Père indigne
06/12/08
Tout drame ayant été évité pendant le dîner, la tribu de bambins se préparait pour la fin de soirée. Les garnements venaient collecter en une sage file indienne leurs pyjamas respectifs, qu'Abruzzi sortait du placard de la salle de bain. Dino eut cependant l'air très ennuyé quand il lui tendit le sien.
- Papa, pas celui avec les nounours ! le pressa-t-il d'une voix étouffée.
- Enfin, John… pas celui avec les nounours… reprit Bagwell avec un sourire ironique, après avoir craché le dernier rinçage de ses dents.
- Ah bon, d'accord… se rendit le mafioso en levant une main impuissante, avant de fourrager dans le placard pour en sortir un pyjama vert bouteille beaucoup plus crédible.
Dino alla se changer dans la chambre de la fratrie et, au même moment, Becky surgit des toilettes et courut à travers tout le couloir dans sa petite chemise de nuit Pierre Lapin en s'exclamant :
- Hé vous savez quoi ? Y a le Roi Lion à la télé ce soir !
Jimmy Junior et Caligula, qui jouaient à Guantanamo sur le carrelage du corridor, furent amenés de concert à lever un instant les yeux de leurs playmobiles sur le passage en coup de vent d'un petit coin de culotte blanche. Après un instant d'embarras, ils reprirent la torture du capitaine Barbigère tandis que la fillette entrait dans le salon et s'installait en plein milieu du vaste canapé familial. Abruzzi la suivit pour allumer le gigantesque téléviseur-écran-plat-tombé-d'un-camion qui trônait dans la pièce, gratifiant la blondinette d'un grand sourire paternel et approbateur.
- Les garçons ! appela-t-il en baissant le son de la pub. Affolez-vous un peu, le film va bientôt commencer !
Les deux cadets se décidèrent finalement à les rejoindre, mais lorsque Jimmy entra dans le salon, il marqua un arrêt : Becky avait pris sa place de canapé. Le petit, interloqué, fronça les sourcils et gratta sa joue ornée d'une ou deux cicatrices récentes. Il ne comprenait pas comment quelqu'un avait pu prendre sa place de canapé. Becky, en retour, le considérait avec de grands yeux derrière ses lunettes. Abruzzi prit aussitôt la situation en main avant qu'elle ne dégénère :
- Hey, Jimmy.
Le garçonnet lui adressa un air contrarié et accusateur tout à fait expressif.
- Tu te rappelles quand tu nous bassinais, ton père et moi, pour t'asseoir sur le dossier du sofa ?
L'expression de James s'alluma soudain sous sa bataille de cheveux châtains.
- Eh bien exceptionnellement pour ce soir, comme il y a Becky, tu as le droit, soupira le mafieux en sachant pertinemment qu'il n'y aurait strictement aucun moyen de revenir en arrière après avoir accordé une fois la permission – à moins que T-bag n'accepte de maîtriser lui-même la chair de sa chair une fois de plus, en l'étouffant sous une peluche de crocodile géante jusqu'à ce qu'elle se calme, ou tout du moins n'ait plus la force suffisante pour hurler et donner des coups de pieds.
Jimmy lui adressa le plus beau sourire qui soit sur le visage d'un enfant, avant d'aller se percher avec recueillement sur le dossier, les jambes pendantes, heureux comme un roi. Caligula, lui, s'était installé à la franche extrémité du canapé parce que, en dépit de la récente traîtrise de son grand frère, on ne s'assoit pas à-côté d'une fille. L'aîné apparut enfin, les mains derrière le dos, et considéra attentivement la configuration de l'espace. Il s'avança enfin vers le divan et se plaça à une distance respectueuse de sa petite amoureuse, qui impliquait cependant qu'il fût auprès d'elle.
- Désires-tu quelque chose à boire, Becky ? demanda-t-il.
- Non merci, mais c'est très chevaleresque de ta part, répondit la fillette en lui souriant.
Après un bref sourire en retour, Dino se retourna vers le poste de télévision. Il rougissait.
- … T'as jamais vu l'Roi Lion ?
- Si ! Pas toi ?
- Si… mais c'est pas grave, c'est un super film.
