Morten ouvrit la porte de la chambre des enfants pour trouver un petit Caligula portant toujours le deuil de son cheval coupé en deux. Il entra et s'accroupit auprès du bambin.
- Ben alors, petit gars, qu'est-ce qui lui est arrivé ?
- C'est Dino et Jimmy qui l'ont tué, gémit le benjamin.
- C'est pas très sympa, ça, admit le préado. Ils savaient que ça allait te faire de la peine comme ça ?
- Bien sûr, c'est pour ça qu'ils l'ont fait, affirma-t-il sur le ton de l'évidence, avec force reniflements.
- Oh, pauv'tit bonhomme… Allez viens, c'est fini.
Là-dessus, le garçon éloigna la dépouille de l'équidé et fit un gros câlin à Caligula avant de lui dire :
- Tiens, pour ce soir, ce sera moi ton cheval.
Il installa alors le gosse sur ses épaules et se releva pour le ramener à la cuisine avec les autres, sans voir que Gugul avait cessé de pleurer et avait à présent les yeux remplis de félicité adoratrice.
- Ahn-ahn. Hors-de-question, décréta T-bag alors qu'ils venaient tous deux de rentrer dans la voiture.
- Sylvio dit que c'est le seul moyen fiable de les faire sortir tranquillement, Theodore.
- Eh bien dans ce cas on leur fera une sortie fracassante. Plutôt prendre en otage deux pauv' douaniers d'un aérodrome paumé que de l'approcher des mômes !
- Ca ne me réjouis pas non-plus… mais soyons réalistes : si on veut se casser d'ce pays un jour, il faudra l'emmener.
- Mais comment tu veux qu'on s'y prenne : on peut quand même pas dire aux mioches qu'ils ont une mère !
- … Ils finiront bien par le comprendre un jour tous seuls, émit sombrement Abruzzi.
- Foutaises, ça ne leur a jamais effleuré l'esprit jusqu'à présent, pourquoi ça devrait arriver ?
- Au hasard, les cours d'éducation sexuelle qu'on leur donnera au collège ?
Bagwell maugréa :
- Au moins chez moi on ne dénaturait pas cette étape aux pauvres gamins. Un petit tour dans les champs avec une cousine et c'était torché, on en faisait pas toute une histoire.
- Oui, ou avec un cousin pour certains…
- … C'est vrai, reconnut Theodore avec un sourire bête et nostalgique au souvenir de Jimmy Sr et lui fretin-fretaillant désespérément dans les graminées après une bagarre qui leur avait appris combien il était agréable d'être l'un contre l'autre quand le hasard faisait bien les choses. En tout cas, ce que je veux dire, c'est que c'est pas de savoir par cœur le cycle menstruel qui leur donnera une idée de ce qu'est un bon orgasme tout neuf.
- Probablement, mais je doute que cet argument-massue suffise à convaincre les ministères concernés de supprimer ça des programmes scolaires.
T-bag resta muet, l'air malheureux.
- Je sais que ce sera pas évident, reprit Abruzzi. Les gosses vont poser des tas d'questions, ils vont vouloir en savoir plus sur la nana qui les a hébergés pendant neuf mois, et toutes ces conneries d'enfants adoptés. Mais je crains que nous ne puissions pas faire autrement.
- Ca se limitera pas à ça, soupira le pédophile. On va avoir droit à une jolie petite crise identitaire générale. Ils vont nous remettre en question en tant que modèles, découvrir qu'ils ont soudain besoin de la démagogie sirupeuse d'une paire de mamelles, considérer qu'ils ne sont plus frères que par le lien maternel… ça va pas être une partie de plaisir, crois-moi, Johnny-boy.
- Je sais… c'est ce que j'aurais voulu éviter aussi.
Les deux meurtriers restèrent désemparés un moment, malheureux comme les pierres. Bagwell lança un regard en coin à John, et l'air soucieux qu'il tentait d'atténuer le décida :
- On leur dit rien.
- Mais, Theodore, si un jour…
- On l'emmènera avec nous. Mais ils ne sauront pas qui elle est, point final. Les bouts d'chou n'ont pas besoin d'être perturbés comme ça. J'ai grandi sans identité maternelle valable, et aujourd'hui regarde-moi.
Abruzzi jeta un œil à T-bag tandis que celui-ci mettait le contact d'un geste déterminé… mais il ne dit rien.
- Alors, c'est bon ? demanda le petit norvégien aux trois bouilles pleines.
