Du fil à retordre pour nos tordus

Partie 2

Deuxième partie de chapitre, j'espère qu'elle vous plaira. Tous les petits évènements auxquels j'avais pensé pour ce moment de l'histoire n'ont pas été bouclés (Je dois bassement avouer que les petits morceaux d'érotisme furtifs me manquent, notamment...) donc je reste sur le coup et me met à la suite demain. Après le prochain double-chapitre, quand même, je me calmerai un peu et me remettrai à Entre, comme je l'avais déjà dit la dernière fois (hem), parce que c'est pas mal d'écrire des trucs sérieux, pour changer, sinon je vais finir par avoir l'impression de céder à la facilité ^^'. Bonne lecture !

Il y avait un moment que Theodore était cloîtré dans son bureau, à faire un premier inventaire grossier de ce qu'il finirait avant de partir et des projets qui devraient être mis en suspens pour une durée indéterminée. Il soupirait amèrement en feuilletant quelques croquis et autres griffonnages de tenues qu'il aurait voulu avoir le temps de confectionner. Quel dommage… Ses motivations n'étaient certes pas aussi basses que l'appât du gain mais le petit marché qu'il développait était bien loin de s'étendre au-delà des frontières du pays, et il se demandait sérieusement s'il se relèverait d'un tel déracinement. De l'autre côté de la porte, il entendait les garçons arriver petit à petit et se mettre à l'aise dans la pièce principale ; ils étaient toujours un peu azimutés après le week-end, des anecdotes plein la besace, et il était courant que même ceux qui n'avaient pas été mandés ce jour-là passent faire un tour, juste histoire de « traîner » comme le disaient ces jeunes citadins fainéants. Il ne pourrait pas se planquer dans son antre indéfiniment… Aussi décida-t-il de les rejoindre. Octavian et Simon étaient avachis sur l'un des canapés unis, en plein palabres, et Morten était en train de jouer avec un drap de couleur qui avait été tendu récemment pour une séance photos.

- Hé les gars, r'gardez : Chris Crocker ! lança-t-il avant de se placer devant le pan de tissu, d'en agripper dramatiquement deux pleines poignées et de décomposer son visage dans une pathétique grimace de désespoir absolu et de sanglots. LAISSEZ BRITNEY SPEARS TRANQUILLE !! C'EST UN ETRE HUMAIN, SERIEUX !!

LJ et Jeremy, non loin de lui, se pissèrent de rire. Bagwell fut au regret d'interrompre la petite fête par un sifflement bref.

- Bonjour tout le monde. Je vois que vous êtes tous là, ça tombe très bien, j'ai à vous causer.

Simon et Octavian reprirent forme pour faire un peu de place aux autres, qui prirent d'assaut leur canapé, l'un s'installant à califourchon sur le bras. Le couturier chopa une chaise à portée et l'enfourcha lestement, appuyant ses avant-bras sur le dossier.

- Oh ! Tu vas nous faire un striptease ? demanda spontanément Jeremy sans prendre la peine de réfléchir à ce qu'il disait.

LJ fronça un sourcil surpris dans sa direction et T-bag le foudroya d'un regard rôdé par la prison qui signifiait « n'oublie pas notre accord ». Le garçon se rembrunit légèrement.

- J'ai une mauvaise nouvelle à vous annoncer.

Cette fois, le couturier ne détailla pas la manière dont son confrère criminel s'était fait écharper dans un établissement douteux, ni la visite du FBI à son domicile. Il y fit simplement référence par un grave « accident dans la famille » qui faisait taire d'avance les indignations. Il doubla son explication en évoquant aussi pudiquement des soucis avec la législation fédérale ; après tout, il était aisé de laisser entendre que le jeune âge du benjamin, licite depuis peu seulement, avait éveillé les soupçons… Il l'avait assez prévenu, même si c'était avec la plus lamentable complaisance…

- Et c'est pourquoi je pars m'installer en Europe… à la fin de la semaine.

