A l'origine
Première partie d'une vignette en deux morceaux. ;)
- Je ne te le répèterai pas deux fois : signe… l'assurance.
John considérait son « client » de toute l'aigue-marine glaciale de ses yeux écarquillés, un peu par en-dessous, la main serrant son épaule d'une manière qui dérivait progressivement de la cordialité compatissante à l'intimidation impitoyable.
- Allez tous vous faire foutre, vous m'aurez pas comme ça ! se rebiffa l'homme en se dégageant sèchement de l'emprise pour se diriger vers la porte par laquelle on l'avait fait entrer, et qui affichait le panonceau « privé » au reste de la compagnie d'assurance. Celui qu'il avait pris pour un agent d'entretien patibulaire lui barra le chemin de son manche à balais, flegmatique.
- Allons, Rocco, je sais que ça doit te coûter, mais c'est toujours la meilleure solution ! Que ferait ta tendre épouse si tu venais à disparaître, Dieu t'en préserve ? émit Abruzzi, majestueux dans son beau costume de chez Valentino.
- Vous croyez qu'j'ai pas compris c'que vous magouillez ? Ecoute-moi bien, espèce de pourri, vous pourrez m'crever tant qu'vous voudrez, mais cette garce n'aura pas un centime, tu m'entends ?
John soupira, passa ses deux mains sur ses cheveux, puis adressa un petit geste las au concierge qui se saisit sans ménagement de la clientèle récalcitrante.
- Mais enfin, lâchez-moi !
Il fut assis de force sur une table basse miteuse abandonnée là, et l'affolement du pauvre bougre ne fut que renforcé à la vue de John Abruzzi sortant d'un recoin une grosse paire de pinces coupantes.
- AU SECOU… brailla-t-il avant d'être bâillonné par ce qui était, définitivement, un homme de main.
Le parrain se rapprocha, d'autant plus imposant à présent que pendait au bout de son bras un objet massif et tranchant. Il considérait l'homme avec gravité, quand son téléphone portable sonna les Noces de Figaro. Il s'interrompit en soupirant à nouveau.
- Oui ? répondit-il sur un ton un peu cassant.
- Bonjour, c'est l'agence de babysitting « Bouille à bisous » à l'appareil. Je vous appelle car il y a un contretemps en ce qui concerne la garde de vos fils, ce soir.
Abruzzi se massa le bas du front. Toujours des problèmes…
- Comment ça se fait ?
- La dernière demoiselle susceptible de s'en charger aujourd'hui s'est récusée. Vous savez, les maux de gorge circulent vite… suggéra la voix désagréable de l'employée.
- Et vous ne pouvez pas dégoter quelqu'un d'autre à mettre sur le coup ? C'est votre boulot, quand même. Si on ne peut même plus compter sur vos services…
- Eh bien sachant que votre… « ami » nous a spécifié qu'il ne voulait pas d'une afro-américaine pour garder ses enfants…
- Encore heureux, grogna le mafioso en s'affaissant sur la table basse à-côté de son pigeon, toujours tenu en respect.
- … vous comprendrez que ça ne nous facilite pas la tâche, en dehors du fait que c'est illégal et que nous vous faisons une faveur d'habitués en y cédant.
- Mademoiselle, vous savez très bien comment ça s'est passé la dernière fois que vous avez envoyé une jeune fille noire. Ca ne peut pas marcher, c'est tout. Nous vous en informons pour le bien de votre main-d'œuvre.
Lorsque T-bag était allé ouvrir la porte, le sourire déjà prêt au cas où la petite baby-sitter s'avère consommable, son visage s'était teinté d'effroi tandis qu'il avait passé en revue la couleur de chaque parcelle de peau visible. Caligula était venu s'accrocher à sa jambe et s'était exclamé, tout excité : « Oh, mon papa ! Tu nous as ramené une esclave ? ». Theodore avait été chiffonné mais, sur un regard de sa part enjoignant de laisser couler, il avait fini par balancer : « C'est ça, papa vous a ramené une esclave, faites-en ce que vous voulez » avant de franchir le seuil.
- Si vous le dites. En ce cas, nous sommes navrés mais nous serons dans l'impossibilité de vous fournir un service ce soir et… l'honnêteté me pousse à ajouter que cette occurrence sera probablement de plus en plus fréquente à mesure que vous faites le tour des différents membres du personnel.
