:Pile ou Face:

La haine, début: Une trahison

Auteur : Rain

Disclaim' : Shaman King appartient à Hiroyuki Takei. Je ne gagne rien si ce n'est sous forme de reviews et je rembourse sous la forme de gros câlins.

Soundtrack: Irrelevant (Lauren Aquilina).

Bonus Track = Crown of Thorns (Black Veil Brides)

Note : La haine, vaste sujet. De soi, et des autres ici. Après deux parties qui entre elles sont assez parallèles, voici deux parties encore plus extrêmes et qui trouvent moins leurs parallèles avec les deux autres qu'entre elles; en même temps, certains éléments clefs restent, mais il faut pas qu'ils soient trop visibles non plus.

Aurait pu s'appeler la folie, aussi, mais avec 1 et mélancolie, ça faisait beaucoup.

Merci à la gentille Corporal Queen pour la jolie chanson. Tiens ça devrait lui faire plaisir, Marco mange beaucoup dans cette partie.

Retour au 1 chapitre par semaine! Si j'ai de la chance.


Il ne reste que les chants sacrés
Je vis dans les ruines de mes souvenirs
Et je monterai la garde pour les mourants
Et je tuerai les espoirs abandonnés
Quand les martyrs meurent
Qui reste-t-il pour cacher la lumière de la lune?
Traîne-moi dans tes poumons d'un noir d'encre
Je te donnerai la force de te surpasser
Suis-je ce que tu veux ou ce que je devais être?

Crown of Thorns, Black Veil Brides


Ou alors, elle fait:

Quelle petite trouillarde elle faisait.

Commençons par la fin

Marco était à l'intérieur, et il avait besoin d'elle, tellement besoin d'elle - et elle se voyait incapable de bouger le petit doigt pour lui. La porte devant elle était donc si formidable? Même pas. Ce n'était qu'un panneau de métal comme toutes les autres portes du navire, avec la plaque nominative bien centrée, et une photographie neutre, comme celle d'un passeport, juste au dessus. Jeanne eût aimé pouvoir dire que cette expression fermée, sombre l'inquiétait; mais c'était une bien piètre excuse.

Allez, Jeanne, se dit-elle en posant ses paumes à plat contre le métal. Tu n'as qu'à toquer et tourner la poignée. Il n'attend que toi. Il a besoin que tu sois grande et forte, que tu dépasses cette immobilité imbécile et que tu te comportes en adulte. Il le mérite, en plus! Il a toujours été là pour toi. Il t'a sortie de la neige et des cauchemars au tout début, tu t'en souviens assez. Il est resté quand Rackist est parti, il t'a soignée, il t'a choyée, il t'a suivie dans tes décisions, il est resté pour toi quand tu le lui as demandé!

Les images qu'elle se forçait à ramener au devant de son esprit la firent presque ployer. Elle ne pouvait sans conséquence se rappeler ces choses; rapidement l'odeur de poudre lui remplit les narines, ses mains se mirent à trembler, elle eut froid. Mais elle persista.

Sans Marco elle serait restée dans le froid du Mont, transie et affamée. Un moment elle se força à ressentir la morsure du vent, le creux dans son ventre, la peur des adultes. Tout ça, c'était lui qui l'avait effacé.

Quand Rackist était parti - ou plutôt quand ils avaient compris où il était, quand ils avaient vu son visage sur l'écran de surveillance sombre - Marco était à son côté, étouffé de rage et de tristesse aussi. Rackist les avait quitté parce qu'elle n'était pas capable de lui offrir ce qu'il voulait; parce qu'elle n'était pas assez forte pour vaincre Hao, et il s'en était rendu compte. Mais Marco avait cru en elle, était resté avec elle.

Et quand... Quand Rackist était venu la tuer, la tuer elle et elle seule, sans exprimer la moindre hésitation - Marco l'avait défendue bec et ongle, jusqu'à en presque mourir. Il s'était épuisé dans ce combat, physiquement et mentalement. Alors il avait voulu s'en aller, se reposer enfin. Qui pensait-il trouver dans la mort? Jeanne ne pouvait pas en être bien sûre. Sa famille? Elle n'avait jamais vraiment su ce qui leur était arrivé. Mais il parlait toujours de sa mère avec tellement de fierté et de tendresse...

