Alors, voilà une nouvelle vignette, qui sera très bientôt suivie d'une autre, qui sera en fait la suite directe. Hé oui, dans celle-ci, les bambini vous manqueront probablement. Mais il seront plus que jamais présents dans la deuxième partie.

J'utilise le rap latino "Si Señor" de Control Machete, ainsi que le sur-merveilleusement-1er-degré "Fly with the eagle" de Michael Anthony.
Mes excuses d'avance... pour les deux.

La nouvelle voiture

Ce jour-là, Bagwell et Abruzzi étaient censés choisir la nouvelle voiture qu'ils projetaient d'acquérir en remplacement de la vieille Ford volée qu'ils se traînaient depuis près d'une décennie, et qui devenait un peu étroite pour la petite famille. John les avait emmené chez un concessionnaire de sa connaissance, un certain Tony Calieri, et Theodore n'avait évidemment pas retenu un commentaire sur le fait que ses accointances avaient au moins l'avantage de pouvoir leur faire des prix. Après quelques essais, le parrain semblait avoir jeté son dévolu sur un bel espace noir chromé.

- Tiens, jette un œil, tu vois toute la place que les petits auront, là-dedans ? Ca nous changera de devoir coincer le rehausseur de Caligula entre les épaules des deux autres.

T-bag examina l'intérieur avec une moue peu enthousiaste.

- Et ce n'est pas tout, ajouta Abruzzi en sortant du véhicule, regarde un peu ça !

Sur ce, il ouvrit sous le nez de Theodore un coffre hyper-spacieux en le considérant avec un sourire à pleines dents que le sociopathe aurait osé qualifier de vaguement niais.

- C'est sûr, c'est un assez beau coffre… commenta-t-il platement face à l'emballement presque enfantin du mafieux.

- Tu n'as pas l'air bien convaincu. Qu'est-ce qui ne va pas, encore ?

- C'est que… j'aimais bien le pick-up rouge, là-bas…

- Cette espèce de veau tape-à-l'œil ? Pourquoi diable ?

- Je sais pas, peut-être que ça me rappelle celui de mon père… en plus rouge et en moins vétuste.

- Ton père était un péquenaud qui devait affronter les chemins à peine carrossables de la cambrousse alabamienne, qu'est-ce que tu voudrais qu'on foute d'un machin pareil ?

- Embarquer de jeunes auto-stoppeurs à l'arrière et aller partouzer dans les champs ?

Abruzzi lança un grognement de mépris résigné.

- Sache que tout le monde ici n'est pas pédéraste. On prend celle-là, trancha le gangster.

- Mais il avait six vitesses ! lâcha alors très vite le pédophile.

- Et alors, « il avait six vitesses » ?! interrogea John, un peu agacé.

T-bag se remémora cette petite habitude puérile qu'il avait lorsqu'il conduisait la vieille Ford sur l'autoroute, seul ou avec les enfants. « Et la p'tite première ! » annonçait-il en redémarrant après le péage, se figurant joyeusement une jolie jeune jouvencelle gémissant sous ses jeux de couteau. « Et la p'tite seconde ! » poursuivait-il en passant la vitesse, et en diminuant encore un peu l'âge de l'écolière qu'il avait entre les mains. Il continuait ainsi de suite, de plus en plus extatique, empoignant sauvagement le passage de vitesse, et lorsqu'il atteignait enfin « la p'tite cinquième », il jubilait à la perspective de libérer enfin sa main du grand levier qui vibrait… enfin, si l'on peut dire. Cette euphorie ne pouvait cependant se départir totalement de la frustration de ne pouvoir achever toutes les classes de collège, jusqu'aux gamines prépubères qui y entraient le pouce dans la bouche.

- Et alors c'est plus puissant et moins polluant. Il faut vivre avec ton temps, John, tu ne voudrais pas contribuer plus que nécessaire à l'extinction des phoques ?

Abruzzi paraissait sceptique.

- … Bon, si ce n'est qu'une question de vitesses, on va tâcher de faire un compromis : va pour six, mais pas dans une voiture de beauf blanc, concéda-t-il en croyant contrarier Theodore et ses mauvaises excuses.

- Aw, John, tu devais faire un mari merveilleux…

- La ferme.

Quelques heures plus tard, et après un bref entretien privé duquel Bagwell avait été honteusement tenu à l'écart, ils se voyaient remettre la clé d'un rutilant break noir par le concessionnaire. Ce faisant, Tony Calieri saisit Abruzzi dans une embrasse aussi impromptue que résolue, lui collant quatre bises sur les deux joues en proclamant d'une voix étouffée avec des traces d'accent italien :

- Dieu te bénisse pour être venu t'installer chez nous, John. Ma sœur passera te voir bientôt concernant l'assurance vie de son mari, tu sais celui dont je t'ai parlé avec lequel on a quelques problèmes. D'ici là profite bien de la voiture, avec tes enfants. C'est important de prendre soin de la faMIlla.

Abruzzi rendit les effusions par des tapotements dans le dos un peu gênés, sans avoir besoin de regarder T-bag pour se figurer parfaitement le spasme imperceptible de ses lèvres serrées et ses yeux bruns apparemment impassibles et pourtant ô combien explicites. Sans doute par culpabilité, il lui laissa le volant du bolide. Theodore cachait à peine le fait qu'il était excité comme une puce à l'idée d'étrenner le véhicule. Il installa ses bon vieux CDs de country dans la boîte à gants, glissa celui de Michael Anthony dans le lecteur – luxe dont ils ne jouissaient pas jusque là, avec leur autoradio capricieux – et ils mirent le cap sur l'école primaire, où ils devaient récupérer les mômes.

