:Pile ou Face:
La communication, début: Une confession
Auteur : Rain
Disclaim' : Shaman King appartient à Hiroyuki Takei. Je ne gagne rien si ce n'est sous forme de reviews et je rembourse sous la forme de gros câlins.
Soundtrack: King (Lauren Aquilina).
Bonus Track = Angel with a Shotgun (The Cab)
Note :
Dernière partie! Pleine de fluff et de discussion, je ne sais pas ce que vous en direz, vu que c'était pas le ton du reste... mébon. Moi y'aime bien. XD
Pour King, j'ai parfois changé les paroles de roi à reine, mais pour le reste ça garde son sens.
Warnings pour:
Langage abléiste autoimposé, guimauve, mort assez soft.
Sortez vos armes, la bataille a commencé
Êtes vous des saints ou des pécheurs?
Si l'amour est un combat, alors je vais mourir
Le coeur sur le canon
On dit qu'avant de déclencher une guerre
Chacun devrait savoir pourquoi il se bat
Angel with a Shotgun, The Cab
Ou alors, elle fait:
Comme avant de se jeter à l'eau, l'albinos prit une profonde inspiration.
Tu es seul
Il ne fallait pas réfléchir, surtout pas réfléchir, sinon elle renoncerait. Alors sans se permettre une seule pause, elle fit tourner la poignée, ouvrit la porte en grand et franchit le seuil, fermant la porte derrière elle. Voilà. Maintenant elle était obligée d'agir. Obligée de se confronter à l'homme assoupi.
Piétinant son coeur qui s'affolait, Jeanne alluma la lumière, révélant le grand blond coincé contre le mur, les couvertures en vrac au bas du lit. La jeune fille s'avança, quittant la porte pour venir s'assoir près de lui. Hésitante, elle leva sa main pour lui frôler le front - et la retira aussitôt. Il était bouillant - fièvre? ou était-ce l'effet du rêve? D'un saut, elle retrouva le plancher et partit lui chercher un linge dans la salle de bains attenante. Ses propres mains tremblaient alors qu'elle trouvait un gant, faisait couler l'eau froide. Puis elle remplit un verre d'eau. Le bruit du robinet lui semblait tonitruant, et l'atmosphère résolument masculine de l'endroit - rasoirs en vrac sur le rebord de l'évier, caleçons étalés sur la planche à repasser, odeurs de musc et d'eau de Cologne - ne la rassuraient pas. Mais elle refusa de laisser la peur l'envahir. C'était chez lui, d'accord, mais c'était chez elle aussi. Tout cet endroit lui appartenait, elle en était la princesse et la reine, et elle ne se laisserait pas intimider.
Ressortant de la petite pièce, elle revint vers le lit et son occupant, le gant dans la main. Elle grimpa ensuite près du jeune homme souffrant, et chercha à le rafraîchir. Il avait l'air si mal... le laisser rêver n'était pas une solution. Tout en passant le linge humide sur le front chaud du blond, elle commença à le secouer un peu. "Marco, allez, réveilles-toi," souffla-t-elle, hésitant encore à utiliser vraiment sa voix. Il le fallut bien, et il sembla enfin réagir, ses paupières se soulevant difficilement.
Tu es tout seul dans ton coin
"S-seigneur Maiden?" Sa voix était pâteuse, malaisée.
Elle grimaça, leva une main apaisante. "Chh, tout va bien. Je t'ai entendu crier, alors je me suis dit que tu avais besoin d'aide..." Souriante, elle appliqua encore une fois le gant avant qu'il ne le saisisse et s'assoie devant elle, cherchant des yeux les couvertures comme une protection qui aurait disparu. Mais sans ses lunettes, il n'y voyait pas grand chose, et fut bien obligé de lui parler comme il était, en simple pantalon de nuit. "J-je suis désolé d'avoir troublé votre sommeil -
- Tu ne m'as pas troublée, Marco. Tiens, bois un peu," répondit l'albinos en lui tendant le verre d'eau posé d'abord sur la table de nuit. Comme il avait du mal à saisir l'objet, elle lui trouva aussi ses lunettes, qu'elle lui posa sur les yeux.
Obéissant, il but son verre, avant de s'interrompre, comme mal à l'aise. "... Ca fait longtemps que vous êtes là? Je..."
Il ne sut pas finir. Peu importait. Jeanne garda son sourire alors qu'elle répondait, contaminée par le malaise: "Quelques minutes. Je ne voulais pas te laisser y faire face seul.
- Seul?"
Jeanne le regarda longuement. Elle-même n'était pas sûre de ce qu'elle avait voulu dire comme cela. Avalant sa salive, elle chercha sa réponse dans les plis de l'alaise, dans le miroitement du verre, la lueur de la lune qui les touchait par le hublot. Elle n'y trouva rien. Tout était à inventer.
Alors elle inventa. Lui prenant le verre des mains, elle le reposa sur la table, et s'assit mieux devant lui, se mettant en tailleur avant de lui prendre les mains. Dans cette pénombre lunaire, le contraste entre ces mains - celles du blond, si grandes, rosées et marquées par le travail, maintenues par ses doigts fins à elle, pâles et veineux - lui apparut soudain, et elle passa un moment à les examiner en silence.
"S... Seigneur Maiden?
- Marco... si l'on veut survivre aux événements qui vont arriver maintenant," énonça-t-elle soigneusement, "il va falloir qu'on se fasse confiance. Tu comprends?"
Et alors?
Il ne comprenait pas. Il fallait qu'elle s'explique jusqu'au bout, et elle le fit, les yeux perdus dans les lignes rouges de ses mains blanches. "Je t'ai pardonné tes mensonges. Tu sais? Je te pardonnerai toujours tout. Si tu veux partir demain, je te pardonnerai, et je te suivrai. Si tu veux suivre les ordres de Sâti, ou te rendre à Hao, je te pardonnerai, et je te suivrai. Tu comprends ce que je veux dire? Tu ne dois pas avoir peur que je parte."