Redevenons des étrangers

Et elle, petite fille égoïste, l'avait aggripé au genou, l'avait supplié de rester, de rester pour elle. Elle connaissait les mots, les incantations qui le forceraient à rester dans ce monde, à rester son Michael à elle.

Il avait obéi, alors. Il avait lâché l'éternel repos rien que pour elle.

Comment alors pouvait-elle être si trouillarde à présent? Il avait un cauchemar. Il avait besoin d'elle. Allez, allez!

Sa main tomba sur la poignée de la porte.

Au même instant, un nouveau cri déchira la nuit. Jeanne sursauta. D'abord, elle ne comprit pas le sens de ce cri; ç'avait été trop court, trop étranger à ses propres pensées pour qu'elle puisse le déchiffrer. Mais c'était bien Marco qui appelait ainsi. Que -

Le cri retentit encore.

Et cette fois-ci, Jeanne comprit. Elle comprit presque trop bien, même. Ce qu'il avait crié, la personne qu'il appelait dans sa terreur nocturne, c'était... C'était Meene, lui confirma un troisième cri.

Peut-être n'avons-nous jamais été que ça...?

Pendant un très long instant, l'esprit de Jeanne resta blanc.

C'était comme si le sol venait de s'effondrer sous elle, et qu'elle était tombée dans une cave sombre. De très loin, elle entendait encore les cris de Marco, sentait les vibrations du navire, voyait le métal gris. Mais elle était incapable de former une pensée, se trouva-t-elle justement à penser. Elle était incapable de réagir.

Puis quelque chose bourgeonna dans son esprit, quelque chose de noir, de pointu.

De l'indignation.

Comment osait-il? Comment... elle avait passé de si longues minutes à se haïr, se vilipender pour n'être pas capable de faire le premier pas, et lui - et lui il appelait quelqu'un d'autre? Meene était morte! Elle était morte et elle était faible, elle n'avait rien fait pour lui, rien sacrifié! Elle ne pouvait pas le sauver, ne l'aurait jamais pu. Comment pouvait-il -

Soudain la honte l'envahit. Comment pouvait-elle lui en vouloir de cette façon? Elle n'était pas... jalouse de Meene, si? La jeune femme avait toujours été si gentille avec elle, comme une amie, presque une soeur, un guide à sa façon, et voilà qu'elle... elle crachait sur sa mémoire de cette façon...

Sais-tu ce que ça fait de désirer un corps de fer

Elle cligna des yeux, fixant la porte comme pour la faire fondre. Tout ça, c'était de sa faute à lui. Si elle avait ces sentiments déplacés contre Meene - si elle osait formuler des pensées aussi horribles - c'était à cause de lui! Lui qui voulait tout à la fois et n'osait jamais décider. S'il le lui avait dit, à elle, qu'il aimait Meene, elle aurait pu la sauver! Lui interdire d'aller au match, faire abandonner les X-III complètement! S'il lui avait dit qu'il se fichait pas mal de ses sentiments à elle, petite Jeanne utilisée uniquement comme une arme, elle ne l'aurait pas obligé à rester auprès d'elle, vu que ça l'ennuyait tellement!

Et il continuait de geindre...

"Tais-toi," murmura-t-elle en pressant son front contre le métal. C'était froid, cela lui faisait du bien. Mais il gémissait toujours à l'intérieur, comme un bambin pleurnichard, et elle sentit une vague de colère chaude déferler sur elle. "Tais-toi, tais-toi, TAIS-TOI!"

Un cri, encore. Elle donna un coup de pied violent dans la porte. Il sembla se taire. Sur les joues de Jeanne, quelque chose la piquait, des larmes salées qu'elle aurait voulu maîtriser. Mais non, elle n'était même pas capable de ça, elle pleurnichait elle aussi. Vaincue, elle se laissa glisser à genoux, frappant périodiquement le métal jusqu'à ce que toute la colère et la peine se soient évacuées.


De tout donner sans rien recevoir en retour?

Parce que j'ai couru des marathons

Alors que tu restais immobile


Elle n'aurait pas sû dire combien de temps elle était restée là, à frapper la porte, à crier contre lui. Mais elle n'avait pas croisé les X-II lors de leur relève, vers quatre heures: c'était donc qu'elle était partie avant. Elle ne se souvenait pas bien de ce trajet, comme si elle ne l'avait vécu qu'en rêve. Mais, d'une façon ou d'une autre, elle était arrivée sur le pont supérieur. Avant que les autres ne se lèvent, elle s'était glissée jusqu'à la cuisine, avait préparé un petit déjeuner, était ressortie avec.

