CHAPITRE 4 : L'évadé

Harry Potter n'avait pas passé une nuit très reposante. Albus qui avait maintenant quatre ans entrait dans sa période de terreurs nocturnes et sur les coups de deux heures du matin, il s'était réveillé en hurlant et en pleurant, ce qui avait également arraché du sommeil sa petite sœur dans la chambre à côté et avait réveillé tout le monde. Les mains sur les oreilles, les yeux à moitié fermés, James était sorti de sa chambre. Ginny était allée s'occuper d'Albus et Harry était allé chercher Lily. Sa fille dans ses bras, il avait remis son fils aîné au lit. Il leur avait fallu près de deux heures pour ramener le calme dans la maison.

Une fois de retour au lit, Harry n'avait pas su se rendormir immédiatement. Il savait qu'il ne lui restait que deux heures avant de se lever pour aller au ministère mais il n'avait pas réussi à fermer les yeux. Près de lui, Ginny s'était confortablement installée sur le flanc, lui tournant le dos et, très rapidement, sa respiration s'était faite de plus en plus régulière. Il était resté immobile, les yeux grands ouverts à contempler les lumières de la ville qui perçaient au travers des rideaux et dessinaient des arabesques au plafond.

Après un long moment de nettoyage pendant lequel Ginny et lui avaient dû vivre au Terrier, la vieille maison des Black avait finalement été refaite entièrement. Grâce à quelques Aurors et même un langue de plomb du ministère, ils étaient parvenus à se débarrasser du portrait de Walburga Black qui, pour une raison inconnue de tous, s'était finalement retrouvé gardé dans le département des mystères. Ils avaient refait les tapisseries et les peintures, même la chambre de Sirius. Harry aurait voulu la garder en l'état mais Ginny n'était pas chaude. Ils avaient tout de même fait une boîte avec toutes ses affaires, histoire de ne pas s'en débarrasser. Petit à petit, ils avaient meublé et décoré la maison selon leurs goûts à tel point qu'elle n'avait désormais plus rien à voir avec celle qu'ils avaient vus pour la première fois après l'évasion de Sirius.

Ils s'étaient donc approprié l'ancienne chambre de son parrain, avaient donné celle de Regulus à James. Albus avait hérité de celle que Harry et Ron avaient partagée pendant leurs séjours et Lily de celle de Ginny et Hermione. Après près de deux ans à voyager entre le Terrier et le square Grimmaurd qui n'était plus un lieu protégé maintenant, ils pouvaient enfin dire qu'ils étaient chez eux.

Et c'était justement ce qui l'avait empêché de se rendormir. Il avait trente un ans, il était plus célèbre que la chanteur des Bizard's Sisters, il avait un métier avec beaucoup de responsabilités et trois enfants. Il avait également un filleul de douze ans qui réclamait une certaine attention. Et cette attention, il n'était pas sûr du tout de la lui donner. Il savait ce que ça faisait que grandir sans ses parents auprès de soi, il savait comme c'était difficile de regarder les autres jouir de l'amour de leur père ou de leur mère quand soi-même on n'a qu'une peluche à câliner. Et encore, chez les Dursley, Harry avait bien souvent serré son oreiller dans ses bras. Ou un vieux t-shirt parfois. Et Teddy avait besoin de quelqu'un qui s'occupe de lui et l'intègre dans une vraie famille. Androméda le faisait à merveille mais elle restait une vieille dame et, à son âge, s'occuper d'un enfant n'était pas de tout repos.

Il avait eu peur de ce qu'était devenue sa vie. Il passait le plus clair de son temps à courir après les fantômes de Voldemort et de ses Mangemorts. Il fuyait sa vie, fuyait ses responsabilités familiales et se plongeait dans ce qu'il avait toujours connu depuis qu'il était enfant : la lutte contre le mal. Aujourd'hui, il avait trente et un ans, aujourd'hui le petit garçon de onze ans qui rêvait d'être exceptionnel dans le placard sous l'escalier avait bien grandi. Il n'était plus le même. Il avait même été persuadé qu'il mourrait avant ses dix-sept ans, que Voldemort finirait par avoir raison de lui. Sauf qu'il n'était pas mort, et même loin de là, il avait parfaitement survécu pour se retrouver dans un monde en ruines.

Une fois Hermione lui avait dit que peut-être il pourrait se faire aider par un psychomage pour surmonter tout ça mais il s'était mis en colère. Il avait crié qu'il n'était pas fou et que tout ce qu'il lui fallait c'était qu'on lui fiche la paix. Elle n'en avait plus jamais touché le moindre mot. Et puis un jour Ron lui avait dit qu'elle voyait un spécialiste, qu'elle avait l'air beaucoup mieux depuis qu'elle suivait une thérapie. Lui non plus n'avait pas voulu consulter, par fierté. Et ils n'en avaient plus jamais reparlé.