- Oh à qui le dis-tu ! Mais c'est tellement triste quand le papa meurt ! s'exclama Becky.
- Oui… acquiesça Dino en se remémorant les hourrahs de Jimmy lorsque Scar jette Mufasa de la falaise.
- Je pleure à chaque fois si ma maman ou mon papa ne me tient pas la main ! Tu voudras bien me tenir la main, Dino ?
A l'autre bout du canapé, Caligula mimait des mignardises larmoyantes à l'adresse de James, qui s'étouffait de rire silencieusement. Inconscient de tout cela, l'aîné acquiesça courtoisement, puis rejeta d'un petit coup de tête les mèches de ses cheveux pour se donner un peu contenance.
- Ca y est, ça commence, annonça John en rétablissant le son de la féérique musique d'introduction de Walt Disney. Amusez-vous bien, les petits gars… et la petite demoiselle également.
Il gratifia cette dernière d'une discrète salutation de la tête et s'en fut dans la chambre qu'il partageait avec son compère criminel. Il s'installa au bureau et commença à sortir les feuilles de comptes de sa compagnie d'assurance afin de leur faire une beauté en vue du bal avec les charmants inspecteurs du fisc.
Le film avait commencé et Dino se demandait s'il aurait été de bon ton de se rapprocher un peu de sa camarade. Après tout, elle était son invitée ! Ca voulait dire quelque chose. Et ses imbéciles de frères étaient tellement asociaux… Becky allait finir par ne pas se sentir la bienvenue, abandonnée à la dérive au beau milieu de ce vaste canapé ! Il se préparait psychologiquement à faire en sorte de regarder davantage le film « avec elle ». Se lever pour aller tirer le rideau pourrait être un bon stratagème de transition. … Il évalua d'un coup d'œil discret la distance de décalage qu'il pouvait se permettre, déglutissant un peu à la vue du mollet nu qui oscillait gentiment sur le bord du canapé, sous la chemise de nuit Pierre Lapin.
- Alors, qu'est-ce que j'ai raté ? lança soudainement dans les environs un accent cavalier et fortement country.
Dans l'encadrement de la porte, un déhanché nonchalant habillé d'un caleçon bleu marine brodé d'un petit nounours stylisé en feutrine gris perle, assorti du mot « Teddy », annonçait tout en subtilité l'identité de ce spectateur de dernière minute. Un long tee-shirt de la même facture exposait sur sa poitrine la même silhouette d'ours en peluche et le même petit nom en lettres douces et nacrées. Une absence de manches mettait tout à fait fortuitement en valeur quelques muscles fins et nerveux – quoique n'ayant jamais eu de quoi faire grimper aux rideaux la première midinette venue… – présentement appuyés contre le chambranle. Deux yeux marrons s'enquéraient de l'action à l'écran tandis qu'une imperceptible moue spasmodique traversait des lèvres sèches.
- Wouah ! Vous avez un pyjama avec des nounours dessus ?! s'écria Becky en se redressant vivement.
Dino sentit le monde s'écrouler autour de lui, ainsi qu'une haine absolument définitive à l'égard de son ignoble papa bouillonner quelque part dans la région de l'estomac. T-bag baissa les yeux sur son tee-shirt.
- Il se trouve que j'en ai un, en effet, répondit-il avec un sourire radieux qui plissa le coin de ses yeux.
- Ah, trop bien ! déclara la blondinette en claquant ses deux mains l'une contre l'autre de ravissement.
Bagwell se décida à venir prendre place, se laissant tomber entre Gugul et Becky, qui n'avait d'yeux que pour l'adorable ourson de tissu.
- C'est splendide. En plus il y a votre nom dessus, c'est drôlement bien fait !
- Oui, c'est Johnny-boy qui me l'a déniché pour la dernière Saint-Valentin… non pas que nous fêtions la Saint-Valentin au sens outrageusement chochotte du terme, ne te méprends pas, mais il s'agit d'une commémoration importante dans sa… culture, résuma l'Alabamien en songeant à leurs éclats de rire entremêlés au son des pistolets mitrailleurs de vieux film en noir et blanc, John chantant les louanges de la Sulfateuse et lui-même applaudissant Joe la Pétoire… forcément.
