CHAPITRE 12 : La proposition d'Harry
« Malfoy, je crois que nous avons là le moyen de te faire payer ta dette.
_ Payer ma dette ? Mais de quelle dette est-ce que tu parles, Potter ?
_ Du jour où je t'ai sauvé la vie dans la Salle sur Demande. »
Draco voyait parfaitement de quoi Harry parlait mais il n'avait pas voulu faire celui qui s'en souvenait, peut-être par un excès de fierté, dans le genre que sa femme qualifiait volontiers de mal placé. Cependant, le survivant avait raison et lors de la grande bataille de Poudlard, après le Feudeymon lancé par Crabbe, c'était bel et bien lui qui lui avait sauvé la vie. S'il avait écouté Weasley ce jour-là, il aurait certainement rôti avec son abruti de sbire et c'en serait fini de lui à l'heure qu'il était. Il ne se voilait pas la face, il savait ce qu'il lui devait.
« Je t'écoute. »
Le temps qu'ils discutent tous les deux et qu'ils se rencontrent deux ou trois fois au sujet du signe du serpent, la nouvelle marque de Draco avait disparu de sa chair et il s'en sentait soulagé. Par acquis de conscience, il avait consulté un médicomage payé sous le manteau pour son silence et sa discrétion et celui-ci n'avait rien décelé d'anormal, ni ensorcellement, ni malédiction. A son avis, la marque n'allait pas réapparaître et Harry lui avait dit qu'il s'agissait probablement d'un effet pour l'intimider. Si c'était le cas, il fallait avouer que ça avait parfaitement réussi.
Aujourd'hui, ils avaient rendez-vous chez Harry même pour une discussion un peu plus tranquille. C'était la première fois que Draco mettait les pieds au square Grimmaurd mais il en avait longuement entendu parler. Jadis demeure des Black et antre de la magie noire, c'était ensuite devenu le quartier général de l'Ordre du Phénix. Après la guerre et surtout après la mort de Sirius Black, Harry, qui était l'un des derniers héritiers de la famille, en avait reçu le titre de propriété. Draco devait avouer que ce qu'ils avaient fait de la maison était assez intéressant et plutôt agréable. Les tapisseries avaient été refaites afin d'apporter plus de luminosité et de couleur. Des cadres avaient été accrochés aux murs. Dans l'entrée, subsistait la trace d'un gigantesque cadre qui n'était plus là. A la place, les Potter avaient accroché une photo immense de Poudlard vu du lac.
La maison respirait le bonheur et le bien-être et les jouets d'enfants qui traînaient un peu partout donnaient un peu plus de vie. Draco se sentait un peu jaloux. Sa maison avait de faux airs du manoir familial bien qu'il lui sembla avoir fait tout son possible pour l'éviter.
Pour l'heure, ils étaient assis dans le salon. Celui-ci se trouvait au premier étage, ce que le potiomage avait trouvé étrange. A croire que l'architecte n'avait rien fait dans les conventions. Pour une famille aussi proche des traditions que les Black, c'était étonnant. L'épouse d'Harry n'était pas là et les deux aînés de la famille non plus. Restait juste la petite dernière. Agée de deux ans, la fillette était assise sur le tapis, ses jouets étalés tout autour d'elle, et semblait très occupée à mâchonner la patte arrière d'une girafe en plastique. En la regardant, Draco se demandait s'il n'avait pas envie d'un autre enfant. Scorpius avait quatre ans et tenir un bébé dans ses bras commençait à lui manquer et à lui faire envie.
Il revint à la réalité soudainement avec la voix de Potter et, pour se donner un peu de contenance, trempa ses lèvres dans le thé au citron qu'il lui avait servi plus tôt. Il était trop sucré. Comme quoi, on pouvait tuer des mages noirs, courir après des Mangemorts, vaincre des trolls à l'âge de onze ans et ne pas être fichu de préparer un thé convenablement.
« J'aimerais que tu joues les agents doubles. »
Draco s'étrangla avec sa gorgée et se mit à tousser. Il posa un peu précipitamment la tasse sur la table basse, ce qui attira le regard de la fillette. Des cheveux roux et des yeux verts, le visage constellé de taches de rousseur, on lui aurait donné Merlin sans confession.
« Je… tu crois que je peux faire ça ? »
Harry écarta les mains en souriant.
« C'est une proposition que je fais, c'est à toi de me dire si tu te sens capable de le faire ou non. Mais ça nous aiderait. Je crois qu'il y a toute une organisation de Mangemorts derrière ce signe et tant qu'on n'aura pas mis le doigt dessus, j'ai le pressentiment qu'on va continuer à aller au-devant de gros problèmes.
