Non non, vous ne rêvez pas, voici bien un nouveau chapitre plus de trois ans après... S'en étonner serait mal connaître ma capacité à m'agripper à mes vieilles marottes, qui ne me quittent jamais tout à fait. J'ai besoin de me remettre en jambes avec le ton de la crackfic et ça se voit : je pense qu'il faudra que j'allège l'écriture par la suite pour que ça reste pertinent.
Je dédie cette suite à Viatorette et son coup de pouce magique, au timing aussi parfait qu'inattendu - sans doute la seule lectrice à lire encore ces lignes, voyons les choses en face ;). Merci, l'amie.
Le lendemain matin, Morten fut réveillé d'un sommeil inquiet par un tapotement discret sur une vitre. Il eut d'abord la surprise de se trouver au milieu d'un amas d'enfants et se dégagea précautionneusement des petits bras câlins ainsi que de la poigne de Jimmy sur son pied gauche. Lorsqu'il regarda en direction de la fenêtre, les yeux encore chassieux, pour chercher l'origine du bruit, un sursaut acheva de le tirer des limbes avec la douceur d'une hache sur un billot. Theodore, uniquement vêtu d'un caleçon, se déployait sur tout l'encadrement de la fenêtre, l'air relativement crispé. Ayant surmonté la crise cardiaque et ravalé tous les jurons de circonstances qui n'auraient pas manqué de réveiller les petits, Morten alla lui ouvrir et s'exclama autant que le permettait une voix étouffée :
- Teddy ! C'est quoi ce…
A peine glissé à l'intérieur, Bagwell le saisit pour le bâillonner de la main. De l'autre côté de la cloison, on entendait la voix de Rosalia qui gazouillait allègrement en italien dans la chambre d'Abruzzi. Ayant surmonté le spasme d'une seconde attaque, le préado comprit enfin le fin mot de l'histoire : Teddy avait dû infiltrer les quartiers de son macho italien nuitamment et se réveiller en plein vaudeville quand la maîtresse de maison était venue déposer du linge propre tout en sonnant le petit-déjeuner. Il n'en fut pas moins mal à l'aise de se trouver serré contre un Theodore à moitié nu et se délogea calmement avant de lui lancer un regard consterné et d'ouvrir muettement les bras dans un désarroi manifeste, auquel ce maniaque ne put que répondre par un regard contrit. Morten le regarda traverser la pièce, non sans couver au passage sa progéniture d'un œil attendri, et attendre à la porte en écoutant attentivement les sons de la pièce voisine. Lorsque la voix de Rosalia se fut tue pour de bon et que ses pas eurent disparu dans l'escalier, Bagwell se glissa dans le couloir en direction de sa chambre, après un clin d'œil complice. Morten n'était pas le seul avoir été mis dans la confidence malgré lui : de retour lui aussi d'un découchage impromptu pour le petit-déjeuner familial, Mark-Antony avait été accueilli par la vision de l'Amerloque jouant les passe-muraille pratiquement à poils au deuxième étage de la maison. Tous ces braves gens promettaient de mettre un peu de sel dans le quotidien…
La matinée fut consacrée aux discussions pizzeria pour John et, pour T-bag, à la spéléologie dans les cartons de leur strict nécessaire entreposés dans le garage – on avait beau avoir été en cabane et en cavale, l'embourgeoisement avait laissé quelques traces. Il en exhuma de quoi vêtir les gosses et même Morten, ne serait-ce qu'à court terme, toutes ses chères créations ne se prêtant pas exactement à la vie de tous les jours. Il se livra d'ailleurs à un tri sur le sol de la chambre d'enfant en compagnie de l'intéressé pour lui spécifier ce qui serait probablement « trop sataniste » ou « trop déluré » pour ces bigots de péquenauds méridionaux – « j'les ai beaucoup pratiqués ces gens-là ». Le préado voulut savoir s'il avait la moindre chance de revoir ses affaires un jour mais l'ex-fugitif lui confirma qu'il pouvait faire une croix dessus.
- Bon… C'est pas bien grave, de toute façon. Y a juste pour ma guitare que ça me fait de la peine.
- T'inquiète pas, on t'en rachètera une autre… le rassura distraitement Bagwell en se levant pour jeter le petit coup d'œil de sûreté par la fenêtre, réflexe qui lui reviendrait sans doute encore nombre de fois jusqu'à ce qu'il soit habitué à tous les sons des environs.