Theodore considéra ses employés d'un œil circonspect. Il s'était imaginé plusieurs scénarii suivant le dévoilement du pot-aux-roses. Dans le premier, Octavian se levait et le giflait d'importance, très noblement, puis les accusations courroucées fusaient de toutes part. « Comment oses-tu nous laisser en plan comme ça ? Minable ! » S'ensuivait une curée des plus pénibles où il se voyait reprocher de ne jamais les avoir pris au sérieux, certains balançant dans leur rage les tabourets à travers la pièce. Dans le second, leurs grands yeux frappés par le choc s'embuaient de larmes et ils venaient bientôt tous le serrer dans leurs bras en se désolant de sa perte. « Teddy, non, ne pars pas, on a besoin de toi, Teddy ! » Tant et si bien qu'il en ressentait lui-même un pincement d'émotion, même s'il le cachait bien. Dans le troisième, l'un des ados lui répliquait simplement « Parce que tu crois qu'on va te laisser partir ? », puis ils se jetaient littéralement sur lui pour lui arracher ses vêtements, laissant vaciller la chaise désormais orpheline pour le renverser au sol et l'envahir voluptueusement de leurs petites mains, de leurs bouches innocentes et du doux étau de leurs cuisses filiformes. Theodore se serait parfaitement accommodé de la dernière possibilité. Néanmoins, rien de la sorte de ne se produisit. Les garçons restèrent silencieux un moment, comme craignant de comprendre.

- Tu t'en vas ? Mais… pour combien de temps ? demanda Jeremy, qui ne connaissait que trop la réponse.

- Je ne compte pas revenir de sitôt, confirma-t-il en douceur avant de rentrer sa lèvre inférieure à l'intérieur de sa bouche.

- Mais et nous ? souleva Morten.

- J'ai bien peur que notre collaboration s'arrête ici.

- Mais tu peux pas faire ça ! se récria-t-il. Du jour au lendemain, comme ça, ça se fait pas !

- Je sais. Et la soudaineté de la chose doit justement vous prouver que c'est inévitable. Croyez-moi, si j'avais eu envie de me transplanter là-bas, j'aurais pris le temps de bien organiser tout ça. Là, comme vous voyez, je vais être obligé de tout plaquer en catastrophe, tout simplement parce que j'ai pas le choix.

C'était logique, mais ça n'en restait pas moins difficile à accepter.

- Mais comment ça se fait, qu'est-ce qui se passe exactement ? voulut savoir Octavian.

- C'est compliqué et délicat, avoua honnêtement le meurtrier. Je peux pas vous donner les détails. Sachez seulement que j'ai le couteau sous la gorge et que s'il y avait eu la moindre possibilité d'éviter ça, je l'aurais saisie sans hésiter.

- Mais c'est trop facile de t'en tirer comme ça ! rouscailla Jeremy en se levant. On bosse pour toi, nous, tu peux pas nous foutre un beau matin à la porte en nous disant simplement que t'as pas le choix !

- Les faits décident pour moi, objecta T-bag en décroisant les bras pour écarter des mains impuissantes. Il va sans dire que vous aurez tout votre argent de poche de ce mois-ci, ainsi qu'une petite indemnité en compensation.

- C'est pas qu'une question de fric, répondit le garçon aux longs cheveux. Tu sais bien qu'aucun de nous ne vit dessus, de toute façon…

- Moi si, signala Simon. Du moins ça me dispense d'être emmerdé par mes parents en attendant d'avoir cette putain de licence…

Jeremy se sentit un peu con, mais il poursuivit tout de même.

- Bon raison de plus. Mais y a aussi le métier, j'aime ce boulot, moi ! Même si c'est pas mon but ultime dans la vie, j'aurais bien aimé faire ma petite carrière et là… tu nous balances dans la nature.