Abruzzi raccrocha, et saisit le pied de son client pour retirer sa chaussure.
- Maintenant mon gars, si tu refuses de signer le contrat, ça risque vraiment de pas faire du joli… récita-t-il machinalement.
- Laissez-moi ! s'écria-t-il, étouffé par une grosse paluche. C'est moi qui me suis tapé tout le boulot et maintenant vous voudriez qu'je donne tout à cette conne ? Vous êtes dégueulasses !
- Ce qui est dégueulasse c'est de battre sa femme, stronzo, aboya vaguement le père de famille pour le faire taire, afin qu'il puisse se concentrer sur la résolution du problème.
On ne pouvait jamais compter sur les gens et leurs jérémiades…
- JE VAIS LE DIRE A MON PERE ! glapit Lincoln Junior en faisant irruption hors du bureau de Theodore.
Il rajustait l'un des boutons rouges de son sweat blanc qui, en fait d'être alignés en fermeture, ouvraient ça et là des échancrures et marquaient censément tous un point vital du corps humain.
- C'EST CA, ET PENDANT QU'T'Y ES ENVOIE-MOI AUSSI TON BEL ONCLE, QU'IL PUISSE ME L…
T-bag qui était sorti en trombe à sa suite, envoyant voltiger son joli chapeau à la The Mask, trébucha sur un trépied d'appareil photo et atterrit directement sur le lino du studio. Jeremy et Octavian, qui sortaient prendre leur déjeuner « en civils », sac au dos ou en bandoulière, le ramassèrent aimablement. « VA T'FAIRE FOUTRE ! » retentit la voix de LJ depuis les vestiaires.
- MOI MA CARRIERE EST FAITE, PETIT ! TOI EN REVANCHE TU COMMENCES A TE FAIRE VIEUX POUR CE METIER, ET TU RISQUES DE DEVOIR TE RECONVERTIR PLUS VITE QUE TU NE LE PENSES SI TU PERSEVERES DANS CETTE MAUVAISE VOLONTE ! vociféra-t-il tout en se redressant.
Le grand couturier envoya valdinguer ce qu'il appelait le « parapluie à lumière » avant de s'en retourner à ses quartiers d'un pas furibond. Un bon sandwich au rosbif et des arachides caramélisées le calmeraient sans l'ombre d'un doute… un peu. Hélas, alors qu'il rentrait dans son bureau, il entendit sur le seuil un ton qu'il connaissait bien et qui n'augurait jamais que d'interminables argumentations :
- Teddyy… ?
- Pas maintenant, Morten, grinça-t-il sans se retourner.
- Il faut absolument que je te parle.
Celui qui avait émit cette déclaration si docte et autoritaire n'était autre que son benjamin, qui sortait tout juste de sa douzième année et qui savait déjà mieux mener sa barque que certains aînés, semblait-il. La pauvre petite chose était orpheline, et avait donc acquis un art consommé de la débrouillardise par la force des choses. Theodore avait été séduit par cette note dramatique dans le Curriculum Vitae du garçon, toujours friand d'histoires sordides. Il s'affala dans son fauteuil a roulettes et soupira avec un petit geste agacé qu'Abruzzi aurait sans doute qualifié d'efféminé :
- C'est pas le moment. Je vous jure, je n'en peux plus vous entendre geindre à tout propos : vous les jeunes vous n'êtes jamais contents de ce qu'on vous donne. Moi à votre âge je gagnais ma croûte comme garçon-boucher, et je peux vous dire que c'était un sale boulot, et que ce n'était pas payé la même chose !
Morten, un sourire complaisant aux lèvres, le laissa radoter sur le temps où il devait patauger dans le sang en tablier dans d'horribles chambres froides, et porter des carcasses de veaux qui faisaient deux fois son chétif poids d'enfant malnutri. Il leva au ciel des yeux noisettes cernés de noir et secoua discrètement l'ébouriffage étudié de ses cheveux teints en brun-roux sombre.
- A chaque métier ses règles du jeu, hein ? conclut le frivole enfant. Moi je dois prendre garde à ne pas te laisser rater les bonnes occasions, c'est une sacrée responsabilité pour mon jeune âge !