- Comme ça y a que vous qui pouvez le porter ! Ca mont'e que vous êtes unique dans son cœur.
A cela T-bag ne sut trop que répondre. Un sourire ironique ne suffit pas à masquer sa perte momentanée de contenance. En un instant, une fillette de huit ans avait fait mieux que tout un gang d'aryens endurcis en l'espace de plusieurs années… Quelle tristesse. Le pédophile se racla la gorge.
- Et alors toi, comment s'appelle ton ours en peluche préféré ?
- Etoupe. Ca veut dire cannabis peigné, j'ai lu dans le dictionnaire.
Bagwell eut un rire badin.
- Eh bien assure-toi de ne pas fumer celui-là quand tu seras plus grande !
- … Quoi ?
- Oublie ça, ma puce.
Theodore chassa la remarque d'un geste vague et sans énergie qui se termina sur les longues mèches blondes de la petite.
- Je l'ai appelé comme ça parce que c'est le plus doux, et il paraît que l'étoupe c'est super doux, expliqua-t-elle. « Coton » c'est nul pour un nounours.
- Oh je suis sûr qu'il n'est pas aussi doux que celui qui est sur mon tee-shirt, ma p'tite demoiselle.
- Ca se peut pas ! rétorqua-t-elle avec un chantonnement de défi.
- Tu crois ça ? Touche, tu verras par toi-même…
Dino considérait la scène avec une affliction grandissante. Lui qui voulait faire les choses tellement bien, se montrer galant dans la dignité comme on le lui avait appris… A quoi bon dans de telles conditions ?
- Et… hop ! Cinq mille dollars dédiés à la rénovation de l'église de San Antonio.
John s'amusait assez follement lorsqu'il s'agissait de déclarations d'impôts, il fallait le dire. Peu de gens pouvaient se vanter d'en penser autant ! Il évitait de s'acquitter de la tâche sous le nez de Bagwell, cela dit. C'était bien là la moindre de ses entorses légales, mais il planait dans l'air l'idée que chacun avait intérêt à être discret sur ses grenouillages professionnels s'il ne voulait pas se mettre dans une position blâmable par rapport à l'autre… Le Sergent Sodomie en chef fermait pourtant volontiers les yeux si cela pouvait leur apporter un peu plus de confort dans l'entretien de toute la nichée – et de faux papiers pour le plus jeune des greluchons qu'il faisait bosser dans son lupanar de mode. Avec un air satisfait, Abruzzi ouvrit l'un des tiroirs du bureau pour en sortir un bon petit cigare qu'il savourerait tout en attaquant la dernière partie de la besogne. Qu'il était bon d'être un citoyen libre !
- Vous savez, Teddy, les gens qu'ont fait le Roi Lion en fait ils ont un peu copié ceux qu'ont fait le Roi Léo. Au départ c'est un dessin zanimé nippon, avec un lion albinos qui protège la savane. Et quand on regarde y a plein de choses pareilles.
- Vraiment ?
- Oui. Y a le même genre de personnages, la tata de Léo trahi la famille, et puis quand vous regardez les dessins, franchement… On se demande bien où ils sont allés chercher que les lions avaient le bout des oreilles noires.
- Elle en sait des choses, cette petite ! Et elle a le sens critique, avec ça ! Tu as de la chance, Dino, tu vas finir époux d'ambassadrice si ça continue comme ça.
Dino le fusilla simplement du regard. A présent qu'il était à-côté d'elle, Becky lui adressait tous ses commentaires sur le film, ce que Theodore entretenait avec zèle, usant de ce bagou qui lui était propre. Ca aurait pu être pire, songeait Dino pour atténuer un peu son amertume. Il avait une fois ramené Tomy Parker à la maison ; la moitié des filles de la classe était ensorcelée par ses beaux yeux bleus et son adorable frange, mais le gosse n'était pas particulièrement futé. Il avait suffit d'un Tim Burton et d'un pot de confiture de lait pour qu'il finisse dans le giron de Bagwell à lui sucer les doigts toute la soirée. Dieu merci sa petite dulcinée n'était pas aussi maniable. Le garçon fut sorti de ses pensées par les percussions annonçant le début de la chanson du méchant.