Il fronça les sourcils, tourna ses poignets pour enfermer ses mains à elle dans les siennes. "Seigneur Maiden...
- Mais," elle le coupa, "il faut que je te connaisse, et que je te connaisse vraiment. Parce que c'est l'hésitation, le manque, la haine qui se créent quand on ne se connaît pas - quand on découvre les fautes de l'autre par surprise - qu'on perd le contrôle. Hao va gagner parce qu'il est celui qui a le moins peur de ce qu'il veut. Tu comprends? Nous devons nous connaître par cœur, au point de savoir exactement nos limites et nos attaches - sinon nous allons opérer en fonction de ce que nous pensons l'un de l'autre, et nous allons perdre." Ton final. Réfléchir à ces choses n'était pas simple pour elle; cela demandait un recul par rapport à leur vie, et un refus des raccourcis qui leur permettait de vivre ainsi, qu'elle pouvait rarement se permettre. Mais durant les nuits d'encre depuis la visite de Rackist, elle s'était retrouvée devant elle-même, et dans cette pièce, maintenant, elle parvenait à articuler tout cela.
Marco parla enfin: "Je... je crois comprendre, Seigneur Maiden," murmura-t-il. Elle, elle n'en était pas bien sûre, où il n'aurait pas utilisé ce titre. Mais elle ne pouvait pas aller trop vite.
Alors, elle acquiesça. "Bien. Alors raconte moi le début, Marco." Et, maladroitement, il raconta. La mort de sa mère, le vagabondage, l'apparition de Rackist et leur vie ensemble. L'université américaine, la rencontre avec Livia, l'entreprise.
Puis le feu.
Jeanne avait écouté religieusement. Dans la pause naturelle après cet aveu, elle tenta de s'immiscer: "Donc... c'est pour cela que tu voulais détruire Hao, alors. Comme Lyserg?"
La comparaison le surprit, perdu au milieu de ses souvenirs. Cependant, il ne put qu'acquiescer. "Comme Lyserg."
Alors elle fronça les sourcils. "Mais alors, pourquoi ne pas le combattre directement? Pourquoi l'histoire de l'Iron Maiden? Pourquoi moi?"
Es-tu devenu aveugle?
Et elle eut l'impression, tout à fait impossible, de voir la gorge de Marco se serrer. Elle bougea ses mains toujours prisonnières de celles du jeune homme, comme pour lui rappeler, 'je te pardonnerai tout, toujours'.
Le blond sentait deux réponses se présenter à lui. Maladroitement, il commença par la facile: "C'est... Rackist. A cette époque, je délirais, j'étais très mal, et lui rassemblait des informations sur Hao, sur les Shamans que nous venions de devenir. Il voulait me donner une raison de..."
Il vit le visage de Jeanne, attentif, ouvert, innocent.
"... Non. C'est trop facile, de dire ça," se coupa-t-il lui-même. "C'est... Se venger, ça paraît si petit. Si stupide. Ça ne me suffisait pas. Partir en croisade contre le mal, rendre la justice au monde... c'est tellement plus grand. Ça nous assurait d'être suivis, aussi... mais... C'est principalement parce que je ne voulais pas être seulement un homme en colère," il murmura, détournant le regard.
Jeanne comprit, sentit qu'il avait honte, et qu'il se détestait un peu, parfois, et même s'il avait raison, elle ne voulait pas le perdre ainsi. Assis ainsi sur le lit, il était à sa hauteur, et elle put l'attraper correctement, l'encercler de ses bras. "Ça va. Ça va. Je t'ai dit, je te pardonne."
As-tu oublié ce que tu as et ce qui t'appartient ?
Silence. Elle ne pouvait s'empêcher de craindre de perdre quelque chose dans ce silence entre eux. Il y en avait eu trop. Alors elle laissa parler la peur, la peur pure, sans la cacher: "... Mais... moi? Je... je dois savoir. Je ne suis importante à tes yeux... que parce que je peux tuer Hao, ou...?" Sa voix se perdit, elle ne sut terminer la question.
Elle le sentit avaler sa salive. "Dis-moi. Je veux entendre." Il fallait qu'elle sache.
"Seigneur Maiden..." Il hésita encore. "Je... Je m'étais convaincu que c'était le cas. Après tout, nous vous avions emmenée pour cela... e-et même si vous étiez un ange, il ne fallait pas développer de sentiments personnels envers vous... ça vous aurait salie."
Pause malaisée. La gorge de Jeanne s'était serrée. "Tu... as parlé au passé.
- Oui," il acquiesça. "Parce que c'est ce que je croyais. Mais quand Rackist a parlé de vous tuer... E-et quand vous m'avez demandé de rester, je... Je ne suis pas resté en tant que chef des X-Laws, malgré ce que je vous ai dit. A ce moment là, il n'y avait plus de X-Laws. Il n'y avait plus que l'homme en colère... et vous m'avez apaisé."
C'est tout ce qu'il pouvait donner, pour l'instant, et elle le sentait bien. Et vu ce qu'il lui laissait faire en ce moment, vu là où ils en étaient, ça lui irait, pour le moment.
Silence. Celui-ci était déjà un peu plus détendu.
Elle soupira. "Ce qui est vrai, par contre... c'est que moi, je ne suis pas en colère. Moi, je n'ai pas de raison de vouloir vaincre Hao."
Elle sentit le blond se tendre contre elle, et elle put deviner sans le voir l'expression choquée qu'il devait avoir, alors elle aussi se crispa contre son torse, comme si elle risquait de recevoir un coup.
Puis, "je veux comprendre aussi, Seigneur Maiden. Vous n'avez pas de raison de vouloir le vaincre?"
Elle avala sa salive. C'était plus qu'elle n'espérait.