- Non, Theodore, nous sommes dans une agglomération, tu n'iras pas plus loin que la quatrième.

- Mais John, il faut bien que je teste l'engin !

- On l'a déjà fait tout à l'heure.

- Non, tu l'as déjà fait tout à l'heure. Moi j'ai pas encore essayé.

- J'ai dit non. Si tu y tiens tant que ça tu attendras qu'on ait ramené les gosses et tu iras te payer ton petit frisson d'Américain moyen sur le périph.

- …

- …

- Tu dis de mes manières, parfois, mais vous autres siciliens vous semblez quand même bien enclins aux p'tits bisous pour les machos men que vous êtes.

- Bordel, T-bag, il s'agit d'une marque de respect traditionnelle ! éclata alors Abruzzi. Ca n'a rien à voir avec le fait de dévorer la p'tite gueule d'un éphèbe de la moitié de son âge.

- Je dis juste que c'est symptomatique d'un certain manque dans votre façon de vivre… ou alors la trace d'un besoin de compenser à l'origine de tout ça, va savoir.

- Va te faire foutre, grogna-t-il dignement.

Bagwell, les mains sur le volant, répondit en lui envoyant un baiser narquois.

Ils arrivèrent à un feu rouge et T-bag esquissa un rictus grinçant à la vue d'une voiture de chicanos qui faisaient du tunning sur la file d'à-côté. Un rap gras et archétypique se répandait en espagnol sur un rayon d'une dizaine de mètres.

- Tiens, on va s'égayer un peu… suggéra Theodore avec un air de mesquinerie amusée, sélectionnant la première chanson de l'album et en tournant la molette du volume.

Abruzzi se contenta de lever les yeux au ciel. Bientôt, les consonances agressives du texte latino eurent à subir l'interférence de féroces violons et autres banjos, bientôt accompagnés de la purée langagière de Michael Anthony.

America's seen the wayward hearts

And opened up her sho-o-ores…

Said if you live by the law o' the land

You could not ask for more…

Deux chicanos tournèrent la tête vers la vitre grande ouverte, et dévisagèrent Bagwell de leurs lunettes noires qui puaient le marché de la même couleur. Sans mot dire, celui qui était coiffé d'un bandana mauve remonta le volume de la sono, surmontant cette perturbation en faisant profiter de Control Machete à ceux qui badaudaient à deux rues de là. Mais bientôt la country engloutit à nouveau le rappeur.

ressources are fading

She's on the verge of going bust

From those that we left cross her lines…

Un petit tour de molette et les latinos, dont les airs commençaient à se faire raisonnablement hostiles, furent appuyés par la refrain du rap à grands renforts de :

SI SEÑOOOR … SI SEÑOOOR… !

A peine les rugissements espagnols avaient-ils cessés que les meuglements sudistes s'élevaient au-delà dans cette atmosphère tendue.

Hey if you're legaaaaaaaaal…

You can fly with the eagle…

Enjoy the dream,

And make yourself a naaame…

T-bag soutenait l'intimidation muette des chicanos à travers leurs lunettes noires, le coude passé à la portière, un sourire à pleines dents illuminant son visage. Il poussa la provocation jusqu'à accompagner la deuxième partie du refrain en play-back, tout en les considérant avec un air faussement peiné.

But if you ain't legaaaaaaaal…

You can't ! fly with the eagle…

You better leave here

And go back from where you caaame…

Les latinos s'extirpèrent de leur véhicule, à quatre. Bagwell ne fit ni une ni deux et sortit à son tour, laissant un John soupirant dans la voiture. Il n'entendit pas le bref dialogue qui ouvrit la rencontre, mais vit bientôt le suprémaciste bloquer une droite et en allonger une en retour. Devant, le feu passa enfin au vert et les automobilistes contrariés entonnèrent un concert de klaxons. Lorsque T-bag fut mis à terre, Abruzzi ouvrit sa portière en pestant un peu et fit le tour du break en sortant son beretta de sa poche intérieure.

- Allez les mecs, tout le monde se calme et rentre dans sa tire, énonça-t-il tranquillement.

Deux des chicanos cessèrent de bourrer le sociopathe de coups de pied contre la roue de sa voiture toute neuve. Le mafioso nota tout de même avec un certain respect que les deux autres gisaient hors d'état de nuire sur le pavé. A la vue du gros calibre pointé avec la nonchalance un peu lasse de l'habitude, les amateurs de tunning se replièrent sans demander leur reste et tout le monde ramassa son compère dans une relative bonne humeur. Theodore fut balancé sur la banquette arrière tandis qu'Abruzzi reprenait la place du chauffeur et baissait le son jusqu'à un vague fond à peine audible. Comme ils se remettaient en route, Bagwell regagna tant bien que mal le siège du passager, le nez dégouttant du sang sur sa chemise.

- Les immondes, ils avaient des poings américains. C'est vraiment pour les fillettes.

- Tu l'as bien cherché, déclara l'italien.

Il jeta un œil au psychopathe et esquissa son sourire de requin en ricanant légèrement.

- On dirait qu'tu pisses un peu l'sang !

- Ca te fait rire ? demanda T-bag, la manche figée contre une narine.

- Oui, tant que tu n'en mets pas sur les sièges tout neufs, évidemment, précisa le parrain avec une soudaine froideur qui fit dresser les cheveux sur la nuque de Bagwell.