Goguenard, Bagwell répondit :
- Si c'est à propos de New York…
- Pourquoi tu ne m'emmènes pas ?! le coupa Morten en tapant du plat de la main sur le bureau pour appuyer sa demande.
Ses deux bagouzes de gothique manqué donnèrent un poids supplémentaire à l'éclat recherché. Trop de breloques sur ce môme… Son oreille gauche elle-même semblait une manifestation de la crise du logement, le lobule percé d'une petite toile d'araignée, et le haut du lobe mordu par deux fins anneaux d'acier. Son poignet droit, lui, était cerclé de cuir noir où deux boucles argentées retenaient des sangles par un trou supplémentaire percé au ciseau, témoignant de l'inadéquation du porteur. Theodore lui faisait parfois enlever toute cette quincaillerie lorsqu'il était au boulot mais, de temps en temps, elle lui inspirait des tenues dans la ligne de ce look hybride et artificiel. En l'occurrence, une interminable fermeture-éclair noire s'enroulait autour de son tee-shirt gris perle sans manche pour finir au-bas de son dos.
- Aux dernières nouvelles, je n'ai pas de compte à te rendre à ce sujet il me semble. Maintenant déguerpis. Ce n'est pas parce que je ne suis pas syndiqué que je n'ai pas droit à ma pause comme tout honnête travailleur, déclara T-bag avant de se pencher sur son sac, ignorant volontairement un Morten contrarié, pour y farfouiller à la recherche de son casse-croûte.
Il entendit le bruit d'un coup et, lorsqu'il sorti le nez de ses affaires, il ne put que constater que le garnement avait grimpé à genoux sur son bureau et lui tournait le dos, le considérant par-dessus son épaule en fronçant le nez, résolu.
- Foutre-Dieu Morten, tout ce que je veux c'est bouffer mon déjeuner tranquille ! protesta un Bagwell véhément.
- Tu veux que je te l'ouvre ? proposa le garçon en abaissant légèrement la fermeture métallique qui prenait le relais à l'arrière de son futal noir.
T-bag poussa un lourd soupir résigné et jeta son sandwich sur un coin de table, avant de croiser les bras en plissant des yeux vaincus.
- Je veux en être pour New York, reprit Morten en amorçant un gentil petit roulement du bassin machinal.
- Impossible. Je ne peux en prendre que deux pour cet événement-là, ce n'est pas moi qui l'organise.
- Mais pourquoi Samuel et LJ ? râla le gosse.
- Tu le sais très bien, petit. Ils sont majeurs, voilà pourquoi.
- Foutaises, y a pas besoin d'avoir dix-huit ans pour participer à un défilé.
- Non, mais il faut treize printemps révolus, en revanche, et ces petites festivités vont être du genre grand format et grand public, ce qui signifie grandement réglementées. Ca ferait déjà mauvais effet d'amener des mineurs, mais un morveux qui vient tout juste d'être régularisé alors qu'on a vu sa photo sur des abris-bus il y a plusieurs mois serait définitivement la dernière personne à laquelle je penserais, railla Theodore sans quitter des yeux les mouvements du petit derrière.
- Ca n'est que ça ? Tout ça parce que je suis un pauvre tendron qui n'a pas… définitivement pas l'âge légal ? interrogea Morten en abaissant un peu plus la fermeture-éclair, révélant un fragment de shorty noir sur lequel T-bag reconnut le « k » blanc de « Slipknot », encore qu'il ignorât tout de ce sombre groupe qui excitait la jeunesse actuelle.
Il décroisa les bras et se renfonça un peu dans son siège avant d'objecter, très concentré :
- Ecoute, mon bonhomme, je suis le premier à réprouver l'hypocrisie d'une société qui s'acharne à vous infantiliser en dépit du bon sens, mais hélas ce n'est pas moi qui dicte les lois de ce pays, entendu ?
- Mais tu y as déjà fait une petite entorse. Alors que là tu ne ferais rien de mal en me prenant avec toi.
La fermeture avait atteint le coude que formait la glissière en partant sur la cuisse, avant de s'enrouler lâchement autour de la jambe. Le pédophile resta stoïque, absorbant petit à petit sa lèvre inférieure dans sa bouche.
- J'ai dit non.
- Siteuplait, Teddy… ?
