Alors qu'Abruzzi regagnait le rez-de-chaussée à la suite de Peter, Schibetta père l'alpagua et le garda un instant à l'écart pour lui demander sans badiner outre mesure :
- John, tu es vraiment sûr que ce mec est de la Jaquette ?
« La dernière fois que j'ai vérifié, plutôt, oui… » songea d'abord le malfrat à la pensée de T-bag ravageant le papier-peint au-dessus de leur bureau en l'exhortant à le dérouiller correctement - il était décidément temps de déménager ; les petits tableaux qui se multipliaient sur les murs de l'ancienne maison apparaissaient à des endroits de plus en plus improbables.
- Je dirais plutôt qu'il est sans préjugé… exactement comme moi ! … Encore plus… sans préjugé que moi, à dire vrai, finit par répondre Abruzzi.
- Ma parole, poursuivit le chef de famille sans se départir de son air préoccupé. C'est bien la première fois que j'en vois un comme ça…
- Theodore est une erreur de la nature, Nino… le rassura-t-il avec un sourire aimable.
Schibetta hocha la tête, pensif, avant de lui jeter un regard en biais.
- Bah, ce n'est sûrement pas aujourd'hui que j'arriverai à piger vos histoires… conclut-il avec philosophie.
Il prit son confrère mafieux par les épaules et l'entraîna vers l'un des petits salons en disant :
- Alors, à propos de cette pizzeria : un de mes gars a repéré un endroit propice rue Capuletta. L'établissement sera à mon nom, bien entendu, et je te fournirai les fonds pour investir dans la mise sur pieds… Je suis sûr que le fisc sera ravi de me voir enfin monter des affaires honnêtes ! Pas de strip-teaseuses là-dedans, John ! Pulito e Splendente !
Lorsque Caligula arriva dans le séjour, seuls s'y trouvaient la matriarche et les enfants, qui jouaient tranquillement sur le tapis bigarré. L'aînée faisait rouler un petit cheval à roulettes cubique, monté par une poupée de tissu, et le cadet en faisait sortir des bonshommes en bois par une petite trappe à l'arrière. Ayant constaté que Martha ne parlait pas sa langue, et en dépit de sa fanfaronnade précédente avec une petite phrase des plus simples, le bambin préféra s'adresser au plus proche substitut de grande personne présente : Abigail.
- Je cherche Papa, dit-il.
Aussitôt, la petite fille se leva et s'approcha de lui en lançant à l'adresse de sa grand-mère :
- Ooooh vuole suo babo !
Sur ce, elle empoigna un Caligula des plus suffoqués au niveau de la taille et le souleva tout naturellement pour l'emporter avec elle, légèrement arquée vers l'arrière et activant ses chaussons rouges sur le sol de diverses pièces, jusque dans un petit salon enfumé. Comment diable une fille osait-elle lui faire ça ?
- Abigail, chérie, je t'ai déjà dit d'éviter de venir rôder ici quand on discutait… la sermonna gentiment Nino lorsqu'elle fit son apparition.
La fillette, qui avait en effet quelque chose d'anachronique au milieu de tous ces grands hommes sombres avachis dans des fauteuils en osier, répondit dans un anglais aux accents très baroques pour le petit Américain :
- Je sais, mais Caligula y veut son papa.
Elle le posa enfin par terre et le môme défroissa dignement son pyjama coloré avec une œillade soupçonneuse.
- Qu'est-ce qu'il y a, champion ? s'enquit son père, un léger agacement dans la voix.
Il répondit d'une petite voix timide :
- Papa, j'arrive pas à dormir… Tu veux bien rester avec moi pour cette fois, dis ?
La première réaction d'Abruzzi fut de l'embarras.
- Enfin, Caligula, qu'est-ce que c'est que ce caprice ? Tu ne me l'as jamais fait, ce coup-là !
- Mais… mais je suis dans un lit à barreaux, dans une chamb' qu'est même pas ma chamb'… Je sais pas où je suis, moi ! Je suis dératisé !
A ces mots, John plissa les yeux en tapotant son cigare et examina son fils avec circonspection. Il reprit gravement :
- Caligula. Tu n'as pas à me faire de cinéma.
