Une soirée en famille

12/11/08

- Alors, à quoi elle ressemble ?

Dino considéra d'un œil méfiant et légèrement affligé ses deux papas pendus à ses lèvres tels une paire de groupies gauchistes à la conférence de presse d'Obama. Sitôt de retour à la maison, et alors que ses frangins allaient paisiblement sauter sur le canapé pour le South Park rituel d'après-école, il avait été escamoté par la peau du col et entraîné à la cuisine. Ses criminels de pères l'avaient fait asseoir et le dévisageaient à présent avec de grands yeux curieux, et Dino n'était pas certain de comprendre l'intérêt de tout ça.

- Elle est chouette…

- Qu'est-ce que ça veut dire ça, « chouette » ? Est-ce qu'on t'a appris à t'exprimer avec des mots aussi pauvres ?

- Il a raison, Dino, ça te donne l'air d'un gamin indigent. Alors raconte-nous tout par le menu. Est-ce qu'elle a des origines italiennes ?

- Oh, John, toi et ton terroir sicilien, les mains dans la pâte à pizza…

- Je t'invite cordialement à aller te faire voir, Monsieur le leader de l'Alliance pour la Pureté. J'aimerais voir ta tête si notre petit gars fricotait avec une descendante du grand peuple africain.

T-bag ouvrit la bouche pour répliquer, puis se figea soudain.

- … Elle est pas noire, au moins ? demanda-t-il en se tournant vers Dino, qui lut sur son visage tout le mal qu'il se donnait pour lui masquer son anxiété.

- … Nan, dit-il en prenant un malin plaisir discret à le faire attendre quelques instants de plus. Dites, est-ce que j'peux aller r'garder la télé avec les autres pendant que vous vous chamaillez ?

- Plus tard, la télé, Dino ! Tu es en train de devenir un homme, bordel, c'est quand même une étape importante de ta vie ! déclara le parrain en donnant un petit coup de poing résolu sur la table.

- C'est vrai ça, c'est quelque chose que tu dois partager avec nous, et dans laquelle il faut qu'on s'implique, l'appuya Bagwell. On la voit quand, cette petite ?

Le garçon sentit les racines de ses longs cheveux tressaillir.

- « La voir » ? demanda-t-il avec une pointe de supplication qui passa totalement au-dessus de la tête des deux repris de justice.

- Oui, comment s'appelle-t-elle déjà ? s'enquit John.

- Becky… ?

- Eh bien invite Becky à venir dîner à la maison après-demain soir, décréta-t-il.

Dino ouvrait déjà la bouche pour balbutier une objection quelconque, mais T-bag ne lui en laissa pas le temps, y allant de son petit grain sel :

- Tu pourrais même l'inviter à dormir, c'est tellement plus convivial d'avoir une vraie soirée en famille…

Abruzzi jeta aussitôt à son endroit un regard suspicieux.

- Non, vraiment ! John, tu lui dis toujours de faire rester ses acolytes pour la nuit, et le dernier auquel on a eu droit était ce petit gros plein de soupe aboulique… Je suis sûr qu'on s'amuserait bien mieux avec une présence féminine au milieu de nos habitudes de mâles fermentant dans le bien-être sûr de leur propre crudité du premier jour.

L'italien se figura le tableau de la veille au soir : toute la petite famille étalée sur le canapé devant un vieux Clint Eastwood, lui dans un élégant ensemble caleçon-marcel-crucifix, T-bag baillant comme un tigre tout en caressant distraitement la tignasse de Caligula, bavant de sommeil la tête sur ses genoux, Dino assis par terre grattant nonchalamment l'entrejambe de son pyjama à nounours, et Jimmy entre ses papas soufflant des bulles dans son mug de lait chaud qu'il voulait mordicus boire à la paille.

- Tu as probablement raison… concéda-t-il en se promettant de verrouiller la porte de leur chambre et d'en garder la clé en lieu sûr toute la nuit durant. Alors tu as compris, p'tit gars, on veut la voir à la maison vendredi soir.

Mû par de vieilles habitudes de grand patron de la Cosa Nostra, Abruzzi se leva sans attendre qu'un commentaire suive sa directive.

- Alors, Theodore, on va s'le faire, ce petit poker ?