- Non, merci, je m'en occuperai. A ce sujet, comment je fais pour mon fric ?
- Ca c'est pas mon rayon. Tu t'adresses à Johnny-boy, d'accord ? C'est le pape des transferts de fonds, il te mettra au parfum.
- Ok, répondit-il sans avouer que l'idée l'intimidait quelque peu.
Après quelques instants, toujours assis en tailleur à même le sol un peu pitoyablement, il ajouta tout de même :
- Teddy ?
- Trésor ?
- Vous êtes tous dans la mafia ?
Après un instant d'expectative, Theodore avait pouffé dans sa gorge et avancé la main pour ébouriffer affectueusement les cheveux brun-roux sombre.
- Il me manque quelques voyelles dans le patronyme, pour ça.
Morten avait esquivé et levait vers lui un regard accusateur qui, ma foi, s'en sortait très bien sans l'aplomb artificiel de l'eye-liner.
- … Quoi, c'est parce que j'ai tué des gens, c'est ça ? demanda le sociopathe sans préciser s'il faisait référence à la question ou à la dérobade, mais quoi qu'il en soit avec l'air de prendre la mouche.
- Oh, excuse-moi d'aller vite en jugement !
- Dis donc, petit ! On n'a pas tous eu la chance d'être élevé par l'Assistance aux frais du contribuable !
Morten en resta bouche bée.
- Tu savais que j'étais pas un saint… Tu le savais fort bien, même. Et puis, merde, tu as vu John ce fameux soir. Tu trouves qu'il a l'air d'un homme honnête ?
L'Alabamien lut dans l'expression du petit gothique, toujours coi, qu'il ne méritait pas la peine d'une réponse. Il soupira et s'accroupit près de lui.
- Ecoute, je sais que c'est très décalé pour un gentil garçon comme toi. Mais tu verras avec le temps qu'il y a bien des choses dans un chosier… Et note bien ce que je vais te dire : la mafia, mieux vaut vivre dans son ombre qu'en-dehors. C'est une place de première classe, alors profite du voyage.
Sur cette belle leçon de vie à grand renfort de proverbes rustiques, il redescendit au rez-de-chaussée de son pas déséquilibré et poussa le comportement d'adulte responsable jusqu'à se couler dans l'encadrement de la cuisine pour s'enquérir de la nécessité de ses services auprès de la mère de Nino.
- Avete bisogno di aiuto per cucinare, Martha?
La matriarche… la matriarche était la clé pour se ménager une place relativement protégée au sein de cette famille d'adorateurs de madone. Et puis, elle avait l'air moins butée que les autres…
- Oh va bene, Theodore, riposarla ragazzo… le chassa gentiment l'Italienne, pelant des navets au-dessus de l'évier.
T-bag mobilisa tous ses rudiments de langage macaroni pour protester, faussement dégagé :
- Niente di meglio da fare !
- D'accordo. Puo tagliare questa rapa e queste zucchine ? céda alors la vénérable dame en lui sortant un couteau économe d'un tiroir.
Le sociopathe sentait qu'il allait enrichir sa maîtrise des légumes. Au moins le nom de la courgette était-il suffisamment reconnaissable pour l'Américain pur jus qu'il était.
- Certo.
A cet instant, il vit une forme bicolore lancée à califourchon inversé sur la rampe d'escalier débouler comme une balle de flipper jusqu'en bas, et la rattrapa au vol pour amortir la chute.
- Attention, ma chérie ! cajola-t-il en reposant Abigail qui gambillait vainement dans le vide sous une longue pèlerine bleue. Tu crois pas que tu ferais mieux de descendre ces escaliers comme une vraie dame ? Tu voudrais pas te rompre ce joli petit cou…
- C'est bon, je sais faire, chuis une superhéroïne ! le rassura-t-elle avec un sourire ravi. C'est tellement chouette de descendre sur la rampe !
- Petite futée… lâcha-t-il pour lui-même avec un rictus complaisant en la regardant filer vers le jardin.