Bagwell le considéra par en-dessous.

- Toi… toi tu n'as pas à t'en faire pour ta carrière, et tu le sais.

Il le fixa quelques instants de plus, pour s'assurer que l'affaire était entendue, puis il reporta son attention sur les autres.

- LJ, j'ai cru comprendre que ce n'était pas un problème pour toi…

- Tu étais au courant, toi ? lui demanda au passage Octavian, un peu outré.

- C'est moi qui l'ai amené, se contenta de répondre l'aîné sans en dévoiler plus que nécessaire.

Il avait appris de la cavale l'intérêt de ne pas parler trop quand on était dans une situation précaire ; T-bag lui en fut reconnaissant.

- Simon, si tu veux te trouver une nouvelle boîte, tu peux le faire dès maintenant et tu as tout le bagage qui faut pour ça, affirma-t-il fermement.

- Tu disais que j'étais trop infantile pour de la mode adulte, marmonna l'intéressé.

- Parce que je voulais te garder pour moi, jeune serin ! répliqua le couturier. Je vais pas laisser les petites perles que j'ai débusquées et élevées moi-même me filer entre les doigts à la première velléité, qu'est-ce que tu crois ? Sans rancune, c'est la loi de la jungle dans ce milieu…

Interloqué, le jeune homme ne sut pas vraiment comment il aurait dû accueillir cette révélation. Theodore était de toute façon déjà passé aux derniers cas.

- Restent Octavian et Morten… Mes agneaux, je crains qu'en ce qui vous concerne il faille attendre un peu… ou alors mettre le grappin sur une griffe qui fasse aussi les ados mâles mais, je serai honnête, c'est rarement un boulot à long terme.

Le plus jeune avait l'air parfaitement décontenancé, comme s'il peinait à se faire à l'idée.

- Cela dit, reprit Bagwell, il ne faut pas se laisser abattre. Il nous reste une semaine pour finir ce qu'on avait en cours.

Il se leva de sa chaise en balançant inutilement sa jambe par-dessus le dossier.

- Je vous laisse un moment pour digérer. Je suis désolé que ce soit aussi brusque, vraiment. LJ, si tu veux bien me suivre, j'ai des photos de toi à faire, tu te rappelles ?

Le jeunot acquiesça, puis se leva après gratifié Morten d'une tape encourageante dans le dos. T-bag s'attarda un instant, comme pris de remords.

- C'est assez dur à avaler pour moi aussi, vous savez. Vous allez tous me manquer, mine de rien.

Il brisa là, ne souhaitant pas voir le petit emo éclater en sanglots.


Pendant ce temps, Abruzzi était parvenu à bon port et avait été accueilli par Nino Schibetta lui-même, ami de la famille de Tony Soprano et meneur du petit gang mafieux du coin, évidemment sous la coupe de Naples. Il avait amené son fils et son neveu pour l'escorter jusqu'à la petite ville d'Avellino. John avait ainsi fait la connaissance de Peter, un jeune freluquet plutôt pâlot pour la région, aux cheveux gominés et aux grands yeux sombres, et de Mark-Antony, un gaillard un peu plus âgé et visiblement plus épanoui, bien fait, le teint hâlé et le sourire toujours au coin des lèvres, avec une sourde goguenardise qui lui rappelait un peu celle de Theodore. Tous maîtrisaient un anglais plus ou moins parfait, comme le requéraient les affaires dans ce foutu monde de plus en plus mondialisé. Nino s'offrait très obligeamment de l'héberger, lui et sa famille, jusqu'à ce qu'ils trouvent un logement définitif. « Prenez votre temps, la maison est immense et il y a déjà huit personnes qui y vivent. On ne verra pas la différence ! » lui avait-il assuré avec un petit côté m'as-tu-vu tout italien. Lorsqu'ils étaient arrivés, Abruzzi avait pris toute la mesure de ses dires. La demeure des Schibetta était, en effet, plus que spacieuse. Ce n'était ni plus ni moins qu'une villa ! Alors que Peter et Mark-Antony sortaient ses bagages du coffre – respect des aînés oblige – une vieille dame encore bien robuste se précipita à sa rencontre pour le saluer en italien.

