-être, et leva ses mains vides pour l'apaiser. "Ne prends pas peur. Je suis plus faible que toi, je ne peux rien te faire. Tu peux le sentir, n'est ce pas?
- Oui," acquiesça-t-elle immédiatement. Elle pouvait bien le sentir; il ne devait pas avoir plus de deux cent mille points d'énergie, et son fantôme, caché dans son ombre, avait beau être impressionnant il ne pourrait rien contre Shamash. L'albinos se mordilla la lèvre, puis prit la main du blond. Sans se préoccuper de sa surprise, elle l'amena jusqu'à sa chambre et le fit assoir sur son lit avant d'activer une des lampes qui éclairaient la pièce. Là ils ne seraient pas remarqués.
Puis elle croisa les bras et demanda de nouveau: "Qui est Marco?"
L'étranger la fixait avec une sorte d'inquiète attention. Il ne semblait pas dérangé par sa façon de diriger les choses. La connaissait-il à cause de son engagement pour aider les Shamans qu'on lui avait confiés? Jeanne savait bien que de nombreuses personnes lui en étaient très reconnaissantes. Peut-être qu'elle avait affaire à un de ces gens, convaincu par erreur qu'un lien particulier s'étaient forgés entre eux. Mais quelque chose lui disait que non. Cette chaleur - cette voix - quelque chose en lui lui intimait de l'écouter, et en effet il se préparait à expliquer. Mais il avait du mal, cherchait son inspiration dans le tapis portant les armes de la Vigile, dans le mural que Tamao lui avait peint pour son anniversaire... Tout semblait l'étonner. Comment pouvaient-ils se connaître?
"Marco... Marco te doit la vie," commença-t-il curieusement. C'était comme s'il n'était plus tellement sûr d'être cette personne qu'il représentait, d'avoir le droit de raconter cette histoire. Jeanne croisa les bras, attendit la suite. Et Marco, comme inquiet d'avoir perdu son intérêt, reprit immédiatement: "Il te l'a sauvée, aussi, il y a très longtemps, tu avais à peine cinq ans et Marco t'a soulevée et t'a emmenée avec lui. Il t'a élevée ensuite, comme si tu étais sa fille, et puis... Et puis il t'a emmenée par de mauvais chemins, et tu as dû risquer ta vie pour le sauver, et Hao te l'a pris."
Dans l'ombre de mon cœur oh je
Jeanne commençait à comprendre, et quelque chose sur son visage sembla alarmer Marco, le forcer à se taire. Une certaine nervosité s'abattit sur l'albinos alors qu'elle tentait de réconcilier les chronologies qui s'affrontaient. Cinq ans? A cet âge là... le tournoi ne s'était pas encore déroulé. Et pour qu'ils aient connu tant de danger ensemble, et qu'elle ne s'en souvienne pas... Sa gorge se fit sèche.
"Vous... venez du temps du tournoi, n'est-ce pas." Ce n'était pas une question. Marco ne semblait pas savoir pourquoi la jeune femme, soudain, avait froncé les sourcils, se refermait sur elle-même, regardait nerveusement la porte.
"Oui... Donc tu te souviens?"