Aujourd'hui, il se demandait si ce n'était pas Hermione qui avait raison finalement. Comme toujours d'ailleurs.

Il avait été réveillé par un Patronus qui avait déboulé dans sa chambre. Il s'agissait d'un renard argenté aux oreilles en pointe bien dressées sur sa tête. Il se planta au pied du lit et d'une voix claire dit :

« On a besoin de toi ici Harry, il y a eu du grabuge au ministère cette nuit, on t'attend. »

Il s'étira et alors que le renard s'évaporait, repoussa les couvertures. Il était à peine cinq heures, il faisait frais dans la maison. Finalement, il n'était pas parvenu à se rendormir. Il coupa le réveil avant qu'il ne sonne, même s'il avait une bonne heure de marge devant lui. Ginny s'agita sous les draps.

« Harry ? Tu te lèves déjà ? »

Sa voix était rendue pâteuse par le sommeil. Il se pencha vers elle pour déposer un baiser sur son front. Les yeux fermés, elle semblait encore à mi-chemin entre les rêves et la conscience.

« Rendors-toi. Il est tôt.

_ Tu vas travailler ?

_ Oui. A tout à l'heure. »

Elle chercha à attraper sa main mais ne parvint qu'à caresser son bras. Il se déroba, fila à la salle de bains où il prit une douche éclair. Il n'avait de toute façon pas le temps de s'attarder même si la chaleur de l'eau lui faisait un bien fou. Il s'habilla dans l'obscurité de la chambre, renonçant à allumer la lumière pour ne pas réveiller sa femme qui s'était rendormie. Visiblement elle n'était pas aussi préoccupée que lui. Grand bien lui fasse.

Il quitta la maison sans même avoir avalé un café. Il avait l'estomac noué par toutes les questions qu'il se posait et avaler quoi que ce soit ne lui semblait pas judicieux. Dehors, les restes de l'été l'accueillirent avec un vent à peine frais qui lui caressa le visage. A une époque, il aurait adoré ça et aurait même eu quelques barbecues et siestes au soleil en projet. Mais le temps de Poudlard était révolu.

Il transplana directement au ministère.

Au vue de l'heure matinale, l'endroit était désert. Il sourit au vigile qui dodelinait de la tête assis sur son tabouret. Ce dernier lui adressa un vague signe du menton. En général, les visiteurs devaient enregistrer leur baguette à l'accueil mais les membres du personnel en étaient exempts. C'était en partie ce qui avait causé des dégâts autour de la première guerre. C'était comme ça que Augustus Rookwood par exemple avait pu se débattre avant d'être arrêté.

Est-ce qu'il aimait encore son métier ? Le jeune homme n'en était pas sûr du tout. Il avait passé la trentaine maintenant, il n'était plus un adolescent rêveur. D'ailleurs, la majorité de ses rêves était morte avec Voldemort. Aujourd'hui, il vivait pour traquer les traces d'un passé qui le prenait encore à la gorge. Il souffrait de ne pas avoir la vie normale qu'il avait rêvée et il se traitait d'imbécile d'avoir pu penser qu'une telle chose pourrait lui arriver. Il était né pour épancher les problèmes des autres.

Il monta jusqu'à l'étage réservé aux Aurors en se disant que quoi qu'il fasse, il ne serait jamais pleinement heureux. George lui avait proposé de travailler avec lui à la boutique mais il avait refusé. Il voulait devenir Auror et maintenant qu'il l'était, il se disait qu'un emploi plus paisible lui irait peut-être mieux. Et pourtant il savait qu'il s'y perdrait. C'était à s'arracher les cheveux.

Theodore Nott était déjà sur place, assis sur l'un des bureaux, les cheveux en bataille et un pan de sa chemise sortie de son pantalon. L'un de ses lacets était également défait. Harry ne savait pas s'il s'était levé trop tôt ou si, au contraire, il ne s'était pas encore couché. Il se laissa glisser au bas de la table et vint lui serrer la main.

« Ton Patronus a parlé d'Azkaban. Qu'est-ce qui s'est passé ? »

Nott soupira. Il avait l'air d'avoir très envie de retourner se coucher.