_ Ça me paraît évident oui. Mais… mais agent double quoi.
_ Est-ce que ça te fait peur ? »
Draco baissa les yeux vers ses mains. Enfant, ou même adolescent, il n'aurait jamais supporté que Harry Potter lui parle ainsi. Il aurait bondi sur ses pieds, baguette à la main, et lui aurait hurlé qu'il n'était pas un pleutre, il aurait aussi certainement agrémenté le tout de quelques maléfices parmi les plus sournois. Aujourd'hui cependant les choses avaient bien changé. Il n'était pas devenu lâche pour autant même si parfois certains s'amusaient à le murmurer sur son passage. Il était juste devenu moins sanguin, moins impulsif, il avait appris à réfléchir avant d'agir et de parler surtout.
« Je crois que oui.
_ Je ne vais pas te lâcher tu sais, je vais faire de mon mieux pour assurer ta sécurité. Je ne veux pas qu'il t'arrive quoi que ce soit. »
Un sourire étira les lèvres du potiomage.
« Ça a bien changé depuis Poudlard, n'est-ce pas ?
_ On ne pouvait pas rester des enfants toute notre vie. Par contre j'avoue que le Quidditch me manque.
_ Tu veux que je te fasse un aveu ?
_ Seulement si tu en as envie.
_ Je n'ai jamais aimé le Quidditch. »
Il y eut quelques secondes de silence puis les deux hommes éclatèrent de rire.
« Je crois que je le savais.
_ Ne le dis pas à Weasley, il serait trop content de l'apprendre.
_ Ton père avait quand même acheté ton entrée dans l'équipe quand on était en deuxième année. Pourquoi il a fait ça si tu n'aimais pas le Quidditch ?
_ Ce n'est pas vraiment que je n'aimais pas le Quidditch. J'aimais bien comme à peu près tout le monde.
_ Sauf Hermione.
_ Passé les livres je me demande ce qu'elle aime elle aussi.
_ Je me le demande aussi. »
Ils se remirent à rire et, Merlin, ça faisait un bien fou de pouvoir se laisser un peu aller à quelques moments de joie. La glace semblait brisée entre eux et les rancœurs de l'enfance avaient fini par se dissiper pour de bon.
« En réalité quand je lui avais dit que tu étais devenu le plus jeune attrapeur de Poudlard depuis un siècle, mon père est entré dans une rage folle. Il m'a demandé à plusieurs reprises pourquoi ce n'était pas moi qui avais les honneurs et donc il m'a dit qu'en deuxième année j'allais être attrapeur moi aussi. Je me souviens avoir répondu que Flint ne me prendrait jamais dans l'équipe, que je n'étais pas assez bon pour ça. »
Il prit quelques secondes pour souffler, avala une gorgée de thé avant de se dire mentalement qu'il était définitivement trop sucré pour lui.
« Mon père a acheté les balais pour pousser Flint à m'accepter en tant qu'attrapeur. Il a dit que s'il refusait, il le faisait retourner à la classe en-dessous.
_ Il aurait pu faire ça ? »
Draco haussa les épaules.
« Je n'ai jamais réellement su jusqu'où allait l'influence de mon père en fait. Je crois qu'il avait beaucoup d'amis et qu'il aurait pu faire à peu près tout ce qui lui chantait. Flint a été prudent de ne pas s'opposer à lui.
_ Il avait fait envoyer Hagrid à Azkaban.
_ Je crois qu'il en rêvait depuis des années. Mais dans le fond je suis content qu'Hagrid soit vite revenu.
_ Ah oui ? Pourquoi ?
_ Parce que c'était l'hippogriffe que voulait voir mort, lui je ne lui voulais pas tant de mal que ça, juste qu'il soit un peu humilié. »
Harry se leva pour aller prendre sa fille dans ses bras mais Draco devina que c'était davantage parce que la discussion le mettait mal à l'aise.
« Buck n'a pas été mis à mort.
_ Ah bon ?
_ Hermione et moi avons utilisé un retourneur de temps pour lui sauver la vie et il s'est enfui avec Sirius Black. Aujourd'hui il a été ramené à Poudlard où il vit sous une fausse identité. »
Draco le dévisagea le temps qu'il se rassoit sur le canapé, sa fille sur les genoux.
« C'est bien en fait. Je crois que je vais accepter.
_ Accepter quoi ?
_ De faire l'agent double. Comme tu dis, tu seras derrière moi pour m'aider à assurer ma sécurité même si le risque zéro est loin d'exister.