"Après que Rackist soit parti... j'avais très peur que tu partes, aussi. J'avais peur de me retrouver toute seule à nouveau... comme avant que vous m'ayez trouvée. Alors quand tu as commencé à parler plus d'Hao et de l'Iron Maiden..." Elle fronça les sourcils. "Je voulais tellement te plaire, tu sais... Alors si le tuer pouvait te rendre heureux, j'étais prête à tout pour ça. Même... devenir cette personne dont tu parlais, cette Iron Maiden qui était toute puissante, capable de tuer sans battre un cil, capable de rivaliser avec lui..." Sa voix se perdit, elle inspira profondément, releva la tête pour le regarder. "Mais cette personne capable de le vaincre, elle lui ressemble énormément, Marco. Alors si je parvenais à le vaincre... je ne suis pas sûre que ce soit une bonne chose. L'Iron Maiden... elle ne vaut pas mieux que lui."
Que le verre soit à moitié vide ou plein
Marco avait un peu de mal à voir ce qu'elle voulait dire, elle le sentait bien. Alors elle s'attendait presque à la question qui suivit. "Seigneur Maiden... Qu'est-ce que... vous voyez en lui?"
Elle baissa la tête. Dire la vérité, toute et entière, était épuisant. "Cela ne va... pas te plaire."
Silence. "Aucune importance. Je veux vous comprendre, pas vous juger."
Chose étrange dans la bouche de cet homme qui jugeait les autres à toute seconde. Mais elle lui fit confiance.
"Il... Il me fait peur, d'abord. Il est fort, et sa volonté semble... absolue. Il n'hésite jamais! On dirait qu'il... sait ce qui va se passer. A quoi bon se battre, alors? Non... ne réponds pas. Parfois je me dis que... si j'avais été plus âgée - si j'avais commencé plus tôt, j'aurais peut-être su m'en sortir autrement, mais là, je ne suis pas assez forte." Silence. "Devant une telle puissance... je ne peux que l'admirer, au fond."
C'était choquant, et évidemment Marco fut choqué. "Je... je ne comprends pas. Vous voulez dire que... vous admirez ce meurtrier? Celui qui a massacré Christopher et les autres, celui qui a tué les parents de Lyserg...?"
Jeanne se fit la réflexion qu'un des problèmes de Marco, c'est qu'il ne savait pas compartimenter. Devant un événement particulier, un individu, il ne pouvait s'empêcher de le ramener à un groupe, une appartenance, un concept. Yoh n'était pas un adolescent qui se battait pour lui-même avec ses amis, de façon indépendante: il était le mal parce que frère du mal, et il fallait l'éliminer. Hao n'était pas un individu pour lui, juste une force de la nature, et la réflexion s'arrêtait à la liste de ses victimes. Mais peut-être était-ce une force, et c'était elle qui était faible? Cette façon d'être lui permettait de ne jamais douter. De ne pas avoir de scrupules.
En tous les cas tu n'auras pas soif
Elle secoua la tête, fatiguée. "Non. Non, évidemment que non. Mais... c'est difficile à dire, tu sais? Surtout à toi. Laisse-moi essayer," articula-t-elle en tentant de rassembler ses idées. "Comment dire... Toi, par exemple. Tu es très... brillant, en quelque sorte. Tu es tout entier dans tes convictions, tellement entier que tu en es effrayant parfois. Tu es absolu, comme... une sorte de soleil. La force de tes croyances me rassure énormément, elle me réchauffe... Et lui, c'est un peu pareil. Il est moins direct, moins colérique si tu veux, mais c'est presque pire. Il a une souplesse, une subtilité que tu n'as pas. Cette assurance... je ne peux que l'envier. Il sait ce qu'il est et ce qu'il fait, comme toi. Vous ne doutez jamais, vous avancez sans regarder ce que vous pouvez écraser au passage. Et... pas moi."
Marco avala sa salive et elle se sentit tout près de le perdre. C'était comme si, au lieu de marcher précautionneusement sur un fil au-dessus du vide, elle avait tout d'un coup essayé de courir. Soit elle y parvenait, soit il allait la rejeter, et ce serait fini.
"... Cette comparaison n'est pas pour me réjouir," fit-il enfin. "Mais... je crois que je vois ce que vous voulez dire. Peut-être."
Lourd silence. Il soupira. "Et... maintenant?"
Elle haussa les épaules. Elle se sentait faible. Vidée. "Et maintenant, j'ai de plus en plus peur. Il nous a déjà attaqués... il peut recommencer. Et je ne sais pas si je saurai l'arrêter." Elle hésita, mais ne se laissa pas en terminer ainsi. Ils iraient jusqu'au bout de leurs pensées cette nuit. "Je sais que ça paraît bizarre, mais... parfois, il paraît plus simple de le laisser gagner. Tout arrêter, tout "oublier"... me paraissait presque une bonne solution, à un moment. Si nous n'avions pas eu cette discussion..."
Marco l'observait attentivement. Avec une légère hésitation, comme s'il manipulait un bijou fragile qu'il venait de déterrer, il lui toucha l'épaule, puis la serra dans ses bras. Elle eut un frisson, ne bougea pas.
"Maintenant, nous savons où nous sommes. Maintenant... on peut plus se perdre.
- Oui," répondit-il, sentant sous l'affirmation une question impossible à poser. "On va s'en sortir."
Elle acquiesça contre lui avant de bailler. "Cette discussion était... importante." Grimace, le mot semblait dérisoire. "Tu comptes... beaucoup pour moi, Marco."
Songe à ta chance et non à tes fautes
Et il acquiesça. Pendant un moment, ils installèrent le silence entre eux, mais c'était un nouveau silence, qui n'était plus chargé de doute mais comme douillet, confortable. Puis
Marco se redressa, et lui proposa un chocolat chaud, qu'elle accepta bien volontiers. Lorsqu'il revint, cependant, elle s'était assoupie contre le mur, la bouche entrouverte comme pour parler encore. Avec un petit soupir, le blond posa le breuvage sur la table de nuit, allongea l'enfant sur le matelas, et la couvrit de ses couvertures. Dans son sommeil, elle sourit fiévreusement, et il ne put s'empêcher de sourire à son tour avant de s'éclipser.