Assise près de la piscine, la jeune fille avait donc siroté son thé, les yeux fixés sur l'horizon qui prenait feu, là-bas par-dessus les pins du rivage. Puis, comme mue par une force inconnue, elle avait posé sa tasse sur la petite table, s'était relevée, et allait s'accouder à la rambarde.

Un temps certain s'écoula, sans que quoi que ce soit sur le navire ne bouge. La jeune fille se laissait bercer par les vagues noires, comme paresseuse. L'image était amusante, du moins c'était l'avis du jeune homme nouvellement apparu sur la rambarde, assis à moins d'un mètre de là où la jeune fille s'appuyait.

Et je serais n'importe quoi pour toi

Elle ne sursauta pas, ne cria pas. Pendant un temps, elle ne sembla même pas l'avoir remarqué. Puis, doucement:

"L'eau est sale, ici." C'était une affirmation simple, sans grand chose d'extraordinaire, mais cela suffisait pour l'avertir qu'elle avait senti sa présence. Et que celle-ci ne la dérangeait pas. L'albinos semblait bien plus préoccupée par l'état de l'eau, justement, que celui du brun: penchée au-dessus de la rambarde, elle inspectait les profondeurs.

Aimable, il entra dans son jeu, agissant comme si elle désirait réellement une réponse: "Ca vient du Village, de son système d'égouts humains. Il faudra songer à l'interdire, quand je serai roi."

Il n'avait pas pu s'empêcher d'ajouter une pointe d'humour menaçant dans ses mots, mais elle ne s'en formalisa pas. Il ne s'agissait que de formules de politesse. "J'avais fait du thé, mais il doit être froid maintenant." La voix de Jeanne était calme, dépourvue de toute tension. Pourquoi s'inquiéterait-elle? Elle n'était pas en danger, elle le savait, et l'aura calme d'Hao derrière elle ne faisait que confirmer cette certitude. Négligemment, elle fit un geste vers la table non loin, où en effet deux tasses étaient sorties et patientaient près d'une théière de porcelaine. On eût dit une dînette, songea-t-il avec un léger rire. Elle ne réagit pas.

"Je peux le réchauffer," proposa-t-il enfin, les épaules toujours secouées d'hilarité.

Jeanne acquiesça. "J'ai déjà bu le mien, mais il en reste."

Curieux, Hao marcha jusqu'à la table et commença à se servir. Jeanne ne bougeait pas; il prit tout son temps avant de revenir auprès d'elle, sans obtenir de réaction. Alors il commença à siroter son thé brûlant à son côté, sans chercher à entamer la discussion. Pourquoi le ferait-il? C'était une belle journée, la fille à côté de lui était calme et pacifique, et il avait encore énormément de temps avant la fin du tournoi. Se reposer n'était pas dangereux, surtout pour un si petit temps.

"J'ai quelque chose pour toi," fit enfin Jeanne d'une voix légère, comme si elle n'y tenait pas, les yeux toujours sur les flots foncés. Une sorte de brume pâle semblait s'en lever doucement pour venir caresser les flancs du navire.

Mais je ne serai jamais comme il faut

"Ah oui?" Hao baissa sa tasse vide, qu'elle récupéra mécaniquement pour la reposer sur la table. Elle ne semblait pas prête à développer, ou du moins pas tout de suite, et il dût attendre qu'elle revienne pour découvrir ce présent.

D'un geste de la main, elle appela à elle quelque chose depuis les entrailles du navire. Deux sphères scintillantes apparurent dans l'entrebaillement de la porte, avant de se transformer.

La première se transforma en un fantôme grand et puissant, protégé d'une grande cape noire. Boris mit un petit temps à retrouver la pleine maîtrise de cette forme fantômatique. Dès qu'il reconnut Hao, le Vampire s'agenouilla, grave.

De l'autre sphère se déploya un corps chétif, un rideau de cheveux bruns, une expression incertaine. Achille croisa le regard d'Hao dès qu'il ouvrit les yeux, avant de regarder le sol, les joues rouges de gêne.