Le garçonnet pensa au poney et serra davantage sa peluche contre lui.
- Mais c'est pas du cinéma ! Ca fait si longtemps que je t'ai pas vu, Papa, si-te-plaît, j'aimerais tellement que tu restes à-côté de nous pendant qu'on dort… qu'on sache que t'es bien là pour de bon, cette fois…
Même les mafiosi, devant lesquels John était gêné que son fils fasse preuve de sensiblerie, s'en trouvèrent attendris. Abruzzi, cependant, était à présent tiraillé entre une véritable émotion paternelle et son flair d'aigrefin qui détectait anguille sous roche. Devant l'hésitation du papa, Abigail se proposa aimablement :
- Si vous voulez, je peux remonter avec lui et lui lire une histoire le temps que vous ayez fini…
Sur ce, elle ceintura à nouveau Caligula pour le déménager de là, sans prêter attention à l'air consterné du petit garçon. Nino se rengorgea d'avoir une petite-nièce si bien élevée, qui s'occupait même des bourdes des enfants trop gourmands en attention. John, embarrassé, regarda les rubans des petits chaussons rouges s'éloigner à travers l'écran de fumée ambiant… puis il écrasa soudain le début de son cigare dans le cendrier.
- C'est adorable de proposer, ma chérie ! la rappela-t-il. Mais je pense que je vais y aller moi-même. Si ces messieurs veulent bien m'excuser, on reparlera de ce projet très bientôt.
- Ca tombe assez bien pour moi, à la vérité, répondit Mark-Antony en redressant son corps indolent dans une posture plus altière. J'avais une course à faire.
- Je ne t'avais rien donné à faire, aujourd'hui… s'étonna Schibetta.
- Pas ce genre de course, mon oncle.
- Bon. Seras-tu là pour le dîner ?
Le grand brun parut hésiter un bref instant, puis répondit :
- Oh, je suis à peu près sûr que ce n'est pas la peine de compter sur moi.
- Très bien. Tout le monde déserte, ma parole ! badina le chef de famille.
L'ancien chef de la pègre de Chicago crut bon de s'excuser à nouveau sincèrement.
- Je suis navré, Nino. Je veillerai à ce que cela ne se reproduise plus.
Il considéra Caligula avec sévérité et le petit se tassa légèrement, mortifié par ces reproches immérités.
- C'est bon, John, ne te bile pas… Ce n'était qu'une petite discussion informelle. Va, va rassurer tes fils.
Abruzzi, contrarié par cette conclusion, prit tout de même congé avec un hochement de tête respectueux, bientôt suivi par Antony.
- Messieurs…
Lorsqu'ils atteignirent le deuxième étage, Abruzzi posa son fils sur le sol et le laissa trottiner jusqu'à la chambre. Il le vit taper au passage dans une main ouverte et entendit un « bon garçon… » aux intonations country émerger du seuil de la porte.
- Oh, j'en étais sûr ! s'exclama-t-il, tout en prenant garde à ne pas hausser la voix.
Il avait déjà tourné les talons quand Bagwell bondit pour le rattraper par le poignet en ricanant sourdement au fond de sa gorge. Le mafieux se dégagea vivement pour le désigner d'un doigt accusateur.
- Non ! C'est pas correct, ce que tu viens de faire ! Tu viens d'interrompre l'élaboration de projets d'avenir très importants ! Et ton fils vient de passer pour une lopette ! Utiliser ton môme pour arriver à tes fins… Ca puait tes vieilles ruses à plein nez !
- Schibetta a fait exactement la même chose ! se récria le sociopathe.
- Theodore, pour une fois, ne fais pas l'enfant…
A ces mots, T-bag lui saisit la main et la cala contre sa braguette avec la vélocité d'un rat d'égout.
- C'est assez adulte pour toi ?
Abruzzi tressaillit et la retira vivement, comme par réflexe, avant de se retourner pour repartir d'où il était venu. Il se sentit bien vite agrippé et maintenu d'une prise ferme.
- Quoi ? T'as pris un coup de jus ? lui susurra la voix sinueuse. Je sais que ça te plaît de sentir quelle sale envie j'ai d'être avec toi, John, alors cesse de jouer les princesses lointaines !
