18.
Doc Machinar avait pris en charge Skemdel, allant au plus vite avec lui en Chirurgie, laissant Oshryn et Kropion, désolés, abattus.
- Je ne pourrai pas vivre sans lui… gémit Oshryn. Il est toute ma vie. Nous ne faisons qu'un !
- Je sais, assura Kropion. Une vie à deux, c'est ce que nous les Caméléons ne connaîtrons jamais.
- Je sais, moi aussi, glissa une voix familière, bien que basse et fatiguée.
- Tu es là, Alie, tu as passé les tests médicaux ?
- On m'a bourré de poches de compléments minéraux pour rétablir l'équilibre dans mon organisme, ajouta le jeune homme à la crinière d'acajou. Je tiens debout et j'ai l'esprit à peu près clair. Je suis là.
- Skemdel et moi avons rempli notre devoir, soupira Oshryn. Mais je ne m'attendais pas à un tel prix à payer… Et j'ai vu ce qui t'est arrivé, Alie, quand tu as perdu Danéïre et que tu es tombé au plus bas des bas-fonds d'Heiligenstadt ! Je te comprends en ces heures… Ça fait tellement mal !
Oshryn se laissa aller dans le profond fauteuil qui meublait une partie du salon d'attente annexé au bloc opératoire où se trouvait Skemdel.
- Alie, Kropion, nous le savons tous les trois : la blessure de mon mari…
La voix d'Oshryn se brisa.
- Notre avenir, nous envisagions tant de choses. Nous voulions quitter la Flotte de la République Indépendante et donc de l'Alliance Galactique… Nous souhaitions vivre en paix, seuls, loin de tout. Et je suis en train de le perdre ! C'est insupportable !
N'osant un geste trop intime, Alérian posa une main d'amitié, qu'il espérait apaisante, sur l'épaule de son blond ami.
- Machinar, il va le s…
- Non ! hurla Oshryn, décomposé, hors de contrôle. Machinar ne peut rien ! Et c'est de ta faute !
Mû par une réaction irrépréhensible, Oshryn décocha une droite de première à son Amiral.
Assigné à son appartement, Oshryn jeta un regard noir à Kropion qui semblait le garder.
- Je ne regrette pas mon geste. Je le regrette envers mon ami. J'avais pris la responsabilité du sauvetage, sans appui. J'ai réagi de façon épidermique. Je serai quand même tenu au courant de l'évolution de l'état de mon époux ?
- Alérian ne vous en priverait jamais, Lieutenant Ludjinchraft !
- Merci. Mais je l'ai frappé, et il ne le méritait pas… pas entièrement.
- Comment cela ? glissa Kropion.
- Je pense l'avoir prouvé à suffisance : je suis prêt à tous les sacrifices pour Alie… mais pas Skemdel ! Et s'il avait une chance d'amadouer Alie, je l'ai perdue. Il me faut commencer à faire mon deuil. Et si la cour martiale m'attend, si je suis chassé, je partirai finalement pour cette retraite très très anticipée.
- Et Alérian ne laisse jamais tomber ses amis ! rappela Kropion. J'aurais été le premier qu'il aurait eu le droit d'atomiser, il ne l'a pas fait. Il ne vous fera rien, Oshryn !
- Si seulement je pouvais vous croire.
Oshryn se racla la gorge.
- Alie a condamné ton peuple, Kropion, comment peux-tu continuer à vivre, à espérer je-ne-sais-quoi, à espérer le pardon d'Alérian pour son enlèvement et son supplice ?
- Je suis prêt à toutes les sanctions, même à quitter mes frères, puisque Warius a formé Alérian !
Mais oubliant tout ce que le Caméléon avait pu dire, Oshryn se replia de façon bien compréhensible sur sa propre douleur, celle qui lui déchirait le cœur.
- Je ne peux pas perdre Skemdel… Je ne lui survivrai pas…
Alérian se leva quand Doc Machinar sortit du bloc opératoire.
- Non…
- Alie, Amiral, je suis ton Médecin Chef, je ne peux pas faire de miracles. Et l'état de ton Officier Scientifique…
- Skemdel est bien plus qu'un titre ! Il est le mari d'un de mes amis les plus chers !
- Comme si je l'ignorais. Mais là, c'est moi qui suis impuissant.
- Skemdel ?
- Je n'ai pas encore prononcé son décès. Les machines… On attend Oshryn, son mari…
- En ce cas, il reste quelques instants.
Alérian s'agenouilla auprès de Denver.
- Mon ami Dragon, un souhait, puis-je en avoir un ? Je t'en supplie ! ?
Denver grommela, frottant son museau contre la joue balafrée de son ami Humain.