Tant d'espoir dans ce ton. Mais Jeanne secoua fermement la tête et marcha jusqu'à la fenêtre, qu'elle ouvrit en grand, avant de revenir vers Marco. Après une hésitation, elle lui prit les mains, le releva. "Vous devez partir." Pause, il ne semblait pas comprendre, elle développa: "Je n'ai pas - je ne dois pas interagir avec les gens du tournoi qui ne me sont pas présentés par Hao, au risque qu'il comprenne ça comme une tentative de complot. C'est une règle drastique mais essentielle pour que je puisse être indépendante." Il secouait la tête, refusait, s'accrochait à ses mains. Elle le poussa vers la fenêtre. "S'il apprend que je vous ai reçu, il m'imposera quelqu'un tout le temps, et je serai isolée - alors s'il vous plaît - si vous m'aimez autant que vous en avez l'air - vous devez partir. Vous me mettez en danger, et vous mettez en danger Tamao et les miens. Je vous en prie..." C'était à son tour de s'étaler, de bavarder alors qu'elle le poussait contre la fenêtre - elle connaissait les règles et ne pouvait les enfreindre comme ça. Si Hao décidait de lui retirer sa confiance, elle savait très bien que Ren récupérerait la garde du lieu, et comme Tamao ne savait toujours pas quoi lui dire... Et quand bien même. Sa demeure était remplie d'humains et de Shamans trop faibles pour soutenir l'examen d'Hao. Cette maison était le dernier endroit où les plus humains pouvaient vivre en paix, et elle ne pouvait tout risquer pour cet étranger. Jeanne gonfla sa poitrine et reprit, plus fermement: "Partez, je vous en prie."
Je ne t'ai jamais vu briller
Silence. Marco la fixait toujours, une objection au bord des lèvres. Puis il soupira.
"T-très bien. Mais je reviendrai. Je te jure que je reviendrai et je te rendrai la mémoire, Jeanne." Il y avait quelque chose de spécial dans la façon qu'il avait de prononcer son nom, quelque chose d'ancien et de familier, qui tiraillait le cœur de l'albinos de façon douloureuse. Elle baissa la tête pour ne pas le retenir, acquiesça doucement. Marco grimpa sur la fenêtre, et Jeanne vit de longues ailes lui pousser. Il se laissa ensuite tomber dans le vide, lui arrachant une exclamation de surprise. Elle se pencha et le vit s'éloigner rapidement; la lune se reflétait sur ses plumes.
La Vigile soupira. Peut-être que maintenant, elle pouvait aller se coucher. Et lorsqu'elle fermerait les yeux dans ce qui ne pouvait, au fond, être qu'un rêve, elle se réveillerait dans le monde réel -
Quelqu'un toqua à la porte. Inquiète, Jeanne referma la fenêtre à la hâte, courut presque à la porte. On l'avait entendue? Faites que ce ne soit qu'un petit enfant du niveau inférieur ayant fait un cauchemar. Ce n'était pas rare et elle n'aurait qu'à le réconforter. Faites que ce ne soit rien... Le discret "toc toc" reprit, et Jeanne s'immobilisa. Elle connaissait bien cette façon de frapper à la porte. Comment avait-elle pu ne pas le reconnaître?
Ce n'est pas difficile d'atterrir
Elle ouvrit la porte. "Tamao. Tout va bien?"
Sa camarade était en chemise de nuit, rose de la tête aux pieds. Ses différents esprits - les deux petits ricaneurs et tous les élémentaires qui venaient à elle lorsqu'elle quittait le domaine - s'introduisirent immédiatement dans la chambre allumée, lui passant au travers. Shamash vrombit doucement, mais Jeanne ne dit rien alors que Tamao cherchait à s'expliquer:
"J'ai entendu quelque chose...
- Non, ce n'était rien. Ca va, toi?"
Pause, Tamao acquiesça timidement. "Ca va. J'ai rêvé de Ren."
Jeanne copia le mouvement de tête, inquiétée par cet aveu. Tamao était vraiment stressée par toute cette histoire. Il n'y avait rien d'établi entre elles, rien d'accompli ou de solide, alors Ren s'était cru dans son droit de faire une proposition. Au fond, Jeanne le savait bien, l'autre ne s'inquiétait pas de laquelle des deux filles il obtenait; au fil des ans ils s'étaient éloignés, et maintenant ils n'étaient qu'étrangers les uns pour les autres. Demander à Tamao de le laisser la courtiser était l'option la moins risquée. Mais le premier refus de la jeune fille - irréfléchi, maladroit, public - l'avait blessé, et les deux filles sentaient bien qu'il leur en voulait. "Hao lui a fait comprendre que tu n'étais pas intéressée. Ne t'inquiètes pas - ne t'inquiètes pas, Tamao, tant que tu ne voudras pas je ne le laisserai pas t'embêter."