Alors que la sueur commençait à perler à la tempe de T-bag, le menton dramatiquement appuyé sur son pouce, les lèvres pressées contre son majeur replié, une petite sonnerie simpliste et stridente retentit de sa poche intérieure. Il eut un soubresaut suivi d'un mouvement paniqué pour décrocher et plaquer dans le même temps son autre main sur celle de Morten pour stopper la progression fatale du petit morceau de ferraille.
- Oui ? répondit-il en tentant de ne pas paraître trop aux abois.
- Theodore ? On a un problème, l'informa la voix de son cher partenaire de crime.
- Quoi, qu'est-ce qui se passe ? demanda-t-il, au comble de la tension nerveuse.
- Cette garce de baby-sitter s'est décommandée. On est dans la mouise. Il fallait vraiment qu'on voie Sylvio et Bevelaqua ce soir, cette histoire commence à traîner un peu trop à mon goût.
- Ah, répondit le sociopathe, soulagé d'apprendre que les fédéraux n'étaient pas déjà en train d'assiéger l'école primaire de leur quartier. Attends, laisse-moi réfléchir…
Après quelques instants, il couvrit de ses doigts le bas du téléphone et leva les yeux vers Morten, qui le considérait sagement depuis le début. Bagwell lui adressa un petit coup de tête.
- Ca te dirait d'te faire de l'argent facile ?
- J'ose à peine demander comment.
- Tu as vraiment l'esprit mal tourné mon garçon, affirma T-bag qui, depuis quelques instants, avait la main pressée contre l'une de ses fesses. Ce serait seulement pour garder mes gosses ce soir.
- Oh, tu sors avec ton macho italien ? sourit le préado en levant un sourcil.
- Ta gueule, oui ou non ?
Morten hocha la tête, tout sourire.
- C'est bon, Johnny-boy, j'ai trouvé un remplacement, annonça fièrement Theodore.
- Ah bon, déjà ? s'étonna le parrain à l'autre bout du fil, le téléphone coincé dans l'épaule, et la pince coupante autour du gros orteil de son contrat. Eh ben, t'es vraiment un chef !
- Hmm, j'aime te l'entendre dire… ronronna le sudiste.
- T'y habitues pas trop.
Un hurlement retentit dans le fond, à tel point que même le mannequin en culottes courtes le perçut et fronça les sourcils.
- Tout va bien, John ?
Après une brève confusion, Abruzzi répondit :
- Oui oui, un secrétaire a renversé le café brûlant sur les genoux de Calzone. C'est vraiment un bras-cassé celui-là… Bon, je te dis à ce soir, alors ? Merci d'avoir arrangé le coup !
Sur ce, il raccrocha.
- Ca veut dire que je vais à New York ? demanda Morten.
- Non, ça veut dire que tu vas te faire 50 dollars en une soirée. Pour le reste je ne suis pas tout à fait convaincu… rectifia T-bag en relâchant doucement la main du garçonnet avec une petite caresse.
Ce dernier lâcha un soupir à la fois résigné et optimiste, et se remit à faire ronronner lentement la fermeture-éclair.
Caligula se mit à hurler de tout son cœur ; un cri de détresse absolue éclata d'abord dans les aigus puis résonna dans toute la maison. Une porte s'ouvrit à la volée et des pas excédés accompagnés de jurons grommelés se dirigèrent vivement vers la chambre des enfants.
- QU'EST-CE QUE C'EST QU'CE TOHU-BOHU, LES MÔMES ? tonna Theodore, en train de refaire le nœud de sa cravate rouge, un costume à fines rayures sur le dos.
Le benjamin serrait dans ses bras une malheureuse peluche de cheval en deux morceaux.
- Y zont décapitulé Incitatus ! sanglota désespérément Caligula, le visage baigné de larmes.
Bagwell soupira.
- JIMMY ! DINO ! appela-t-il dans le couloir.
Les deux aînés finirent par se montrer, l'air déjà penauds.
- Bon, lequel d'entre vous a occis le canasson du petit frère ?
- Ils l'ont fait tous les deeeeux, affirma l'intéressé, toujours secoué par les pleurs. Y m'embêtent tout le temps depuis trois jours je sais même pas pourquoa…
Là-dessus, il se replia misérablement sur sa peluche défunte pour continuer à pleurer. Les deux aînés ne disaient rien, les mains derrière le dos, la mine renfrognée et récalcitrante. T-bag les calotta durement l'un après l'autre, d'un bon coup dans l'occipital.