« D'accord, vos pouvoirs de réflexion
Volent plus bas qu'un derrière de cochon.
Mais bêtes comme vous êtes, faites attention !
Rebelle, et Lion, font Rébellion… »
T-bag partit dans un ricanement bon enfant.
- Est-ce que tu as déjà remarqué cette façon dont Walt Disney tend à systématiquement stigmatiser LE personnage intellectualisant de l'histoire ?
- Stigmatiser ?
- Condamner, autrement dit.
- Ah bon ?
- Oui, chaque fois que j'ai l'occasion de voir l'une de leurs productions avec les chenapans, c'est ce qui me saute aux yeux. Shere Khan, Frolo, Jafar… Ce Scar est probablement le meilleur exemple de ce que Disney veut faire désapprouver aux enfants : la supériorité intellectuelle, la rhétorique, la maigreur… – je te passe la différence de couleur parce que c'est à peu près le seul élément sain qu'ils font passer aux générations futures – et l'élégance homosexuelle.
- Oooh… ! s'exclama Becky, stupéfiée.
« Soyez prêtes pour la chance de votre vie…
Car enfin va venir le grand jour ! »
- … Mais c'est vrai c'que vous dites ! clama la petite fille outrée en voyant Scar se recoiffer avec panache et lancer une œillade provocante au spectateur par-dessus son épaule désarticulée.
- Tu vois ?
- Vous êtes tellement intelligent, Teddy ! Heureusement que vous êtes là pour m'ouvrir les yeux.
- Oh mais je t'en prie, ma toute belle, il faut bien que je te retourne tes lumières, ronronna Bagwell.
C'en était trop. Dino se leva, et quitta le salon pour aller frapper doucement à la porte de la chambre parentale. Après le borborygme distrait qui l'autorisa à entrer, il vint tout doucement tirer sur la veste de son père.
- Qu'est-ce qu'il y a, Dino ? Papa est occupé, l'informa Abruzzi, les lèvres pincées autour de son cigare, sans quitter sa feuille de compte des yeux.
L'enfant se contenta de tirer à nouveau sur le pan de veste avec une précaution légèrement insistante. Quand le parrain daigna enfin lui jeter un regard, il rencontra deux yeux gris-bleu empreints de détresse levés vers lui. Son fiston lui prit alors simplement la main et John se leva en posant son clopeau sur le cendrier.
Lorsqu'ils arrivèrent dans le séjour, T-bag et Becky étaient en train de se chamailler au sujet de l'utilité de Nala dans le scénario. Le débat avait visiblement dégénéré si l'on en jugeait par les coups de patte hilares que lui donnait la fillette, tandis que le sociopathe la tenait en respect en chatouillant simplement son ventre d'une seule main.
- C'est elle qui le ramène pour qu'y devienne le roi !
- Foutaise : ce couillon de lion croit voir son paternel dans le ciel, je m'en souviens bien.
- Oui ben c'est pasque Nala l'a fait réfléchir ! hoqueta la blondinette en écrasant une petite main sur le visage de Theodore pour tenter de se libérer.
- Tu parles ! C'est parce que le vieux singe lui a refilé un peu de la dope qu'il a dans ses calebasses, parce que politiquement ça l'arrangeait bien.
- C'est pas vrai ! protesta Becky en se tordant de rire.
T-bag attrapa le bras qui le gênait de sa main libre et s'apprêtait à ajouter quelque chose avec un sourire enthousiaste, quand il fut interrompu par un raclement de gorge. Il leva la tête pour voir le père et le fils se tenant à l'entrée du salon, l'exacte même expression de reproche sur le visage.
- Tiens, John, dis-nous un peu ce que tu penses ça :
- J'en pense que nous allons en discuter tous les deux en privé, mon gars.
- Mais Johnny-boy, je suis au milieu d'une merveilleuse conversation. Becky est une petite fille très intéressante !
- Theodore. Immédiatement.
Bagwell leva les yeux au ciel, puis s'extirpa du canapé.