Un sourire réapparut sur le visage de son aînée. "D'accord. Je nous fais du thé?
- Oui, ça me paraît bien," souffla Jeanne, un peu soulagée, et elles disparurent le long du couloir.
Quand on a jamais quitté le sol
J'ai oublié qui tu es mais je
Je me souviens que c'est une bonne chose
Le lendemain matin apporta une mauvaise nouvelle. Un petit esprit élémentaire d'air flotta à travers la fenêtre de la chambre de Jeanne alors qu'elle finissait de nouer sa tresse. Se déformant un instant, l'élémentaire laissa passer la voix du roi: "Présente-toi au palais le plus tôt possible. Une affaire de justice demande ta présence."
L'albinos acquiesça gravement. L'esprit disparut, et Jeanne commença à faire craquer ses doigts alors qu'elle réfléchissait à ce qu'elle dirait à Hao. Elle ne se faisait pas d'illusions. Hao ne la convoquait pas ainsi d'habitude; il était clair qu'il avait entendu parler de sa visite nocturne.
Allez, elle devait se lever. D'un geste son armure de fer avait recouvert la chemise et le pantalon ample qui lui servait de sous-vêtements, et elle partit chercher le col qui rappelait ses différents titres. Eh, autant en profiter tant qu'elle les avait encore, parce qu'il risquait fort de les lui enlever - du moins pour celui qu'il lui avait donné lui-même, celui de Vigile. Quelle joie...
A travers les fissures, je vois un nouveau jour brûler
Tout allait bien vite tout d'un coup, voilà ce qu'elle pensait. Jeanne ne s'inquiétait pas du tournoi dans sa vie de tous les jours. Vrai, elle ne s'en souvenait pas, ne se souvenait de rien avant le retour d'Hao en roi grandiose. Mais cela ne signifiait pas grand chose pour elle. Il avait été bon pour elle, avait reconnu sa puissance, l'avait entraînée jusqu'à ce qu'elle soit largement au-dessus des autres et qu'elle maîtrise son médium, le fer, comme s'il s'agissait de glaise qu'elle modelait à son gré. Avoir fait d'elle la Gardienne de l'Ouest lorsqu'il avait structuré son système - elle lui en était reconnaissante.
Elle ne tenait pas à le décevoir, même si elle ne partageait pas toutes ses idées.
Soupirant, elle sortit de sa chambre, et appela Shamash à son côté. L'esprit aveugle apparut devant elle, et l'instant suivant, ils n'étaient plus dans la tour de la Vigile mais sur le seuil du bureau du roi.
Un million de kilomètres de ciel que je peux dire miens
"Jeanne Lasso, l'Albine, Edo, Princesse des Glaces, Vigile de l'Ouest," annonça avec force la jeune femme qui se tenait à la porte. Il n'y avait pas d'uniforme pour le groupe qui tenait le domaine d'Hao, modèle que Jeanne avait plus ou moins suivi, et le hérault était donc vêtu à son goût. Celle-ci portait un bandeau serré autour de sa poitrine au-dessus d'un sarouel blanc, et laissait ses dreadlocks tomber en cascade sur sa peau nue.
Jeanne lui sourit. "Merci, Datura," lui glissa-t-elle, heureuse et malheureuse à la fois qu'il faille que ce soit elle qui soit là aujourd'hui. Heureuse parce qu'un visage amical la rassurait un peu; malheureuse parce que si ça tournait mal... Non, il ne fallait pas y songer.
Laissant son amie à la porte, l'albinos avança jusqu'à l'homme assis à son bureau. Il lui tournait le dos, finissant elle ne savait quelle missive en partance pour le Sud. Alors qu'elle arrivait à un pas de lui, il se releva souplement, et se retourna vers elle, croisant les bras. Désapprobateur. Calculateur. Evidemment qu'il savait.