Tu as tout, tu as juste perdu ton esprit dans le bruit
Il y a tellement plus dehors
Tu peux reprendre ta couronne
Dans la voiture qui ramenait Tamao et Manta chez eux, le lendemain, l'ambiance était décidément joyeuse. Les deux jeunes filles discutaient avec animation, et Lyserg s'était contorsionné pour pouvoir parler tout en les regardant. Même Marco semblait enjoué et participait de temps en temps, et si son humour étrange glaçait les deux Japonais, ils l'acceptaient de leur mieux.
C'était peut-être parce qu'ils étaient aussi gais et détendus qu'ils furent proie si facile. Lorsque l'explosion se déclencha et qu'ils furent enveloppés de lumière blanche, Marco dut se couvrir les yeux, freiner d'un coup sec.
Puis le fouet siffla, et le dos du fauteuil de Marco se couvrit de rouge.
Encore aveuglée, Jeanne ne comprit pas tout de suite. D'abord, elle eut juste l'impression d'une grande tache rouge dans son champ de vision. Puis elle comprit, et pâlit, sourde au monde autour d'elle. Michael autour d'eux se mit à émettre un grincement terrible, comme un long pleur du métal, et Jeanne sentit qu'il allait à tout instant l'envahir elle aussi, l'empêcher de réfléchir, tout faire pour que ça cesse, pour que le chaos s'ordonne. C'était Marco qui créait l'ordre de son monde. Il fallait sauver Marco. Il fallait...
Lyserg, lui aussi, était horrifié - près de vomir - mais son instinct avait pris le dessus. "S-Seigneur Maiden, nous sommes attaqués! Il faut..." Il ne put pas finir sa phrase, trop occupé à appeler Zeruel pour saisir la voiture incontrôlable et la soulever dans les airs.
Jeanne, d'abord, ne sembla pas réagir. Mais la voix du jeune homme l'avait ramenée à elle-même.
Et ce qu'elle-même songea, c'était qu'il fallait voir le plateau de jeu, et ne pas se laisser avaler par les émotions.
Tu as le contrôle
Marco était mort, certes. Et alors? Elle avait deux jambes et deux bras qui, par chance, lui permettaient de se tenir debout toute seule; elle avait le furyoku pour faire cesser le chaos, et le sauver, à elle toute seule.
Anahol n'avait aucune chance, une fois l'effet de surprise passé. D'un geste de la main, Jeanne avait lancé Shamash contre le Sphynx, et il avait explosé en mille morceaux alors qu'une gangue de métal tombait sur son Shaman, l'enfermant dans une cage serrée. Il tenta de reformer un Over-Soul, mais en vain: une barrière anti-furyoku doublait sa prison.
Zeruel posa la voiture sur la route, et Michael perdit sa forme mécanique pour redevenir une boule de plumes gémissantes, que Tamao reçut sans bien comprendre. Ah, pensa Jeanne, c'est vrai, ils ne connaissent pas les Archanges sous cette forme là. Inoffensifs. Innocents. Ah oui.
Non, ça n'allait pas. Elle avait su dépasser son choc pour les protéger, mais sa pensée commençait quand même à se pétrifier devant le corps du blond étalé devant eux. Il n'avait même pas l'air de souffrir. Comme pour le ridiculiser une dernière fois, il avait l'air en colère. Le jeune homme en colère, toujours...
En prenant de grandes inspirations, Jeanne marcha jusqu'à lui. Derrière elle, elle entendait vaguement Tamao pleurer, et Manta se retenir de vomir. Ils n'étaient pas habitués à l'odeur, eux.
Gardant un masque placide, l'albinos s'assit dans la poussière près du blond, et posa ses mains qui tremblaient un peu contre la plaie. De face, elle était presque petite, cette blessure, comme une soucoupe à thé foncée posée juste sous son sein gauche. Jeanne pouvait encore voir le siège couvert de sang, comme un trou béant plus grand que le blond lui-même.
Libérée des monstres cachés dans ta tête
D'un geste de la tête, elle s'en chassa l'image et appela Shamash une nouvelle fois. L'acte en lui-même fut court; elle fit les gestes sans parler, sans l'ampleur fleurie de la résurrection du jeune Tao, et le ramena.
Un temps.
Puis Marco se mit à tousser contre elle, et l'albinos se sentit presque sursauter. Il puait encore le sang, mais elle ne le repoussa pas quand il l'attrapa dans ses bras. "Vous allez bien? Tout va bien? Que - que s'est-il passé?"
A eux deux, ils se relevèrent, et Marco défit sa chemise salie pour nettoyer le sang sur lui et sur elle. A la place de la soucoupe, il n'y avait plus qu'un "x" argenté, mais il était trop tôt d'en rire encore. A la place, le blond alla inspecter les trois autres enfants, s'assurant qu'ils n'étaient blessés nulle part, avant de piler sur Anahol. Il fronça les sourcils, jeta un regard à Jeanne. Elle secoua la tête.
"Pas d'intérêt. Il faut comprendre pourquoi nous avons été attaqués, et ce qui est en train de se passer."
Une insulte d'Anahol confirma ce que Marco pensait: Hao était derrière tout ça. Mais il ne commenta pas, attendant la suite de la pensée de Jeanne. Celle-ci le fixa en plissant les yeux.
"C'est la deuxième fois qu'il cherche à me tuer. Et il aurait pu y parvenir," admit-elle doucement. "Mais s'il tenait vraiment à me - à nous - tuer nous en particulier, il aurait pu venir. Il n'est pas là. Pourquoi?
- Pour nous mettre en colère," tenta Marco, mais elle secoua la tête.
"Sans notre discussion, je serai morte. Il y a autre chose. Forcément. Sinon il n'enverrait pas qu'une personne, surtout un inconnu tel que lui.