Les gamins avaient fait connaissance petit à petit. Caligula se méfiait désormais d'Abigail comme de la peste, et s'était naturellement concentré sur le garçon d'un an son aîné. Enfin quelqu'un qui avait l'air gentil, et dont la force n'outrepassait pas exagérément la sienne. Avec un peu de chance, il pourrait enfin comprendre un jour l'intérêt des bagarres, grâce à Gamaliel. Ce dernier lui avait montré les jeux du jardin tandis que les trois autres étaient montés sur le muret entourant la propriété pour avoir un aperçu des alentours de la rue. Dino scrutait avec attention : son nouveau terrain de jeu…
- Y a des garçons dans le coin ? s'enquit-il, la main en visière.
Abigail s'en trouva quelque peu froissée mais, désignant les maisons avec une branche, lui parla tout de même du voisinage masculin de leur âge, divisé en petits conglomérats dont Dino voulut tout de suite tout savoir. Cela ennuya rapidement Jimmy Jr, qui se retourna pour voir Caligula et Gamaliel glissant déjà sur le toboggan de plastique tous les deux pour atterrir au-bas de celui-ci dans un tunnel de tissu rayé. Il raffolait des tunnels de tissu. Aussi sauta-t-il bientôt du muret, se laissant accroupir pour absorber la chute, haute pour ses petites pattes.
- Tu crois qu'on va aller à la même école ? demanda Dino.
- J'en sais rien, répondit Abigail. Tu peux venir avec moi demain si tu veux mais moi j'suis en CM1. Et pis faut demander à ton papa. Au fait, t'as pas de maman ?
- … Non…
- Ah bon. Tu sais moi j'ai plus de papa. Et j'en veux pas d'autre, je l'ai dit à Maman.
- Tu pourrais avoir une autre maman, alors.
- … Ben non… Tu crois ?
Tandis que les deux aînés devisaient ainsi avec cette simplicité toute enfantine, Jimmy Jr avait atteint le tunnel et rampait à l'intérieur avec un sentiment de profonde satisfaction. Il était grisé par ce chemin interminable et protégé des yeux extérieurs, par la luminosité diffuse tamisée par les rayures noires et blanches… Il fut presque étonné de finir par tomber sur Gamaliel, anomalie rousse dans ces merveilleuses zébrures. Ce dernier marqua lui aussi un temps d'arrêt, bientôt talonné par Gugul débarqué du toboggan.
- Jimmy, pousse-toi ! claironna-t-il après l'avoir identifié en se vautrant à moitié sur le petit Italo-Irlandais.
- Toi, pousse-toi ! répliqua l'intéressé sans bouger.
- Je sais, on a qu'à le rouler ! suggéra Gamaliel en parlant du tunnel et poussant tout de go sur la toile tendue entre deux arceaux de l'armature.
Jimmy pris aussitôt acte de son assentiment à cette solution aussi logique que plaisante et ce fut comme si les présentations étaient faites.
Le café du déjeuner prit rapidement des allures de cours d'italien improvisé pour les débutants. La prédilection de Bagwell pour les langues et leurs sonorités lui permettait de jeter de la poudre aux yeux à pleines poignées mais ses enfants maîtrisaient bien mieux la grammaire et en savaient déjà plus long que lui, sans doute grâce aux injections régulières de cette belle langue latine que John leur prodiguait depuis leur naissance… voire leur conception, si l'on prenait en compte les complaintes napolitaines que leur génitrice se devait de leur envoyer in-utero, entre deux chants confédérés. Morten, qui partait de rien et était loin de faire preuve d'autant d'aisance, se retrouva coaché par Peter. Cette activité les amena loin dans l'après-midi avant de sortir explorer un peu la petite ville en compagnie de son acolyte sudiste, Abruzzi se résolut à mettre en place un entraînement intensif pour tout ce beau monde dès les jours suivants. « A Rome, fais comme les Romains, pas vrai Theodore ? » lui glissait-il un peu plus tard dans les bribes de lumière rasante qui atteignaient une tortillère du vieux-centre, avant de le plaquer brutalement contre un mur tout proche pour un baiser implacable, intrusif et juste assez rugueux pour faire un peu mal.
- Pas étonnant que je te suive jusque dans des contrées comme celle-là, paisano…. se résigna T-bag avec philosophie en réajustant son pantalon – il arborait ce drôle sourire sucré et un peu crâne verrouillé aux commissures des lèvres.