"Hao," salua-t-elle d'un signe de tête, calme, très calme. C'était lui qui lui avait enseigné ces choses, après tout. Se figurant une étendue d'eau plate, l'albinos fit face.
Cela sembla le faire sourire, et il acquiesça. "Salut, petite. Tu as été rapide."
Il n'est pas difficile de lâcher prise
Elle accepta le compliment d'un signe de tête. Le sourire qui venait de passer sur les lèvres du brun disparut, et Hao s'éloigna pour ouvrir une porte dans le mur. "Viens par là," ordonna-t-il avant d'y disparaître, et Jeanne, sans se presser, obéit. Le pouvoir d'Hao giclait sur les parois, transformait le monde selon sa volonté. Le couloir dans la pierre qu'il venait d'ouvrir semblait frissonner sous leurs pas, les amenant exactement où le roi voulait aller. Et dès que Jeanne en fut sortie, la pierre se referma, redevenant inerte.
Jeanne en se redressant remarqua qu'ils étaient dans la salle du trône. Hao se dirigea vers celui-ci et s'y laissa tomber, nonchalant, alors qu'elle s'avançait à son côté, et se tendit en découvrant l'homme agenouillé devant eux.
C'était bien Marco. Marco blessé, Marco à la tête basse et sans son camouflage de la veille. Alors même qu'elle savait bien que ce ne pouvait être que lui - qu'une telle confrontation était le seul motif possible pour une convocation si matinale - le voir là lui fit un choc.
Hao la regardait, calme, calculateur. "Reconnais-tu cet homme?"
Jeanne fixa Marco un long moment, se penchant pour détailler ses cheveux en bataille, les blessures profondes qui coupaient son bras, ses mains attachées dans son dos. Lui aussi la regardait, sans ciller. Et Jeanne prit la décision de ne pas mentir, même si ça lui ferait du mal. Alors elle se redressa, cherchant le regard du roi.
"Non, je ne le connais pas."
Quand il n'y a rien pour se retenir
Hao fit une moue sceptique, songeuse, et commença à jouer avec une flammèche. Jeanne resta calme, le fixant lui aussi, presque amusée par la frustration qui perçait en lui. Des fois elle se disait qu'il adorerait pouvoir lire les esprits; plus personne ne pourrait lui mentir... Eh, elle avait bien de la chance que cela soit impossible. Hao finit par soupirer. "Il s'est introduit dans ton fief avec la ferme intention de t'éliminer. Kanna l'a appréhendé et me l'a amené. L'as-tu croisé cette nuit?"
Une pause, elle leva un sourcil. "Il a avoué cela? Avoir voulu m'assassiner, je veux dire."
Il y eut un court silence, qu'Hao rompit bientôt d'un grand rire. Jeanne lui envoya un regard et eut un léger sourire de connivence, mais entre deux ricanements il souffla, immédiatement sérieux: "Parfois je regrette t'avoir tant enseigné, petite. Je t'ai posé une question...
- Non, je ne l'ai pas vu," répondit-elle sans ciller, avant de réfléchir, "j'ai dormi profondément jusqu'à ce que Tamao me réveille, ayant fait un cauchemar. On a bu un thé, je l'ai recouchée, je me suis rendormie.
- Tu dors bien en ce moments? Pas de cauchemars pour toi?" Regard calculateur. Il était incorrigible.
"Un peu. Mais aucun qui le concerne," fit-elle en le montrant du menton. "Je ne connais même pas son nom." Les yeux du grand blond s'agrandirent, comme s'il venait d'être poignardé. Elle ne frémit pas, le regarda à peine. Pauvre fou, elle était en train de le sauver.
J'ai oublié qui tu es mais je
Il eut un sourire appréciateur, "tu as raison, revenons-en à lui. Donc, tu ne l'as pas vu?
- Non.
- Mais il voulait te tuer. Il a attaqué Kanna lorsqu'elle a cherché à le maîtriser. Il est visiblement violent et puissant, il faut le neutraliser." Hao parlait vite. Enfin, non, pas vraiment, cela restait calme et très facile à comprendre; mais par rapport à son débit habituel, si lent et nonchalant... Cela la fit sourire, un peu.