- Salve, salve ! Mi chiamo Marta ! se présenta-t-elle, une main sur la poitrine.

- Mia madre, précisa Nino.

Schibetta était plus vieux que lui et Abruzzi était étonné de voir qu'il avait une mère encore aussi en forme. Elle devait l'avoir eu très tôt, comme il était courant à cette époque et en ces lieux. Il laissa la vénérable dame lui faire la bise rituelle puis la salua à son tour très poliment, en inclinant solennellement la tête.

- John. Piacere di conoscerti.

Elle parut ravie et le prit aussitôt par le bras pour l'entraîner à l'intérieur.

- Benvenuto John, benvenuto…

Le mafioso sourit. Une chose était sûre : il se sentait bien accueilli au pays. Il espérait simplement que son italien courant n'avait pas trop perdu faute d'un usage entretenu. Lorsqu'il passa la porte d'entrée, deux autres femmes vinrent le saluer. Schibetta commença par lui présenter sa femme Rosalia, une brune aux paupières un peu lourdes.

- Come sta ? lui demanda-t-elle avec un sourire courtois.

- Bene, grazie.

Une jeune rouquine qui détonnait au milieu de toutes ces têtes brunes – si l'on exceptait le chignon blanc de la matriarche – s'avança enfin.

- Bonjour. Je suis ravie de votre venue, on va pouvoir parler un peu anglais, je suis Irlandaise de souche !

Oui, si tant est qu'on arrive à se comprendre dans la même langue… songea le mafieux en entendant le fort accent, bien différent du parler américain et a fortiori des sonorités traînantes et avalées de son Alabamien.

- Je m'appelle Lucy, se présenta-t-elle.

- Enchanté de vous connaître.

- Lucy est ma nièce par alliance, lui expliqua Nino.

- Oh, vous êtes donc la femme de Mark-Antony, c'est ça ? demanda Abruzzi, fier d'avoir suivi.

Il sentit un instant de gêne passer furtivement avant qu'elle ne réponde :

- Non, j'étais l'épouse de Giordano, le frère cadet de Marc-Antony, Dieu ait son âme.

- Je suis vraiment désolé, dit John, réellement mortifié.

- C'était il y a près de six ans, déjà… Ne vous en faites pas, c'était la déduction logique à faire, sourit-elle un peu tristement.

A peine arrivé il avait déjà fait un couac, et il n'avait même pas encore évoqué Theodore… Par chance, deux enfants leurs déboulèrent dans les pattes à ce moment-là, une fille poursuivie par un plus petit garçon, tous deux aussi roux que celle qui devait indubitablement être leur mère. Il détendirent immédiatement l'atmosphère.

- Ah, vous tombez bien, vous ! Dites bonjour à Oncle Johnny. Il nous vient tout droit d'Amérique ! les apostropha Lucy, toujours en anglais.

Les mioches cessèrent docilement leur jeu pour un instant, levant le nez vers ce grand étranger venu d'un pays lointain.

- Voilà mes deux bouts de chou : Abigail et Gamaliel.

Abruzzi adressa un petit signe attendri aux enfants, qui répondirent timidement, le garçon se retranchant dans les jambes de sa mère.

- C'est très joli, complimenta-t-il poliment. Ca sonne très… gaélique.

- En fait, c'est plutôt juif… chuchota-t-elle faussement, comme s'il s'agissait d'une sorte d'effronterie au sein d'une famille italienne bien catholique.

- C'est super que vous ayez des gosses ! J'en ai trois qui vont bientôt débarquer, si Dieu le veut bien, ça leur fera des copains.