- Je reviens tout de suite, ma chérie…
A peine furent-ils hors de la pièce qu'Abruzzi le saisit de manière particulièrement brutale par la nuque et le poussa ainsi en direction de la porte. T-bag aspira douloureusement entre ses dents.
- Qu'est-ce qui te prend, Johnny-boy ? Qu'est-ce que j'ai encore fait de mal ?
Le mafioso ne se donna même pas la peine de répondre, et l'entraîna sur la pelouse humide.
- John, certains d'entre nous sont pieds nus… Où on va, comme ça ? Faire une balade de minuit ?
Le psychopathe aperçut alors l'imposant véhicule flambant neuf… sagement garé devant le portail.
- Ooooh… non !
Il donna une vive secousse et parvint à se libérer. Mais avant qu'il n'ait eu le temps de courir jusqu'à la porte d'entrée encore ouverte, le gangster lui avait coincé la tête au creux de son bras d'un geste véloce et le transbahutait de plus belle à travers le jardin, ses pieds frottant vainement sur les brins d'herbe détrempés.
- Non non-non non-non non-non, pas de ça…
Il entendit retentir le petit bruitage du déverrouillage.
- John, tu vas quand même pas… ?
Abruzzi ouvrit la portière et, malgré les vaillantes protestations de T-bag qui frétillait comme un poisson hors de l'eau, réussit finalement à balancer ce dernier sur la banquette arrière. Il verrouilla aussitôt la voiture et s'en fut, serein justicier, tandis que le sociopathe tambourinait comme un beau diable contre la vitre en vociférant suppliques et menaces… qui ne lui parvenaient que lointainement.
John referma la porte et s'en retourna à son bureau, avec sur le visage l'air satisfait qui découlait du travail bien fait. A peine s'était-il installé que son portable se mit à vibrer dans sa poche intérieure. Il fronça les sourcils avec un petit sourire narquois en voyant le nom indiqué sur l'écran.
- Oui… ? décrocha-t-il sur un ton mielleux.
- J'avais oublié mon téléphone cellulaire dans un des vide-poches… Une chance que je ne pense jamais à trimballer ce petit gadget partout avec moi, huh ?
- Si tu le dis…
- … John ? Fais-moi sortir.
- Oh je suis désolé cette option est indisponible pour le moment. Au revoir… !
- IL FAIT TRES FROID LA-DEDANS !
- Ouais, eh ben… ça te fera pas de mal après t'être échauffé comme un fou sur cette gamine devant le putain de Roi Lion.
- Jo-ooohn ! Je ne me suis pas échauffé, je badinais.
- Eh bien on ne badine pas avec la poule d'un membre de la famille ! Pour l'amour de Dieu, Theodore, comment ai-je pu espérer que tu n'aurais pas l'indécence d'essayer de te faire la petite fiancée de ton propre fils ?! Je dois vraiment être innocent… soupira-t-il en se signant.
- … Techniquement, ce n'est pas mon propre fils, négocia l'Alabamien.
- Bon ! Tu vas me dire que le jour où Jimmy nous ramènera une jeune fille… pardon, le jour où Jimmy nous ramènera un garçonnet en jupe qu'il aura embrassé alors qu'ils jetaient ensemble des fourmis dans une toile d'araignée, celui-là tu n'essaieras pas de te l'envoyer ?
- … Ca dépend s'il a un visage qui s'harmonise avec les jupes.
L'Italien eut un grognement railleur :
- De toute façon ton taré de rejeton t'aura déjà sauté dessus avec un compas, lui, s'il te voit l'accaparer à ses dépends.
- Eh bien… c'est peut-être justement quelque chose dans ce goût-là qu'il faudrait apprendre à Dino, tu ne crois pas ?
- Qu'est-ce que tu racontes, bordel ?
- Je veux dire… je n'essayais pas de me glisser sous la nuisette de la gosse – très mignonne au demeurant. Je pensais seulement qu'il pourrait être utile à Dino d'apprendre à se montrer un peu plus agressif dans le jeu de séduction.
- Ben tiens !
- Non vraiment, John. Il faut qu'il voie comment sa marche. Qu'il apprenne par mimétisme. C'est comme ça que font les louveteaux.