- Je ne suis pas un inconnu," vociféra leur prisonnier. "Tu vas apprendre mon nom et celui de mon frère! Oui, mon frère, celui que tu as tué comme un porc sans une seconde d'hésitation, celui que-
- Il s'appelait Anatole," fit-elle doucement, ses yeux le trouvant soudain. "Et il était Pharaon.
- Et il voulait tuer Lyserg," grogna Marco, mais elle le fit taire d'un geste. Lui n'avait pas levé un doigt pour leur camarade, sur le ring. Il n'avait pas le droit de faire partie de cette discussion, et elle ne le laisserait pas avoir l'arrogance de s'y introduire.
"Et lorsque nous aurons vaincu Hao, je me mettrai au devoir de vous le rendre. Et je sais que c'est peu, et que cela ne vaut rien pour vous. Mais c'est tout ce qui est possible pour l'instant."
Mets toutes tes fautes au lit
Evidemment, cela ne lui plut pas; mais elle ne pouvait rien pour lui, alors elle se retourna vers le groupe. "Envoyer une seule personne ne peut pas avoir comme simple fonction de se moquer de nous. Sinon, il aurait renvoyé Rackist. Non, Marco, il faut voir plus grand. Qui est encore en lice, à part nous?
- L'équipe de Yoh, celle de Ren, Hao et Sâti," répondit Manta à la hâte. Elle acquiesça, le remercia d'un sourire presque malicieux.
"Et si," sa voix baissa d'un ton, "Hao était en train de prendre peur?"
Froncement de sourcils général.
"M'éliminer, c'est éliminer à la fois les X-Laws et une des seuls à pouvoir ressusciter des hommes. Eliminer Lyserg, Tamao et Manta, c'est faire énormément de mal à Yoh. Et si Hao était en train de vouloir s'assurer le trône en nous éliminant tous?
"On... on peut l-le vérifier f-facilement," fit une voix timide. Marco se retourna vers Tamao, qui avait levé la main vers sa poitrine, mal à l'aise.
Jeanne lui prit la main. "Comment?"
La jeune fille, après hésitation, attrapa la Cloche qui dépassait de la poche de sa camarade, et lui montra comment pianoter pour faire apparaître une liste des candidats. Jeanne fronça les sourcils en la regardant faire, puis remarqua que, dans cette liste, certaines photographies étaient en couleur, et d'autres grisées.
"Les images grises," expliqua Manta qui se tenait sur la pointe des pieds mais ne pouvait tout de même pas voir, "c'est les gens qui sont hors-tournoi. Soit parce qu'ils ont été vaincus sur le ring, soit parce qu'ils sont..." Il hésita.
"Décédés," devina Marco. L'adolescent acquiesça. Au même moment, Tamao laissa échapper un bruit effrayé et blanchit.
"Que...
- La liste," fit Jeanne d'une voix atone. "Sâti et Yoh sont en gris. Les The Ren, aussi."
La Japonaise commença à hyper-ventiler, et l'albinos, après un regard inquiet, la serra contre elle. "Ça va aller. Rien n'est perdu, Tamao," promit-elle, et Lyserg acquiesça, hésitant avant de lui toucher la main.
Marco, lui aussi, avait pâli. "Comment peuvent-ils tous...?" L'idée d'être quasiment tout seul en jeu le secouait plus qu'il ne l'aurait imaginé, apparemment.
"Ouais," grogna une voix derrière lui. "Vous êtes tout seuls, et vous allez crever dès que le Seigneur Hao arrivera. Et vous le méritez, meurtriers. Vous allez crever et mon frère va revivre -"
Marco se tendit, et Jeanne l'imagina très bien se retourner, lever son arme et tuer leur ennemi d'une seule balle entre les yeux, comme il savait si bien faire. Instinctivement, elle leva la main et la plaqua sur le bras du blond pour l'en empêcher; il sursauta, mais ne bougea pas.
Tu peux être reine de nouveau
"Si je lis la situation correctement," fit-elle calmement, les yeux fixés sur Anahol, "Hao a essayé d'éliminer toutes les équipes encore en lice: nous, l'équipe de Yoh, celle de ses amis, celle de Sâti. Si elle n'est plus dans le tournoi, et les autres non plus, c'est qu'il y a réussi. Ou plutôt... il y a presque réussi," et elle souriait. "Parce que nous sommes en vie. Il n'est pas infaillible. Il ne sait pas toujours ce qui va se passer. Nous sommes vivants.
- Pas pour longtemps," gronda-t-il.
"Mais suffisamment pour changer les choses." Puis, aux autres: "il faut aller ressusciter Sâti en premier.
- M-mais on ne sait pas où elle est," souffla Tamao contre elle. A ça, elle répondit d'un mouvement de la tête. Elle pouvait. Elle pouvait...
Jeanne se concentra, ferma les yeux. Elle oublia les bruits autour d'elle, Anahol qui luttait contre sa cage, le vent qui sifflait fort, Marco qui débattait avec Tamao des différents endroits possibles. Doucement, les flots d'énergie commencèrent à se dévoiler pour elle. Ils baignaient dans la sienne, celle de Marco, et celle d'Anahol, mais plus loin... Il y avait des traits chaotiques du côté du village. Jeanne avait appris à distinguer l'énergie un peu particulière des Gandhara, juste-au-cas-où, et elle la reconnut là bas, avec d'autres énergies, certaines haineuses, d'autres simplement chaotiques. Il faudrait peut-être tenter leur chance là-bas... Elle allait relâcher sa respiration lorsqu'elle remarqua autre chose.
"... Seigneur Maiden, tout va bien?"
Elle rouvrit les yeux, replaça une mèche perdue devant son visage. "Hao est en train d'avancer vers nous, Marco. Il faut partir si on veut éviter un conflit direct. Il y a des combats au Village, je pense que nous devrions nous y diriger."
Tamao serra ses mains contre sa poitrine et se rapprocha. "Alors nous y allons, n'est-ce pas...?"