- Délequetable, asserta James Junior en mordant dans l'extrémité large de sa part.
- Ah ouais ! Pas tout à fait autant que celle de P'pa mais bien meilleur que celles que je mange chez les copains, apprécia Dino.
Caligula n'osa rien dire, se contentant de garder ses grands yeux sur Morten tandis qu'il enfournait précautionneusement une grande fourchetée de pizza – il était encore à l'âge où l'on était trop fier de savoir se servir de couverts pour manger avec les doigts quand on en avait la possibilité.
- Ah vous voyez ? dit fièrement le baby-sitter en mangeant lui aussi à belles dents. Au fait, je suis curieux : vos papas y se sont rencontrés comment ?
Junior ouvrit la bouche pour répondre :
- En pri…
L'aîné le fit cependant taire aussitôt, lui faisant les gros yeux :
- Shh ! Jimmy !
S'adressant ensuite à Morten, il affecta un ton ouvertement dégagé pour dire :
- Ils se sont connus en faisant du striptise ensemble.
Ce fut au tour du petit mannequin de s'étouffer avec sa nourriture. Pendant qu'il se débattait pour faire revenir un morceau de sa pizza Grandiosa dans le droit chemin, Jimmy Jr glissa à son frère :
- T'es sûr qu'on est censés la donner à des étrangers, cette version-là ?
- Papa T a dit : « si la maîtresse vous demande d'écrire une rédaction là-dessus, dites ça, et arrangez-vous pour la lire devant la classe ».
Seul Gugul semblait se soucier de la toux viscérale de leur baby-sitter, qui finit pourtant par passer, lui permettant de demander en toute hâte :
- Tu rigoles ? T'es sûr que tu sais bien ce que c'est, au juste ?
Dino haussa les épaules.
- Oui, c'est quand t'enlèves tes habits et que les gens te donnent plein de fric. D'ailleurs, franchement, je me demande bien pourquoi. Tout le monde peut le faire, déclara-t-il d'un air blasé tout aussi exagéré que le précédent.
Morten fronça les sourcils, bouche bée, un sourire incrédule aux coins des lèvres.
- Papa Teddy dit qu'il a dû chasser Papa Johnny pendant « un sacré bout de temps » comme il dit. Mais il dit que personne ne peut lui résister éternellement, même en étant comme il dit « un latin attardé englué dans le catholisme », et en général quand il dit ça Papa Johnny l'attrape par la nuque et serre jusqu'à ce qu'il retire.
- C'est pas vrai… lâcha lentement le jeunot, n'en revenant toujours pas.
- Enfin bon… un jour : tadaaaam ! Et puis ils ont récupéré plein d'argent et sont restés ensemble.
- Et puis y a eu nous, conclut Jimmy, tout sourire.
- Justement, je me demandais aussi un truc : comment ils se sont débrouillés pour vous avoir.
James lui pouffa allègrement au nez, envoyant quelques miettes de pizza sur la table.
- Quoi, tu sais même pas comment on fait les bébés ?
- Heu ben… balbutia Morten, ne sachant pas lequel du chou ou de la cigogne avait été élu par les paternels, et ne souhaitant pas faire de gaffe.
- Ben faut qu'le pénis aille dans le vagin, tiens !
Il y eut un silence.
- Mais… enfin a priori… aucun de vos papas n'a de vagin.
Les frangins se regardèrent un moment.
- Hé mais c'est vrai, ça ! s'exclama finalement Caligula avec un air de profonde perplexité.
Morten eut soudain envie de fondre sur sa chaise. Il devait définitivement apprendre à tourner sept fois sa langue…
Bagwell frappa vigoureusement à la porte d'une jolie maison devant laquelle lui et son partenaire de crime s'étaient garés aux côtés d'une Lanborghini métallisée rutilante et d'une ford plus commune. Devant l'absence de réponse, John suggéra :
- Elle est peut-être sortie…
Le sociopathe inclina son chapeau et colla son oreille contre la porte.
- Non, conclut-il, ça s'enguirlande là-dedans.
Il se remit à frapper avec insistance, avant d'émettre un bref sifflement strident pour se faire reconnaître.
- Ouvre, ma belle, sinon je vais souffler et souffler jusqu'à ce que ta maison s'effondre ! railla-t-il.
Quelques instants après, la porte s'ouvrait sur une beauté italienne à l'air contrarié. Elle les considéra l'un et l'autre par en-dessous, très digne, la lèvre inférieure légèrement gonflée par une moue dérangée, son nez pointu les accusant à lui seul de leur présence sur son pallier.