- Ah tout de suite, Johnny-boy, acquiesça le psychopathe en se munissant discrètement du tablier pendu à-côté de lui.

- Ca ne comptera pas, Teddy, lança le mafioso sans se retourner, en quittant la cuisine.

Le surlendemain, et après un coup de fil passé la veille par la maman de Becky et auquel T-bag avait répondu – ce qui avait catastrophé John jusqu'à ce qu'il ne constate une fois de plus à quel point ce dernier savait bonimenter les femmes jusqu'à ce qu'elles lui donnent sans confession bon Dieu, rejetons et vertu – la petite merveille arriva. Elle sortit de l'école en compagnie de leur plus grande tête-brune et tous deux furent bientôt rejoints par les cadets qui se donnaient des coups de coudes goguenards.

- Bonjour Messieurs les papas de Dino ! déclara-t-elle lorsqu'ils arrivèrent devant eux, s'élevant sur la pointe des pieds pour leur tendre une menotte résolue.

Becky était une adorable blondinette aux longs cheveux et aux grands yeux marrons derrière ses lunettes rondes à monture plastique rouge. Elle portait un petit polo vert pâle à col dentelé et une jupe-culotte zinzolin à pois blancs.

- Bonjour ma chérie, répondit Theodore avec un sourire jusqu'aux oreilles, serrant délicatement la petite main. Tu peux m'appeler Teddy.

- Et moi c'est John, se présenta gentiment le mafieux en lui donnant à son tour une poignée de main, plus franche. Mais tu peux m'appeler Oncle Johnny maintenant que tu fais pratiquement partie de la famille.

- Papa est italien… expliqua un Dino embarrassé.

- Oh, je connais ! le rassura Becky d'un ton docte. Mon arrière-grand-mère venait de La Maddalena, et elle voulait que même le facteur l'appelle Mama.

A cet instant et sans le vouloir, Becky venait de conquérir John Abruzzi.

Les enfants avaient passé la fin d'après-midi à jouer dans le jardin tandis que les pères dévoués s'appliquaient à confectionner tendrement un bon dîner :

- …….. Tu vas t'ajuster, saloperie de balance ? gronda le gangster d'une voix menaçante.

Il fixait d'un regard froid et acéré la pauvre balance digitale censée lui donner le poids exact de farine qu'il avait versé dans le récipient. Les chiffres ne cessaient pourtant pas de tergiverser sur l'écran, passant sans crier gare de 147 à 152, et John avait suspendu son geste, la mesurette à la main, ses nerfs de tueur soudain renfloués par cette insubordination matérielle. T-bag s'était même interrompu dans la confection de son fameux « poulet vagabond », un plat hérité de sa grand-mère composé d'un poulet fermier qu'il achetait vivant au marché (et prenait un plaisir sadique à passer sur le billot à domicile, laissant les enfants courir après le corps décapité – celui qui l'attrapait s'attitrait le sot-l'y-laisse) ainsi que d'une farce de… vagabond (le plus souvent ceux qui venaient sonner à la porte pour lui parler de l'amour du christ, d'électroménager ou de petits enfants opprimés à travers le monde – parfois aussi les scouts qui voulaient lui vendre des biscuits en l'absence de John et qui ne se laissaient pas dépuceler de manière consentante après deux ou trois chocolats chauds au schnaps). Comme vous le voyez il s'agit d'une recette passablement compliquée. Il s'interrompit pourtant pour considérer tour à tour Abruzzi et la balance. De la sueur perlait sur le front du parrain tandis que l'appareil semblait se décider pour 150 grammes tout rond… Cela faisait trois fois qu'il ôtait ou rajoutait une pincée farine dans l'optique de parvenir à un résultat bien exact et bien propret – son grand-père insistait sur la minutie que requérait la cuisine. Bagwell se surprit à retenir son souffle face à la tension du moment. En définitive, le mafioso se détendit, satisfait. C'est ce moment précis que choisit la malheureuse balance pour craquer et laisser échapper un « 1 » au chiffre des unités. En un éclair, Abruzzi avait sortit son beretta de sa poche intérieure, et défonçait l'appareil à l'aide de trois coups de feu rageurs, envoyant de la farine gicler un peu partout dans la cuisine.

- … C'est malin, commenta T-bag – qui avait reçu son lot de poudre blanche – en constatant les dégâts.