"N'est-ce pas excessif? D'habitude, tu te contentes de discuter avec ces gens là, et de les convaincre.
- Je n'ai pas besoin de parler à cet homme. Je sais bien qui il est." Il parlait d'un ton si sec... Il fallait se méfier. Jeane leva le menton, souriante:
"Ah oui? Moi pas.
- Il est celui qui vient d'essayer de te tuer.
- C'est Kanna qui le dit?" Là était la solution. L'innocence surfaite - le ton moqueur, le sourire bravache, les yeux brillants. Et Hao savait qu'elle jouait avec lui, et il n'y pouvait rien, et d'habitude ça lui aurait plu.
"C'est moi qui le dit." Voix d'airain. Ah, aujourd'hui semblait différent. Avait-il peur qu'elle s'en prenne à la sorcière? Il n'aurait pas forcément eu tord. Mais elle ne pouvait pas le contredire directement ainsi. Jeanne haussa donc les épaules, battant en retraite: "Alors tu dois avoir raison...
- Je vais donc le tuer, puisque tu es d'accord."
Je me souviens que c'est une bonne chose
Petite pause. Jeanne considérait l'homme étendu devant eux, dont les traits s'étaient durcis, comme s'il défiait le roi d'essayer. C'était un grand fou; il n'avait aucun moyen de se défendre, et pourtant il essayait de se battre tout de même. Cette expression enragée...
"Ne le tue pas," lâcha-t-elle finalement, du bout des lèvres.
Silence. Marco avait changé de regard; une sorte d'espoir y luisait maintenant, un espoir dont elle se voulut de devoir l'éteindre. Mais il était des feux qu'il valait mieux piétiner. Du coin de l'oeil, elle vit Hao se redresser sur son trône, puis se lever souplement. Insensiblement, l'atmosphère de la pièce changea, mais Jeanne se refusa une quelconque réaction. Le grand brun s'approcha d'elle, inquisiteur, et chercha une réponse dans ses yeux rouges. "Pourquoi me demandes-tu cela? Il comptait pénétrer dans ta chambre et t'assassiner, petite."
Je suis de retour au point de départ
L'albinos acquiesça, l'air nullement effrayée. Cet argument ne tenait pas; l'homme devant eux était trop faible pour mettre une telle menace à exécution, et Hao trop malin pour y croire vraiment. "Peut-être qu'il désirait commettre ce crime, en effet," dit-elle cependant. "Mais il ne l'a pas fait, que je sache. La vie est sacrée; laisse-le en paix."
Marco baissa la tête. Elle était plus familière, plus à l'aise avec ce monstre qu'avec lui. Il se fichait bien de mourir, lui, mais l'entendre, la voir ainsi - cela lui faisait bien plus de mal que n'importe quelle torture.
Hao lui envoya un sourire narquois, et demanda de nouveau. "Que veux-tu que je fasse de lui, alors? Il mérite un châtiment, tu le sais."
Ces derniers mots étaient tout à la fois une question et un ordre, et Jeanne eût été bien folle de ne pas la sentir. Cependant, elle n'en fit pas grand cas, et fixa le grand brun avec une douceur calme.
Mais je me souviens que c'est une bonne chose
"Tu me crois en danger," elle dit, tranquille, vraiment tranquille, trop peut-être. "Alors bannis-le des étendues de l'ouest. Je n'en sors jamais, je ne risquerai plus rien."
Hao plissa les yeux. "Cela me paraît bien léger, petite...
- Je ne suis pas cruelle inutilement. Il n'a commis aucun crime si ce n'est dans ta pensée. Empêche-le de pénétrer ton esprit de nouveau." Elle haussa les épaules, le défiant gentiment du regard. Il l'avait convoquée pour prendre cette décision; il ne pouvait pas ensuite la balayer de la main. Et Hao le savait aussi bien qu'elle; quoi qu'il veuille voir, elle avait su l'esquiver avec grâce.