- Qu'est-ce que vous faites ici ? lança-t-elle finalement.
- On vient rendre visite à notre chatte préférée, répondit T-bag en passant le seuil.
Il n'alla pas bien loin, fauché en plein élan par une gifle comme il n'en avait pas reçue depuis sa dernière collégienne coincée dans une ruelle un peu avant la sortie de l'école primaire.
- Non mais pour qui tu te prends ? Je suis chez moi, ici ! Et c'est avec plaisir que je vous inviterais à prendre une eau au miel à l'occasion, mais pour l'heure je suis occupée !
L'Alabamien refoulé, elle s'apprêta à refermer la porte mais Abruzzi la coinça avec son pied.
- N'oublie pas qui a payé ce chez-toi, cara mia, rappela-t-il sur un ton poli, mais menaçant.
- Et il fut durement gagné, répliqua la maîtresse des lieux. John, je sais qu'il était convenu que je me tienne à votre disposition, mais bon sang ne pouvez-vous pas prendre la peine de téléphoner au moins, avant de débarquer comme la paire de truands que vous êtes ?
- Un petit imprévu s'est présenté, expliqua le mafioso avec un sourire d'excuse crispé.
Elle le défia un moment du regard perçant de ses grands yeux absinthe puis, comprenant qu'elle n'avait pas d'autre option, lâcha la porte et tourna les talons dans un geste dramatique, faisant voleter les longues manches de sa robe.
- Eh bien entrez ! Mais ne marchez pas partout, Ernesto vient juste de récurer cet après-midi. MON CHERI ! appela-t-elle sur un ton autoritaire.
On entendit des pas dans l'escalier et un homme les rejoignit bientôt dans l'entrée.
- Qu'est-ce que c'est qu'ce bazar ?
- Des amis sont venus me rendre une visite surprise, expliqua-t-elle avec un sourire rayonnant en venant lui prendre les mains. Sois mignon, reviens quand tu seras libre et nous nous expliquerons à ce moment-là.
- Quoi ?! Non mais tu crois que tu vas t'en sortir comme ça ?
- On n'en a pas pour très longtemps, s'il veut attendre dans sa voiture… glissa John, avec toute la superbe généreuse du parrain en costume.
- Non non non, dehors, dehors… décréta leur hôtesse en le congédiant d'une main, la lassitude peinte sur son visage.
- Mais va te faire voir ! Je ne bougerai pas d'ici avant…
- Allez arrête de pleurnicher, elle te baisera une autre fois, trancha T-bag en saisissant l'homme le col de sa veste pour le reconduire vers la sortie manu militari.
Une fois la porte claquée derrière l'importun, le pédophile s'y appuya avec sa nonchalance habituelle et s'assura que les pas rageurs s'éloignaient dans le gravier de l'allée. Sous le bord de son feutre, il offrit un sourire lascif à la femme qui se tenait en face d'eux. Aucun doute, ils l'avaient bien choisie…
- On est venu te voir à propos des gosses, annonça Abruzzi.
Morten, assis en tailleur sur le couvercle des toilettes, ouvrit le clapet de son portable. Il avait envoyé les trois garnements bien repus se laver les dents et sorti leurs pyjamas. Profitant de ce bref instant de pause, il chercha le numéro de Jeremy dans le répertoire.
- Allô ? finit par lui répondre une voix légèrement essoufflée.
- Salut mec. T'es assis ?
- Pas exactement. A vrai dire je suis la tête en bas, actuellement.
- Ben qu'est-ce tu fous ? sourit le préado.
- J'ai ambitionné de retenir les dates d'Histoire tout en faisant des abdos, et je peux te dire que ça a un côté spartiate tout à fait sympathique.
Morten se mit à rire.
- Y a que toi pour imaginer des trucs comme ça.
- Tu devrais essayer, on se prend au jeu.
- Pourquoi pas. Bon enfin, je te suggère de descendre de ton perchoir, parce que j'en ai des vertes et des pas mûres à te raconter.
A l'autre bout du fil, Jeremy se redressa pour s'accrocher à sa barre d'exercice de sa main libre, et atterrit finalement sur le sol après une petite galipette.
- Okay, je t'écoute.
- Par le passé Teddy s'est produit dans un bar à stripteases.
- Quoi ?! s'exclama l'ado en s'affalant dans son fauteuil à roulettes et en interrogeant du regard la photo de Himmler sur son livre d'Histoire.