- T'y trouveras ton compte, le pervers… lui assura Abruzzi en lissant discrètement sa chemise. C'est comme l'Alabama, la cuisine et la culture en plus. Et avec l'âge légal de consentement à 14 ans.
- Hmm… hm ! Ca a un goût de paradis, tout ça.
- En parlant de ça, ce soir Nino m'emmène voir les locaux de la pizzeria à Salerne. C'est à une demi-heure d'ici, tu veux venir jeter un œil ?
- Alors c'est quoi, cette histoire de pizzeria, au juste ? Tu te reconvertis dans la restauration, Johnny-boy ?
- Dans la couverture, surtout. C'est du business… Les assurances, ça demande plus de temps et d'investissement pour se mettre en place. Nino a besoin de propre, on va lui donner du propre.
- Et l'idée c'est que je sois aussi de la partie, c'est ça ? demanda Bagwell en cueillant un rameau dans un buisson avant de l'effeuiller pour s'occuper les mains.
- C'est toi qui vois, répondit le mafioso. Moi je couvre Nino, mais je t'apprends rien en te disant qu'on n'a pas besoin de ça pour remplir les assiettes des gosses…
- C'est sûr, mais faire le rentier à ton crochet ça me va pas. Pas question que je sois la bourgeoise de John Abruzzi, décréta T-bag en se plantant sa ramille au bec.
L'ancien parrain trouvait assez attachante cette intégrité toute enrobée d'une hypocrisie qui s'ignorait presque. Voilà ce que donnait l'orgueil d'un meneur de gang WASP mêlé à son attirance pour l'argent facile. Il retint un sourire qui n'aurait été qu'à peine railleur et s'enquit :
- Ton business de fripes, il va mettre du temps à repartir aussi, non ?
- Ah ça… On peut pas dire que j'avais une envergure internationale. Je repars à zéro, comme qui dirait, répondit le pédophile avec un brin d'amertume.
- Tu vas te refaire, j'te connais… Même si, ici, tu seras en concurrence avec ce qui se fait de mieux en matière de couture ! Enfin… vu que tu te spécialises dans les minots, y a plus de parts de marché à prendre. Et puis, t'auras au moins gardé une de tes égéries sous le coude, ça aidera pour redémarrer.
Theodore attendit les remarques et les questions insidieuses sur les risques que cette insubordination avait fait courir aux enfants. Il attendit la grande main sur la nuque chargée de menace sourde et l'éventualité d'un savon dont il se souviendrait… mais rien ne vint.
- En attendant, si tu veux avoir un à-côté, tu es le bienvenu. Conclut simplement Abruzzi.
T-bag, prudent, lui jeta un regard en biais.
- Merci, Mister Mafia.
La vieille pierre sablée de Salerne se découpait dans la nuit à la lumière des puissants phares de l'élégant bolide noir que Peter gara sur le bas-côté, avec la science inimitable des méridionaux élevés en petites rues à sens unique sans réelle mise en vigueur du code de la route. Nino, à la place du mort, s'était préalablement extrait de la voiture pour ne pas être coincé – prestance oblige – et Abruzzi l'avait suivi – sécurité oblige – à la surprise de T-bag qui, de son côté, n'avait pu que jouer des miches sur la luxueuse banquette arrière pour sortir. Les ex-taulards levèrent les yeux sur une bâtisse à un étage imbriquée au reste du pâté de maison, dans cette même pierre fatiguée mais solide, pourvue d'un petit balcon à la rambarde de fer forgé. Ils s'étonnèrent d'ailleurs de distinguer une lueur au second niveau.
- Bienvenue dans ta retraite au soleil, John.
Abruzzi rendit son discret sourire au parrain. Néanmoins, lorsque ce dernier sortit son trousseau de clés et voulut pénétrer dans les lieux, il fronça les sourcils, constatant que quelque chose bloquait dans le déverrouillage.
- Che cavolo… ? grognait-il en essayant de donner du jeu.
- Un problème ? s'enquit Peter.