Abruzzi s'ébroua avec l'énergie du désespoir pour se retourner face à lui et protester avec autant de virulence que de discrétion :
- Ne me force pas à te mettre la tête contre le ciment pour te calmer une bonne fois pour toutes, ça ferait trop de bruit !
T-bag le gratifia d'un sourire mielleux qui fondit bien vite, au profit de l'attention fixe et dénuée d'émotion du prédateur ; le timbre rocailleux rampa à nouveau aux oreilles de John.
- Si tu ne tiens pas à attirer l'attention, tu ferais mieux de te laisser faire sans rouscailler… parce que si je dois employer la force pour te traîner jusqu'à ma piaule, crois-moi, j'y arriverai… mais je sais que ça risque de faire du vilain… et nous ne voulons pas faire profiter toute la sainte-famille de nos ruades, n'est-ce pas ?
L'ex-parrain tenta le large rictus crispé plein de dérision.
- Non mais, qu'est-ce que tu crois, au juste ? …Je n'ai pas été assez clair ? Il est pas question… que j'aille dans ta piaule.
Les paupières sous les yeux sombres de Theodore se plissèrent de courroux.
- Très bien. Je vais donc devoir te violer sur le sol de ce couloir.
- Tu n'oserais pas…
- Ben tiens… … J'ai déjà violé dans un magasin de jouets à heure d'affluence.
- … Attends un peu, cette fois où je t'ai cherché partout pour avoir ton avis sur la future voiture à pédales de Dino ?
- … Ca se pourrait.
- Mais tu es odieux !
- Mais je l'ai vu entrer dans cette petite maison de pain d'épice en tissu et elle était si menue-mignonne !
- Et si ses parents étaient venus la chercher ?
- Eux ne l'ont pas vue rentrer : ils étaient lancés dans un grand débat sur les choix éducatifs. Et puis, j'ai expédié ça vite : ce n'était pas très difficile de la convaincre que j'avais un gros sucre d'orge salé à lui faire goûter, dans un endroit pareil…
- Eh bien, le choix éducatif aura été fait pour eux, au moins…
Les deux meurtriers gloussèrent sourdement, non sans une certaine honte de la part du mafioso, avant de reprendre leur sérieux. Après quelques instants d'immobilité suspendue, Abruzzi se lança dans un mouvement de retraite décidé. A peine avait-il esquissé un geste que Bagwell l'empoignait de toutes ses forces et le tirait dans la direction opposée.
- Mais… foutue mante religieuse, tu vas me lâcher, oui ? vociféra John à voix basse.
- Laisse-toi faire, j'te dis ! siffla son compère, comme exaspéré par cette proie décidément plus robuste que d'ordinaire.
Le truand freina des quatre fers sur la moquette du couloir et T-bag s'échina pour le tracter par brusques coups successifs. Abruzzi acheva bientôt de camper sa haute stature sur ses rétives positions, cependant, et s'autorisa un ricanement nerveux.
- Avec un peu de chance… tu te fatigueras tout seul…
Le pauvre pédophile renâcla un moment comme une bête de trait, en vain, avant de le repousser brutalement vers l'arrière, en lui faisant un croche-pied. Un nouveau juron fusa en chuintant de la bouche de John. Il dut se résoudre à un équilibre précaire pour ne pas aller cogner le mur du couloir.
- Allons, cesse de faire ta tête de mule. Je vais finir par te ramener dans cette chambre à la Scarlett O'Hara ! clama le sudiste, déjà penché sur lui dans une attitude qui tenait plus de Pépé le Putois que de Clark Gable.
- Sale cueilleur de coton… Je serais curieux de te voir essayer !
Theodore acheva de le faire basculer dans une improbable passe de tango et Abruzzi se raccrocha par réflexe à sa chemise, persuadé qu'il finirait au tapis à grand bruit. Bagwell le retint pourtant mais de manière fort brouillonne. Il passa un bras sous ses jambes et entreprit de le soulever, soufflant comme un bœuf.
- Nom-de-dieu-de…
- Quel homme ! C'est comme ça que t'as sauvé le monde pour venir ici ? demanda John, qui ne décollait pas franchement.