- Comme j'te l'dis. Faut croire qu'il a fait aut'chose que découper des carcasses de veau, durant sa vie.
- Comment tu sais ça ?
- Je garde ses mômes ce soir. Y sont géniaux, ces petits mecs, mais ils l'ouvrent un peu trop pour le bien de leur père…
- Salaud, tu cuisines des gamins ? demanda son interlocuteur avec un sourire dans la voix.
- Non ! J't'assure ! Je voulais juste apprendre à connaître un peu toute la petite famille, j'étais curieux ! Si je m'étais attendu à ça…
- Mon-Dieu, je dois faire face aux images mentales dans la dignité.
- … Ou alors lui en faire part à l'occasion, et lui demander si tu peux les partager autour de toi ?
- Salaud ! répéta Jeremy en riant. T'es vraiment un pote…
- Je t'en devais une depuis le coup du fétiche des baskets à scratchs sur socquettes blanches.
- Merci, mec. On verra bien qui fera trotter l'autre sur ses genoux dans des habits de cowboy, la prochaine fois !
- Tâche de t'en servir au bon moment !
- Ouais, et toi amuse-toi bien avec la descendance.
Morten raccrocha en souriant encore, puis sortit du petit coin. Il alla ensuite extraire sa guitare électrique de son étui pour la brancher dans la chambre des gamins, où Caligula était déjà prêt et essayait de ne pas regarder Incitatus dont les morceaux gisaient toujours dans un coin. La vue du bel instrument bleu électrique détourna son attention.
- Wouah, cool ! s'écria-t-il en la regardant avec envie.
- Tu veux essayer ? proposa le baby-sitter.
Gugul le considéra d'abord avec une légère suspicion, habitué à ce que ses aînés, parents y compris, se moquent de lui en lui offrant de participer à une activité de grand. Morten s'installa dans un petit fauteuil bas et large et lui tendit la main pour l'inviter à venir. N'osant encore pas y croire, il s'approcha de quelques pas hésitants, puis fut soulevé et installé sur les genoux du jeunot, qui lui mit aussitôt la guitare en mains malgré la disproportion de l'instrument. C'est à cet instant que les deux plus âgés débarquèrent, et s'enthousiasmèrent tout autant pour le bel objet cornu et flashy, se ruant dessus pour le voir de plus près.
- Du calme, les gars, laissez Caligula en jouer un peu, et après ce sera votre tour.
Le droit d'ainesse avait toujours été une valeur non-négligeable au sein de la famille, aussi le benjamin se trouva-t-il aux anges, ainsi en position de priorité face à ses deux frères éconduits par Morten et forcés d'attendre en le regardant faire. Ce dernier, stabilisant l'instrument pour lui, l'aida à placer ses petits doigts sur les cordes, et Caligula fut fasciné par toutes ses bagues aux formes agressives et cabalistiques. Plus tard il deviendrait comme lui, songea-t-il avant d'avoir, pour une fois, le plaisir d'égorger le chat en premier.
- Eh bien, que se passe-t-il avec eux ? demanda la belle italienne .
- Comme tu le sais notre situation dans ce pays est un petit peu… précaire, d'un point de vue juridique, commença le mafieux. Enfin bref, il se pourrait… ce n'est pas certain mais il se pourrait que nous soyons amenés à quitter le pays dans quelques temps.
- Mon cœur saigne.
- J'en suis sûr. Toujours est-il qu'évidemment, il faudra qu'on emmène les petits avec nous.
- Oh ! s'exclama leur hôtesse en abaissant vivement la main pour écarter d'avance toute difficulté. Vous en faites bien ce que vous en voulez, ce sont les vôtres.
- On le sait, ça, mon cœur, précisa T-bag avec une certaine crispation.
- Le problème, expliqua John, c'est que pour la justice ces gamins sont tes fils. Et, techniquement, pour qu'ils sortent du territoire, il faut qu'ils le fassent avec toi.
Il y eut un instant de silence, durant lequel la maîtresse des lieux les jaugea l'un et l'autre.
- Il est hors de question que j'émigre au Mexique ! C'est rempli de pauvres ! En plus c'est tellement pollué que la dysenterie et les cancers de la peau déciment les trois quarts de la sur-population. Non-non-non…
- Qui a parlé du Mexique ? s'empressa de corriger Abruzzi. Nooon, ma chérie, on parle de la terre de nos ancêtres, là ! L'Italie ! Le soleil, l'odeur des olives à l'heure de la sieste, les ruines des grandes civilisations !