- Vous allez nous raconter tout ça, l'approuva-t-elle tandis que Marta reprenait son bras.


- Joli, LJ… très joli…

T-bag savait d'avance qu'il allait se retrouver en plein dilemme. Le concept de cette photo était plutôt celui d'un campus étudiant estival, aussi le jeune Burrows se trouvait-il allongé dans l'herbe, sur le ventre, les yeux normalement rivé sur bouquin – on ne pouvait pas en voir le titre, mais il avait pris soin d'empiler à-côté quelques autres livres aux tranches subtilement visibles et où l'on pouvait distinguer du Nabokov, du Sade et du Twain pêle-mêle. LJ avait pourtant de si jolies mirettes dans cette lumière naturelle que Theodore l'avait arrêté alors qu'il jetait un œil dans sa direction et avait pris quelques clichés, qui promettaient de le mettre au supplice une fois qu'il aurait à sélectionner la prise définitive. Certes, il était un peu facile de miser sur les yeux, mais T-bag avait toujours été une inconditionnelle victime des regards bleus. Peut-être étaient-ce ses propres iris brun pisseux qui lui avaient donné une fascination pour ces couleurs vives et claires, ou le fait que les larmes y miroitaient si bien… Les yeux d'LJ n'étaient pas vraiment bleus comme ceux de Maytag, cela dit, mais bien plutôt aigue-marine comme ceux de John, même si cette même couleur recelaient chez eux des tonalités bien différentes. Celle d'LJ avait la pétulance de la jeunesse, qu'il savait teinter d'une innocence tout à fait crédible en dépit de toutes les turpitudes par lesquelles il était passé. Celle de John était glaciale de toutes ces années de crime organisé, ou badine quand il était d'humeur joueuse. Le contraste entre le flegme sourdement menaçant du truand et cette étincelle gamine chaque fois qu'il s'amusait de quelque chose – le plus souvent de Theodore lui-même – avait quelque chose de surprenant.

- A quoi tu penses ? lui demanda soudain LJ avec un sourire de jeune con.

- Mais à toi bien sûr, répliqua mielleusement Bagwell.

- Menteur… le nargua-t-il. Tu as ton petit air mélancolique de quand Abruzzi est hors de portée, je le reconnais bien…

- Tais-toi donc, petit, le rabroua le pédophile sans réelle méchanceté. Tiens, au lieu de pérorer, couvre-toi un peu, on ne voudrait pas être indécents.

Il se leva et tira lui-même doucement sur la chemise très studieuse mais trempée qu'LJ avait sur le dos, afin d'en recouvrir complètement son shorty blanc aux fines coutures noires qui soulignaient innocemment les courbes du garçon. Et qu'on n'aille pas lui dire que les étudiants avaient l'habitude de porter des pantalons ! Il avait vu des loupiots lézarder torse-poils et en shorts lors de ses petites balades estivales sur le campus de la fac, et c'était tout juste si leurs petites copines ne se retrouvaient pas en soutif. La jeunesse urbaine n'avait plus aucune pudeur et après, lorsque l'ombre s'allongeait, elle se plaignait quand on la violait sur un quelconque mémorial universitaire dédié à Abraham Lincoln ! Il reprit son gros appareil-photo-ne-jouez-pas-avec-ça-coûte-les-yeux-de-la-tête.

- Croise-moi ces bras par terre, ne cache pas tes jolies joues… N'oublie pas ce que dit le Dr Lecter : c'est ce qu'il y a de meilleur à croquer ! lui rappela le sociopathe avec le ton enjoué qu'on utilise pour convaincre un enfant de boire son huile de foie de morue.

- Tu me fous la chair de poule quand on prend des photos, parfois…

Un rire sourd et obscène s'échappa de la gorge de T-bag.

- Mais tu aimes avoir la chair de poule, pas vrai LJ… ?