Il connaissait T-bag depuis la taule : il avait cela de commun avec les taureaux de rodéo à l'ancienne qu'il fallait lui écraser un peu les couilles pour décupler ses forces. Cela étant, malgré quelques féroces coups de pieds préalables, Abruzzi se demandait encore par quelle opération du Saint-Esprit cette petite teigne avait pu soulever de terre toute la masse de Bob le maton, afin de la balancer au fond de la cellule 40…
- Non, comme ça, lui répondit un ton grinçant.
Le criminel fut remis sur pieds et sentit avec stupeur le contact froid d'un canon sur sa tempe. Son sang ne fit qu'un tour et il porta la main à sa poche-revolver… qu'il trouva tristement plate. Ah. Mauvais calcul, donc…
- Theodore ? Rends-moi ce pétard, tenta-t-il calmement.
- Il est sur le cran de sécurité, tu voudrais pas que ça change ? se contenta de répondre la voix doucereuse de l'ancien chef aryen.
Un frisson inavouable remonta le long de son échine à présent qu'il était rassuré. Bien malgré lui, Abruzzi se prit au jeu et Bagwell l'entendit tout de suite.
- Tu menacerais le père de tes enfants avec une arme ?
- Le père de mes enfants m'a beaucoup manqué.
John sourit, tandis que le canon caressait son crâne jusqu'à se caler à l'arrière.
- Dans ma chambre, maintenant.
La haute silhouette du malfrat demeura immobile encore quelques instants avant de se mettre en branle.
- Dire que tu as besoin d'un flingue pour arriver à tes fins… C'est minable.
T-bag l'ignora et ouvrit la porte à la volée.
La porte de la chambre s'ouvrit et Atia Julii écarquilla de grands yeux verts étonnés, qu'elle cligna deux ou trois fois.
- Re-bonjour, Madame… Je vais sans doute vous paraître audacieux mais je me suis dit que vous auriez sûrement besoin d'un guide pour découvrir notre charmante petite ville d'Avellino…
La génitrice des enfants contempla le beau chevalier-servant qui venait de se présenter spontanément à sa porte. Mark-Antony portait à présent une élégante chemise pourpre, dont il avait cette fois fermé les boutons, mais qui épousait davantage les lignes de son corps athlétique. Il se tenait sagement en retrait, le port presque militaire et pourtant avenant. Un léger sourire un brin provocateur détendait quelque peu tout ce décorum.
- Comme vous êtes gentil ! s'exclama-t-elle de manière très américaine. Mais je ne sais que vous dire… A vrai dire, Mr Schibetta…
- Je vous en prie ! Appelez-moi Mark-Antony.
- Mark-Antony… Je vais tout vous avouer : j'ai passé l'après-midi à faire la sieste comme une pauvresse. Je ne m'attendais pas à recevoir de la visite ! J'ose à peine imaginer de quoi j'ai l'air… Je dois être coiffée comme la poupée du loup ! tergiversa Atia en portant la main à son abondante chevelure de boucles brunes.
- Si vous saviez, Madame ! Toutes les femmes de Naples tueraient père et mère pour vous ressembler, en ce moment même ! répliqua le neveu Schibetta.
L'intéressée esquissa un sourire faussement gêné en baissant un instant les yeux.
- Vous êtes gentil, décidément. Mais, voyez-vous, toutes mes affaires sont censées m'attendre dans ma villa, enfin, si j'en crois notre cher John. Vous me trouvez avec mon sac pour tout bagage, une vraie bohémienne !
- Vous êtes parfaite comme ça, insista Mark-Antony.
- Je ne sais trop si…
- Nous ne ferons pas de chichis ! Une petite trattoria, au débotté, ça vous tente ?
- Bon… Je me laisse convaincre. Laissez-moi dix petites minutes et je tâcherai de me rendre présentable.
- Ah ! Vous ne pouvez pas savoir le plaisir que vous me faites ! s'exclama le beau brun en s'inclinant légèrement.
- Je vous rejoins dans le hall, conclut Atia en refermant la porte.
Sur ce, elle jeta sa tunique d'intérieur par-dessus les moulins et trottina légèrement jusqu'à la longue robe opaline dont elle avait fait l'acquisition l'après-midi même, dans une boutique des environs.