- Cette saloperie de serrure ne veut pas venir. J'comprends pas, c'est comme si quelqu'un l'avait trafiquée…
T-bag fut le premier à percevoir le son d'une porte-fenêtre qu'on ouvrait et prévint ses compères en prenant du recul pour voir deux hommes se présenter dans la pénombre sur le balcon d'en-haut. S'engagea alors un échange de salves verbales entre les Schibetta et ces derniers. Theodore en saisit des bribes mais Abruzzi dut lui expliquer, sans quitter les nouveaux venus des yeux, qu'ils avaient manifestement affaire à des squatteurs ayant élu domicile dans la propriété que Nino comptait justement reconvertir en établissement respectable, le tout au nom du droit au logement et de la lutte contre la gentrification rampante du petit quartier des artisans.
- NON HAI IDEA CHI SONO, GIOVANOTTO ! Sei un uomo morto, promit enfin celui-ci avant de faire volte-face en toute confiance et de retourner à la voiture.
La menace de mort avait été proférée sur un ton relativement posé qui ne traduisait que trop bien le sérieux du locuteur. Le silence glaçant qu'elle laissa dans son sillage fut toutefois contrarié par l'hésitation à laquelle fut confronté le chef de famille, empêché de regagner sa place attitrée dans le véhicule malgré la diligence du chauffeur. Il opta finalement pour l'arrière et John s'engouffra à sa suite dans un claquement de portière rageur. T-bag lorgna les inconnus d'un dernier regard torve avant de prendre place à l'avant, comme la voiture repartait dans un crissement de pneu.
- Merda merda meeerda… Figli di puttana… bouillait Nino.
- Qu'est-ce qu'on fait, alors ? demanda Theodore en posant la main sur l'appuie-tête de Peter pour se retourner – ce qui lui valut un mauvais coup d'œil en coin, à quoi vint s'ajouter le regard désapprobateur de John cherchant à lui faire comprendre qu'il ne s'agissait pas de talonner le patriarche de la sorte.
- Ces petits enfoirés sont bien installés. Ils disent qu'ils sont une dizaine, et qu'ils ont même leurs bonnes femmes, là-dedans, les salops !
- Tu déconnes ? s'exclama un Peter indigné.
- Ca m'apprendra à laisser des locaux en jachère pendant si longtemps. Merde ! … Et Anthony qui n'est pas là…
Nino avait donné sa soirée à son neveu à l'occasion de ce qu'il envisageait comme une commission de routine, ce qui avait semblé réjouir ce dernier, malgré le flegme habituel qu'il s'était attaché à afficher.
- Ca nous aurait pas aidés tant que ça, répliqua son fils. On va quand même pas aller castagner des gonzesses !
L'œillade désespérée d'Abruzzi arriva trop tard.
- Oh mais ça je peux m'en charger si vous voulez, proposa tout de go Bagwell, la bouche en cœur.
Les Schibetta le considérèrent avec consternation et dégoût – mais non sans une pointe d'intérêt pragmatique dans le cas du père.
- Ce n'est pas à vous de faire ça, Theodore… rechigna-t-il. Tout comme ce n'est pas à John de bastonner du menu fretin chez moi comme un vulgaire sous-fifre. Je ne le permettrais pas.
- Nino… On a dépassé ce genre de politesses, tu crois pas ? intervint l'intéressé d'une voix de plomb.
Mais le patriarche, de toute évidence, ne souhaitait pas se mettre en position de devoir le moindre service à l'homme qui… partageait avec John Abruzzi bien plus que la morale pourtant triturée des mafiosi n'admettait. Qu'importe qu'il s'agisse, en l'occurrence, d'un prêté pour un rendu. T-bag comprit que Nino ne lui laisserait pas la chance de faire sa part.
- Va chez le Capo, finit-il par ordonner à Peter, qui tournait dans le quartier.
- Oh non… râla-t-il sur le ton de celui qui appréhendait précisément cette issue.
Nino le reprit sèchement, puis se tourna vers John et prit une voix étouffée pour lancer :
- J'ai toujours été trop faible avec mes enfants. Je les ai gâtés, comme vous voyez. Ils parlent au lieu d'écouter.
Les deux parrains ricanèrent à la manière de deux hyènes civilisées et Theodore esquissa un sourire, qu'il tourna sciemment vers un Peter contraint de suivre le mouvement pour atténuer la portée de l'affront parental.
Deux minutes plus tard, l'équipée débarquait devant un bar à la façade sombre dont l'enseigne – « le Bim Boum » - ainsi que les quelques néons décoratifs suggéraient la couleur… Un rictus incrédule rampa avec prudence aux lèvres de T-bag, qui se suspendit à celles de Nino dans l'attente enfantine d'une confirmation. Cette ennuyeuse soirée immobilière qui avait à peine commencé à prendre un peu de relief était en train de se muer en une aventure digne de ce nom.