Jeanne acquiesça, un sourire assuré aux lèvres. "C'est ça. Se battre maintenant, c'est risquer de nous faire tuer, alors que nous sommes les derniers en vie. Ce ne serait pas intelligent. On va aller au Village, et aider les autres là-bas."
Son amie sembla rassurée par l'idée.
"Et... lui?" La voix de Marco était lourde de mépris, de dégoût même, alors qu'il indiquait Anahol du menton.
Tu ne comprends pas de quoi il s'agit
Jeanne sourit avec une assurance presque malicieuse alors qu'elle se tournait vers leur prisonnier. Dans sa cage dorée, il continuait de se débattre. Ses yeux étincelaient de haine, et en voyant ses mains exsangues à force de serrer les barreaux, Jeanne se fit la réflexion qu'il pourrait très bien, en fait, l'étrangler à mains nues.
Pourtant, il ne lui faisait pas peur. Il lui faisait pitié, principalement, et honte, pour ce qu'elle avait fait à son frère. Mais elle pouvait encore réparer ses bêtises. Tant qu'elle vivait, elle pouvait changer le futur. Briser le cercle de vengeance, ramener tout le monde. Elle en était sûre, maintenant; elle avait sauvé Marco, plus rien ne pouvait l'arrêter.
Alors elle marcha jusqu'à lui, presque à portée de ses doigts crochus. Il l'aurait déchirée de ses ongles, c'était inscrit sur son visage; mais elle continua de le fixer.
"On le laisse là." Elle se pencha encore un peu et articula, avec une certaine légèreté: "Tu pourras dire à ton maître qu'il est temps d'arrêter de me sous-estimer."
Puis elle se retourna, ignorant le flot d'insultes dont il l'entoura immédiatement. "Nous partons." Et en effet, ils partirent pour le Village.
Tu es trop enveloppé par tes doutes
Ton sang est encore jeune
Libère-le
En arrivant sur la place du Village, ils trouvèrent un tableau plus impressionnant qu'ils ne l'auraient imaginé. Le sable était comme rouge, les esprits des Gandharas se serraient autour du vieil homme et de l'enfant de l'équipe de Sâti. Ladite Sâti était étalée sur le sol comme pour faire un ange de neige, immobile. Jeanne remarqua aussi les trois gros bras d'Hao, que seul Ryû séparait de la femme allongée. Marco trouva d'un coup d'œil un Pache caché dans un coin, et son sourire intéressé lui donna presque un haut le cœur.
Puis une voix s'éleva, fluette, paresseuse, et ce qui mordait le ventre de Jeanne la libéra tout d'un coup.
"Je crois qu'il va falloir s'en tenir là," dit Yoh calmement, dépassant Ryû pour tourner sa lame vers le trio ennemi. "Faust a réussi à me ramener."
L'albinos profita de la surprise du groupe pour quitter la ruelle adjacente où ils s'étaient arrêtés et rejoindre Sâti à grands pas, la ramenant d'une pression de la main. La rousse ouvrit les yeux un instant plus tard, et c'était agréablement surprise qu'elle accepta la main de sa concurrente pour se relever. "Je vous remercie," dit-elle doucement, et le cœur de Jeanne se gonfla de plaisir.
Il y a un sens à ma folie
Puis un des membres de l'équipe d'Hao - le Chinois, sût-elle un instant plus tard, s'énerva, et lança son Gong vers eux. C'était presque en complète synchronisation avec Yoh que Jeanne se retourna et lança son Over-Soul; quelques instants plus tard, non seulement le Gong était retombé au sol et s'y était planté, mais le trio était enfermé dans une cage à leur taille, et assommé proprement. Le Pache, ayant énervé Marco un peu trop, dut fuir rapidement au risque d'obtenir un rendez-vous express avec la lame de Michael. Désormais ils étaient seuls dans le Village silencieux.
Cela avait pris si peu de temps que Marco et le reste de son groupe n'avait presque pas bougé. Alors seulement rejoignirent-ils le groupe, Tamao courant à Jeanne pour la féliciter. Yoh en rajouta, lui touchant l'épaule avec chaleur pour la remercier. C'était le même garçon qui l'avait sèchement repoussée lorsqu'elle lui avait demandé de les rejoindre, et sans qu'elle comprenne vraiment pourquoi ses louanges menacèrent de faire exploser sa poitrine.
Il n'y en a pas dans ta tristesse
Sâti, qui s'était reprise, les interrompit. "Votre aide a été plus que bienvenue," remercia-t-elle encore, faisant rougir Ryû. "Il n'y a désormais plus que les The Ren qui doivent être ressuscités, mais je peux m'en charger."
Yoh fronça les sourcils. "J'ai compris ce que vous vouliez faire, mais quand même... la prochaine fois, prévenez avant. Ce n'est pas agréable de penser que vous avez tué mes amis, Dame Sâti."
Elle inclina le front. "Nous ne voulions pas risquer qu'Hao l'apprenne, mais il semble que même le garder pour nous ne suffisse pas. Je vous présente mes excuses."
Il les accepta gracieusement. Puis elle se tourna vers Lyserg et Jeanne, et commença à exposer les plans dont Jeanne n'avait jamais entendu parler en détail.
"Notre plan était de constituer une équipe de Soldats pour vaincre Hao. Non de face, car cela est impossible... mais, si quelqu'un possédait les Esprits Elementaux, cette personne pourrait atteindre Hao lors du couronnement, là où il sera le plus faible.
- Les Esprits Elementaux... comme Spirit of Fire," comprit Jeanne, partagée entre l'incompréhension et le scepticisme.
"Oui," confirma Sâti. "Ils sont au nombre de cinq en comptant celui qu'Hao a volé. Yoh semble le plus désigné pour remplir ce rôle... ainsi que ses camarades de The Ren, d'où leur visite aux Enfers, pour les entraîner."
Lyserg fronça les sourcils. "Cela ne fait que quatre. Logique, puisqu'on ne pourra pas récupérer Spirit of Fire, si j'ai bien compris."