La porte close, Theodore poussa sèchement Abruzzi au fond de la pièce et glissa lestement le revolver à l'arrière de son jean noir. Puis il arracha l'édredon de la literie pour le jeter au sol, avant de se saisir rudement du matelas double et de le manœuvrer contre la porte.
- Qu'est-ce que tu fous ? demanda le truand.
- C'est une bonne maison, ici : le sommier grince… expliqua le pédophile entre ses dents. Autant mettre à profit ce matelas pour que personne ne m'entende te faire feuler, hm ?
Sur ce, il se mit à déboutonner prestement sa chemise et s'en débarrassa d'un geste sec, tandis que John restait immobile de son côté. Bagwell leva les yeux au ciel et dégaina son arme pour l'agiter vaguement dans sa direction.
- Je vais encore avoir besoin de ça pour éviter un boucan du diable ?
Abruzzi ne parut pas affecté le moins du monde par la menace il se contenta de le considérer d'un drôle d'air.
- T'as du chien avec un Beretta en main. J'aurais dû t'en donner un depuis longtemps.
T-bag sembla confus l'espace d'un instant puis esquissa un rictus salace.
- Et encore, tu m'aurais vu en pleine action dans cet aérodrome, ça valait le coup d'œil !
John approcha soudain à longues enjambées implacables, ce qui suffit à faire vaciller les moyens de Bagwell, dont le revolver resta platement appuyé contre son torse. Il déboutonna d'autorité le jean qui couvrait encore la dignité de Theodore et un simple regard le fit reculer de deux pas contre le mur. Abruzzi tomba alors à genoux en baissant brutalement pantalon et caleçon sur les cuisses de T-bag, qui émit un hoquet étouffé.
Caligula cessa de sucer son pouce et ouvrit les yeux en entendant un petit sanglot étranglé. Il se redressa et guetta par-dessus le portillon baissé de son lit à barreaux. Dans la chaude lumière qui filtrait directement à travers les rideaux, il distingua sans peine que Morten s'était entièrement terré sous sa couverture et que la forme ainsi constituée tressautait par intermittence. Sans hésiter, il descendit précautionneusement de son paddock et s'approcha du bout du matelas pour tapoter résolument ce qui devait correspondre à la tête du jeune garçon. Des cheveux brun-roux et une figure humide aux traits creusés émergèrent aussitôt.
- Ben… tu pleures, Morten ? demanda le bambin.
- C'est rien… T'en fais pas, va dormir, répondit le préado en le repoussant avec douceur dans la direction opposée, dans l'optique de se débarrasser de lui.
Caligula, cependant, était du genre opiniâtre.
- T'es pas content d'être là ? insista-t-il sans aller plus loin que les quelques centimètres où la main l'avait relégué.
- Si si… dit Morten. C'est juste un peu beaucoup d'un coup, c'est tout. T'inquiète pas.
Gugul le lorgna pourtant d'un air confondu avant de repartir, pour aller tirer sur la manche de son frère le plus âgé. Bjorksen l'entendit chuchoter « y a Morten qui pleure » et soupira, fatigué d'avance. Se gérer tout seul était suffisamment éprouvant, à ce moment précis… Un Dino ensommeillé se leva et réveilla d'une bonne tape Jimmy Junior, à l'étage du dessus. Le benjamin revint en tentant une incursion sous la couverture pour venir se pelotonner entre ses bras, et l'aîné la souleva pour se coucher de l'autre côté Dino passa un bras par-dessus son cou dans une amorce de câlin mais se rendormit presque aussitôt. Le cadet, quant à lui, descendit de la couchette et les rejoignit sans réellement comprendre ce qui se tramait, il se trouva simplement un coin de couverture du côté de leurs pieds et s'y blottit nonchalamment.
- Tu vas voir, on va être bien ici tous ensemble, bâilla Caligula avant de glisser à son tour vers le sommeil.
Morten n'était qu'à moitié convaincu mais il trouva finalement un peu de réconfort à fondre en larmes ainsi entouré. Son spleen de jeune gothique manqué prenait des proportions moins dramatiques à présent qu'il serrait une petite présence tiède.