"Bien. Mais cette faveur que tu demandes - car il s'agit d'une faveur, petite, tu ne me tromperas pas - devra entraîner une faveur en retour."
Jeanne haussa les sourcils. "Une faveur, Hao? Qu'est ce que je pourrais bien te donner?
- A moi d'en décider," répondit-il mystérieusement, et sur un ton un peu acide, aussi. Ah, elle l'avait fâché.
"Bien sûr." Sage réponse, sans envergure, sans ambition. Elle avait ce qu'elle voulait, après tout, il ne s'agissait pas de le perdre par une boutade de trop. Jeanne s'approcha donc du prisonnier. Sous les yeux d'Hao, elle s'agenouilla devant l'adulte allongé au sol, et d'un geste négligent transforma ses lourdes menottes en une sphère d'acier qui tomba sans mal sur ses genoux. "Vous voilà libre, monsieur.
- J-jeanne," murmura Marco d'un ton suppliant, désespéré. Ses bras ne répondaient presque pas, et il avait du mal à se tordre assez pour la regarder. Dans ses yeux - tellement de choses! Il voulait lui parler, recommencer ses déclarations de la veille, elle le sentait. Elle sentait aussi le regard pesant d'Hao sur sa nuque. Cela lui fit froncer les sourcils, et elle attrapa délicatement le menton du prisonnier. Leurs fronts se frôlèrent; elle ferma les yeux. "Paix," souffla-t-elle.
Mais il ne voulait pas se calmer. D'un geste désespéré, il la prit dans ses bras, et une de ses mains sembla s'enfoncer dans une de ses poches, comme pour trouver une prise stable sur elle.
Quand j'oublie que tu me manques
Cela en fut trop pour Hao. En trois pas, il rejoignit le duo, et d'une poigne ferme - quasiment douloureuse - repoussa Jeanne plus loin. Elle ne se plaignit pas; elle l'avait en partie fait exprès. Hao, de toute façon, ne semblait presque pas conscient de sa présence. Marco avait réussi à retrouver l'usage de ses mains et s'était poussé sur les genoux; Hao en profita pour agripper ses mèches blondes et le redressa au niveau de son visage à lui. Ses yeux froids et calculateurs le fixaient avec intérêt. Si Jeanne avait eu le moindre doute - le brun était anxieux. 'Marco' possédait des informations qu'elle n'était pas censée apprendre, ou plutôt réapprendre. Elle aurait peut-être dû le laisser parler plus...
Puis la voix d'Hao résonna dans la pièce. "Que demandes-tu pour oublier Jeanne à jamais?"
Je me souviens que c'est une bonne chose
Quelle étrange question! Jeanne sentit son intérêt grimper. Marco, lui, fixait de ses grands yeux de gosse perdu le Shaman Millénaire. La question ne semblait même pas avoir de sens pour lui - le fait de la poser lui apparaissait comme un blasphème.
Hao n'avait pas, il semblait, beaucoup de patience, et reprit son étrange discours. "Tu n'es plus rien pour elle. Sa vie est ici. Et elle n'est plus rien pour toi, qu'un boulet à ton pied qui te met en danger. Je vais briser la chaîne entre vous; je t'offre l'opportunité d'obtenir quelque chose en retour, mais dépêche-toi. Que veux-tu pour oublier ce fantôme?"
Marco le regardait d'un air halluciné, tout à fait incapable d'articuler quoi que ce soit en réponse. Il avait très visiblement envie de lui rejeter sa proposition au visage, de lui cracher quelque chose de bien insultant - mais rien ne sortait. "Si tu n'as pas d'idée, je vais choisir à ta place," prévint Hao. Quand Marco ne répondit rien, secouant péniblement la tête comme pour lui interdire d'y même songer, il continua, avec un sourire doux. "Je sais. Je vais te donner Meene."