Theodore leva les yeux au ciel. Il en passait décidément trop à John. Il comprenait qu'en cas de repli, la patrie des siciliens s'avérait de loin le choix de l'évidence pragmatique, avec toutes les connections que l'ex-parrain y trouverait. Mais tout de même… il avait été bien bon en acceptant cette mère biologique moitié ricaine moitié ritale. Dans l'idéal, il aurait fallu une vraie fille de la country pour qu'il puisse mixer ses gènes en y perdant le moins possible de pureté WASP, mais force avait été d'admettre que la majorité des drôlesses 100% terroir était un ramassis de sottes, chose qu'il avait déjà dû constater dès son plus jeune âge, et jamais il n'aurait souhaité à la chair de sa chair d'être engendrée par ce genre d'oies analphabètes dont la vocation existentielle s'arrêtait à peu près à la bénédiction du révérend du coin. Et puis, de toute façon, elle les avait toutes balayées, c'était un fait.
- Vous n'êtes pas sérieux ? Je vous signale que j'ai une vie ici, moi. Je ne peux pas être déracinée et replantée à l'infini comme une plante en pot ! Et puis, comment comptez-vous nous faire voyager ? Il est hors de question que ces mômes s'accrochent à mes jupes. Il ne manquerait plus que ça ! Non, je regrette, tout cela est un vaste manquement à notre contrat.
- Là-dessus nous sommes d'accord, dit Bagwell. Les gamins ne s'approcheront pas de toi. Tu seras la femme d'un sombre ami de John en visite à son grand-oncle grabataire, l'hôtesse de l'air privée, ou mieux : la porteuse de bagages ! Tu te contentes d'embarquer avec nous et basta.
- Mais j'ai une maison, une voiture ! Vous croyez que je vais tout abandonner pour vos beaux yeux ?
La maison représentait l'équivalent de Dino et Jimmy ; la Lanborghini, c'était Caligula qui avait suivi après coup.
- On les vendra et on t'en paiera des autres, encore plus belles Là-bas il y a la vraie vie, bellissima ! Si tu ne te soucie donc que des plaisirs matériels pense au vin, à la pizza, aux authentiques garçons italiens ! Tu sais qu'ils sont les meilleurs amants au monde, n'est-ce pas ? lui demanda-t-il en la prenant par les épaules, près du cou, comme s'il s'agissait là d'une information capitale.
T-bag pouffa de rire dans sa gorge, comme il savait si bien le faire pour agacer les gens.
- Tu as quelque chose à redire, Teddy ? demanda le mafioso sur le ton de l'avertissement.
- Toi tu l'es, ça ne veut certainement pas dire que les autres ritals le sont.
- Oh, comme il est mignon, déclara John en prenant à témoin leur associée – qu'il n'avait toujours pas lâchée – avec un grand sourire à pleines dents niaisement suffisant. Cela dit, même si ça me va droit au cœur, je doute que tu parles d'expérience.
- J'me suis fait quelques mini-machos qui se la racontaient un peu trop, en taule, se vanta-t-il.
- … Theodore, ce n'étaient pas des amants, c'étaient des victimes de viol.
- Quand bien même… Rigolos une fois à quatre pattes mais… certainement pas aussi doués que les garçons américains quand il s'agit d'y mettre du sien. Et puis parfois leur grain de peau est un peu trop brun, le sang tranche moins bien dessus. Jolis cheveux, cela dit…
- Et dire que je ne peux même pas t'apporter la preuve de tes conneries…
- C'est vrai que je n'ai jamais été que ton unique homme… oh, quand j'y pense, je trouve ça tout simplement a-do-rable, déclara Theodore en venant s'accrocher tendrement à lui par derrière, un sourire salace par-dessus son épaule à l'adresse de la mère de leurs enfants, à qui Abruzzi était lui-même toujours accroché et qui les considérait avec un sourire snob et connivent à la fois.
Bagwell avança une main charmeuse pour entortiller l'une de ses interminables boucles brunes autour de son long doigt.
- Qu'est-ce que t'en dis, mon cœur, tu veux nous départager ?
- Je n'ai pas subi trois inséminations pour finir avec vos verges respectives au fond de ma délicate intimité, merci bien ! répliqua la maîtresse de maison avec une crudité suffisante pour renvoyer la balle au pédophile sans sombrer dans la vulgarité. Et je suis navrée mais c'est non pour la grande migration à venir.
- Ce serait provisoire ! argua John. Juste le temps que les bambini soient majeurs, et après tu seras libre de rentrer – même si de toute façon tu n'auras plus aucune envie de le faire.