Le jeunot n'avait pas grand chose à répondre à cela. Il nota que le meurtrier n'avait toujours pas repris de cliché et que son regard vagabondait à présent sur son corps frêle avec ce qu'on ne pouvait définitivement pas qualifier de professionnalisme. Bagwell couva bientôt avec adoration la petite croupe rebondie de Junior, qui était probablement plus indécente dans ce shorty et sous cette chemise stricte collée à sa peau qu'elle ne l'aurait été toute nue. LJ réprima le frisson ambigu que cette concupiscence à peine retenue titillait inéluctablement chez lui et brisa le silence par une remarque taquine :

- Tu sais, t'as de la chance que je sois pas une fille, sinon les féministes de la NOW t'accuseraient d'exhibition-dissimulation complaisante.

- Justement, je ne fais que rééquilibrer les comptes, expliqua le couturier d'un ton docte. Et je te signale que je paye de ma personne : tu crois que j'avais pas tous les jeunes gars de Fox River après moi pendant l'émeute, quand j'avais le tee-shirt trempé par le verre d'eau d'un garde-chiourme et que ça ne ressemblait à plus rien de décent ?

- Honnêtement, j'ai du mal à le croire…

- Ben t'as raison. Mais c'est pas gentil, tu aurais pu me donner le bénéfice du doute.

- Oh mais à-côté de ça je sais que tu peux déchaîner les foules sans même le mouiller, ton tee-shirt ! précisa le jeune Burrows pour le consoler.

- Oui, tout dépend du public, je suppose… Enfin toujours est-il que, moi, je prône l'élévation de tous au rang d'objets sexuels : femmes et hommes.

- … et enfants…

T-bag haussa les épaules.

- Ma foi, tu sais que je suis pas sectaire…

- Les noirs aussi, alors ? demanda LJ pour le contrarier.

- Les noirs, c'est pas pareil. S'il y a au moins une chose que je ne suis pas, c'est zoophile.

- Oh ! émit le jeune homme, outré et blasé tout à la fois.

- Allons, reprenons le travail, veux-tu ?

« Et quel travail… » songea Theodore avec une honte parfaitement savourée.


Abruzzi, lui, se trouvait dans une posture beaucoup moins plaisante. Il était attablé avec ses hôtes autour d'un café, et Nino venait de lui réclamer en italien :

- Alors, John, parle-nous un peu de ta famille !

- Comme je le disais à Lucy, j'ai donc trois gosses… trois garçons… de la vraie graine de canaille, déjà ! commença par répondre le gangster avec un sourire fiérot.

- De quels âges ? lui demanda la jeune irlandaise en adoptant elle aussi la langue familiale.

- Dino a huit ans, c'est mon aîné… C'est un peu dur pour lui de déménager, parce que ça va lui faire un chagrin d'amour, mais je suis sûr qu'il aimera le pays.

Des exclamations d'attendrissement faussement éploré se firent entendre autour de la table.

- Il est très sociable, il devrait pas avoir de mal à se refaire des amis, à commencer par vos petits, poursuivit-il en donnant un petit coup de tête en direction de Lucy. Jimmy, en revanche, est un peu sauvage, ça va lui faire drôle d'être catapulter loin de tout ce qu'il connaît. Mais c'est un gamin très marrant, il faut juste apprendre à le connaître.

- Je suis sûr que mamie saura l'apprivoiser à coups de tartes aux abricots, lança Mark-Antony, le pied appuyé sur la chaise vide à-côté de lui.

Marta approuva sa gageure, se réjouissant d'avance d'avoir de nouveaux bambins à la maison.

- Voilà donc pour Jimmy, qui a sept ans, et le plus jeune, Caligula, en a cinq. Il est pas bien haut mais il a déjà un caractère bien trempé. Dans le sens où il peut être un peu buté, parfois, mais globalement c'est une crème. C'est peut-être le moins timide des trois, en fait.