La rousse secoua la tête, et concentra son regard sur Jeanne. "Il est au contraire possible d'y parvenir. Ce qui nous manquait, c'était une personne qui saurait l'utiliser... Et il me semble, après avoir vu l'harmonie entre Yoh et toi, que tu pourrais tenir ce rôle correctement."
Jeanne fronça les sourcils. Sâti la regardait elle, mais...
Tu ne gagnes rien à être misérable, crois-moi
Mais elle répondait à son camarade. "C'est Lyserg que vous voyez dans ce rôle, n'est-ce pas?"
Hochement de tête. "Mais l'entraînement aux enfers que j'ai imposé à Yoh et aux siens, Lyserg ne l'a pas subi. Il va donc être le plus faible des cinq. A moins que nous nous en occupions maintenant."
Elle cligna des yeux. "Je n'ai pas bien compris ce que cet entraînement signifiait."
La rousse tendit une main. "C'est assez simple. L'enfer dont je parle est littéral. Je peux y envoyer les âmes... si Lyserg meurt, il pourra passer l'épreuve, et s'il en ressort, tu pourras le ressusciter."
Froncement de sourcil. "S'il en ressort?
- Il y a un risque."
Jeanne tourna les yeux vers Lyserg. Celui-ci avait écouté attentivement. Il hésitait, visiblement, mais il ne voulut pas paraître faible et acquiesça. Tamao, qui était toujours près d'eux, s'approcha, toute pâle. "L-Lyserg...
- Ça va aller," promit-il en se tournant vers elle. "Je reviens vite, d'accord? Ne vous inquiétez pas, mademoiselle." Et pour la rassurer encore, il lui prit la main, la baisa. Cendrillon d'un autre genre, Tamao devint une jolie tomate rosée.
Puis Sâti passa à l'action. Ce fut rapide, et presque invisible; mais la seconde d'avant, Lyserg était vivant, et celle d'après, il était mort. Jeanne l'attrapa de son mieux et le maintint debout, luttant contre son poids lourd jusqu'à ce que Marco vienne à son secours et soulève l'enfant.
Sâti baissa la tête. "Il est parti vers les Enfers. Je vous enverrai un message lorsqu'il en sera sorti."
Jeanne acquiesça, la gorge serrée tout de même. "Marco...
- Nous rentrons," acquiesça-t-il gentiment, et elle n'eut besoin que de lui attraper la main pour les téléporter.
Tu as tout, tu as juste perdu ton esprit dans le bruit
Il y a tellement plus dehors
Tu peux reprendre ta couronne
Le soleil s'était couché depuis un certain temps, et la seule lumière venait de l'aura de Shamash, assis sur la table de nuit de Lyserg. Jeanne rêvassait, les doigts serrés autour d'une tasse de thé brûlante. Veiller un ami temporairement mort était chose plus étrange qu'elle n'aurait pu l'imaginer; elle se trouvait incapable de faire quoi que ce soit tant qu'il serait là, allongé et livide, si rigide et froid et tout le contraire de ce qu'il était dans la vie. Le bourdonnement léger de Shamash la tira un instant de cette pensée, et elle lui lança un coup d'œil. Son livre était fermé, il la fixait en retour, comme réprobateur. 'Ce n'est pas permanent,' rappela-t-il avec force images mentales. 'Ne sois pas triste. Je ne peux pas lire quand tu es comme ça.'
Cela eut le mérite de la faire sourire. 'Désolée, Shamash. Je t'ai causé bien du souci, hein?'
Il souffla, comme un chat ennuyé. 'Jamais. Les Dieux peuvent voir passé, présent et futur. Même si je n'ai pas le pouvoir de tout changer, je savais bien que tu t'en sortirais.'
L'albinos acquiesça et le remercia avant de prendre une longue gorgée de thé chaud.
Puis quelqu'un frappa à la porte, et Jeanne leva les yeux pour voir Marco entrer. Lui avait pris une simple tasse de café. Il ne commenta pas sur le fait qu'elle soit là, assise dans le noir, au lieu de s'entraîner ou de dormir; il se contenta de venir s'asseoir contre le mur, presque au pied de la chaise que Jeanne avait traîné depuis le petit bureau de travail. Pendant un temps, il regarda leur camarade en silence.
Tu as le contrôle
"J'ai récupéré quelques informations... La lumière que nous avons vu, c'était John. Lui et les X-II ont essayé d'attaquer Hao directement. Ils ne s'en sont pas sortis."
Jeanne digéra l'information en silence. Elle s'en doutait un peu; l'absence du petit groupe à leur retour sur le navire n'augurait rien de bon, et sa Cloche encore allumée sur l'écran de la liste les avait montrés hors du tournoi. Après, au vu de leur attitude par rapport à Marco, et leur haine tenace pour le Shaman de feu...
Elle redirigea son regard sur le blond. Il avait le regard perdu dans les plis du drap, et ses joues étaient un peu rouges.
"Tu t'en veux," souffla-t-elle. Ce n'était pas une question, mais il y répondit d'un hochement de tête. Ca, c'était déjà plus un problème. Elle tenta de rassembler ses pensées pour le détromper, et c'était une tâche ardue. Après tout, il avait raison. Mais elle ne pouvait pas le laisser s'enfoncer dans ces marécages de haine; elle les connaissait trop.
Elle gonfla sa poitrine avant de commencer. "Cela... devait arriver." Il leva les yeux vers elle, tout malaxé par un doute farouche, alors elle explicita: "Nous aurions dû leur parler bien avant. Leur expliquer, leur présenter les excuses qu'ils méritent. Nous ne l'avons pas fait; alors une initiative de ce genre était presque prévisible."