- Ah ! « Le temps qu'ils soient majeurs » ? Je ne sais pas dans combien d'années vous comptez plier bagages, mais vos lardons ne doivent pas être bien hauts si mes calculs sont corrects.
- Ce n'est pas pour tout de suite. … S'il te plaît, cara mia. Je te promets qu'on te confectionnera des faux-papiers si tu as trop le mal du pays… pays qui n'est pas celui qui coule dans tes veines, d'ailleurs, mais passons.
La brune fit quelques pas dans sa salle à manger… se servit de l'eau dans un gobelet en verre bleu… les jaugea à nouveau de ses yeux perçants avec une légère moue… but une gorgée… reprit sa promenade autour du mobilier… puis revint vers eux.
- Je veux une villa, déclara-t-elle.
- Quoi ? demanda T-bag.
- Vous revendez la maison… mais je veux une villa en Italie.
- Super, Jimmy. Tiens, maintenant, essaie ça…
Morten avait réussi à faire sortir leurs premiers accords aux garçons – souvent avec un peu d'aide… - et leur faisait quelques démonstrations. Voyant Dino battre distraitement la mesure de son bref morceau sur un coffre à jouets, il s'enthousiasma aussitôt :
- Oh, super idée ! Vous avez pas un tam-tam quelque part ou que'que chose dans l'genre ?
Les bambins lui renvoyèrent un air quelque peu choqué.
- C'est un instrument de musique de hérisson, ça !
- …
- Mais regarde : ça va aussi bien sur notre baril à dinosaures, l'informa l'aîné en tapotant sur le couvercle pour illustrer son propos.
- Eh, moi j'ai un zyglophone, aussi, annonça Caligula en disparaissant presque en entier dans le coffre à jouets.
- Oh c'est trop génial, venez, installez-vous !
Morten laissa James descendre de ses genoux et reprit sa guitare bien en mains, pendant que Gugul émergeait à nouveau avec un xylophone aux notes arc-en-ciel. Il passa l'une des petites baguettes éboulées à Jimmy, qui s'employa à la tester sur différents objets qui lui tombaient sous la main – et se décidant pour un ballon-sauteur.
- Okay, alors quand j'vous ferai signe ce sera à vous. Et vous répéterez après moi.
Theodore ricanait encore en sortant de la voiture.
- Cette garce sait rondement mener son affaire !
- Oui… Si ça continue il lui faudra un palais ! Heureusement qu'on aura probablement pas à se soucier de notre propre logement, si jamais on décanille là-bas.
- T'inquiète pas, mes petits chapons s'activent assez dru pour qu'on puisse entretenir not'poule sans souci… poule qui a l'originalité d'être pondeuse, comme c'est plaisamment singulier ! remarqua T-bag, tout sourire.
Abruzzi s'autorisa un rire à sa suite.
- C'est ça. En attendant voyons si les terreurs n'ont pas mis en pièces celui-là.
Ils ouvrirent la porte et furent accueillis pas une cacophonie de sons et de voix aigües qui s'égosillaient en chœur dans la chambre des enfants.
"HE'S MY TOOOYBOY!
TOYBOY!
I'M OUT WITH MY TOOOYBOY,
TOYBOY…"
D'abord un peu glacés par la surprise, ils se hâtèrent vers la pièce pour découvrir les gosses se défoulant çà et là sur des instruments de fortune – voire un oreiller pour Jimmy, qui avait expérimenté entre temps plusieurs percussions sourdes différentes – autour de Morten, à fond sur sa guitare, entraînant le tout comme jamais les moniteurs de colos n'arrivent à le faire avec leurs comptines.
MONDAY-TUESDAY-WEDNESDAY-THURSDAY-FRIDAY-SATURDAY- SUNDAY NIIIGHT!
Les deux meurtriers ouvrirent des yeux un peu effarés devant le tableau, bientôt accueillis par le grand sourire peut-être un brin tendu du baby-sitter, mais eurent la délicatesse – ou le désarroi – de ne pas les interrompre jusqu'à ce que tout le monde ait fini de brailler la chanson à forte tendance disco. En entendant les paroles, Bagwell finit par esquisser un rictus des plus amusé.
- Papas ! s'exclama le premier Dino lorsqu'ils les remarquèrent.
- Salut les mômes, lança le sociopathe, jovial.
- 'Soir ! salua à son tour le mafieux, un peu plus circonspect mais toujours tendre, en ébouriffant la tête de Jimmy Junior. Vous en faites, un beau charivari !