_ Tu es sûr d'avoir bien réfléchi ? »
Draco acquiesça.
« Toute ma vie j'ai fui celui que j'étais. Il est un peu temps que je me rende utile. »
Il se leva, s'étira et afficha sur son visage un grand sourire.
« Ta fille est très belle, Potter. Par contre elle ressemble surtout à ta femme. »
Et voilà comment il s'était retrouvé embarqué dans une histoire qui le dépassait. Aujourd'hui Draco se préparaitr à retourner au-devant de Yaxley. Il observait Vingt-Quatre et Scorpius dessiner dans le salon. L'elfe passait à l'enfant les plumes qu'il trempait dans l'encre de couleur. Ses traits étaient davantage anarchiques que structurés mais l'enfant avait l'air de s'y appliquer. Il ne pouvait pas dire qu'il partait confiant dans cette nouvelle mission qu'il s'était donnée. C'était dangereux et il craignait pour la vie de son fils et celle de sa femme. Mais il ne voulait pas être un lâche toute sa vie. Potter avait raison, force lui était de l'admettre. Il entra dans la pièce, embrassa l'enfant sur le front.
« Qu'est-ce que tu dessines ?
_ C'est maman. »
Draco avisa l'amas de couleur rose et jaune qui avait l'air, effectivement, avec beaucoup d'imagination, d'un personnage.
« Tu lui montreras à son retour, je suis sûr qu'elle sera contente. »
Il déposa un autre baiser sur le front de l'enfant qui leva la tête en plissant le nez.
« Tu pars ?
_ Oui, chaton. J'ai du travail. Tu seras bien sage avec Vingt-Quatre hein, tu lui obéis. »
Le visage du petit garçon se transforma en un masque de chagrin qui tordit le cœur de son père.
« Mais tu avais dit que tu restais !
_ Je sais et finalement ça a changé.
_ Tu dis toujours ça. »
Il croisa les bras sur la poitrine, la mine boudeuse. Draco connaissait parfaitement ce comportement mais malheureusement il n'avait pas le loisir de le laisser choisir. Certains évènements ne pouvaient pas être soumis à l'appréciation d'un enfant de quatre ans.
« Je suis désolé, je ne peux pas faire autrement. Mais je te promets que quand j'aurais fini je passerai plein de temps avec toi.
_ Tu promets toujours.
_ Oh je sais, Scorpius. Tiens, tu sais quoi ? On ira dans un parc toi et moi.
_ Avec plein de manèges et des barbes à Merlin ?
_ Si tu veux, oui.
_ Ouaiiiis ! »
Scorpius se leva d'un bond, les bras en l'air et se mit à sautiller sur place. Draco l'envia pour cette capacité à être fou de joie pour un petit rien.
« Mais d'abord il faut que je travaille alors tu vas rester bien sage avec Vingt-Quatre et écouter tout ce qu'il te dira. D'accord ?
_ D'accord !
_ Continue à faire de jolis dessins. A tout à l'heure. »
L'elfe s'inclina sur son passage et il quitta la maison en espérant ne pas s'être trompé sur ses projets ni sur Potter et bien être en mesure d'emmener son fils dans ce parc. Il transplana jusqu'au Chemin de Traverse.
L'été partait et quelque part ça laissait comme un petit goût amer dans la bouche. La fraîcheur commençait à reprendre ses droits. L'été à apprécier la caresse du soleil était terminé. Si Draco n'était pas du genre à lézarder sur la plage ou dans le jardin, il appréciait néanmoins les belles températures. Ça le rendait un peu moins morose. Il enfouit ses mains dans ses poches et se mit en route d'un pas rapide. Avec la rentrée des classes et la fin des vacances officielles pour tout le monde, l'endroit n'était pas aussi bondé que pendant l'été. De toute façon, il n'avait pas l'intention de s'y attarder. Il se rendit dans l'Allée des Embrumes.
Mais sur le seuil de la rue, il dut faire une halte et s'appuyer au mur. Il n'y était plus retourné depuis ses seize ans, depuis… depuis que le Seigneur des Ténèbres lui avait intimé l'ordre de réparer l'armoire à disparaître qui avait permis aux Mangemorts de pénétrer clandestinement dans Poudlard. Il avait été responsables de bien des malheurs tout ça parce qu'il n'avait pas eu le cran de se dresser et de revendiquer ses idées, parce qu'il avait eu trop peur des conséquences. Aujourd'hui, une foule de sentiments l'envahissait et la nausée le prit à la gorge. Secoué, il se pencha en avant pour vomir entre ses pieds. Il entendit un ricanement derrière lui. S'essuyant la bouche sur le dos de sa main, il se redressa et regarda par-dessus son épaule pour voir une vieille femme, digne des sorcières des livres illustrés moldus, édentée et même avec une verrue sur le nez, qui riait en le montrant du doigt.