Hao dût admettre qu'il était surpris. Et agréablement surpris, d'ailleurs. Il croyait ces deux âmes mises en morceaux depuis longtemps, et il en dit autant à l'albinos à son côté.

"Marco le croit aussi, et je n'ai pas trouvé utile de le détromper. Détruire une âme est une démarche spéciale, tu ne crois pas? Je ne voulais que Marco subisse ça. Maintenant je dois dire, je suis heureuse de ne pas l'avoir laissé faire.
- Tu n'as pas eu peur qu'ils te corrompent...?" Dans le ton d'Hao naissait un ricanement qui ne plût pas à la jeune fille. Elle embrassa du regard le géant à la porte, et le garçon rougissant qui tremblait sur ses jambes. Eux, la corrompre? Ils n'avaient pas la subtilité nécessaire pour corrompre une grenouille. Achille était trop concentré sur son maître et sur sa honte personnelle; quant à Boris, il se contentait parfois de la questionner sur ses motivations pour ne pas les détruire avant de s'enfermer dans son silence.

"Ils sont sages." Expression simple pour une réalité simple. Hao sembla trouver ça très drôle, quand même. D'un geste, il commanda à Achille de cesser de gigoter. Celui-ci se figea, toujours rouge. Jeanne s'en désintéressa.

"Et donc tu me les rends," questionna le garçon à son côté. "Alors que je pourrais les utiliser pour me renforcer? Deux âmes déjà fortes renforcées par leur mort, Spirit of Fire s'en régalerait."

Grossier personnage, sembla signifier le regard de Jeanne quand elle tourna la tête vers lui. Elle ne dit cependant rien, ni pour le lui interdire ni pour l'encourager. Hao maintint l'échange visuel durant un long moment, puis se fendit d'un rire.

Et comme tu es si lumineux j'oubliais que je le suis aussi

"J'imagine que si tu les as protégés si longtemps, ce serait te faire injure que de les dévorer. D'autant que bientôt Spirit of Fire aura autant d'âmes qu'il en désire...
- Ils t'appartiennent," souffla Jeanne en haussant les épaules, détournant les yeux vers l'horizon. Il était fatigant, à la fin. Elle avait beaucoup à penser; qu'il soit là aussi lui avait semblé logique, sur le moment, mais s'il commençait à parler pour ne rien dire...

Hao la considéra un moment. Décidément, elle était pleine de surprises ce matin. Et remplie d'une colère rentrée, comme impatiente de la déchaîner... mais pas contre lui. Ce qui semblait pour le moins contre-intuitif. Ouvrant la bouche, il décida de tenter sa chance.

"Je pense que je vais les ressusciter. Mais pas ici; pas besoin d'affoler ton petit monde."

Pas de réaction. Le flot de pensées qu'il percevait d'elle le concernait à peine. C'en serait frustrant, s'il n'avait pas au détour d'une idée trouvé le responsable de cette étrange colère.

"Cela ne t'intéresse pas? Je t'annonce que je vais ressusciter des âmes qui n'ont plus de corps. Si je me souviens bien, il faut que tu aies tous les morceaux pour ranimer les tiens... Et quand bien même la résurrection n'aurait pas de secrets pour toi, je ne pense pas que nos techniques soient similaires. Tu n'es pas du genre à rejeter des opportunités de t'améliorer, si?"

Jeanne sembla enfin l'entendre. Se détachant de la barre, elle l'observa, les yeux plissés. Elle ne disait toujours rien, et Hao commença à se lasser. Si elle se complaisait dans son mutisme... peut-être s'était-il trompé, au fond. Mais la lueur dans ce regard rouge lui plaisait tout de même. Si elle avait enfin comprit sa bêtise, si elle était prête à laisser son idiot de compagnon dans les ruines fumantes de ce monde ancien - elle méritait son intérêt. Alors il lui offrit une dernière chance.

"Viendras-tu?"

Il lui tendit une main ouverte. Et Jeanne, après un instant à contempler la peau hâlée, les cals qui la bordaient, les sombres promesses inscrites le long de ses doigts, la prit.

Il y eut comme la détonation d'un pistolet, et ils s'évanouirent dans la brume de l'aube.