- Ouais, Morten y nous a appris à jouer d'la guitare électrique ! On pourra en avoir une, nous aussi ? s'enthousiasma aussitôt Caligula.
Bjørksen leur offrit cette fois un sourire franchement gêné, auquel T-bag répondit en crispant son rictus vers un sarcasme un peu plus crocodilien.
- On verra… peut-être à l'anniversaire de la mort d'Oncle Jimmy, mais il faudra vous mettre d'accord tous les trois : ce serait votre seul cadeau, négocia d'office l'Alabamien.
Abruzzi n'émit pas de commentaire. Cela le mettait toujours mal à l'aise que Theodore ait érigé en commémoration festive la mort de son cousin. « C'est ce qu'il aurait voulu s'il avait su que je serais amené à avoir des lardons. » prétendait-il, mais il était tout de même allé jusqu'à avoir le tact de ne pas informer les enfants du fait que c'était leur père qui avait commandité le meurtre de leur défunt « Oncle Jimmy » comme ils l'appelaient lorsqu'ils l'évoquaient, incorrection qui n'avait finalement que peu de pertinence dans la famille Bagwell. John faisait profil bas ce jour-là et ne pouvait pas s'empêcher, bon an mal an, de céder à tous les caprices du sociopathe. Et il se chargeait de pourrir les gosses à Noël.
- Trop bien, merci mon papa ! bondit Caligula en venant faire un câlin à sa jambe, suivi par les deux autres.
- Bien… Je vois que vous avez bien fait la bombe, mais il va falloir laisser Morten rentrer à l'orphelinat, maintenant ! annonça allègrement T-bag.
- « L'orphelinat » ? demanda James, un peu catastrophé.
- Qu'est-ce que c'est ? interrogea alors Gugul, inquiet.
Le baby-sitter secoua la tête pour les rassurer tout en débranchant sa guitare.
- Y dit ça parce qu'il aime le côté vieille école et mauvais traitements. En fait c'est juste un foyer pour ceux qui doivent se débrouiller sans leurs parents.
Dino, stupéfait, n'était pas sûr de comprendre.
- T'as pas de maman ?
- Eh, toi non-plus, gros malin ! répliqua Morten en lui faisant un clin d'œil goguenard, qui ne masquait pas tout à fait l'air un peu sombre que l'incompréhension des enfants avait fait tomber sur son visage.
- C'est vrai, ça ! Papas, comment vous avez fait pour nous avoir ?
Abruzzi se glaça, les yeux grands ouverts, et Theodore, qui s'était coulé contre le chambranle avec sa nonchalance moqueuse habituelle, se crispa instantanément. Le jeunot, lui, en était au stade où il n'affrontait même plus leurs regards et s'affairait avec l'étui pour ranger son instrument. Le sociopathe se reprit le premier, gagnant du temps avec ses grivoiseries habituelles qui amusaient toujours les enfants… les rares fois où ils les comprenaient.
- Oh c'est pas bien compliqué. Si Morten veut bien se donner la peine, je vais tout de suite vous montrer l'idée dans les grandes lignes…
Il avait grincé un peu sur la fin de la phrase, pour signaler au préado qu'il allait lui payer ce coup-là. Les enfants, au lieu de glousser, le relancèrent :
- Oui mais pour devenir tout gros et faire pousser un bébé dans son bide, faut être une femme, non ?
L'italien demeurant muet, Bagwell poursuivit avec son culot au mensonge monumental :
- Faux, mon garçon !
- Ah bon ?
- N'importe quelle femelle fait bien l'affaire. Vous vous rappelez de la portée de la chienne des Porte-à-côté ?
- Celle qu'ils nous ont invités à venir voir et qu'après Jimmy il en a étouffé un et qu'il l'a reposé sous la chienne pour faire croire que c'était un accident ?
Le petit mannequin fronça de grands yeux un peu traumatisés mais continua à remonter péniblement la fermeture-éclair de l'étui à guitare sans mot dire.
- Celle-là même, répondit leur père avec un sourire connivent.
Ils acquiescèrent, perplexes.
- Eh bien c'est tout simple : Papa Teddy et Papa Johnny ont pris leurs petites graines et les ont injectées dans le ventre d'une femelle chacal. Et neuf mois plus tard : ta-daaam ! Elle nous lâchait d'abord un p'tit Dino, puis plus tard un p'tit Jimmy, puis enfin un p'tit Gugul ! expliqua-t-il, tout sourire, en hissant le premier sur ses épaules, puis en soulevant les deux autres dans ses bras.