Rosalia avait perçu du mouvement mais elle n'avait pas pu repérer Abruzzi. Le trou de la serrure ne lui offrait hélas qu'une vision très tronquée de la chambre des enfants. On n'était jamais trop prudent. Afin de s'assurer que ne se déroulait dans sa maison aucun batifolage que la morale ne réprouvait, elle jeta un œil satisfait dans la chambre de leur invité d'honneur, puis se glissa jusqu'à celle dudit Theodore, au bout du couloir, aussi subrepticement qu'un scutigère. Elle eut cependant la mauvaise surprise de trouver son œilleton obstrué. Bien que cet intrus eût l'art de charmer les dames, il avait aussi celui de boucher les trous qu'il ne fallait pas, décidément ! A bien y réfléchir, il l'avait probablement fait exprès pour la contrarier. Il était clair que le larron ne paraissait pas ravi-ravi de sa nouvelle situation. Rosalia colla son oreille à la porte… mais ne distingua aucun son croustillant. Rassurée mais quelque peu chiffonnée, elle finit donc par battre en retraite et reprendre le chemin du rez-de-chaussée.
Fort heureusement, le matelas amortissait suffisamment les quelques halètements qui montaient de l'imbroglio bestial qui houlait sur le sol, près de la carcasse oiseuse du lit. Le crucifix de bois avait également fini par terre lors du déménagement du matelas et gisait à présent près du Beretta que Theodore avait lâché sous le coup d'une stupeur délicieuse. D'une chemise troussée à la hâte et de pantalons écartés sans soin sortaient des lambeaux de chair crispés les uns contre les autres, cramponnés face à un doux roulis à peine esquissé par les reins de T-bag.
- Oh, me faire encore attendre pour ça… après tout ce qui s'est passé… Tu divagues !
Abruzzi ne répondit pas, ployé dans une position qui domptait considérablement sa morgue habituelle. Une inspiration sèche siffla bientôt entre les dents de Bagwell et il acheva de dégager le dos du mafioso en repoussant sa chemise par-dessus sa tête. John s'en débarrassa confusément et perdit l'appui de ses coudes, fléchissant un instant sur le sol, avant d'être repris en mains par la poigne ferme de T-bag sous l'une de ses épaules, par bonheur bien charpentées. La secousse courte mais rude qui accompagna ce redressement lui arracha un grognement incrédule, difficile à réprimer sous la coupe des hanches lestes qui continuèrent de le travailler au corps. Le crucifix se retrouva bientôt contre sa mâchoire, provoquant de sa part un mouvement rétif, et il émit d'une voix étouffée :
- Oh non, pas le petit Jésus…
La main de Bagwell lui força pourtant de plus belle la croix du chapelet contre les dents.
- Tu vas te griller, Johnny-boy… chantonna l'Alabamien.
Comme le malfrat persistait à se montrer récalcitrant, T-bag passa aux mesures drastiques :
- Tu vas me faire le plaisir de te carrer ça entre les ratiches, saleté de papiste, ou je m'arrête là !
Après quelques cahots avortés, Abruzzi consentit à desserrer les mâchoires et le sudiste le ressaisit brusquement en tirant sur le chapelet, pour le retenir tout près de lui par ces rênes improvisées.
- Bon garçon, lança-t-il avant de reprendre les ondulations lascives de ses reins en claquant la langue avec concupiscence.
Ce n'est pas sans une bonne suée que John laissa Theodore remonter à l'assaut. Il était plutôt enclin à se faire grimper dessus terré au fond du lit, en restant sagement couché le temps que Bagwell lui vocifère tout son excédent de machisme à l'oreille, comme pour laisser croire qu'il n'était pas tout à fait au courant de la situation. Les genoux enlisés dans l'édredon jusqu'au plancher dur, il chercha vainement l'appui du sommier quand un bras l'étreignit à la taille pour lui imposer un rythme plus ardu. La poigne de fer serrée autour du chapelet suffit pourtant à le maintenir contre Theodore, qui gémit désespérément son nom de baptême contre sa joue déjà trop chaude. Si le Bon Dieu existait, il ne laisserait probablement pas passer celle-là…