- Salut Bobby, on vient voir le Capo… indiqua Nino au plantureux videur qui les laissa passer, non sans dévisager les deux nouvelles têtes.
Bingo. De la musique techno ralentie, un éclairage contrasté, des banquettes, une estrade par-ci, des barres verticales par-là, de la chair qui débordait dans tous les coins et nom-de-dieu vous ne lui feriez pas croire que cette fille-là était majeure ! Pour la première fois depuis l'instant où il avait foutu les pieds dans ce damné pays, Bagwell se sentait dans son élément… ou, plus exactement, il retrouvait la familiarité occasionnelle et donc lustrée du magasin de jouets de la grande ville… mardi gras à la Nouvelle-Orléans… En ces lieux aussi se déployait un luxuriant carnaval : des jambières de guerrière, des oreilles de nounours, des pis dressés par l'action combinée du silicone et de soutien-gorge arc-boutés, des mini-kilts qui s'ouvraient sur des renflements en chaleur… Il repéra même, un peu plus loin, un homme qui ondulait sur une table avec un collier à pics et des vêtements de cuir lacéré, ce qui lui fit froncer les sourcils d'attendrissement. Il attrapa John par l'épaule avant qu'il puisse emboîter le pas aux Schibetta qui s'avançaient déjà dans ce paradis terrestre, et le ramena en arrière d'une méchante poigne sur sa veste.
- Ca rappelle des souvenirs, hein Johnny-Boy ? glissa-t-il au mafioso qui dissimula son malaise en se dégageant sans ménagement pour l'envoyer balader à la suite de leurs comparses.
Theodore eut toutefois la satisfaction de sentir une grande pogne lui broyer furtivement le derrière alors qu'il obtempérait sagement. Ah, leur première fois, dans la pièce de service d'un bouge de cet acabit ! Il n'était pas peu fier d'avoir forcé la bête après une traque de longue haleine passée à lui mordiller les jarrets sans la tomber. Il revoyait la morgue superbe d'Abruzzi, obtuse jusqu'au bout, ses yeux hagards propres à faire de vous un vermisseau, sa bouche entrouverte sur une menace qu'il ne prenait pas même la peine de formuler… Bagwell s'était tiré de la curée chaude avec plus de contusions que sa proie et une démarche plus prudente, mais le jeu en valait cent fois la chandelle.
T-bag fut sorti de ses pensées en constatant qu'ils avaient manifestement trouvé leur homme sur une banquette attenant à la table du loulou à collier. Entouré d'une myriade de jeunes femmes – vraisemblablement des clientes, pour comble – il offrait un long sourire affable à la cantonade derrière sa cigarette, qu'il retira pour lancer d'une voix rauque :
- Mesdames, je dois vous laisser : l'amitié n'attend pas. Buvez donc une tournée à ma santé, et à celle de la star du jour !
Il se leva et, des deux doigts tenant sa clope, envoya un baiser minaud à l'une des jeunes filles qui rougit de délice tandis que ses camarades acclamaient la suggestion.
- John, voilà le Capo, annonça Nino en roulant légèrement des yeux. Capo, John Abruzzi. Il nous arrive des Etats-Unis.
L'homme se tourna vers l'ancien parrain et lui serra la main avec chaleur, compensant consciemment ou non ses attardements en marivaudage, avant de donner l'accolade à Schibetta père, puis fils – qui feignait lui-même d'ignorer le regard insistant d'une donzelle.
- Theodore Bagwell, se présenta l'intéressé.
- Salut, salut… répondit le Capo en lui effleurant le bras avec cette aisance condescendante et sympathique dont les maîtres des lieux entourent leurs poignées de main.
T-bag nota avec intérêt que l'accent n'était pas italien et que l'homme, vêtu d'un costume comme les trois autres canailles mafieuses en présence, était un peu plus court que lui – ce qui était suffisamment rare pour être mis à son crédit. Plus jeune aussi, à n'en pas douter, mais plus mûr que Peter à en croire le timbre de voix. Il était difficile de se référer à la physionomie, car l'homme gardait inexplicablement une paire de lunettes noires vissées sur le nez dans cette atmosphère tamisée.