- Dino, je comprends que tu aies pu déduire que mettre la tête d'un cheval dans le lit d'un homme soit le meilleur moyen de se venger de lui, mais pas quand il s'agit d'un membre de la famille, d'accord ? Quant à toi triple-idiot si tu veux aller charcuter des poneys, y en a plein au parc où je vous emmène le mercredi. Qu'est-ce que c'est que cette idée de t'en prendre aux jouets de ton frangin ?
Jimmy Junior le défia du regard.
- Ah tu le prends comme ça ? Comme vous voudrez !
L'Alabamien s'avança alors dans la chambre et s'empara du cochon-tirelire de Dino, ainsi que du chiffon informe avec lequel James dormait depuis qu'il était né. Les deux bambins se mirent alors à protester, stupéfaits et anéantis.
- P'pa ! J'devais m'acheter une voiture télécommandée !
- Eh ben comme ça vous comprendrez un peu ce que ça fait.
- C'est pas pareil. Incitatus est mort ! Qui va payer pour lui ? se lamenta Gugul, étreignant toujours son cheval.
- Oh toi la ferme, hein, répliqua Bagwell. Ca va t'endurcir un peu, ça ne peut te faire que du bien.
Sur ce, il consigna les deux objets tout en haut d'un placard, et s'en retourna dans sa chambre pour se coiffer d'un feutre gris qui lui allait ma foi fort bien. John secoua un peu la tête en bouclant sa montre en or. Il savait que Theodore se vêtait en mafioso de la vieille école chaque fois qu'ils devaient rencontrer ses amis par pure provocation, mais lui prétendait évidemment que ce n'était qu'un amusement bon-enfant.
On sonna à la porte et ils allèrent ouvrir au jeunot. Celui-ci était chargé comme un baudet, un sac sur le dos, un étui de guitare en bandoulière, et à la main ce qui ressemblait à un grand sac à surgelés.
- Salut ! lança-t-il en utilisant sa main libre pour serrer celle de John Abruzzi. Enchanté de vous connaître !
- De même, … ?
- Oh, suis-je bête, Teddy n'a pas pris la peine de me présenter. Morten Bjørksen, mais je ne vous demanderai pas de le prononcer à la norvégienne.
Le parrain mafieux sembla demeurer un peu perplexe, mais déjà le garçon déposait tout son barda dans l'entrée. Les deux aînés se pointèrent pour jauger la nouvelle baby-sitter et eurent la bonne surprise de constater que l'individu semblait partager avec eux le sexe fort, ou du moins quelque chose d'approchant. Ils se promirent pourtant tacitement de ne pas se laisser amadouer pour si peu.
- Ah, voilà à quoi ressemble ta progéniture ? demanda le jouvenceau.
- Oui, Jimmy Junior et Dino. Ils sont grognons ce soir alors je te préviens, tu risques de pas rigoler. Les garçons, voici Morten, ce sera votre garde-chiourme ce soir. Il travaille avec papa alors soyez très gentil avec lui, sinon il aura les traits tirés et les nerfs à fleur de peau demain, et papa ne pourra rien en faire, indiqua Bagwell en s'emparant des clés de voiture.
Il ajouta ensuite à l'adresse du petit mannequin :
- S'ils font la foire tu les colles au pieu. Et tu leur fais c'que tu veux à grailler, y a ce qui faut dans le frigo.
- Et pas de télé toute la soirée, précisa Abruzzi.
- Compris, acquiesça Morten en faisant un salut militaire de sa main pleine de bagouzes en ferraille.
Les deux meurtriers quittèrent la maison, et l'italien ne put s'empêcher de remarquer au bout de quelques instants :
- Il a l'air un peu chochotte, ton gamin…
- Tu dis ça parce qu'il a un petit cul plus beau que le tien, c'est tout.
T-bag se fit méchamment coller la tête contre la vitre du conducteur, son chapeau de gangster voltigeant par terre. Il se releva en se massant le front et suivit d'un regard torve le parrain, qui faisait le tour du véhicule pour s'installer dignement à la place du passager.
Morten se retrouva face aux deux petits caïds aux mines volontairement renfermées et hostiles. Il prit l'un de ses sacs et se dirigea dans le couloir sans leur prêter plus ample attention, lançant simplement au passage :
- Vous en faites une tête ! Une fille vous a tiré les cheveux cet après-midi ?
