19.

Denver donna un petit coup de tête dans la poitrine de son ami à la crinière d'acajou.

- Tu n'as pas à t'agenouiller devant moi, tu es mon ami ! Nous sommes égaux. Tu m'es même supérieur en tant qu'Instance Surnaturelle ! Relève-toi, je te prie, tu me gênes.

- C'est peut-être parce que on m'a bombardé d'un titre que je n'ai pas encore mérité de porter que je me dois de m'incliner devant toi, Denver ! protesta Alérian, le visage bouleversé par les émotions. Ecoute ma prière, Denver !

- Non…

- Denver ! se récria le jeune homme.

- Non, inutile que tu l'énonces. J'ai déjà sondé ton cœur et je sais que tu souhaites me demander !

- Et alors ? souffla Alérian qui n'avait plus de voix et se sentait la gorge sèche, incapable d'un mot de plus.

- Oshryn et Skemdel ont affronté le surnaturel pour toi, avec leurs moyens entièrement naturels. Et Kropion s'est dressé face aux siens. Tes amis ont tout risqué pour te sauver. Je suis ton ami, je peux enfin aider à mon tour !

- Je suis pourtant certain que tu as agi au Sanctuaire des Lophelles, rectifia Alérian. Mes amis me raconteront ce qui s'est passé quand j'étais évanoui depuis mon enlèvement, durant toute l'action, les obligeant aux pires extrémités naturelles pour me sauver. Tous mes amis, j'espère ! ? Denver ?

Le Roi des Dragons eut un petit gloussement qui roula dans sa gorge.


A l'appel de Doc Machinar, Oshryn s'était précipité au cabinet du Médecin-Chef du Firestarter.

- Skemdel, mon mari ? jeta le second du Destroyer.

- Comme j'ai dit à l'Amiral Rheindenbach …

- Oui, il est demeuré là, alors que j'étais mis aux arrêts, grogna Oshryn.

- … les machines gardent le corps de Skemdel en activité. Je voulais que tu puisses lui faire tes adieux, lieutenant Ludjinchraft. Après, je…

- Comme si j'arriverai jamais à faire le deuil de l'amour de ma vie ! gémit encore Oshryn, plus dévasté que jamais. Je peux voir mon époux ?

- Bien sûr !

Entrant dans la chambre isolée, strictement privée, Oshryn et Machinar se figèrent sur le seuil.

Ses pattes avant posées sur le lit, Alérian soutenant le train arrière du Dragon de Poche, ce dernier avant avancé le cou à son maximum et, la tête au-dessus de l'abdomen déchiré, Denver laissait tomber des larmes sur les plaies irréparables.

Bien que faible, Skemdel serra la main de son mari.

- Je ne pensais pas rouvrir les yeux sur toi.

- Et moi je ne pensais pas pouvoir encore te parler, avoua Oshryn. Tu es vivant!

- Ce javelot, je l'ai senti pénétrer au plus profond de moi, souffla Skemdel. Je ne suis moi non plus pas tombé de la dernière pluie : j'ai bien senti que ma blessure ne me laissait aucune chance ! Mais tu étais là, tu me tenais dans tes bras ! C'est toujours ainsi que je ne pouvais que rêver de mourir !

- Et moi je n'étais pas prêt à te perdre, mon amour ! jeta passionnément Oshryn en embrassant son époux. Je ne le serai jamais ! Tu es en vie et je refuse que tu la risques à nouveau ! Tu es Officier Scientifique, tu demeureras sur cette Passerelle à l'avenir !

- Vu ce que les copains de Kropion ont fait en y parvenant pour nous mettre tous au sol… remarqua Skemdel. Tu ne pourras pas me protéger, partout, tout le temps, mon cœur !

- Crois bien que je vais faire le max ! rugit Oshryn.

- Comme Alérian. Et tu sais que notre ami a toujours fait le max pour nous mettre en sûreté, mais il ne peut y parvenir. Et nous ne lui en ferons jamais le moindre grief ! Ne lui en veux pas, Oshryn !

- Trop tard… Et je crois que je vais avoir droit à une retraite très très très anticipée !

- Pardon ?

- Repose-toi, pria Oshryn.

- Amour ! jeta encore Skemdel avant de sombrer dans le sommeil. Ses plaies guéries par les larmes de Denver mais tout le choc encore à encaisser par son organisme.

De fait, le second du Firestarter s'était présenté à l'appartement de son Amiral.

- Skemdel est vivant. J'ai vu que Denver l'a sauvé ! Les Dragons sont miraculeux ! Merci de l'en avoir prié, Alie. Mon mari est sauf. Et tout comme toi je sais qu'on ne peut vivre sans la moitié de notre cœur. Merci, Alie !

Les prunelles émeraude d'Alérian flamboyèrent.

- Non, ne me remercie pas, Oshryn : j'ai un rapport à faire à Warius, et un cocard que tu m'as fait à la mâchoire à expliquer ! Et Warius est un vieux renard, il ne se fera pas avoir pas un argument du genre « chute dans la salle de bain ».

- Je suis prêt à assumer mon égarement de t'avoir molesté.

- Quoi, juste « molesté », j'en ai vu trente-six chandelles ! Maintenant, laisse-moi quelques minutes. J'ai à me rendre sur la Passerelle pour ledit rapport !

- Je t'y attendrai. Et je subirai ma sentence. A tes ordres, Alérian Rheindenbach !

Le cœur lourd et léger à la fois, Oshryn se retira.