« Il y a eu une évasion. »

Harry fronça les sourcils. Il savait que la forteresse n'était plus aussi hermétique que le vantait sa réputation depuis que Sirius et, un peu plus tard, les trois quarts des Mangemorts connus, s'en soient échappés. Lui-même avait bien brisé la réputation de Gringotts en volant dans un coffre – en l'occurrence celui de Bellatrix Lestrange – et en en sortant vivant. A dos de dragon qui plus est, Ron avait classé cet événement dans celui des plus prestigieux de sa vie et il attendait avec impatience le moment où ses enfants seraient en âge qu'il la leur raconte. James l'avait déjà entendue pas moins de dix fois.

Mentalement, il tenta de refaire la liste des dangereux criminels qui avaient été incarcérés dans la prison. Mais elle semblait tellement fournie qu'il n'était pas sûr que la journée lui suffise.

« Qui ?

_ Ça ne va pas te plaire.

_ Je me doute mais je ne suis pas sûr d'avoir le choix de toute façon. »

Nott eut un petit rire fatigué.

« C'est sûr. C'est Thorfinn Rowle qui s'est évadé. »

Effectivement, ça ne lui plaisait pas. Et même pas du tout. Il se pinça l'arête du nez entre le pouce et l'index. Toute la fatigue de sa nuit trop courte lui tomba soudainement sur les épaules. Il sentait la main de Nott se poser sur son bras.

« Harry ? Tu vas bien ?

_ Oui, oui, acquiesça-t-il. Ne t'en fais pas. C'est Albus qui commence les terreurs nocturnes et il ne nous a pas beaucoup laissé dormir. Il a réveillé son frère et sa sœur, ce n'est pas évident en ce moment. »

Nott lui sourit gentiment et quand il pensait qu'à Poudlard tous deux faisaient partis de deux clans adverses et qu'il avait même longtemps cru qu'il était un Mangemort lui-même, il se disait que les choses changeaient drôlement en quelques années.

« Je comprends. Et je me félicite de ne pas avoir d'enfant.

_ Oui au moins tu passes des nuits tranquilles.

_ Ou en compagnie peu recommandables. »

Il lui envoya un clin d'œil.

« Je pense qu'on devrait se dépêcher d'aller à Azkaban. Je t'avoue que plus vite on en aura fini avec cet endroit, mieux je me porterai. Ça me fiche la chair de pitiponk. »

Harry inspira profondément.

« On se retrouve sur place. »

Et il transplana pour la deuxième fois de la journée. Les murs du bureau des Aurors se disloquèrent sous ses yeux. La première fois qu'il avait transplané, il venait d'avoir seize ans et il avait accompagné Dumbledore jusqu'à une maison moldue dans laquelle le professeur Slughorn se cachait de Mangemorts qui ne s'étaient finalement jamais intéressés à lui. Il en avait été malade. Depuis, il avait appris à maîtriser les nausées et même à les faire disparaître. Il se dit qu'il avait tout de même beaucoup changé depuis le jour où Hagrid était venu lui dire qu'il était un sorcier.

Le vent soufflait si fort que Harry eut l'impression qu'il lui hurlait dans les oreilles. Glacial, il fouettait la peau, la griffant comme un chat enragé. La région n'était pas particulièrement venteuse mais des sortilèges avaient été lancés autour de la prison pour éviter que des prisonniers ne s'échappent. L'Auror songea avec une pointe d'amertume que ça avait été, une fois encore, une mesure parfaitement inutile ou en tout cas insuffisante.

Azkaban était située en pleine mer. De gigantesques vagues venaient lécher ses murs, y déposant une croûte de sel. Rapidement, Harry sentit l'humidité s'infiltrer sous ses vêtements et il se mit à frissonner. Aussitôt eût-il transplané qu'il courut vers Nott qui attendait près de l'entrée, les bras croisés sur la poitrine et le col de sa veste remonté. Près de lui, se tenait deux hommes en uniforme d'Auror, le sigle de la prison cousu sur la poitrine. Ils lui serrèrent la main et ils entrèrent dans le bâtiment.

Immédiatement, le silence tomba. Ce fut comme s'il devenait soudainement sourd. Nott secoua la tête à plusieurs reprises en ouvrant et fermant successivement la bouche. Harry savoura l'absence de bruit.

« Bureau des Aurors, finit-il par dire, nous venons pour… »

Il se prépara à sortir sa carte d'agent mais l'homme secoua la tête avec un large sourire.

« Je sais parfaitement qui vous êtes monsieur Potter et je suis ravi que vous soyez arrivés aussi vite.

_ Combien de prisonniers se sont évadés ? » demanda Nott en séchant sa veste à la baguette.

Le vigile lui lança un regard noir, presque aussi glacial que le vent qui lacérait les falaises, dehors.

« Un seul. Pour qui nous prenez-vous monsieur…

_ Nott.