Tu ne remarqueras même pas que je suis partie

Tu brûles mes pensées

Je ne suis même pas sûre d'apparaître dans les tiennes


Les X-II étaient partis en ville, faire des courses, retrouver des connaissances. D'habitude, Marco y allait avec eux, et ils s'oubliaient tous ensemble dans des rires partagés. Mais ce jour là, ils ne lui avaient pas proposé de les accompagner, et Marco restait presque seul sur le navire avec Jeanne et Lyserg.

Cela ne l'avait d'abord pas dérangé. Il avait passé le matin à entraîner Lyserg au tir. Le jeune garçon était médiocre, comme tout débutant; Morphine et ses abilités de dowser l'aidaient à corriger sa façon de viser, mais un peu d'entraînement ne lui ferait pas de mal.

Marco savait bien qu'il n'était pas le meilleur enseignant. Meene, le dernier jour, lui avait fait jurer de ne plus porter la main sur le petit; lui-même de toute façon se rendait bien compte que cela n'était pas justifiable. Ses excuses, si rassurantes et imposantes au tout début - c'est pour son bien, il doit être puni pour ne pas suivre les règles, je ne fais que le traiter comme les autres - avaient été réduites en cendres par le regard de son lieutenant. Lyserg était un gosse, contrairement aux autres X-Laws, et ça changeait tout. Par ailleurs, il ne frappait pas les adultes du groupe - ils ne lui en avaient pas donné de raison, certes - et il savait bien que la violence ne menait nulle part. Meene et lui s'étaient disputé à ce sujet, ce fameux jour.

S'il avait été gentil, patient, correct avec l'enfant ce matin - s'il s'était efforcé de ne jamais lever le ton, de ne pas s'énerver - il n'était pas assez naïf pour penser qu'il avait agi par pure bonté. Rêver d'elle avait ce genre d'effet, apparemment...

Rien qu'en fermant les yeux, il pouvait l'entendre, l'imaginer derrière lui. Elle serait debout, bien droite, les bras croisés. Ses grands yeux verts, toujours si gentils, seraient étrangement durs, froids, et sa voix aussi serait sèche.

Il n'arrivait plus à imaginer sa voix normale, sa voix douce et rafraîchissante. Malgré tous ses efforts, il l'entendait toujours sévère et désespérée alors qu'elle lui demandait en boucle, pourquoi, pourquoi, pourquoi?

C'était la question à laquelle il n'avait jamais sû répondre. Pourquoi, oui? Pourquoi ne pouvait-il pas s'empêcher de frapper ce gamin dès que celui-ci dépassait les bornes?

Parce que préparer Lyserg à la rudesse du monde dès maintenant l'empêcherait de se briser sur le coup quand ledit monde viendrait l'étouffer?

Parce que ça le mettait dans une rage sans bornes de voir le petit si innocent, si naïf et confiant alors que lui avait été privé de ce... bonheur ignorant, si tôt, si souvent? Il lui arrivait de trouver cette infantilité indécente. Comment Lyserg osait-il être si innocent et pur après avoir vu Hao prendre les siens? Comment y parvenait-il, tout simplement?

Était-il jaloux?

Autant de réponses que de questions, en fait. Elle n'aurait probablement pas aimé entendre ces choses. Au contraire, elle l'aurait peut-être haï pour ça. Ne rien lui avoir dit était peut-être mieux, au fond.

Marco n'était pas une très bonne personne. Il pouvait essayer, s'efforcer de l'être; mais au fond de lui nageaient des icebergs acérés, et il ne savait pas qui en souffrirait le plus.

Ce genre de réflexions ne lui plaisait pas. Trop poétique à son goût. Alors il avait cessé de rêvasser et s'était mis à préparer le repas de midi.

Puis, en voulant la concerter sur un sujet sans importance, il s'était rendu compte que Jeanne n'était pas dans sa chambre. Un pressentiment s'était alors logé dans son ventre. Marchant un peu plus vite qu'à l'accoutumée, il retrouva Lyserg dans sa cabine. Jeanne n'était pas avec lui, évidemment. Le blond fouilla tous les niveaux, la cuisine, le pont, le salon, tout - elle n'était nulle part.