- Dans la famille, on ne fait pas de quartier aux balances… déclara solennellement l'ancien mafieux.

Ils étaient finalement tous attablés autour du somptueux repas qui avait résulté de tout ça et les deux paternels écoutaient avec intérêt la petite Becky, qui s'avérait par bonheur être une fillette des plus loquaces, avec ce penchant occasionnel pour les mots savants qu'ont parfois certains enfants – la plupart comprenant plus tard qu'on ne parle pas de manière aussi juste et élégante dans les rapports civils de la vraie vie.

- Alors, j'ai dit à Mademoiselle Henriquès que si elle considérait Puka comme le panage de la culture nippone en matière de dessin zanimé, eh bien excusez-moi mais c'est qu'elle n'avait jamais vu un épisode de Tao Tao !

- Ouais ben toutes ces niaiseries ça vaut pas un bon Naruto.

- La ferme, Gugul, dit simplement Bagwell sans cesser de dévisager l'éloquente petite fille avec un grand sourire amène.

- Et qu'est-ce que tu aimes en-dehors de l'école, à part Tao Tao ? demanda John entre deux bouchées avides sur sa cuisse de poulet.

- Oh, quantité de choses ! J'aime beaucoup lire sous la couette les jours de pluie, aller cueillir des chenilles au printemps pour faire des élevages de papillons, je collectionne des images de la Guerre Civile, je m'entraîne à fabriquer des ours en peluche – oh j'adore les ours en peluches, mais Papa m'a dit que ça coûtait de l'argent et que si j'en voulais plus il fallait que je les fabrique moi-même alors j'apprends – et je pratique l'escrime pour la première fois cette année. Maman voulait m'inscrire à des cours de danse classique, mais je lui ai expliqué que ce n'est pas avec ça que j'occirai les vilains messieurs qui pourraient m'offrir des bonbons à la sortie de l'école pour m'entraîner chez eux et m'obliger à faire leurs devoirs.

T-bag éclata d'un rire sincère et absolument fondu. A côté de lui, Caligula avait monté en catimini une cuillère-catapulte qu'il avait chargée d'un peu de farce au vagabond et axée dans la direction de Becky. De l'autre côté de la table Dino, le voyant faire, lui fit les gros yeux et le menaça en passant son pouce en travers de sa gorge d'un geste sec.

- En tout cas ce que vous cuisinez c'est vraiment exquis, Teddy, déclara la blondinette en retrouvant ce ton docte avec lequel elle semblait aimer établir des réalités.

- Aaaww, comme c'est mignon… dégoulina le gentleman pervers. Je suis vraiment très flatté que tu me dises ça, ma chérie, car on dit que la cuisine est le second chemin le plus court jusqu'au cœur d'une femme.

La fillette gloussa de bon cœur, les joues un peu rougies mais un grand sourire amusé sur le visage.

- Et quel est le plus court ?

T-bag s'apprêta à lancer ce qu'il répondait toujours dans ces cas-là pour jeter un froid aux pique-niques de voisinage : « Droit dans la poitrine, avec un grand couteau ! ». Puis il songea au dernier moment que cela pourrait ne pas s'avérer un bon calcul. Son esprit commuta alors sur la réponse, un peu moins hardcore, réservée aux dîners d'affaire entre grands couturiers : « Entre les cuisses, bien en profondeur ! ». Il dut bien admettre que cette option n'était pas des plus appropriées non-plus. Il balbutia alors sur le tas :

- … Se montrer chevaleresque, je suppose.

Sur ce, il lança un grand sourire entendu à l'adresse de Dino, qui rougit considérablement.

- Je ne connais pas ce mot. Ca veut dire quoi ?

A ce moment-là, Gugul commença à jouer avec les nerfs de son frère en faisant mine d'abattre son index sur la cuillère-catapulte, tandis que Jimmy Jr lui adressait un rictus tout à fait amusé. Theodore était bien trop occupée à s'extasier sur la petite merveille pour remarquer la moindre chose, absorbé dans son mielleux babillage explicatif, aussi John dut-il se jeter brusquement par-dessus une bonne partie de la table pour stopper l'enfant, essayant de rester le plus discret possible en ne détournant pas son attention de la conversation.