Le Capo les conduisit un peu plus loin, non sans alpaguer au passage l'une de ses serveuses, puis retrouva le sourire en les faisant assoir sur des banquettes en vis-à-vis.
- Qu'est-ce que vous buvez, messieurs ?
Chacun annonça. Notant l'intérêt de Bagwell pour l'environnement – que le cher ange s'efforçait pourtant d'assagir – le patron du tripot lui proposa :
- Tu voudras une fille avec ça, mon gars ?
- Ca risque pas… se gaussa Peter.
- Parle pour toi, fiston… rétorqua Theodore, retenant la bride.
- Il voulait pas dire une copine pour parler chiffons.
- Oh ! s'exclama le père, cette fois avec une authentique mauvaise humeur, assortie d'une calotte.
- Et si on allait faire un tour dehors, tous les deux, que je te montre comment je chiffonne ? siffla lentement T-bag en plantant ses yeux dans les siens.
- HE ! cingla John en lui tombant dessus à bras raccourcis pour le saisir étroitement au collet. T'es pas malade ? Tu te CALMES. Tout de suite.
Le Capo contemplait le spectacle avec ravissement.
- Non-non, laissez-les faire ! protestait-il. On ouvrira les paris, ça distraira les putes !
- Capo, on n'est pas là pour ce genre de conneries, le recadra Nino. J'ai une sacrée épine dans le pied, là. Des saletés de squatteurs ont colonisé des locaux que je comptais mettre à la disposition de ce cher John.
- Clodos, bicots ou cocos ? s'enquit-il immédiatement en allumant une nouvelle cigarette.
- Des petits couillons qui veulent lutter contre la pression immobilière… je-sais-pas-quoi…
- Mes préférés… dit-il en rangeant son briquet. Déloger les vieux pochtrons, c'est marrant deux minutes. Les migrants, ils sont nombreux quand ils dressent le camp quelque part, c'est pas de la tarte. C'est encore arrivé à un ami à moi la semaine dernière. Bon d'accord, dans le lot, y a pas mal de mioches mais dans tous les cas, c'est pas évident d'y entrer.
T-bag sourit.
- C'est loin, ces locaux ? Ce serait pour monter une boutique, sans être indiscret ? demanda tout de même le Capo.
- Une pizzeria, à trois rues d'ici, indiqua Nino.
L'homme aux lunettes noires sembla satisfait de cette réponse.
- Il y a des nanas parmi eux, précisa le patriarche d'un air ennuyé.
Un rictus étira les lèvres du Capo autour de sa clope.
- Alors comme ça t'as besoin d'une raclure pour faire ton sale boulot, Nino ? Tu veux que je botte du cul ?
Abruzzi intervint, affichant un air digne teinté d'une subtile touche de complicité.
- Pizzas gratuites à ta première visite… voisin.
Le Capo fit mine d'être ébloui par une offre si alléchante.
- C'est parti. Je suis chaud, décréta-t-il en se levant.
Les autres furent quelque peu pris de court en le voyant s'emparer de son verre de rhum directement sur le plateau que la serveuse leur apportait, puis gueuler à travers la salle :
- RORY ! RORY, VIENI QUI!
A ces mots, un mastodonte à l'air éteint émergea d'une porte de service pour les rejoindre. Une menotte pendait encore à son poignet, et le Capo s'en saisit pour lui glisser quelques consignes à l'oreille, avant de se tourner vers Peter :
- Allez vous garer à l'arrière, on vous rejoint.
Et comme promis, une fois l'imposant véhicule Schibetta introduit dans l'arrière-cour, l'équipe vit arriver les deux larrons aux gabarits opposés dans la lumière des phares. Theodore et John échangèrent un coup d'œil connivent face à ce drôle de tableau dont le comique naturel était contrarié par les poings américains du colosse et l'éclat froid de la fine batte de baseball en aluminium que le Capo tournait et retournait dans sa main en agrémentant ses moulinets d'une petite comptine maugréée en français.
- Ah tu sortiras, Biquette, Biquette… Ah tu sortiras de ces choux-là…
Note de fin: Toute ressemblance avec un personnage de Mathieu Sommet serait purement fortuite... Non, je déconne : merci pour lui, mec... et pour tout le reste de ton oeuvre.