- Wouaaah coool ! C'est vrai ?
- Evidemment, que c'est vrai. Vous douteriez de la parole de votre père ?
- C'est génial, on pourra aller la voir ? demanda James, tout excité.
- Voir qui ?
- Ben la femelle chacal, au zoo.
- Aaaahn…
T-bag glissa un regard à John, hélas les yeux enfouis dans une main.
- … Yep, on ira voir ça mercredi prochain, acquiesça-t-il.
Les frangins éclatèrent de joie et Bagwell dut retenir le flot d'hilarité qui l'assaillait à la pensée de ses gosses jetant de la viande de bison séchée à une bande de coyotes à travers un grillage en criant « Maman ! Maman, viens voir, on t'a apporté des bonnes choses ! ».
Morten le sauva du faux pas en déclarant, sa guitare en bandoulière :
- Bon ben je vais y aller…
- Je te ramène, mon trésor, dit Theodore en reposant ses mômes un à un.
- Oh non ! Moi j'veux pas qu'y retourne tout seul à l'orphelinat, décréta Caligula. Y peut pas rester dormir, papa, dis ?
Ce dernier consulta le jeune garçon du regard, qui se contenta de lui sourire en haussant légèrement les épaules.
- S'il en a envie, c'est d'accord…
- Super ! s'exclama le benjamin en courant lui chercher une peluche.
Bagwell fit signe au baby-sitter de les suivre dans le corridor et l'ex-parrain le gratifia de deux petites tapes amicales assorties d'un « Bon boulot, personne n'avait réussi avant toi, gamin ». Il sortit 60 dollars de son portefeuille et les lui colla dans la pogne tout en lui donnant une poignée de main.
- On avait dit 50… précisa Morten, un peu gêné.
Abruzzi ne lui lâcha pas la main, continuant de la serrer chaleureusement, et lui dicta avec un sourire de requin affectueux :
- Quand t'auras ta propre famille, mon p'tit gars… c'est toi qui donneras des coups de pouce aux gens qui en ont besoin autour de toi.
Sur ce, il le relâcha et, après une dernière salutation de la tête, se retira dans leurs appartements. Le garçon sentit plus que jamais son côté emo prendre le pas sur tout le reste face à cet encouragement et cette promesse qui, à n'en pas douter, n'avaient pas été formulés au hasard. Il songea que ce John était quelqu'un de très élégant avant de tourner les talons pour rejoindre la chambre des enfants.
Comme il aurait dû le prévoir, il se cogna dans son cher employeur, resté en plein milieu du couloir.
- Alors comme ça tu restes faire dodo avec nous, ce soir ?
Morten releva la tête vers Theodore avec un sourire patient.
- On dirait.
- Mmh, sage décision, déclara-t-il, les prunelles brunes charmeuses sous son feutre gris. Pauvre, pauvre petit chaton abandonné dans un panier, Gugul avait raison : on ne va pas te renvoyer tout seul à la froideur d'un étroit lit de pension.
- Tu ferais mieux d'arrêter tout de suite les petits échafaudages sous ton chapeau, parce que je ne suis pas sûr que ça plairait à ton macho italien, lança le préado pour lui mettre à nouveau les nerfs en pelote.
Le sudiste ne se laissa pourtant pas démonter, se rapprochant encore un peu plus pour lui susurrer à voix basse.
- Pourquoi ça ? Ce serait encore plus douillet. On te tiendrait bien chaud, à deux… ses mains sur ton ventre et mes mains sur ces belles petites fesses que tu m'as montrées ce matin... Deux hommes d'expérience pour toi tout s…
- Allez viens Morten, on va se coucher ! claironna soudain Caligula qui s'était faufilé dans les jambes de Bagwell pour venir saisir fermement la main de son baby-sitter, un nounours dans l'autre.
Le jouvenceau, dont les oreilles avaient commencé à prendre une température anormalement élevée malgré son sang-froid habituel, se laissa entraîner de bonne grâce vers la chambre des enfants, tournant la tête pour lui adresser un radieux sourire d'excuse. T-bag était vert. … Il finit néanmoins par secouer la tête, amusé, et rentra à son tour au bercail, où il se fit violer contre le mur le plus proche, parce que c'est ce qui arrive quand on s'habille en gangster des années 30 et qu'Abruzzi se sent d'humeur « massacre de la Saint-Valentin ».