Etait-elle partie en ville? Rejoindre son amie Tamamura? Mais - Jeanne n'était pas suffisamment irresponsable pour s'en aller sans prévenir! Elle aurait laissé un mot, dit quelque chose à quelqu'un -

Etait-elle partie avec les X-II? Marco avait à peine échangé un mot avec eux depuis l'incident avec Rackist. Alors qu'il rejoignait le pont et s'apprêtait à descendre sur le quai pour vérifier qu'elle n'était pas sur la plage, il songea que c'était peu crédible. Elle ne sortait pas sans l'Iron Maiden, ou sans lui de toute façon. C'était complètement fou, complètement impossible, il devait la retrouver, il devait-

"Tu as perdu quelque chose?"

Marco pila. Tous ses muscles se tendirent; il connaissait cette voix par coeur. Il avait passé tellement de temps à la haïr, la vomir hors de son corps, qui lui se rappelait encore leurs moments de complicité et de bonheur! Sa main tomba sur son arme, mais il ne se retourna pas immédiatement.

"Regarde-moi, Marco. Et ne t'amuses pas à sortir ça. Tu es plus fort, mais je suis plus rapide."

Marco laissa retomber son bras le long de son corps. Ses doigts tremblaient nerveusement, cherchant une arme qu'il ne pouvait prendre alors qu'il se retournait.

Rackist se tenait près de la rambarde, les bras croisés sous son manteau. Contrairement à la fois précédente, il ne souriait pas, ne faisait pas l'idiot. Sa bouche n'était qu'une ligne mince, ses yeux le fixaient avec une sorte de... de déception perplexe. Etrange émotion que Marco n'était pas sûr de comprendre correctement.

De toute façon, il se fichait bien de comprendre ce que pouvait ressentir l'ennemi.

"Qu'est-ce que tu fous ici," demanda-t-il avec une hargne sourde. Sans le sous-estimer - il ne voyait pas d'arme, mais cela ne signifiait pas qu'il n'y en avait pas - le blond ne pouvait s'empêcher de se hérisser, carrant les épaules et serrant les poings. Que croyait-il faire en revenant ici? Un instant, le blond fut heureux d'être seul. Les X-II étaient en sécurité en ville, Lyserg dans sa chambre, et puisque Jeanne n'était nulle part il ne pourrait rien -

"Tu me connais," répondit Rackist avec douceur, le coupant dans ses pensées. "Je m'entête."

Marco fronça les sourcils. Que voulait-il dire? Etait-il venu attaquer Jeanne? "Je ne te laisserai pas lui faire du mal. Ton maître sera mort et enterré avant que je te laisse la toucher et -
- Je viens te proposer de nouveau une porte de sortie, mon fils," l'interrompit le prêtre, une lueur mélancolique logée dans les yeux. "Mon bateau t'attend toujours. Si tu le prends, le seigneur Hao ne te fera rien. Quoique je ne puisse rien garantir quant à elle."

Marco se préparait à rembarrer le vieux prêtre, mais cette dernière phrase le désarçonna. "Elle?"

Rackist ne répondit pas. Ses yeux semblaient éteints, maintenant. Soupirant, il se détacha de la rambarde, marchant jusqu'à lui. Marco se raidit, mais le vieil homme se contenta de le dépasser.

Parce que tu brûles les ponts pendant que je construis des abris

En se retournant, le blond sortit son arme et le braqua, mais Rackist ne réagit pas. "Je ne suis pas sûr non plus que ma proposition puisse encore tenir longtemps, mon fils.
- Tourne-toi, les mains sur la tête. Tu es mon prisonnier maintenant," répondit le blond d'une voix tendue, l'arme pointée sur le coeur du traître. Rackist se retourna, en effet, mais ses mains restaient tranquillement enfouies dans son manteau, et il ne semblait pas inquiet.

"Que lui as-tu fait, Marco? J'aimerais comprendre.
- Qu'ai-je fait à qui?" C'était presque plus un grognement qu'une phrase articulée. Marco en avait assez de ce comportement illogique, de ce calme endeuillé, cette placidité stupide. Ne se rendait-il pas compte qu'il allait mourir, ce vieux fou?

Rackist secoua la tête, comme s'il en avait assez de donner des réponses au jeune homme devant lui. "J'ai toujours pensé que je serais partial envers toi... que mon amour n'aurait pas de limites. Mais si tu as eu la connerie de lui faire du mal, à elle..."