'Meene.' Autre nom inconnu qui éveillait quelque chose en Jeanne, quelque chose d'oublié, de profond. 'Meene?' Mais seul le vide lui répondit. Quoi qu'Hao lui ait fait, c'était solide. Peut-être qu'avec un dernier indice...
J'étais déjà presque à la maison
... Il continuait de parler. "Une femme pour une fille. Une amoureuse pour une oublieuse. Avec elle tu pourras peut-être te réconcilier avec John. Ou la garder pour toi tout seul...Tu gagnes au change, tu sais." Vaguement, l'albinos entendait le blond protester, vociférer presque. Ses yeux éteints s'étaient allumés dans sa panique. Ce bleu semblait tellement vibrant...
Mais Hao avait pris sa décision. Jeanne se releva et le vit poser son autre main sur le front du blond. Le furyoku présent dans la pièce se mit à crépiter. "Bonne nuit, petit prince," murmura-t-elle. Le cri de Marco couvrit sa voix; Hao ne l'entendit probablement pas. Bientôt la conscience torturée du jeune homme s'évanouit, et son corps retomba sur le sol. Hao se redressa, puis se retourna vers Jeanne. Dans ses yeux étincelants d'énergie, elle sentit le danger. Après un haussement d'épaules, l'Albine se détourna et sortit de la pièce.
Le seigneur des lieux fronça les sourcils, mais ne la suivit pas. Chose promise, chose due - il convoqua l'âme d'une certaine jeune femme et bientôt ils étaient deux évanouis, étalés sur le sol. Gabriel apparut au-dessus d'elle, en stase, comme Michael. Après quelques instructions sèches à Datura et Achille quant à leur départ et les mesures de protection supplémentaires qu'il voulait insérer, le brun partit retrouver sa petite Vigile.
Quand j'ai appris que tu étais parti...
Je suis de retour au point de départ
Mais je me souviens
Jeanne était accoudée à la fenêtre. Au loin, sur la route, le couple sans souvenirs s'éloignait à vive allure, et déjà ils n'étaient plus que des taches sombres sur la route. Hao s'assit sur le rebord, curieux; tout s'était passé trop facilement à son goût, et il soupçonnait visiblement la jeune femme en face de lui d'avoir des cartes dans sa manche.
"Tu ne me cacherais rien, n'est ce pas, petite?"
L'albinos leva les yeux des deux points rouges au loin pour le regarder. Sur ses lèvres s'étendait un sourire rêveur et tranquille; elle secoua la tête. Toujours si inquiet, ce petit roi. "Jamais, voyons. J'espère juste qu'ils seront heureux."
Elle avait regardé les deux silhouettes développer leurs Over-Souls - deux purs anges aux rouges complémentaires, sang et brique, douces promesses d'avenir - juste au dehors du château; ils s'étaient éloignés à tire-d'aile, sans jamais se retourner. Quel que soit le passé, les portes qu'ils auraient pu lui ouvrir, elles étaient désormais parties. Il ne lui restait plus que ces clefs vides, sans serrure à ouvrir: 'Marco'. 'Meene'. Le tournoi. Tout ce à quoi elle n'avait plus accès. A moins que...
Je me souviens que c'est une bonne chose
Hao se sentait visiblement délaissé, et il décida de la ramener sur un sujet sensible. "Ren a demandé à séjourner dans ton domaine pour courtiser Tamao - ou toi, ce n'était pas très clair - et t'aider à surveiller ton territoire."
Ah, donc lui aussi était au courant. "Je n'ai pas besoin d'aide. Cet homme n'était pas un danger pour moi." Elle n'avait pas dit pour personne. Visiblement, Hao songeait sérieusement que cet homme serait un danger pour lui. Enfin, plus maintenant.
"Je pourrais faire jouer la faveur que tu me dois pour lui," souffla Hao, comme pensif. Il jouait. Jeanne sourit, et accepta gracieusement le défi.