- Trois bambini… Félicitations, John, tu as du courage, déclara Schibetta Senior en lui levant sa tasse de café.

- Et votre femme, comment est-elle ? lui demanda Rosalia, tout sourire.

« Maigrichonne mais assez musclée à la poitrine, avec un bouc, un vocabulaire ampoulé garni de jurons blasphématoires et une fâcheuse tendance à enculer tout ce qui porte un cartable » fut la réponse qui vint spontanément à l'esprit de John, mais il se garda heureusement de la balancer telle quelle.

- Eh bien, je n'ai comme… pas vraiment de femme.

- Oh ? Tu as divorcé et tu t'es installé avec ta régulière ? Y a pas de problème, John, le monde change, on comprend… s'empressa de lui assurer Nino avec l'intime satisfaction de mettre son invité à l'aise grâce à son libéralisme.

- C'est un peu plus compliqué que ça, commença Abruzzi.

Il excellait dans l'art de masquer la pression qu'il subissait dans une situation de tension extrême, mais l'aveu qu'il s'apprêtait à faire était tellement pesant qu'un instant il fut tenté de ne rien dire du tout, de prétendre que sa tendre épouse était morte et enterrée et que son cousin avait accepté de l'aider avec les mômes. Puis aussitôt il entendit le ton railleur de T-bag lui lancer « Ca alors, moi qui croyait que la nature t'avait pourvu d'un semblant de couilles ! », puis il l'imagina lui claquer la fesse devant tout le monde, comme ça, sans crier gare. Il en était bien capable. L'ex-parrain s'empressa de se ressaisir et déclara tout simplement :

- C'est sans doute un peu délicat pour vous, et si ça remet en cause le fait qu'on puisse rester dans cette maison, sachez que je comprends tout à fait, mais je vis avec un homme, maintenant.

Un long silence perplexe suivit ses dires. John s'efforça de scruter franchement les regards, prouvant par là qu'il n'en demeurait pas moins un mur qu'on n'abattait pas si facilement, en dépit des points faibles qu'on pouvait lui trouver.

- Qu'est-ce que tu veux dire, « tu vis avec un homme » ? T'as tourné pédé ou quoi ? lança Schibetta sur le ton de la rigolade, comme pour dissiper un malentendu dans la bonne humeur.

- Eh bien j'imagine que ça dépend de ta définition de la chose, Nino, répondit simplement Abruzzi en conservant son sang-froid. Si pour toi « être pédé » c'est ne s'intéresser qu'aux hommes, non, je ne le suis pas. Si pour toi « être pédé » c'est avoir une relation avec un autre homme, oui, je le suis.

Un silence plus bref resta suspendu l'espace d'un instant, puis tout fusa très vite.

- OH-HO ! éclata jovialement Mark-Antony avec ce qui ressemblait à de l'admiration bluffée.

- Putain, on nage en plein délire… marmonna Peter.

- Nino, qu'est-ce que John veut dire ? Est-ce que c'est l'usage, maintenant, en Amérique ? demanda Marta, étonnamment pleine de bonne volonté, à ce qu'il semblait.

- John… balbutia simplement Schibetta sur un ton de reproche ennuyé en désignant vaguement sa mère de la main, l'air aux abois.

- Mais enfin qu'est-ce que c'est que ces histoires ? se rebiffa Rosalia.

- Moi ça ne me dérange pas, deux hommes ensemble, John. Ca ne fait de mal à personne, n'est-ce pas ? Mais, cet homme, il élève aussi vos enfants ? Parce que je n'ai rien contre les homosexuels, chacun fait ce qu'il veut chez soi, mais je ne pense pas que ça soit bien, pour deux personnes du même sexe, de faire comme s'ils étaient des parents. Un enfant a le droit d'avoir un papa et une maman, vous ne croyez pas ? Pour avoir un modèle des deux sexes… acheva la jeune veuve.

Et de toutes les premières réactions, celle-là était sans doute le clou.