Au bout du fil, Abruzzi se passa la main sur le visage.
- …Quel merveilleux père tu fais.
- Merci. Ca veut dire que je peux sortir ?
- Non.
- Mais John, j'ai vraiment froid, moi ! Je te rappelle que je suis en sous-vêtements !
- Dommage. Ca t'apprendra à faire ton coq.
- Je vais choper une pneumonie si tu me laisses là-dedans. Et après c'est toi qui devras rester à mon chevet pour m'apporter du bouillon, prendre ma température anale, et recueillir mes dernières volontés en pleurant toutes les larmes de ton corps. Avoue que c'est un fastidieux programme.
- Surtout sachant que tu affolerais le thermomètre et que je n'ai aucune expérience en tant que pleureuse professionnelle.
- Tout à fait. Aussi laisse-moi sortir.
- T'as qu'à profiter de ce système de chauffage dont Tony nous a vanté les mérites.
- … J'ai besoin de la clé pour ça.
- Oh, suis-je bête, j'avais oublié ce détail ! répondit le mafieux sur un ton goguenard.
- … T'es vraiment un fumier, tu sais ça ? T'as pas idée de ce que je vais te faire subir si je reste dans cette tire réfrigérée plus longtemps.
- Je ne suis pas sûr d'être celui des deux qui va trembler le plus. Bonne nuit, Theodore.
- Non ! Att…
John referma le clapet de son portable. T-bag était tellement plus commode à gérer par téléphone…
Au même moment, dans le salon, Becky se rapprochait un peu de Dino en fixant d'un air navré le lionceau qui essayait de réveiller son papa. Le petit garçon lui prit galamment la main et la serra juste assez pour lui prodiguer le réconfort promis, sans passer pour un godelureau. L'adorable tête-blonde lui sourit, ses grands yeux bruns reconnaissants derrière ses lunettes rouges.
Le vibreur se manifesta à nouveau. Abruzzi sourit derrière son cigare et reposa son stylo.
- Allô ? répondit-il avec une allégresse infantile.
- … Qu'est-ce que tu portes en ce moment, Johnny-boy ? interrogea une voix terriblement sérieuse à l'autre bout du fil.
Le mafioso retira le cigare de ses lèvres pour sourire un peu plus largement, laissant voir ses dents de requin.
- Là ? Une chemise et un futal Gucci. Faut-il que je te décrive la veste qui va avec ?
- Et sous cet accoutrement de raclure ritale bon chic bon genre, qu'est-ce qu'on a ?
- Oh, une petite frivolité pure soie ma foi bien confortable. Ca garde le tout bien au chaud !
Un léger gémissement de frustration aigre fut perceptible dans le récepteur.
- Couleur ?
- Noir. Celui avec le flingue.
Un soupir calme mais un peu trop audible finit par lui répondre.
- … Theodore, tu es en train de te toucher ? s'enquit Abruzzi, faussement choqué.
- Je suis en train de lutter contre l'hypothermie. C'est ce qu'on appelle l'instinct de conservation, particulièrement développé chez l'ex-taulard moyen, comme tu dois le savoir.
John claqua sa langue contre son palais, désapprobateur :
- Vilain Teddy…
- Mhhrr, redis-le.
Dino souriait aux anges alors que la course-poursuite entre les hyènes et Simba atteignait son pinacle dramatique : Becky n'avait pas pris la peine de retirer sa main. Ses deux frères semblaient tout aussi ébaudis au même moment, mais c'était parce que les hyènes en chasse les mettaient dans un état d'euphorie étourdissante.
Les pieds sur son bureau, Abruzzi y allait d'un léger rire suffisant après avoir perçu une crispation presque silencieuse mais trop familière se nouer au bout du fil.
- J'ai toujours dit que tu avais besoin de la verbalisation davantage que du sexe.
- … Nom de Dieu ce que j'aime ta voix, se répandit T-bag dans un soupir anéanti.
- … Theodore ?
- Mh ?
- Tu es venu sur la banquette en cuir toute neuve ?
- … Non… ?