- Nan ! s'empressa de répondre Jimmy. Papa y nous a pris nos affaires.
- Vous pouvez me montrer la cuisine, les gars ? demanda le préado avant de poursuivre la conversation. Quel papa ?
- Papa Teddy, l'informa le cadet tandis que Dino, prenant tout de même au sérieux son rôle de chef de la maison, ouvrait le chemin.
- Et qu'est-ce qu'il vous a confisqué ?
- Ma tirelire et le doudou de Jimmy, râla l'aîné.
- C'est pas un doudou, siffla l'intéressé.
- Vraiment ? Il les a mis où ? interrogea Morten en sortant une grande boîte plate et carrée de son sac pour la mettre dans le congélateur.
- En haut du placard, on peut pas les attraper…
- Faites voir.
Les deux mioches échangèrent un regard un peu étonné, puis allèrent indiquer l'endroit au baby-sitter. Ce dernier, après avoir constaté la chose, se mit à sauter plusieurs fois de suite pour attraper les deux objets. Lorsqu'il les eut dans les mains, il parut satisfait et déclara :
- Tu parles.
Là-dessus, il retourna à la cuisine et ouvrir les placards sous l'évier à la recherche de chiffons. Après avoir fouillé un peu, il finit par trouver son bonheur, et noua le morceau de tissu défraîchi de la même manière que le doudou-qui-n'en-était-pas-un. Il revint ensuite et jeta l'original dans les mains de James.
- J'imagine qu'il n'y a que toi qui fait la différence entre cette nippe et une autre, pas vrai ?
Il ouvrit ensuite le cochon de porcelaine et le vida de son contenu, ne laissant que trois piécettes pour tromper l'ennemi.
- Tiens, et tâche de bien les cacher jusqu'à ce qui te la rende, conseilla-t-il à Dino en lui faisant passer ses économies.
- Heu… je suis pas sûr que tu puisses faire ça… émit l'enfant.
Les deux bambins étaient en effet légèrement glacés par la désinvolture avec laquelle ce soudain allié sapait l'autorité de leur paternel. La restitution de leurs biens les en rendaient presque mi-figue mi-raisin.
- Oh, vous en faites pas… les rassura Morten en remettant tout en place en haut du placard. Votre papou joue les gros psychopathes, mais je sais comment le prendre.
Jimmy et Dino échangèrent une nouvelle œillade. De toute évidence, le baby-sitter ne croyait absolument pas si bien dire…
Abruzzi et Bagwell arrivèrent enfin dans un petit resto à l'ambiance jazzy, où ils rejoignirent deux individus bien mis mais aux allures finalement peu recommandables. Tous deux saluèrent John par une bonne accolade des deux côtés, et Theodore par un hochement de tête. Tous prirent place à une table ronde réservée à l'écart, sous une grande photo en noir et blanc d'Orson Wells, et commencèrent par les palabres d'usage qui consistaient principalement à s'enquérir de la santé de tout le monde.
- Qu'est-ce que tu vas faire à manger ? demanda Dino.
- Ah ça, mon ami, moi je vais pas vous faire de purée au jambon ou des conneries comme ça. Je m'en suis assez tapé dans mes familles d'accueil pour savoir qu'on en a vite marre. Je vais vous faire goûter au plat national norvégien !
- Eeew, je veux pas manger de la baleine ou des trucs comme ça…
- Mais non, rien à voir. Le plat national norvégien c'est la pizza Grandiosa ! annonça-t-il fièrement en ouvrant le tiroir à couverts.
Les deux garçons restèrent circonspects.
- Mais n'importe quoi, la pizza ça vient d'Italie, proclama Dino.
- Oui, bon, à la base, peut-être… mais cette variété-là, mon gars, elle n'existe que là d'où je viens !
- C'est cool, c'est bon la pizza ! approuva Jimmy en montant sur sa chaise.
- Ouaip', admit l'aîné en disposant les assiettes et les ustensiles que Morten lui faisait passer. Papa nous en fait des fois, le week-end.
- L'autre, j'imagine ?
- Oui.
- Elle sera sûrement pas aussi bonne que les siennes, c'est sûr… Vous la voulez quand même où vous préférez autre chose ?