Ces mots, elle n'aurait jamais eu le cran nécessaire de les dire à voix haute devant lui, ni même la confiance nécessaire pour se les formuler. Mais maintenant, tout lui semblait facile. Même le voir ainsi, presque hostile devant ses tentatives de conciliation... cela ne la dérangeait plus. "Tout ça, c'est vrai. Et nous avons cette faute sur la conscience, Marco, tous les deux. Mais maintenant... il faut avancer. C'est comme avec Anahol. Oui, j'ai commis un crime, et par notre propre règle je devrais mourir..."
Il trembla, voulut protester. Elle l'avait fait exprès; un sourire la prit alors qu'elle secouait la tête. "... Mais cela n'avancerait à rien. Ni le frère de cet homme ni les nôtres ne sont perdus pour toujours, Marco. Si Hao n'obtient pas le trône, s'il peut être vaincu et convaincu... tout le monde pourra être sauvé. C'est mon but, maintenant." Son sourire avait fleuri; après un instant à le regarder encore, elle retourna ses yeux vers Lyserg.
Il y eut un moment flou avant que Marco ne reprenne la parole. "... Seigneur, comptez-vous suivre les plans de Sâti et Yoh?"
Les yeux de Jeanne s'étaient arrêtés sur le visage paisible de son frère de cœur avant de glisser sur sa peau lunaire, ses vêtements proprets, ses jambes toutes droites comme des bâtons. Puis elle acquiesça d'un air décidé.
"Et ça ne vous dérange pas?"
Question si courte, et pourtant si lourde de sens. Le "ça" de Marco, c'était tellement de choses condensées dans une petite syllabe... "Ça," c'était le fait de mettre leur puissance au service du plan d'une autre, et ce de manière presque périphérique, "ça" c'était ne pouvoir servir que de béquille pour les Cinq Héros de l'Histoire, "ça" c'était laisser tomber la sainte et ne plus être rien.
Libérée des monstres coincés dans ta tête
Jeanne s'extirpa de sa réflexion, et secoua la tête.
"Non. Ca me libère, au contraire. Si Hao n'est plus mon rival personnel... La différence entre nous n'est plus un échec. Il n'y a plus besoin d'Iron Maiden." Et alors qu'elle disait ces mots, elle sentit soudain ses yeux la piquer. Pourtant, elle était tout le contraire de triste. Inspirant profondément, elle le regarda, un dernier relent d'inquiétude dans le cœur: "Est ce que toi, ça te convient?"
Il cligna des yeux, et entrouvrit la bouche juste au moment où la lumière de la lune trouva le hublot, les enveloppant d'une lumière argentée. Jeanne attendait.
Et il sourit, et il acquiesça.
Sans en discuter plus avant, Jeanne finit son thé. Après quelques gorgées, elle entendit le bruit discret de l'alerte "nouveau message" de la Cloche de Marco, et de la sienne aussi. Avant qu'elle n'ait pu faire un mouvement, le blond avait sorti son instrument de son holster; il pianota un moment, avant d'expliquer: "C'est Sâti. Elle nous informe que l'âme de Lyserg a traversé l'enfer et s'en est sortie. Il n'y a plus qu'à le réveiller, Seigneur."
Hochant la tête, l'albinos s'approcha du garçon étendu et lui caressa le front de la main. Ses doigts s'illuminèrent de bleu, et bientôt la vie recommença à circuler dans les veines assoupies.
Après quelques instants, Lyserg se redressa d'un coup, les yeux larges. Il regarda les deux autres, confus, inquiet... puis se détendit.
"Bienvenue à la maison," murmura Jeanne avec un sourire auquel il répondit en acquiesçant furieusement.
"M-merci, Seigneur."
Mets toutes tes fautes au lit
C'est alors que leurs trois Cloches sonnèrent en même temps, les faisant tous sursauter. Jeanne fouilla dans sa poche et en sortit celle de Lyserg, qu'elle lui tendit avec un sourire après avoir vu l'expéditeur du message. "C'est Tamao," expliqua-t-elle, "elle vient aux nouvelles. Je lui ai promis que tu lui enverrais un message en te réveillant."
Et les joues de Lyserg se teintèrent d'un rose magnifique, et il se dépécha d'attraper l'objet sous les ricanements de Marco. Lui n'avait pas à cacher l'écran de sa Cloche, qu'il venait de déchiffrer. "Sâti et les siens laissent la place à The Ren. La troisième manche verra donc s'affronter Hoshigumi, The Ren, Funbari Onsen et nous."
Jeanne acquiesça distraitement. Elle était en train de se débrouiller avec sa propre Cloche, qu'elle n'avait pas l'habitude de manier vraiment. Marco se chargeait de lire toutes les annonces pour les X-I, mais après avoir vu Tamao la manier avec tant d'aisance, elle voulait le faire elle-même. Bien lui en avait pris, d'ailleurs, parce que ce n'était ni Tamao ni les Paches qui avaient fait sonner son appareil.
Le nom inscrit dans la case "envoyeur" lui était presque plus familier, tout en étant plus inquiétant. Sans attendre, elle ouvrit le message d'un geste nerveux, inclinant l'écran vers elle. Ce n'était pas long, à peine un mot.
Apparemment, le seul commentaire d'Hao sur la question était 'bien joué.'
Jeanne se permit de respirer de nouveau. Puis, après deux ou trois bouffées d'oxygène, elle se permit un sourire avant d'appuyer sur 'répondre.'
Tu peux être reine
Elle non plus ne faisait pas dans le brodé. 'Vous n'avez encore rien vu,' renvoya-t-elle avant d'éteindre sa Cloche et de sourire aux siens.
Parfois pour gagner il faut se salir les mains
Cela ne veut pas dire que j'ai perdu la foi
Et ils disent encore que je suis un rêveur -
Si c'est l'amour qui te sauvera, je serai un soldat
Je suis l'ange au fusil qui se bat jusqu'à la victoire
Je me fous de savoir si le paradis me reprendra
Je jetterai ma foi aux loups pour te protéger
Ne sais-tu pas que tu es tout ce que j'ai?
Et je veux vivre - pas juste survivre - ce soir...
Angel with a Shotgun, The Cab