"Le ferez-vous? Tamao ne sait pas si elle est intéressée, et il est trop direct à mon goût.
- Il vous connaissait bien, il y a longtemps, et il se dit que ce serait dommage de perdre ce lien."
Il n'est pas difficile de lâcher prise
Il y a longtemps... Tiens, maintenant c'était Hao lui-même qui parlait du tournoi. Faisait-il une erreur? Etait-ce calculé? Jeanne décida de ne pas s'y risquer. "Je n'ai pas besoin qu'on m'aide à surveiller les miens. Un Shaman tel que lui effraie là où je rassure.
- Oui, tes titres le résument assez," acquiesça Hao avec amusement. Elle savait bien qu'il trouvait risibles les armes qui ornaient son armure en dessous de son insigne de Veilleuse. L'Edo, qui avait su bâtir pour les Shamans du Nord de nouvelles villes s'insérant dans l'environnement tout en les en protégeant. L'Albine, qui avait transformé "ses" humains en Shamans au lieu de laisser Hao les traquer. Des titres dont elle était fière; des titres qu'il n'appréciait pas. "Edo, Jeanne l'Albine, Jeanne la blanche... Je trouve ça un peu facile."
Elle répondit d'un sourire. Que ce soit facile ne signifie pas que ce soit nécessairement mauvais. Elle avait appris à aimer la simplicité; il était dommage qu'il en aille autrement pour lui.
Un temps. Hao la fixait toujours, en jouant avec un pan de sa grande cape. Jeanne lui renvoyait son regard, calme et lisse, princière. "Je crois que je sais quelle faveur je veux te demander," dit-il.
Il souriait un peu trop largement à son goût. Qu'avait-il derrière la tête? "Ah oui?
- Oui. Le solstice arrive lentement. Penses-tu avoir le temps de préparer une fête d'ici-là?"
Petit moment de confusion. "Vous me demandez d'organiser une fête?" Elle ne venait déjà pas aux siennes. Mais le sourire d'Hao confirmait.
Quand il n'y a rien pour se retenir
"Oui, exactement. Pas chez toi, je sais que je ne suis pas censé y mettre les pieds - mais fais-le. Ainsi Ren aura une occasion restreinte, décente et unique - et moi aussi."
Peut-être s'était elle embarquée dans un jeu plus important que prévu. Mais elle n'avait pas vraiment le choix; il fallait bien le distraire des derniers événements. Sinon, il commencerait à analyser ce qui s'était passé, il se rappellerait ce que 'Marco' avait fait avant de perdre sa mémoire. Et, d'une manière ou d'une autre - de façon subtile, forcément, puisque c'était lui et que c'était elle, mais il le ferait - il fouillerait ses poches. Et elle ne pouvait le laisser faire.
Alors Jeanne acquiesça, et le regarda s'éloigner tranquillement. Lorsqu'il fut hors de vue, elle se permit un léger soupir.
Avec précaution, l'albinos plongea une main dans sa poche, et caressa du bout des doigts un pendentif aussi grand que sa paume. C'était lourd, et au toucher elle pouvait reconnaître une grande forme de "x", avec des lettres gravées entre les branches lisses.
Sa dernière clef.
J'ai trouvé l'espoir quand je t'ai perdu
Et elle pouvait sentir les verrous commencer à se désagréger.
Mais en vérité je savais au fond de moi (c'est tellement évident)
Que ce monde ne pourrait jamais s'arrêter de tourner
Hé, je me souviens de ton sourire éternel
Je garderai ce sourire pour les jours à venir
Et je me souviendrai de tous ces instants partagés
Les temps heureux et ceux qui m'ont rendue triste et
Je ne sais comment mais je suis en vie à ta place
Je ne peux contenir la joie que je ressens sans la comprendre
Ces gouttes qui roulent sur mes joues sont les larmes que je suis censée pleurer
Et je sens que de l'autre côté de ce ciel si vaste
Un jour nous nous reverrons.
Cruel Clocks, Jubyphonic