- Nan, c'est bon la pizza ! réitéra Junior. Y a tellement de pauv' filles qui ont tenu à nous faire des légumes verts avec de la viande…
- Y manque un couvert, signala Dino.
- Ah bon ? Comment ça ?
- Ben y en faut un pour Gugul aussi, on lui donne plus la cuillère depuis quatre ans déjà. Tant mieux, d'ailleurs, parce qu'il était drôlement chiant. Ca finissait par les rendre fous, tous les deux.
La plupart du temps, John déployait des trésors d'inventivité pour élaborer des scénarios assez évolués pour convaincre le mini-Caligula que, oui, il était de toute première instance que la cuillère lui arrive dans le bec. Theodore, de son côté, répétait en général obstinément l'injonction « ouvre la bouche » sur tous les tons possibles et imaginables, et finissait une fois sur deux par craquer et éclater le petit pot contre un mur en déroulant toute une série de jurons du Sud profond, et en hurlant que même les jeunes bagnards qu'il fallait remettre à leur place faisaient moins leurs mijaurées que cette damnée petite peste.
- Ah mais parce que y en a un troisième ? s'exclama le baby-sitter.
- Ben oui, mais y boude dans la chambre, là, comme d'habitude…
- Ouais, c'est un gros bébé, celui-là… ajouta Jimmy en commençant à jouer avec son couteau.
- 'Tain mais c'est qu'il a été productif, ce con ! déclara Morten en se pressant dans le couloir avec un sourire jusqu'aux oreilles.
- Alors, et pour ce qui est des gamins ? interrogea Abruzzi par-dessus de savoureux cannellonis à la viande et au fromage.
- J'y viens, répondit le chef de leurs deux comparses qui parlait avec une voix très étouffée. A ce qu'on en sait… le Bureau a d'autres chats à fouetter en ce moment, avec Al Caida et… tous ces bougnoules qui en veulent au pays. Donc, apparemment, vous avez pas trop de souci à vous faire dans l'immédiat, du moment, bien sûr, que vous vous faites… discrets.
Le courtier en assurance acquiesça.
- Le problème, c'est qu'ça va peut-être pas durer éternellement… reprit l'homme aux cheveux gominés avec une moue d'incertitude. Il faut dans tous les cas envisager… une petite mise au vert hors du pays, à terme.
T-bag grimaça un peu à cette idée.
- Tony veut que tu saches… qu'il a contacté la Famille à Avellino, pour que tu sois accueilli comme il se doit s'il s'avérait que… tu décides de retrouver tes racines.
- C'est gentil, Sylvio, et dis-lui bien que je le remercie de tout mon cœur. Chicago et le New Jersey ont toujours entretenu un bon commerce, et je le remercie d'honorer cette tradition. Il n'était pas tenu de le faire.
Son interlocuteur hocha la tête un moment, toujours avec cette moue qui lui semblait naturelle.
- Il le saura. Tu sais, il te citait souvent en exemple quand il avait ses… ses p'tits coups de gueule contre le système, tu vois ? Il disait que John Abruzzi était l'un des derniers mecs dignes du métier, qui ne parlait pas à tort et à travers et qui savait protéger les siens, en plus d'être assez rusé pour baiser la cabane.
- C'est gentil de sa part, sourit l'ancien détenu. Quant à sa proposition j'y réfléchirai… mais il va nous falloir un peu de temps. Ton mec de l'ambassade, qu'est-ce qu'il en dit ?
Ledit Sylvio dodelina de la tête.
- C'est compliqué… On peut vous faire disparaître en jet privé mais, même comme ça, y a des conneries de paperasses à régler même dans les petits aérodromes. En ce qui te concerne, on peut te fabriquer des faux papiers sans problème, mais pour tes enfants…
Bagwell eut un sourire aigre, son verre à la main. Cette façon dont le rital ignorait systématiquement son statut à l'égard de John l'amusait et lui mettait les nerfs en pelote tout en même temps. Peut-être aurait-il dû lui rouler un gros palot entre la poire et le fromage, juste pour voir leurs têtes ?
- … pour tes enfants, ce sera un peu plus coton. Il faudrait… il faudrait que leur mère fasse le voyage avec eux.
Abruzzi s'étouffa avec ses cannellonis et T-bag se redressa sur sa chaise au quart de tour, apparemment prêt à sauter à la gorge du mafioso.