Ce mot, cette grossièreté dans la bouche du prêtre choqua presque Marco, ce qui chez lui déclenchait invariablement une surenchère dans la colère. Secouant son arme à la figure du vieil homme, il fit un pas en avant. "Sois plus clair ou ferme-la. Tu es pour quelque chose dans la disparition du Seigneur Maiden, hein? C'est obligé. Ca ne peut être que toi. Que lui as-tu fait, Rackist? Si tu..."

Il fut interrompu par un ricanement mauvais. Du moins, il le perçut comme un ricanement; c'était la seule chose que Rackist pouvait faire pour ne pas lui grogner à la figure. "Je n'ai pas touché à ta chère protégée. Mais est-elle si chère à tes yeux? Es-tu capable de l'aimer tout en la détruisant?"

Marco n'y tint plus. Baissant son arme il se précipita, saisissant son père au col et le plaquant contre le mur de la cabine. Rackist ne sembla pas réagir, même si sa tête avait rebondi sur l'acier avec un craquement sonore. Le blond montrait les dents. "Explique-toi, bon sang. Où est-elle?"

Et je suis seulement ton tout quand tu te sens seul

Mais il avait atteint les limites de la patience de Rackist. Sans faire le moindre effort apparent, il repoussa Marco, s'épousseta, et rejoignit la rambarde. Puis, avec ce qui ressemblait bien trop à de la pitié pour que Marco ne s'en offense pas: "Je ne croyais pas pouvoir être cruel envers toi. Adieu, Marco."

Et, avant que le blond n'aie pu faire le moindre geste pour l'éliminer, ni même l'arrêter, le prêtre s'était laissé tomber du pont. Le blond se précipita jusqu'à la rembarde, comme s'il s'attendait à le voir se noyer en dessous; mais déjà des aîles noires avaient poussé sur le dos de Rackist, et il s'éloignait à grande vitesse. De rage, Marco envoya son pied dans la rambarde, au risque de se faire mal.


Parce que je suis sans importance

Et comme tu es si lumineux j'oubliais que je le suis aussi

Tu ne remarqueras même pas que je suis partie


Jeanne réapparut sur le quai à la tombée du jour. Protégée par l'ombre du navire, elle prit un moment pour s'étirer. Tout son corps lui semblait pris de langueur soudain, comme après une très longue course qui avait commencé avec sa vie et semblait soudain pouvoir se terminer. Parce qu'il avait ce genre de pouvoir, l'autre. Du moins, elle en avait l'impression... mais elle pouvait se tromper. L'albinos avait une conscience aiguë de ce qu'impliquait avoir une confiance absolue en quelqu'un; elle ne ferait pas cette erreur deux fois. Elle devait réfléchir...

Avec un petit soupir, la jeune fille marcha jusqu'à la passerelle, et grimpa lentement jusqu'au pont principal. Elle n'avait plus qu'à aller se changer avant le dîner. L'idée même de ce dîner, de cette étrange atmosphère qui les enveloppait tous depuis la venue de Rackist - silencieuse, accusatrice, endeuillée, - la fatigait, mais elle ne pouvait pas juste se claque-murer dans l'Iron Maiden. Il fallait qu'elle joue son rôle, comme toujours...

"Seigneur Maiden!"

L'albinos s'arrêta. Cette voix... Se retournant, elle fit face au grand blond qui accourrait auprès d'elle. Il était tout ébouriffé, comme à bout de souffle, comme terrifié. Il s'était rendu compte de son absence, alors. Croisant les bras, la jeune fille tenta de garder une attitude normale. "Tout va bien, Marco? Tu es un peu pâle.
- Où étiez vous? Nous étions morts d'inquiétude!"

Cette urgence, ce reproche dans la voix du blond... Jeanne sentit une part d'elle-même se tendre, surprise. Il... s'était inquiété pour elle, il l'avait cherchée... D'un coup de pied, elle tut cet instinct. Cela ne signifiait rien. Il s'inquiétait parce que sans elle, il n'avait pas la moindre chance de survivre à ce tournoi. Ou du moins - elle ne pouvait pas se laisser penser qu'il s'inquiétait pour elle sans preuves plus grandes. Alors elle se fit froide et sèche pour répondre: "J'étais en ville. Je t'en avais parlé hier, tu as oublié?"

Il marqua un temps d'arrêt, visiblement surpris. Choqué? Jeanne croisa les bras, comme si elle était déçue. Mais elle ne l'était pas, parce qu'elle ne lui avait jamais parlé d'aller en ville.