« Tu t'es perdu mon mignon ? Les petits chats comme toi devraient faire attention tu sais. »
Il la dédaigna complètement et reprit sa marche. Il se retrouva, comme il l'avait espéré, devant la boutique de Barjow & Burks et à nouveau un frisson glacial remonta le long de sa colonne vertébrale. Il s'arrêta à nouveau, inspira profondément plusieurs fois d'affilée.
« Allez Draco, c'est juste un mauvais moment à passer, c'est pour la bonne cause. Tu ne peux plus te défiler. »
Il l'avait voulu et il le voulait toujours, il était hors de question de faire demi-tour et d'avouer à Potter qu'il n'avait pas eu le cran d'aller jusqu'au bout. Ce n'était pas encore le survivant qui l'ennuyait. Il était sûr qu'il comprendrait et même qu'il trouverait le moyen de le réconforter et de le prendre en pitié et même si ça avait quelque chose d'écœurant dans le fond, ce n'était pas encore le pire. Le pire, c'était Weasley. Potter ne manquerait pas de lui raconter ce qui s'était passé et trop content de l'humilier, il se ficherait de lui. Et Draco n'avait clairement pas assez de nerfs ni de patience pour supporter ça. Surtout pas de la part de Weasley, le type qui avait épousé Granger.
Il fallait impérativement qu'il se calme à ce sujet d'ailleurs. Depuis quelques temps, ça tournait un peu à l'obsession. Il aimait sa femme et il lui devait plus qu'à n'importe qui. Granger n'avait pas été là pour lui lorsqu'il avait appelé à l'aide. Après tout, ils n'étaient pas amis, elle n'avait aucune raison de se rapprocher de lui.
Il entra dans la boutique. La porte se referma au son d'une petite clochette. Il allait sur ses douze ans la première fois qu'il était entré là avec son père, fier comme un niffleur, sûr de la suprématie de son sang. A seize ans, il était dévoré par le doute et la peur, l'envie de hurler pour qu'on lui vienne en aide. Il avait eu pour mission de tuer Dumbledore et si à un moment il avait vraiment voulu le faire, il avait fini par flancher. Il n'en était pas capable. Aujourd'hui, il le savait, Draco Malfoy n'était pas un assassin. C'était peut-être la raison pour laquelle il avait voulu devenir médicomage après Poudlard, pour rattraper le coup, pour sauver des vies au lieu d'en prendre. Mais il avait échoué.
Le vieux Barjow se trouvait accoudé à son comptoir, la mine morose et l'air tellement âgé. Son comparse, Beurk, avait passé la baguette à gauche depuis bien longtemps maintenant. On racontait qu'il avait été étranglé par l'un des objets de magie noire qu'il vendait mais Draco pensait qu'il s'agissait juste d'un on-dit.
« Monsieur Malfoy. »
Il fut un temps où le vendeur se serait redressé pour l'accueillir. Mais maintenant, il restait amorphe sur son comptoir, dévoré par son arthrose et toute la magie noire dans laquelle il avait baigné depuis tellement d'années.
« Je veux reprendre contact avec les Mangemorts. »
Le plus difficile était de paraître crédible mais il n'y avait pas mieux que Draco Malfoy pour porter un masque et cacher ce qu'il pensait et ressentait.
« Ah oui ? Et qu'est-ce qui vous fait croire que je peux vous aider ? »
Draco afficha un petit sourire sur son visage. Il le savait, c'était tout.
« Vous n'êtes plus dans le coup Barjow ?
_ Bien sûr que si !
_ Alors aidez-moi à les trouver et à intégrer leur cercle si privé sous le signe du serpent.
_ Comment vous savez pour ça ? Qui vous en a parlé ?
_ Yaxley.
_ En personne ?
_ En chair et en os. »
Le vieil homme se redressa dans une grimace de douleur. Il prit appui sur ses lombaires pour étirer sa colonne vertébrale mais lorsqu'il s'avança vers le fond de la boutique, c'était plié en deux qu'il marchait. Draco contourna le comptoir pour le suivre, le cœur battant.
Pour Scorpius, pensait-il, et pour Astoria, pour que leur avenir à tous les deux vaille le coup et ne soit pas jonché de morts.
Pour qu'ils n'aient pas à pleurer sur la honte du nom qu'il leur faisait porter.
Pour rétablir l'équilibre.
Et pour corriger les erreurs du passé.