Le parrain raccrocha sèchement. Puis il sortit l'autre main de sa braguette en bataille et se leva sur le champ, rajusta un bouton à la va-vite, et attrapa les clés sur le bureau avec le geste décidé du héros de film d'action après le moment psychologique de l'histoire.
T-bag se redressa tout à coup de sa léthargie post-orgastique déprimée et frileuse lorsqu'il vit la haute silhouette de son confrère criminel s'approcher dans le noir, derrière la vitre. Une vague d'espoir le submergea, ainsi qu'une recrudescence drastique de son besoin de chaleur. Abruzzi ne déverrouilla le véhicule que lorsqu'il fut devant la portière, qu'il claqua rapidement derrière lui.
- Tu es prêt à expier tes fautes, Te… ?
Il n'eut pas le loisir d'achever ses menaces, car T-bag lui avait déjà sauté sur le poil et lui arrachait tout ce qu'il avait sur le dos avec une frénésie qui témoignait d'une recherche primaire de contact chaud.
- Attends seulement que je te fasse payer ce coup-là et on verra si tu es encore d'attaque pour dispenser quelque rédemption que ce soit après… siffla l'Alabamien sur un ton qui grelottait de froid.
- Je devrais t'enfermer en petite tenue dans la voiture plus souvent, j'ai l'impression ! déclara John en contre-attaquant.
Bagwell lui écrasa violemment le poignet sous son genou pour défendre le nounours de son caleçon. Apparemment le sociopathe n'était pas très content…
Si les bambins n'avaient pas été si absorbés par le bonheur coloré et partouzard de la philosophie Hakuna Mattata, ils auraient pu apercevoir par la fenêtre l'imposant break noir être agité de chaos brutaux, et une paume s'écraser désespérément contre une vitre qui s'était soudainement embuée.
Theodore se laissa retomber sur Abruzzi, la joue aplatie sur son épaule humide, les yeux mi-clos par la satisfaction. Les deux meurtriers calmaient progressivement leurs respirations, et appréciaient en silence la température à présent tout à fait chrétienne de l'habitacle. T-bag souriait niaisement en mordillant d'un coin de dent la peau du mafioso.
- C'est fou ce que ça va mieux, maintenant, déclara-t-il.
John émit un vague rire rauque amusé.
- Et ces pauvres gamins qui sont assis sagement à regarder le Roi Lion... T'es quand même un foutu père indigne, tu sais ça ? Et en plus tu m'entraînes dans tes conneries !
- Oh mais les petits anges ne sont pas en reste, rassure-toi. Tu n'as pas idée du nombre de fois où l'on peut lire le mot « SEX » en filigrane dans les images du Roi Lion... glissa T-bag en levant les yeux.
- Tu déconnes ? Lança Abruzzi, bluffé.
- Ahn-ahn. C'est Jimmy Junior qui me les a montrés. Il s'agit censément de messages subliminaux, tu sais, le genre qui te passe au-dessus de la conscience. Mais va savoir comment, la crapule les avait tous repérés au premier visionnage.
- Mais c'est scandaleux, enfin !
- Pourquoi ? Ca montre qu'on ne pourra jamais abuser de la crédulité de ce môme. C'est formidable, affirma Bagwell avant de se mettre à lui lécher tendrement l'omoplate.
- T'es en train de me dire que Disney s'amuse à foutre des saloperies dans des dessins animés faits pour les gosses ? s'outragea le parrain en se redressant.
- Le monde est glauque, hein, Johnny-boy ? lança un pédophile espiègle. Et si on rentrait finir le film avec eux ?
- Toi, mon petit gars, j'ai comme l'impression que tu n'es pas tout à fait calmé, affirma Abruzzi en le plaquant de tout son poids contre le dossier d'un siège avant.
- John, si je dois jouir encore une fois ce soir, je vais probablement passer l'arme à gauche, rétorqua T-bag en le considérant, l'air désabusé.
- C'est fait pour. Principe de précaution, se justifia le gangster en lui soulevant les jarrets.
Sur l'écran de télévision, Simba s'affaissait à terre, l'air exténué, faisant voltiger de la poussière en volutes suspectes. Becky s'assoupissait doucement sur l'épaule de Dino, muettement béat. James esquissait un rictus salace...