_ Ouais c'est ça. Pour qui nous prenez-vous donc ? Nous sommes une prison sérieuse. Depuis l'évasion massive de 1994, plus personne n'a jamais réussi à mettre un pied non autorisé hors de ces murs. Nous en faisons notre crédo. »

Nott eut un petit sourire mais Harry le fit taire d'un léger coup de coude dans les côtes. Ce n'était pas vraiment le moment d'engager un conflit.

« Nous aimerions voir la cellule. »

L'homme jeta un dernier regard assassin à Nott puis il leur fit signe de le suivre. De sa baguette, il déverrouilla une porte agrémentée de barreaux qui ouvrait sur un large couloir plongé dans une obscurité toute relative.

« Aucune de ces portes ne comporte de clé. Toutes s'ouvrent à la baguette.

_ Et si vous n'avez pas la vôtre ? demanda Nott.

_ Un sorcier a toujours sa baguette sur lui, monsieur Nott. Je ne sais pas comment vous faites dehors mais ici c'est une question de survie. Et, surtout, les prisonniers n'en ont pas. Sans magie, ils ne peuvent ni entrer ni sortir.

_ Et pour ceux qui lancent des sorts sans baguette ? »

L'homme se tourna vers Harry, les sourcils froncés.

« Ça représente à peine un pourcent de la population, monsieur Potter.

_ Oui mais il y a quand même le risque à courir, surtout quand on se retrouve entouré de Mangemorts.

_ Je n'ai jamais vu un seul prisonnier capable de lancer un sort sans magie. Et ça fait près de vingt ans que je travaille ici. »

Harry se retint de lui demander s'il se souvenait de Sirius Black. Vu le caractère du bonhomme, il se dit qu'il risquait de ne pas lui faire beaucoup de compliments. Officiellement, Sirius avait été innocenté après la chute de Voldemort mais Harry savait que beaucoup de gens le prenaient toujours pour un criminel. Même après sa mort il restait victime des préjugés sur son nom.

Ils s'avancèrent dans le couloir. Au moins, le jeune Auror savait maintenant comment Thorfinn Rowle avait franchi les portes. Il maîtrisait certainement les sortilèges sans baguette ou au moins les plus simples comme l'Alohomora. Ils eurent l'impression de marcher pendant des heures. Les parois des murs étaient très humides, presque ruisselantes d'eau. Harry se demandait s'il s'agissait d'eau de mer. Il était presque sûr que oui.

Ils se retrouvèrent au niveau d'une autre porte. L'homme la déverrouilla et lança immédiatement un Patronus. Harry fronça les sourcils.

« Il y a encore des Détraqueurs ici ?

_ Quelques-uns.

_ Je croyais que le ministère s'était débarrassé de tous. »

L'homme soupira et tandis qu'ils reprenaient leur progression dans un couloir plus large cerné cette fois de portes numérotées, qu'ils empruntaient des escaliers et des tournants, il expliqua :

« La prison a été construite sur un rocher mais en réalité, il est beaucoup plus large que ce qu'on en voit. Là-dessous, c'est un véritable gruyère de cavernes et de tunnels. C'est ici la seule île où l'on trouve des Détraqueurs.

_ Leur île natale ? demanda Nott.

_ C'est ça. On ne sait pas d'où ils viennent ni ce qu'ils sont mais il arrive que certains remontent à la surface et viennent harceler les prisonniers. Nous ne pouvons pas nous en débarrasser, c'est un peu comme les cafards, écrasez-en un et dix reviennent le lendemain. Du coup, on préfère leur donner ce qu'ils veulent et rester relativement en paix avec eux. »

Il réprima un frisson.

« Ces choses me fichent froid dans le dos. Tenez, on est arrivé. La cellule de Rowle. »

La porte avait été arrachée de ses gonds, comme pliée de l'extérieur. Une partie du montant en bois avait été déchiqueté. Quel que soit le moyen utilisé pour le faire évader, il avait fallu beaucoup de force et, surtout, une aide extérieure. Les deux Aurors entrèrent et furent saisi du spectacle qui s'offrit à eux. Sur les quatre murs et même sur le sol, avait été dessiné partout le signe de l'Ouroboros.

Nott et Harry restèrent bouche bée.

« Ce type est fou, souffla Nott. Bien plus que ce qu'on avait pensé.

_ Et il n'est pas seul, confirma Harry. Je ne sais pas comment il s'y est pris, mais il a été aidé pour s'évader. »

D'un bloc, ils se retournèrent vers le gardien. Mais celui-ci semblait aussi étonné qu'eux de l'état de la cellule.