Le pire c'est que je veux toujours quelqu'un qui ne veut pas de moi

Après un temps, le grand blond tenta de se reprendre: "Rackist est venu ici aujourd'hui. Je crois qu'Hao veut toujours vous tuer, Seigneur, il faut prendre plus de précautions."

Elle fronça les sourcils. "Rackist est venu?
- O-oui, Seigneur."

Il y eut comme une hésitation dans l'expression de l'albinos. Qu'est-ce que le prêtre avait encore trafiqué? "A-t-il dit pourquoi?"

Pause. Marco secoua la tête. "Il... N'était pas rationnel, Seigneur. Il était persuadé que... Je vous avais fait quelque chose, et il voulait que je m'en aille. Je crois que c'était une parade - il voulait me déconcentrer pour vous trouver et vous faire du mal.
- Je vois..." Mais Jeanne ne voyait pas vraiment. Il n'avait rien dit, alors. Le prêtre était venu avertir son fils... il avait essayé de recoller les morceaux entre eux. C'était une dernière chance qu'il donnait au blond... et vu l'interprétation que celui-ci faisait de leur rencontre, il était incapable de la saisir.

"Cet homme n'a jamais su être cruel," fit-elle encore, plus elle-même que pour son interlocuteur. "Chanceux..."

Marco plissa les yeux, sans sembler comprendre. Il ne semblait même pas être sûr d'avoir bien entendu. C'était comme si - comme si la voix, l'accent de la jeune fille avait changé durant son absence; il ne pouvait plus, d'une intonation, comprendre toute sa phrase, sentir ce qu'elle voulait dire avant qu'elle n'ait même besoin de s'exprimer. D'habitude, le problème venait qu'il n'était pas à son écoute; mais là, soudain... Il ne savait plus.

Partis sont les jours où je me raccrochais à toi

Jeanne le coupa dans sa réflexion: "Bon, Marco, si tu n'as rien à dire, je vais aller rejoindre l'Iron Maiden." Froide, coupante - elle ne se ressemblait pas. Cela le mit mal à l'aise, et alors qu'elle se retournait, le blond l'arrêta, criant presque:

"Seigneur Maiden, attendez!"

Jeanne s'immobilisa. Elle n'osa pas se retourner: avait-il compris? Allait-il la braquer ou... Quelque chose? Avalant sa salive, elle souffla: "oui, Marco?"

Jette-moi aux lions et prends un nouveau départ

Le grand blond fit un pas vers elle, s'arrêta. Silence.

Jeanne eut soudain l'impression de voir s'étendre deux longues routes devant elle, aussi claires et distinctes que s'il s'agissait des couloirs du navire. Elle avait un pied dans la première, la plus sombre, mais juste un pied. Après tout, elle ne s'était pas engagée, ni même compromise: elle pouvait encore faire machine arrière. Elle voyait même la seconde route à côté d'elle: d'un saut elle pouvait la rejoindre. Il suffirait à Marco de la tirer en arrière, de lui offrir une sortie, et elle le suivrait. Elle le suivrait au bout du monde s'il prouvait qu'il s'inquiétait d'elle. Elle pouvait tout imaginer de cette vie là: leur discussion à coeur ouvert, leur bataille victorieuse contre Hao, leurs retrouvailles avec tout le groupe ressuscité...

La voix de Marco la tira de sa rêverie. D'abord elle ne comprit pas. Puis les mots parvinrent à son cerveau, inconséquents, ridicules:

"... Non, rien. Désolé, Seigneur Maiden."

Alors elle sentit le second chemin s'écrouler et disparaître dans le néant, et il lui fallut toute la force du monde pour ne pas partir en courant.

Qui crois-tu être pour te permettre l'enfer que tu m'as fait vivre?

Sans le savoir, il les avait tous condamnés.


Mais je ne suis pas le Messie et je ne peux pas reconstruire une maison en ruines
Je te donnerai ma vie et ma fierté pour survivre à cette nuit
Etant l'incarnation de la foi à travers l'obscurité
Nous sommes devenus des péchés sanglants
Je marcherai à travers l'enfer
Tes mots m'ont fait tomber
Droit dans tes bras
Avec ma couronne d'épine
Avec ma couronne d'épine

Crown of Thorns, Black Veil Brides